En fait, cette question divise profondément le féminisme québécois








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Éditions Paulines
La laïcité et les droits des femmes. Réflexions critiques.

Micheline Dumont

Montréal, 19 septembre 2013
Le parti Québécois vient de dévoiler, le 10 septembre dernier, sa proposition pour une «Charte des valeurs québécoises». Une tempête de protestations a suivi, venant de tous les horizons : elle n’est pas encore terminée. Ces événements viennent couronner une décennie de discussions autour des «accommodements raisonnables.» Nous sommes en pleine tourmente idéologique et sociale. Une pétition «Pour un Québec inclusif», qui présentait quelques 200 signatures le mardi 11 septembre était rendue à 20,000 signatures le 19 septembre. Dans la proposition québécoise, trois de ces valeurs sont: primauté du français, l’égalité entre les hommes et les femmes, la neutralité de l’État.

Le Conseil du Statut de la femme a publié en, 2011, un document : Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. On y affirme clairement que le concept de laïcité ouverte porte atteinte à l’égalité des femmes. Une série de 9 recommandations accompagne le document. Trois de ces recommandations portent spécifiquement sur «le devoir de réserve aux manifestations religieuses nettement visibles». On ne dit pas plus clairement que ce document vise en priorité l’interdiction du port du voile, le hidjab, sur les lieux de travail, même si on a élargi le propos à divers aspects de la séparation entre l’Église et l’État. Et on proclame que le long chemin vers la laïcité, (un historique est proposé), est une garantie d’améliorer l’égalité entre les hommes et les femmes. Un éditorial du Devoir a souligné la pertinence du document. Une sorte d’approbation collective tacite a semblé accompagner cette publication. J’ai fait parvenir un texte au Devoir pour critiquer le document : on ne l’a pas publié. Depuis, le gouvernement québécois a lancé sa Charte des valeurs québécoises.

Or, ce document et ce projet sont loin de susciter l’approbation dans tous les milieux. Le Groupe C.O.R. (Communication, Ouverture, Rapprochement interculturel) a émis un communiqué critique qui n’a paru nulle part. Il a organisé un Colloque qui a été peu fréquenté. En 2009, la Fédération des femmes du Québec a pris parti officiellement pour la «Laïcité ouverte», se trouvant ainsi en désaccord avec l’avis du Conseil du Statut de la femme. En fait, cette question divise profondément le féminisme québécois. Comme tant de fois au cours du XXe siècle, ls féministes sont divisées.

Une «Coalition Laïcité Québec» a recueilli des signatures et a publié un manifeste dans Le Devoir du 8 mars 2013. Elle a manifesté sa satisfaction devant la «Charte des valeurs québécoises», dans le Devoir du 11 septembre 2013. Par contre, Gérard Bouchard et Charles Taylor ont manifesté leur inquiétude de créer un conflit social. Par ailleurs, le «Centre Justice et Foi» avait organisé, en mars 2013, une journée d’étude sur les manifestations de l’Islamophobie au Québec, et la revue «Relations» a publié, en mars également, un numéro thématique sur le racisme dans notre société. Le racisme est-il encore présent au Québec? Avez-vous déjà entendu parler de «profilage racial»? Ce questionnement n’est pas apparu par hasard et on peut faire l’hypothèse que toutes ces questions, la laïcité, le voile islamique, l’islamophobie, le racisme, soient reliées. Le 10 octobre prochain, le Centre Justice et Foi organise un colloque : «Remettre l’égalité citoyenne au cœur du débat». On doit le constater , les esprits sont divisés.

Je le répète : plaçons-nous du point de vue des femmes, et plus précisément du point de vue de leurs droits. Je crois que nous avons besoin de réfléchir sur les opinions contradictoires entre le CSF et la FFQ concernant la laïcité et les soi-disant «valeurs québécoises». Je crois que nous devons nous demander pourquoi la question de la laïcité est soudainement devenue si impérative. Je crois que nous devons nous interroger sur les manifestations nouvelles de la «peur de l’autre», dans notre société. Je crois que nous devons surtout réfléchir surtout sur l’origine de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Ces questions sont complexes et difficiles, et je ne pourrai ici que les survoler. J’ai pensé que l’histoire pourrait nous aider à y voir plus clair. Ma présentation aura quatre parties :

  1. La question de l’égalité entre les hommes et les femmes.

  2. Les rapports historiques entre la laïcité et les droits des femmes.

  3. Les rapports entre l’égalité entre les hommes et les femmes et le port du voile islamique.

  4. Les dérives possibles issues de l’hostilité causée par le voile islamique.


Je tenterai ensuite de conclure, en étant consciente que je me trouve sur un terrain extrêmement glissant.


  1. La question de l’égalité entre les hommes et les femmes.

Pendant des millénaires, des systèmes juridiques ont créé la subordination des femmes dans l'institution familiale, la propriété privée, l'esclavage, le contrôle de la sexualité des femmes, l’organisation économique, sociale, occupationnelle et domestique. Les religions ont évolué en fonction des croyances variées des populations et ont contribué à maintenir ces systèmes juridiques et sociaux en place, selon des modalités fort différentes d’une civilisation à l’autre. Les religions ne constituent qu’un des éléments de la construction de l’infériorité des femmes. C’est cet ensemble de prescriptions, économiques, juridiques, familiales, religieuses qu’on nomme le patriarcat. Le droit, la philosophie, la théologie, l’histoire et, de manière générale, toutes les sciences ont conforté les présupposés théoriques du patriarcat.

Par ailleurs, plusieurs études établissent que, dans les sociétés primitives, le concept de divinité était féminin (ce qui semble dû au fait que les femmes donnaient la vie) mais que progressivement, la gérance du sacré est passée des femmes aux hommes. L’Humanité serait ainsi passée des déesses, aux couples divins, aux dieux et en bout de ligne, dans certaines régions, au concept d’un dieu unique. Effectivement, les trois religions monothéistes, Judaïsme, Christianisme, Islam, semblent les plus patriarcales de toutes. Nous sommes impuissants, en ce moment, à fournir une interprétation certaine des vestiges archéologiques et préhistoriques du passé, EN DEHORS des systèmes de pensée qui nous viennent des premiers philosophes occidentaux, les seuls que nous connaissions vraiment. Il me semble qu'on parte sur une fausse route en mettant en cause uniquement la religion, ce qui est une tendance très visible en ce moment.

De nombreux ouvrages ont tenté d’expliquer comment les systèmes de subordination sont apparus en Occident, AVANT l'invention de l'écriture. Cette subordination s'est retrouvée dans toutes les langues bien avant qu'on l’inscrive dans l'argile, dans la formulation des codes de lois. Or, l’invention de l’écriture s’est trouvée à FIXER ces systèmes de domination au moment où se produisait la grande révolution néolithique. C’est pourquoi on a beaucoup de mal à concevoir d’une part, un système qui ne serait PAS domination, division, et d’autre part, qu’on a été amenés à présenter tous ces systèmes comme naturels.

La féministe québécoise, Idola Saint-Jean, parlait, durant les années trente, de la dernière aristocratie, «l’aristocratie des sexes». C’est justement contre cette domination d’un sexe sur l’autre que le féminisme s’est organisé à partir du milieu du XIXe siècle. Mais les féministes ne l’ont pas formulé comme cela durant les premières décennies. Elles ne faisaient que proposer des ajustements, lesquels, le plus souvent, ne profitaient qu’à une minorité de femmes : celles de l’Occident. L’entreprise est colossale puisqu’elle s’attaque au droit, à la philosophie, à la religion, à l’histoire, à l’organisation économique, aux institutions sociales comme la famille par exemple, à la culture. Ça fait longtemps que les féministes ont compris qu’il ne suffisait pas d’avoir le droit de vote. En 1940, Thérèse Casgrain disait : «Le vote est un moyen, pas un objectif. Notre véritable travail ne fait que commencer.»

Mais durant les années 1970, les féministes qui se proclamaient radicales ( parce qu’elles allaient à la racine des problèmes) , ont enfin formulé ce qu’elles nommaient l’ennemi principal : le patriarcat. Le féminisme, au bout du compte, vise à remplacer le patriarcat par un système égalitaire entre les sexes. Depuis quarante ans, le mouvement des femmes ne s’est plus contenté d’ajustements. Il a tenté d’ébranler le patriarcat. Un certain nombre de mini victoires ont été obtenues. Ces victoires peuvent nous leurrer. Mais, je vous avoue que je suis passablement pessimiste. On peut représenter le patriarcat comme une large pyramide, bien établie sur son socle. Le féminisme creuse de petites entailles sur chaque face de la pyramide, mais jusqu’ici, elle semble très peu ébranlée. Les féministes ont encore du pain sur la planche pour établir l’égalité entre les sexes. Il ne suffit pas de le proclamer et de l’inscrire dans une charte. De toutes manières, ici au Québec, deux chartes garantissent déjà l’égalité entre les hommes et les femmes. La Charte des Droits et libertés du Québec, adoptée en 1975, et la Charte canadienne des droits et libertés, adoptée en 1982. En 1982, les féministes canadiennes se sont mobilisées pour obtenir l’article de l’égalité hommes-femmes dans la charte canadienne. C’est une date-phare du féminisme «canadian». Les féministes Québécoises n’y ont pas participé : elles avaient déjà LEUR charte.

Il n’est pas vain d’ajouter qu’aux USA, les féministes n’ont JAMAIS réussi à obtenir l’ERA, «Équal Right Amendment». Mais c’est une autre histoire,impossible à expliquer ici.

Les femmes savent toutefois que l’article des Chartes est loin d’être suffisant pour modifier la situation. Notre véritable travail ne fait que commencer.

2. Les rapports entre la laïcité et les droits des femmes
Revenons au document du CSF : «Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes». Il serait trop long de passer au crible la totalité du document du C.S.F. Je voudrais ici relever certaines omissions de caractère historique, notamment dans la section intitulée «La dissociation de la religion et de l’État québécois : une voie vers l’égalité entre les sexes», omissions qui en altère passablement la portée.

On doit d’abord se convaincre, je le répète, que l’inégalité entre les hommes et les femmes est une structure de la société depuis des millénaires, et qu’elle s’est exprimée de multiples façons au cours des siècles : la propriété privée, le droit, l’économie, la philosophie, l’histoire, les religions, l’exercice du pouvoir, les lignées généalogiques, la fécondité humaine. C’est à tort qu’on isole un de ces facteurs, comme la religion par exemple. C’est ce que le point précédent tentait d’établir trop rapidement. On peut proposer quelques remarques de caractère historique qui démontrent que l’inégalité entre les hommes et les femmes ne dépend pas exclusivement de la mainmise de l’Église sur l’État, ou, a contrario, que l’égalité soit due à la laïcité.

Commençons par un exemple pris dans un autre pays : la France. Les Françaises n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1944. Ce retard doit être expliqué. Car la France est un des pays où le féminisme est apparu le plus tôt en Occident. La «Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne» d’Olympe de Gouges date de 1792. Or, on sait que la France a été une terre d’élection de laïcité : la séparation de l’Église et de l’«État a été un point central de la politique française républicaine au tournant du XXe siècle. Le gouvernement de la Troisième République (crée en 1871) en a assuré l’implantation notamment par l’action du Parti Radical qui a dominé la politique française durant de longues décennies : écoles républicaines, enseignement obligatoire, interdiction des communautés religieuses, obligation du mariage civil, interdiction des signes religieux dans les édifices publics, etc. Or, l’historienne Christine Bard, dans son ouvrage Les filles de Marianne (Fayard, 1995), démontre que ce sont les membres du Parti Radical qui se sont opposés, systématiquement, au vote des femmes en France, notamment par leur rôle au Sénat. Le Sénat a bloqué toutes les lois favorables au suffrage féminin venues de l’Assemblée nationale, en 1919, en 1924, en 1929. Le Parti Radical appréhendait le vote présumé conservateur et influencé par la religion qu’aurait exercé les femmes et aurait remis en question la «Séparation entre l’Église et l’État». «Le jour du vote, le prêtre fera à l’église un prêche de circonstances et, si les femmes votent en sortant de la messe, je crains bien qu’elles ne votent pas en toute conscience et en toute liberté d’esprit». En 1936, c’est toute la gauche française, au pouvoir avec le Front populaire, qui s’est opposée au droit de vote aux femmes. C’est ce qui explique que les Françaises n’aient obtenu le droit de vote qu’en 1944, par la volonté de Charles De Gaulle qui en a signé le décret. Il n’y a pas eu de vote. On a même émis l’hypothèse que ce geste politique spectaculaire a été inspiré à De Gaulle par son désir de diminuer les appuis éventuels au parti communiste, parti qu’il était obligé, politiquement, d’associer à son gouvernement. Sur le plan des droits politiques des femmes, il est impossible d’affirmer que la laïcité y soit nécessairement favorable : l’exemple de la France est éloquent.

Mais examinons maintenant notre propre histoire. Les femmes du Bas-Canada ont eu le droit de vote lors de l’établissement de l’acte constitutionnel en 1791. Nathalie Picard, une jeune historienne, a bien montré en 1992, dans son mémoire de maîtrise, que si elles ne forment qu’une minorité de l’ensemble des électeurs (2%), elles sont malgré tout plusieurs centaines à voter. Analysant 57 «pool books» du début du XIXe siècle, l’historienne a retrouvé 857 femmes, dont plusieurs ont voté à plusieurs élections, notamment dans la région de Montréal. Ces femmes proviennent de toutes les couches de la société. Leur nombre total a donc dû être encore plus grand puisque de nombreux «pool books» ont été perdus. Or, les femmes ont été privées de leur droit de vote en 1834, par nuls autres que ces champions de la laïcité qu’étaient les Patriotes. En effet, les Patriotes réclamaient la séparation entre l’Église et l’État. Nathalie Picard démontre d’ailleurs, en analysant les débats de 1834, que les motifs des législateurs étaient liés aux conceptions que les hommes avaient de plus en plus du rôle des femmes dans la société. À la séparation entre l’Église et l’État, ils ajoutaient la séparation entre le privé et le public. Ils considéraient que la politique n’est pas un lieu convenable pour les femmes. Ils suivaient en cela l’exemple des théoriciens de la Révolution française ou de la Révolution américaine qui avaient établi que la démocratie doit être exclusivement masculine. «On ne peut pas être à la fois mère et citoyenne. Le rôle des femmes est de faire des citoyens». En s’opposant au vote des femmes, l’Église s’est embarquée dans un train déjà en marche, celui de la démocratie MASCULINE. Quand, au milieu du XIXe siècle, on s’est mis à réclamer le suffrage universel, il s’agissait bien entendu d’un universel…. masculin!!

Par la suite, l’opposition au droit de vote est venue de tous les milieux : les députés, les juristes, les journalistes, le clergé. Henri Bourassa écrivait en 1918 «L’introduction du féminisme sous sa forme la plus nocive : la femme-télégraphe, la femme souteneur d’élections, puis la femme-député, la femme-sénateur, la femme-avocat, enfin, pour tout dire en un mot, la femme-homme, le monstre hybride et répugnant qui tuera la femme mère et la femme-femme » (Le Devoir, 18 avril 1918). Aussi tard qu’en 1964, un haut fonctionnaire canadien, Keith Spicer, expliquait encore très sérieusement, à la télévision, qu’une femme politique était comme un chien qui joue du piano. Quand on étudie l’histoire de la conquête du droit de vote dans chacun des pays, on constate bien que l’opposition au droit de vote est générale et nullement réservée au pouvoir religieux.

Troisième exemple. Dans notre histoire, l’arrivée au pouvoir des libéraux en 1960, après 16 ans de Duplessisme, marque une autre étape de l’accès du Québec à la modernité. Le document du CSF indique, dans son historique, que l’adoption de la Loi 16, en 1964 sur la modification du statut juridique de la femme mariée, est une étape importante dans le chemin vers l’égalité. Il en fait même étape de la laïcité. Je n’en suis pas si sûre. Car si nous retournons aux textes, on découvre ceci. Dans son discours pour présenter la Loi 16 devant le Parlement, la première députée québécoise, Marie-Claire Kirkland, explique qu’elle souhaite rétablir la «famille chrétienne» pour faire suivre la «famille patriarcale» qui sous-tend le Code Civil de 1866. Oui, elle dit cela clairement : la famille chrétienne!!

Le statut juridique des femmes en général mais surtout des femmes mariées était singulièrement problématique. Les juges et les avocats qui l’ont rédigé étaient des laïcs, qui se sont inspirés du Code Napoléon. Nul curé n’intervient dans leurs délibérations. Les études ont bien démontré que l’apparition du capitalisme a entrainé une dégradation des droits des femmes, à partir du XVIe siècle, et que cette subordination s’est aggravée encore au moment de la révolution industrielle au XIXe siècle. La «Common Law» d’origine britannique était encore plus sévère, pour les femmes, que le Code civil. C’est pourquoi ce sont les Canadiennes-Anglaises qui se sont révoltées les premières contre les lois. Par exemple, les femmes de l’Ontario ont obtenu leur égalité juridique en 1872!! Les féministes québécoises ont commencé à critiquer le Code civil dès la fin du XIXe siècle, alors que les provinces anglophones avaient déjà réussi à faire modifier le statut des femmes mariées. Marie Gérin-Lajoie a publié un Traité de Droit usuel en1903, pour expliquer aux jeunes filles que le mariage signifiait l’abdication de leur liberté. Elle parle de joug. Mais, elle se frappe à un mur.

Après s’être opposé au vote féminin, le premier ministre libéral Alexandre Taschereau a voulu amadouer les féministes et il a institué la Commission Dorion, en 1929, pour examiner la situation des droits civils. Comme l’a bien montré Jennifer Stoddart, «la Commission se situait à la convergence historique de deux courants opposés, celui du pouvoir traditionnel et celui d’une société en voie de modernisation. (…) La Commission avait en fait pour objectif de se pencher sur les valeurs culturelles de la société québécoise des années 1920 qu’on retrouvait enchâssées dans le Code Civil». Or, ils n’ont pratiquement rien changé. Le seul changement notable : les femmes ont eu le droit de conserver leur salaire! «Cette situation, écrit-elle, a été un choix constant et conscient de la part des législateurs québécois». Cette législation était d’ailleurs un signe de la différence québécoise, de sorte que les femmes ont été soumises à la nécessité nationale de leur subordination jusqu’en 1964. On est loin du slogan actuel qui affirme que l’égalité entre les femmes et les hommes est une «valeur» de la société québécoise. La Loi 16 s’attaque au Code civil. Elle ne s’attaque nullement à une prescription religieuse. Qui s’est opposé le plus à la Loi 16? Les notaires et les gérants de banque.

Une autre date importante de notre histoire est l’arrivée au pouvoir du parti Québécois en 1976, qui a modifié l’échiquier politique. Le premier ministre René Lévesque, on s’en rappelle, avait remplacé la prière rituelle au début des sessions, par une minute de silence. Voilà un beau signe de laïcité. Or, les militantes souverainistes, très nombreuses, ont tenu à ce que les dossiers qui concernent les droits des femmes figurent au programme du Parti québécois. Au Conseil national de 1977, après un débat serré, elles réussissent à obtenir par un vote majoritaire que la décriminalisation de l’avortement fasse partie du programme officiel du parti. Or, René Lévesque ne l’accepte pas. Dans son discours de clôture du congrès, il oppose son droit de veto sur cette résolution et déclare que son gouvernement n’est pas lié par le vote. Au grand désarroi des militantes qui ont alors quitté les comités de condition féminine du parti québécois en grand nombre.

Bref, les rapports ne sont pas aussi nets qu’on voudrait le croire, entre les droits des femmes et la laïcité. La question n’est pas aussi simpliste. Trois moments de notre histoire collective en sont la preuve. Au-delà du conflit entre la religion et la laïcité, se profile la domination des institutions patriarcales. Si elles ont pu être légèrement modifiées depuis un siècle, on le doit aux efforts des mouvements féministes et nullement à quelque vertu secrète de la laïcité.

Je voudrais maintenant vous proposer un autre exemple d’inégalité entre les hommes et les femmes : celui des différences salariales entre les hommes et les femmes. Vous savez certainement que, dans le monde de l’enseignement, l’égalité salariale est une donnée très récente : 1964. Les autorités éducatives, (et entendez ici le Département de l’Instruction publique, les Commissions scolaires) ont accepté de se pencher sérieusement sur cette question de la faiblesse des salaires au milieu des années 1940, après la création du premier véritable syndicat d’enseignants : celui de la Fédération des institutrices rurales de Laure Gaudreault, le syndicat qui rassemblait les moins payées de toutes les institutrices. On leur a donné le droit d’avoir recours à l’arbitrage, et les tribunaux d’arbitrage ont réclamé un Guide pour rendre leurs décisions. Ce guide a été formulé par un Professeur de Sciences économiques des Hautes Études commerciales, François Albert Angers. Il a publié un rapport : «Le salaire de l’instituteur et de l’institutrice». L’auteur fait alors appel aux principes de l’économie pour établir le juste salaire des enseignants. C’est un texte très technique dont je vous fais grâce. Ce qui ressort de ce document c’est que la différence entre le salaire de l’instituteur et de l’institutrice ne fait PAS problème, n’est jamais discutée ou remise en question: c’est une question de fait. C’est une conséquence de la loi des salaires issue des traités d’économie du XIXe siècle. Un homme doit gagner un salaire familial. Une femme doit gagner un salaire d’appoint. Cette règle prévaut dans tous les milieux de travail. C’est pourquoi un instituteur qui se marie obtient une augmentation de salaire. L’institutrice qui se marie, elle, perd son emploi. L’égalité de la tâche n’est pas considérée. Monsieur Angers compare le salaire des instituteurs à celui des ouvriers ou des professionnels. Par contre, il compare le salaire des institutrices à celui des sténo-dactylos, des ouvrières, des commis de magasin et des secrétaires. La question du principe «à travail égal, salaire égal» a mis beaucoup de temps à s’implanter. Toute la société y était opposée : les patrons, les syndicats, les pères de famille, les journalistes, les maris. Les confidences des anciennes journalistes, comédiennes, animatrices nous le révèlent : les magazines, les stations de télé, de radio, les entreprises cinématographiques payaient systématiquement beaucoup moins les femmes que les hommes. L’infériorité salariale des femmes est un effet des lois économiques et nullement un effet du cléricalisme de la société. Elle se produit dans toutes les sociétés, même celles qui ne sont pas dominées par le cléricalisme.

Comprenez-moi bien. Je ne suis pas contre la laïcité. Elle peut certes constituer une donnée importante dans la vie démocratique. Je souhaite vivement que l’État soit neutre, sur le plan religieux. Mais on ne me fera pas avaler qu’elle est une garantie pour les droits des femmes. Trop d’exemples prouvent le contraire. C’est pourquoi le concept de laïcité ouverte me semble plus intéressant. Et je trouve qu’en cette matière, les partisans de la laïcité pure et dure se racontent des fables. C’est pourquoi je voudrais maintenant m’attarder à l’importance soudaine de l’égalité entre les femmes et les hommes dans notre société.
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