Traduction et notes de Romain Descendre








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titreTraduction et notes de Romain Descendre
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Raison d’Etat

de Giovanni Botero

(traduction et notes de Romain Descendre)
1/ Lettre de dédicace
À Monseigneur l’Illustrissime et Révérendissime Wolfgang Théodoric, Archevêque et Prince de Salzbourg, etc.1
(a) Ces années passées, pour diverses affaires, partie miennes, partie de mes amis et de mes maîtres, il m’a fallu faire plusieurs voyages et fréquenter, plus que je ne l’aurais voulu, les cours des rois et des grands princes, tantôt de ce côté, tantôt de l’autre côté des monts. Là, entre autres choses observées par moi, l’une m’a fort étonné : entendre tout le jour évoquer la raison d’État et citer en cette matière tantôt Nicolas Machiavel, tantôt Cornelius Tacite, celui-là parce qu’il donne des préceptes appartenant au gouvernement et à la conduite des peuples, celui-ci parce qu’il exprime vivement les arts dont l’empereur Tibère fit usage, tant pour accéder à la tête de l’empire de Rome que pour s’y conserver. J’estimai par la suite chose digne, puisque je me trouvais bien souvent parmi des gens qui parlaient de choses ainsi faites, que je sache moi aussi en rendre quelque compte. Ainsi, m’étant mis à parcourir l’un et l’autre auteurs, je trouvai, en somme, que Machiavel fonde la raison d’État sur le peu de conscience et que l’empereur Tibère palliait sa tyrannie et sa cruauté par une loi de majesté2 très barbare et par d’autres manières, qui n’auraient pas été tolérées par les plus viles femmes du monde, ni par les Romains, si Cassius n’avait été le dernier des Romains3. Aussi m’étonnais-je grandement qu’un auteur si impie et que les si mauvaises manières d’un tyran fussent tant estimées qu’on les tînt presque pour norme et idée de ce que l’on doit faire dans l’administration et le gouvernement des États. Mais ce qui me conduisait non pas tant à m’étonner qu’à me courroucer, était de voir qu’une si barbare manière de gouverner fût tant en crédit qu’on l’opposât effrontément à la loi de Dieu, jusqu’à dire que certaines choses sont licites selon la raison d’État, d’autres selon la conscience. On ne peut dire chose plus irrationnelle ni plus impie que celle-là, car celui qui soustrait à la conscience sa juridiction universelle sur tout ce qui se passe entre les hommes, tant dans les choses publiques que dans les privées, montre qu’il n’a ni âme ni Dieu. Les bêtes elles-mêmes ont un instinct naturel qui les pousse vers les choses utiles et les éloigne des nuisibles ; et la lumière de la raison, le dictamen de la conscience, donné à l’homme pour savoir discerner le bien et le mal, serait-il aveugle dans les affaires publiques, défectueux dans les cas importants ? Mû que j’étais par le courroux, ou par le zèle, je ne sais, j’ai plusieurs fois eu l’intention d’écrire sur les corruptions introduites par ceux-là dans les gouvernements et les conseils des princes, où ont eu leur origine tous les scandales nés dans l’Église de Dieu et toutes les perturbations de la Chrétienté4. (d) Aussi me suis-je résolu à réaliser au moins quelque chose, (a) dans ces livres de la raison d’État que j’envoie à Votre Seigneurie Illustrissime. Le vacarme de la cour et les obligations de la servitude5 (outre la faiblesse de mon entendement) font que je n’ose dire lui avoir donné, ne serait-ce que partiellement, couleur ou chair. Mais désirant cependant qu’elle aille par les mains des hommes avec quelque ornement plus grand que celui qu’elle a reçu de moi, j’ai pris la hardiesse de l’honorer du nom très célèbre de Votre Seigneurie Illustrissime. En effet, pour ne rien dire de l’antiquité de votre très grande Maison, des titres et dignités ecclésiastiques ou séculières qui l’ont en tout temps décorée, de la singulière vaillance de Monsieur votre père dans les entreprises militaires6, de la très haute autorité dans l’Église chrétienne de votre oncle Monsieur le Cardinal d’Altemps7, je ne pouvais trouver prince qui eût une plus grande connaissance des choses de l’État ou qui plus s’en délectât, ou qui les maniât et mît en acte avec plus de bon sens et de jugement. La Majesté divine a donné à Votre Seigneurie Illustrissime un très large et très riche État, tant spirituel que temporel ; dans la fleur de l’âge, vous y dirigez vos peuples avec tant de justice et de religion, vous tempérez de telle manière la sévérité par la douceur, et les manières de la grandeur par celles de la gentillesse, que vous en êtes pareillement craint et aimé. Vous joignez de façon si rare la sollicitude du berger à la gravité du prince, qu’avec celle-là vous suscitez chez vos sujets une très grande révérence à votre égard, avec celle-ci vous acquérez une merveilleuse réputation auprès de tous. En définitive, vous vous comportez dans toutes vos actions d’une façon telle que l’on se demande quel est le rang que vous tenez avec plus de dignité, celui de prince ou celui de prélat. J’espère que les raisons qui m’ont poussé à vous envoyer et à vous dédier ces petits travaux pousseront aussi Votre Seigneurie Illustrissime à les accepter et à les accueillir avec la magnanimité et la courtoise qui vous sont propres. La bassesse de la chose, qui aurait peut-être dissuadé un autre que moi, fait que je vous la présente avec plus d’assurance qu’elle vous agrée. Car c’est le fait d’un grand prince (qui en cela imite Dieu le Très Haut) que d’élever les choses basses et que d’agrandir les petites par sa bonté et par sa faveur. Je supplie Dieu notre Seigneur pour le plein contentement de Votre Seigneurie Illustrissime et je vous baise très humblement la main8.

LIVRE PREMIER




[1] CE QU’EST LA RAISON D’ÉTAT

(c) L’État est une seigneurie solide sur les peuples1 et (a) la raison d’État est la connaissance des moyens propres à fonder, conserver et accroître une (c) telle (a) seigneurie. Il est vrai que, si l’on parle dans l’absolu, cette connaissance couvre les trois subdivisions susdites, mais elle semble, toutefois, embrasser de plus près la conservation que les autres, et, parmi ces autres, plus l’accroissement que la fondation. (c) En effet2, (a) la raison d’État suppose le prince et l’État (c) (celui-là comme une sorte d’artisan, celui-ci comme matière), (a) que la fondation ne suppose aucunement, mais précède3, et que l’accroissement ne suppose qu’en partie. Mais l’art de fonder et d’accroître est le même, (b) parce que les principes et les moyens sont de même nature4. (c) Et bien que l’on dise que tout ce qui se fait aux fins susdites est fait par raison d’État, néanmoins on le dit davantage des choses qui ne se peuvent réduire à la raison ordinaire et commune5.
Capitolo 1 Che cosa sia ragione di Stato
Stato è dominio fermo sopra popoli, e ragione di Stato si è notitia di mezi atti a fondare, conservare e ampliare un dominio così fatto. Egli è vero che, se bene, assolutamente parlando, ella si stende alle tre parti sudette, nondimeno pare, che più strettamente abbracci la conservatione che l’altre, e dell’altre più l’ampliatione che la fondatione. Imperò che la ragione di Stato suppone il prencipe e lo Stato (quello quasi come artefice, questo come materia), che non suppone, anzi la fondatione affatto, l’ampliatione in parte precede: ma l’arte del fondare e dell’ampliare è l’istessa; perché i principii, et i mezi sono della medesima natura. E se bene tutto ciò, che si fa per le sudette cagioni, si dice farsi per ragione di Stato, nondimeno ciò si dice più di quelle cose, che non si possono ridurre a ragione ordinaria e commune.
(…)

[5] QU’Y A-T-IL DE PLUS IMPORTANT: AGRANDIR OU CONSERVER UN ÉTAT ?

(a) Sans aucun doute, le plus important est de le conserver parce que les choses humaines vont naturellement tantôt en diminuant tantôt en augmentant, comme la lune à laquelle elles sont soumises, si bien que les maintenir en l’état quand elles ont augmenté et les soutenir de manière à ce qu’elles ne diminuent et ne s’effondrent point, est une entreprise qui requiert une valeur singulière et presque surhumaine. Et dans les acquisitions, l’occasion joue un grand rôle, ainsi que le désordre parmi les ennemis, et le travail d’autrui, tandis que préserver l’acquis est le fruit d’une vertu excellente. On acquiert par la force, on conserve par la sagesse, et si la force est partagée par un grand nombre, la sagesse n’appartient qu’à quelques-uns. (c) In turbas et discordias pessimo cuique maxima vis, pax et quies bonis artibus indigent6. (a) De plus, ceux qui acquièrent et agrandissent leur seigneurie ne travaillent qu’à l’encontre des causes externes de la ruine des États, mais ceux qui la conservent doivent agir tout ensemble contre les causes externes et les causes internes. (d) De plus, on acquiert peu à peu, alors que la conservation porte sur tout l’acquis. C’est pourquoi Héraclide7, en incitant les Romains à limiter leur empire à l’Europe, ajoute parari singula acquirendo facilius potuisse, quam universa teneri posse8. (a) Les Lacédémoniens, voulant démontrer qu’il était plus important de conserver son bien que d’acquérir celui d’autrui, punissaient ceux qui avaient perdu dans la bataille non pas leur épée, mais leur bouclier; (c) et chez les Germains, scutum reliquisse praecipuum flagitium, nec aut sacris adesse, aut concilium inire ignominioso fas9. (a) Et les Romains appelaient Fabius Maximus « le bouclier » et M. Marcellus « le glaive de la république », et il ne fait aucun doute qu’ils estimaient davantage Fabius que Marcellus. Aristote fut aussi de cet avis, qui, dans la Politique, dit que l’ouvrage principal du législateur n’est pas de constituer et de former la ville, mais de veiller à ce qu’elle puisse se conserver longtemps en sécurité10. Et Théopompe11, roi de Sparte, ayant flanqué le pouvoir royal d’un sénat ou conseil des éphores, répondit ainsi à sa femme qui l’accusait d’avoir amoindri son empire: — Au contraire, il n’en sera que plus fort, étant plus stable et plus solide12.

Mais d’où vient, diront certains, que l’on estime davantage ceux qui acquièrent que ceux qui conservent ? Les effets de ceux qui agrandissent l’empire sont plus manifestes et plus populaires, ils font plus de bruit et d’éclat, ils frappent davantage par leur apparence et leur nouveauté, dont les hommes sont outre mesure épris et friands, si bien que les entreprises militaires procurent davantage de plaisir et de surprise que les arts de la conservation et de la paix, chose qui, comportant moins de tumulte et de nouveauté, révèle d’autant mieux le jugement et le bon sens de ceux qui la conservent. Et tout comme seront bien plus nombreuses les personnes qui s’arrêteront pour contempler un torrent dangereux qu’un fleuve tranquille, bien que les fleuves soient de très loin plus nobles que les torrents, de même admire-t-on davantage celui qui acquiert que celui qui conserve. (c) Mais en vérité, comme dit Florus, difficilius est provincias obtinere quam facere : viribus parantur, jure retinentur13. Et Tite-Live: excellentibus ingeniis citius defuerit ars, qua civem regant, quam qua hostem superent14.
Qual sia opera maggiore, l’aggrandire, o’l conservare uno Stato
Senza dubbio, che maggior opera si è il conservare, perché le cose umane vanno quasi naturalmente ora mancando, ora crescendo, a guisa della luna a cui sono soggette; onde il tenerle ferme quando sono cresciute, sostenerle in maniera tale che non scemino e non precipitino, è impresa d’un valor singolare e quasi sopraumano. E negli acquisti ha gran parte l’occasione, et i disordini de’ nemici, e l’opera altrui; ma il mantenere l’acquistato è frutto d’una eccellente virtù. S’acquista con forza, si conserva con sapientia, e la forza è commune a molti, la sapienza è di pochi. In turbas et discordias pessimo cuique maxima vis, pax et quies bonis artibus indigent. Di più, chi acquista et aggrandisce il dominio non travaglia se non contra le cause esterne delle rovine degli Stati, ma chi conserva ha da fare contra l’esterne e l’interne insieme. Di più si acquista a poco a poco, e la conservatione è di tutto l’acquistato, e perciò Eraclide, confortando i Romani a terminare con l’Europa il loro imperio, soggiunge, parari singula acquirendo facilius potuisse, quam universa teneri posse. I Lacedemonii, volendo dimostrare esser maggior cosa il conservar il suo, che l’acquistar l’altrui, punivano quegli che avessero perduto nella battaglia non la spada, ma lo scudo, e tra’ Germani, scutum reliquisse praecipuum flagitium: nec aut sacris adesse, aut concilium inire ignominioso fas. Et i Romani chiamavano Fabio Massimo scudo, e M. Marcello stocco della republica, e non è dubbio, che maggior conto facevano di Fabio, che di Marcello; e di questo parere fu anco Aristotele, il quale nella Politica dice la principal opera del legislatore non esser il constituire e’l formar la città, ma il provedere, che si possa lungamente conservar salva; e Teopompo, re di Sparta, avendo aggiunto alla podestà regia il senato, o’l consiglio degli Efori, alla moglie, che’l tassava d’aver diminuito l’imperio:«Anzi - rispose egli - sarà tanto maggiore, quanto è più stabile e più fermo».

Ma onde avviene (dirà alcuno) che siano più stimati quei che acquistano, che quei che conservano? Perché gli effetti di chi aggrandisce l’imperio sono più manifesti e più popolari; fanno più strepito e più romore; hanno più d’apparenza e più novità, della quale l’uomo è oltremodo amico e vago; onde avviene che le imprese militari porgono maggior diletto e meraviglia, che le arti della conservatione e della pace, la quale, quanto ha meno del tumultuoso e del nuovo, tanto arguisce maggior giuditio e senno di chi la mantiene. E sì come, se bene i fiumi sono di gran lunga più nobili che i torrenti, nondimeno molte più persone si fermeranno a rimirare un pericoloso torrente, che un tranquillo fiume, così è più ammirato chi acquista, che chi conserva. Ma veramente, difficilius est (come dice Floro) provincias obtinere quam facere, viribus parantur, iure retinentur. E Livio: excellentibus ingeniis, citius defuerit ars, qua civem regant, quam qua hostem superent.
[6] QUELS EMPIRES SONT LES PLUS DURABLES, LES GRANDS, LES PETITS OU LES MOYENS.

(a) Il est certain que les empires moyens sont les plus aptes à se maintenir, parce que les petits, à cause de leur faiblesse, sont aisément exposés aux forces et aux injures des grands, lesquels, comme les oiseaux de proie qui se repaissent d’oiseaux plus petits et les gros poissons qui mangent le menu fretin, les dévorent et s’élèvent sur leurs ruines ; ainsi Rome s’agrandit-elle en exterminant les villes voisines, ainsi Philippe de Macédoine le fit-il en opprimant les républiques de la Grèce. Les grands États suscitent la jalousie et la suspicion de leurs voisins, ce qui pousse souvent ces derniers à s’allier, l’union permettant à plusieurs d’accomplir ce dont un seul est incapable. Mais ils sont aussi bien plus soumis aux causes intrinsèques de leur ruine, parce qu’avec la grandeur croissent les richesses, et, avec celles-ci les vices, le luxe, la morgue, la luxure, l’avidité, racine de tout mal15, et les royaumes que la frugalité avait conduits jusqu’aux cimes ont été anéantis par l’opulence. En outre, la grandeur donne confiance en ses propres forces, et cette confiance entraîne la négligence, l’oisiveté, le mépris des sujets comme celui des ennemis, si bien que ces États se maintiennent plus souvent à cause de leur réputation fondée sur le passé, que de leur valeur et de leur assise présentes. Et de même que l’or d’alchimie ressemble, à le regarder, à de l’or véritable, mais perd tout crédit sur la pierre de touche, ces seigneuries ont un grand renom mais peu de nerf, semblables en cela à ces grands arbres, fort élancés mais creux et vermoulus, et à ces hommes de grande taille et de peu de souffle : l’expérience en fait foi à l’évidence. Sparte, tant qu’elle demeura dans les limites que lui avait prescrites Lycurgue, fut plus florissante que toute autre cité de la Grèce, tant en valeur qu’en réputation, mais lorsqu’elle eut étendu son empire et soumis les cités de la Grèce et les royaumes de l’Asie, elle régressa ; ainsi, alors qu’elle n’avait pas vu, avant Agésilas, l’ombre d’un ennemi, et encore moins ses armes, après avoir défait les Athéniens et dévasté l’Asie, elle vit ses citoyens s’enfuir devant les Thébains, gens vils et sans aucun crédit16. Les Romains, une fois Carthage vaincue, ont peur de Numance pendant quatorze années ; après avoir vaincu tant de rois et soumis tant de provinces à leur empire, ils sont taillés en pièces par Viriathe17 en Espagne, par Sertorius18 passé en Lusitanie, par Spartacus en Italie, assiégés en tous lieux et affamés par les corsaires19. La valeur ouvre une voie vers la grandeur au milieu des difficultés, mais une fois parvenue à son but, elle est incontinent engluée dans les richesses, énervée par les délices, anéantie par les voluptés ; en haute mer, elle résiste à des tempêtes très violentes et à des tourmentes très dangereuses, mais elle périt et fait naufrage en touchant au port. C’est alors que font défaut les pensées généreuses, les desseins élevés, les entreprises dignes d’honneur, et que les remplacent l’orgueil, l’arrogance, l’ambition, l’avidité des magistrats, l’impertinence de la multitude. On ne comble plus de faveurs les capitaines, mais les bouffons ; non les soldats, mais les bonimenteurs ; non la vérité mais l’adulation. On n’estime plus la vertu mais les richesses ; non la justice, mais les pots-de-vin. La simplicité cède le pas à la tromperie, la bonté à la malice, si bien que l’État, en s’agrandissant, voit s’écrouler les fondements de sa solidité. Et de même que le fer produit la rouille qui le dévore, de même que les fruits mûrs produisent par eux-mêmes les vers qui vont les gâter, de même les grands États engendrent des vices qui les abattent peu à peu, et même, parfois, d’un seul coup20. Voilà pour les grands.

Les États moyens sont les plus susceptibles de durer, parce qu’ils ne sont exposés ni à la violence qu’attire une grande faiblesse, ni à l’envie que suscite la grandeur ; et parce que les richesses et la puissance y sont modérées, les passions y sont aussi moins véhémentes, et l’ambition ni la luxure n’y trouvent autant d’aliment que dans les grands, et les soupçons de leurs voisins les réfrènent ; si les humeurs s’y émeuvent et s’y troublent, elles s’y apaisent21 aussi et s’y calment facilement, ainsi qu’en fait foi Rome où, tant que l’État demeura de taille moyenne, les révoltes duraient peu de temps, s’apaisaient22 au bruit des guerres étrangères, et se terminaient, quoi qu’il en soit, sans effusion de sang ; mais, quand la grandeur de l’empire ouvrit la porte à l’ambition et que les factions lui permirent de s’enraciner, quand les ennemis vinrent à manquer, que les guerres et les dépouilles de la Numidie et des Cimbres pour Marius, de la Grèce et de Mithridate pour Sylla, de l’Espagne et de l’Asie pour Pompée, de la Gaule pour César leur assurèrent partisans et réputation, ainsi que les moyens de la maintenir, alors on ne guerroya plus du haut des escabeaux et des estrades, comme c’était le cas lors des séditions passées, mais avec le fer et le feu, et les rivalités et les guerres n’eurent de fin qu’avec la ruine des partis en lutte et de l’empire lui-même. Aussi voyons-nous que certaines puissances moyennes ont duré bien plus longtemps que les puissances très grandes, ainsi qu’en font foi Sparte, Carthage, mais surtout Venise, qui donna, plus que toute autre seigneurie, place stable et solide au juste milieu. Mais bien que le juste milieu soit plus propre que les extrêmes à conserver une seigneurie, les États moyens ne durent guère, parce que leurs princes ne s’en contentent pas, et veulent devenir grands, voire très grands, si bien que, outrepassant les bornes du juste milieu, ils franchissent les limites de leur sécurité, comme cela est arrivé aux Vénitiens, lesquels, voulant embrasser bien plus que ce qui est requis par le juste milieu lors de l’entreprise de Pise23 et de la ligue contre Ludovic Sforza24, s’engagèrent pour l’une dans des dépenses énormes sans en tirer profit25, et pour l’autre dans un péril extrême, risquant ainsi leur perte; mais si un prince connaissait les bornes du juste milieu et s’en contentait, son empire pourrait durer fort longtemps.
Quali imperii siano più durabili, i grandi, i piccioli o i mezani
Egli è cosa certa, che sono più atti a mantenersi i mezani, perché i piccoli per la debolezza loro sono facilmente esposti alle forze et all’ingiurie de’ grandi, che (così come gli uccelli di rapina si pascono de’ piccioli et i pesci grossi de’ minuti) li divorano e s’inalzano con la loro rovina. Così Roma s’aggrandì con l’estreminio delle città vicine, e Filippo re di Macedonia con l’oppressione delle republiche della Grecia. Gli Stati grandi mettono in gelosia et in sospetto i vicini, il che spesse volte gl’induce a collegarsi insieme, e molti uniti fanno quello, che non può far un solo. Ma sono anche molto più soggetti alle cause intrinseche delle rovine, perché con la grandezza crescono le ricchezze e con queste i vitii, il lusso, la boria, la libidine, l’avaritia, radice d’ogni male, et i regni, che la frugalità ha condotto al colmo, sono mancati per l’opulenza.

Oltre a ciò, la grandezza porta seco confidanza delle sue forze, e la confidanza negligenza, otio, disprezzo e de’ sudditi e de’ nemici, sì che simili Stati si mantengono spesse volte più per la riputatione delle cose passate che per valore o per fondamento presente. E sì come l’alchimia pare oro all’occhio, ma perde il credito al paragone, così cotali dominii hanno gran fama e poco nervo, simili ad alcuni alberi alti e grandi, ma voti e cariosi, et a certi uomini di gran corpo, ma di poca lena, il che mostra evidentemente l’esperientia. Sparta, mentre ch’entro i termini prescritti da Licurgo si mantenne, fiorì sopra tutte le città della Grecia et in valore et in riputatione: ma dopo che allargò l’imperio e si soggiogò le città della Grecia et i regni dell’Asia, diede indietro, per modo ch’ella, che innanzi Agesilao non aveva mai veduto il fumo, nonché l’arme de’ nemici, dopo l’aver debellato gli Ateniesi e dato il guasto all’Asia, vidde fuggire i suoi cittadini dinanzi a’ Tebani, gente vilissima e di nissuna consideratione. I Romani, avendo domato Cartaginesi, hanno paura de’ Numantini per lo spatio di quattordici anni; avendo vinto tanti re, sottomesso all’imperio tante provincie, sono tagliati a pezzi da Viriato in Ispagna, e da Sartorio fuora uscito nella Lusitania, e Spartaco in Italia, et assediati per tutto, et affamati da’ corsari. Il valore apre la strada per mezo delle difficoltà alla grandezza, ma, giunto che vi è, resta incontanente inviluppato dalle ricchezze, snervato dalle delitie, mortificato dalle voluttà; regge a gravissime tempeste et a pericolosissime procelle per l’alto mare; ma si perde e fa naufragio in porto. Mancano allora i pensieri generosi, et i disegni eccelsi, e l’imprese onorate; et in luogo loro succedono la superbia, l’arroganza, l’ambitione, l’avaritia de’ magistrati, l’impertinenza della moltitudine; non si favoriscono più i capitani, ma i buffoni, non i soldati, ma i ciarlatori, non la verità, ma l’adulatione; non si stima più la virtù, ma le ricchezze, non la giustitia, ma i presenti; la simplicità cede all’inganno e la bontà alla malitia, sì che, crescendo lo Stato, caggiono all’incontro i fondamenti della sua fermezza; e sì come il ferro genera la ruggine che lo mangia, et i frutti maturi producono di se stessi i vermi che gli guastano, così gli Stati grandi partoriscono certi vitii che li gettano a poco a poco, et alle volte anco in un tratto, a terra; e tanto basti aver detto de’ grandi.

I mediocri sono i più durabili, con ciò sia che né per molta debolezza sono così esposti alla violenza, né per grandezza all’invidia altrui, e perché le ricchezze e la potenza è moderata, le passioni sono anco meno veementi, e l’ambitione non ha tanto appoggio, né la libidine tanto fomento quanto ne’ grandi, e il sospetto de’ vicini li tiene a freno; e se pure gli umori si muovono e s’intorbidano, s’acquetano anche, e si tranquillano facilmente; come ne fa fede Roma, nella quale, mentre fu di mediocre stato, poco le rivolte duravano, et al romore delle guerre straniere s’acquetavano et in ogni modo si sedavano senza sangue, ma, dopo che la grandezza dell’imperio aprì il campo all’ambitione e le fattioni la radicarono, dopo che i nimici mancarono, e le guerre e spoglie della Numidia e de’ Cimbri a Mario, della Grecia e di Mitridate a Silla, della Spagna e dell’Asia a Pompeo, della Gallia a Cesare, acquistarono seguito e riputatione e modo di mantenerla; allora non si guerreggiò più con scabelli e con predelle, come nelle seditioni passate, ma si venne al ferro et al fuoco, e non si finirono le contentioni e le guerre, se non con la rovina delle parti contrarie, e dell’imperio stesso. Così veggiamo esser durate molto più alcune potenze mediocri che le grandissime, di che fanno fede Sparta, Cartagine, ma sopra tutto Venetia, della quale non fu mai dominio, dove la mediocrità avesse luogo più stabile e più fermo. Ma se bene la mediocrità è più atta alla conservatione d’un dominio, che gli eccessi d’essa, durano nondimeno poco gli Stati mediocri, perché i prencipi non se ne contentano, ma di mediocri vogliono diventar grandi, anzi grandissimi; onde, uscendo fuor de’ termini della mediocrità, escono anche fuor de’ confini della sicurezza, come avvenne a’ Venetiani, i quali, avendo voluto abbracciar alquanto più di quel che la mediocrità richiede, nell’impresa di Pisa e nella lega contra Ludovico Sforza, in quella si misero in grandissime spese senza profitto, et in questa in un estremo pericolo di perdersi. Ma se il prencipe conoscesse i termini della mediocrità e se ne contentasse, il suo imperio sarebbe durabilissimo.


1 Wolf Dietrich von Raitenau (1559-1617), prince-archevêque de Salzbourg de 1587 à 1612, neveu du cardinal Mark Sittich von Hohenems (dit Altemps) et cousin des Borromée. L’auteur le connut probablement à Rome en 1588, au palais Altemps où il résidait alors à la suite de son maître le cardinal Frédéric Borromée. (Omettre une partie des titres de noblesse au moyen de l’abréviation d’et caetera était une pratique fréquente dans les lettres dédicatoires de l’époque.)

2 Tibère remit en vigueur la lex maiestatis frappant les crimes dits de lèse-majesté. Mais contrairement « aux anciens », chez qui la loi s’appliquait aux actes portant atteinte à la majesté du peuple romain, Tibère, à la suite d’Auguste, la fit appliquer aux écrits dans le but de protéger sa réputation (Tacite, Annales, I, 72, 2-4). Cela devint un cas type d’injustice déguisée en loi, et le jugement de Botero sur le caractère barbare de la loi provient sans doute de Suétone qui la disait appliquée atrocissime : Suétone, Vies des douze Césars, Tibère, 58.

3 Cassius Longinus Caius (mort en 42 av. J.-C.) mena avec Brutus la conjuration contre César. Vaincu par Antoine en octobre 42, il se suicida pour ne pas tomber aux mains de son ennemi. Brutus « pleura sur le corps et appela Cassius le dernier des Romains, dans la pensée que Rome ne pouvait plus produire un homme d’un aussi grand cœur » (Plutarque, Brutus, 44, 2, trad. Flacelière-Chambry). Il est remarquable que Botero, qui n’est certainement pas un partisan de la république, rappelle ce symbole de la cause républicaine en ouverture de son traité.

4 (a), (b) et (c) : [Mais ayant ensuite considéré que mes discours sur les corruptions n’auraient point crédit ni autorité si je ne démontrais auparavant les vraies et réelles manières que doit suivre un prince pour devenir grand et pour gouverner heureusement ses peuples, différant ce premier dessein à un autre temps, je me suis résolu à réaliser au moins le second], suppr. en (d). Ce passage supprimé en 1598 a son importance : il rend parfaitement explicite le fait que De la raison d’État constitue la pars construens d’un projet en deux volets, dont la partie destruens n’a pas été menée à bien. Celle-ci aurait dû être consacrée à ceux que l’auteur accuse d’être les promoteurs d’une raison d’État d’inspiration machiavélienne et tacitienne, ailleurs identifiés aux « Politiques » français (que désigne très probablement le pronom « ceux-là », costoro, quelques lignes plus haut).

5 Double allusion à la Curie, où Botero avait notamment une tâche de consulteur de la Congrégation de l’Index, et à sa charge de premier secrétaire du cardinal Frédéric Borromée.

6 Hans Werner von Raitenau était un homme de guerre au service des Habsbourg.

7 Le cardinal Mark Sittich von Hohenems (dit Marco Sittico d’Altemps, 1533-1595) était le neveu du pape Médicis Pie IV, le cousin de Charles et Frédéric Borromée, l’oncle du prince-archevêque de Salzbourg Wolf Dietrich von Raitenau.

8 Dans l’édition (a), l’épître est datée et signée ainsi :

[Rome, le 10 mai 1589.

Le très humble et dévoué serviteur de votre Illustrissime et Révérendissime Seigneurie, Giovanni Botero].

1 Stato è un dominio fermo sopra i popoli : ajout qui n’apparaît pas avant l’édition de 1596. Par cette définition lapidaire de l’État, ainsi réduit au dominio, Botero semble le cantonner au fait brut de l’exercice du pouvoir sur les hommes, sans conditionnements ni limitations : il définit ainsi l’État au moyen d’un terme que les juristes préféraient réserver à un type de régime, la seigneurie, ou dominatus, « où le prince est faict Seigneur (dominus) des biens et des personnes […] gouvernant ses subjects comme le pere de famille ses esclaves » (Bodin, Les six livres de la République, II, 2, éd. 1583, p. 273 (et p. 189 B de l’éd. latine de 1586). L’adjectif fermo recouvre la double idée de stabilité et de force, écho de la res publica firma désignant la république romaine (voir Cicéron, République, II, 1 ou Salluste, Conjuration de Catilina, 52). Dans la langue politique du XVIe siècle, l’emploi du pluriel popoli n’implique pas tant une référence à la pluralité des communautés soumises au pouvoir d’un même souverain (au sens où on parle des peuples d’un empire), qu’à l’ensemble de la population considérée d’un point de vue quantitatif. Cette formule sera reprise par Thomas Hobbes, qui définira la royauté comme « seigneurie sur un grand nombre de personnes » (« Regem enim esse, nihil aliud est quam dominium habere in personas multas », De Cive, VIII, 1).

2 Var. (a), (b) : « Et la cause en est que ».

3 (a) [entièrement, comme cela est manifeste], suppr. en (b).

4 Var. (a) : « parce que celui qui accroît judicieusement doit fonder ce qu’il accroît et prendre solidement pied ».

5 a ragione ordinaria e comune : entendre « au droit ordinaire et commun ». Cet ajout tardif (1596) tient compte des critiques reprochant à l’auteur de ne pas avoir défini la raison d’État en termes dérogatoires, et de lui avoir donnée un sens trop large recouvrant l’ensemble des questions de gouvernement.

6 « Dans les troubles et les discordes c’est le plus mauvais qui a le plus de puissance, mais la paix et le calme exigent une action vertueuse » (Tacite, Histoires, IV, 1, 3 ; la citation correcte est : inter turbas et discordias pessimo cuique plurima vis, pax et quies bonis artibus indigent).

7 Héraclide de Byzance, envoyé du roi de Syrie Antiochus auprès des Romains à l’Hellespont en 190 av. J.-C. (Tite-Live, XXXVII, 34-36).

8 « qu’ils pouvaient plus facilement conquérir les provinces les unes après les autres que les conserver toutes ensemble » (Tite-Live, XXXVII , 35, 6).

9 « l’abandon du bouclier est la faute la plus ignominieuse, et celui qui s’en est rendu coupable ne peut assister aux cérémonies sacrées ni accéder aux assemblées » (Tacite, De origine et situ Germanorum, VI, 6).

10 Libre interprétation, qu’aucun passage précis de la Politique ne corrobore.

11 Théopompe : roi de Sparte (fin VIIIe début VIIe siècle av. J.-C.).

12 Valère Maxime, IV, 1, ext. 8.

13 « Il est plus difficile de conserver les provinces que de les créer: on les conquiert par la force, on les conserve par la justice » (Florus, Epitomae II, 30, 29 ; voir aussi I, 33, 8).

14 « Les hommes de génie connaissent moins bien l’art de gouverner leurs concitoyens que celui de vaincre leurs ennemis » (Tite-Live II, 43, 10).

15 Cf. Paul, 1 Tm 6, 10 : « radix enim omnium malorum est cupiditas ».

16 (a) [et ceux-ci mener leurs incursions dans sa riante campagne et causer tout le mal possible jusque sous ses murs], suppr. en (b).

17 Viriathe : rebelle lusitanien qui mena contre les Romains, entre 149 et 141 av. J.-C., une guerre d’embuscades souvent victorieuse. Servilius Caepio le fit assassiner en 139.

18 Sertorius : général romain (121-72 av. J.-C.) devenu pour son propre compte le maître d’une grande partie de la péninsule Ibérique. Il vainquit Metellus et Pompée, envoyés contre lui par le Sénat.

19 « corsaires » (corsari) : au XVIe siècle le terme pouvait désigner les pirates de l’Antiquité, bien qu’il fût inexact et anachronique en ce sens. Voir par exemple l’Arioste, Roland furieux, XV, 31, 1-2.

20 (a) [ou qui les laissent en proie à leurs ennemis], suppr. en (b).

21 s’acquetano.

22 s’acquetavano.

23 De 1496 à 1499, Venise prend Pise sous sa protection, contre Florence.

24 A partir de 1498, Venise s’allie avec le roi de France contre Ludovic le More, duc de Milan, jusqu’à la chute de celui-ci en 1500.

25 La source de ce jugement est Francesco Guicciardini, Histoire d’Italie, III, 4. Voir aussi infra, VI, 15, p.229-230 et note 78.


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