Le commerce de la viande à Paris sous l’occupation allemande : qui tire profit de la situation ?








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L’illusion d’une délégation de compétences aux professionnels


Il est frappant de constater que le gouvernement de Vichy, réputé pour son dirigisme économique, confie à des professionnels l’organisation d’une filière sensible. Après la guerre, André Heilbronner, maître des requêtes au Conseil d’Etat, a ainsi souligné le fait que le ravitaillement a été « confié à la profession, sous un contrôle qui restait inévitablement assez nominal, un commissaire du gouvernement ne pouvant, surtout lorsqu’il remplit simultanément d’autres fonctions, vivre la vie de l’organisme qu’il est réputé surveiller. Cette formule de délégation à la profession comporte un certain effacement de l’Etat, représentant de l’intérêt général, sauf dans le cas relativement exceptionnel où le président du bureau est capable de s’abstraire des intérêts immédiats de la profession et de l’intérêt de sa propre entreprise9. »

L’historien Fabrice Grenard rappelle justement que de nombreux scandales ont touché les bureaux de répartition. « La corruption semblait s’être particulièrement développée, certains répartiteurs assurant un approvisionnement plus important et plus régulier aux grossistes et commerçants qui acceptaient de leur payer des dessous-de-table. La répétition des scandales fit de ces bureaux de répartition la cible principale des attaques de la presse de l’époque. Au sein d’une profession donnée, les "abus" auxquels avaient pu donner lieu certains agissements de commerçants exerçant des fonctions de répartition ont en tout cas pu développer d’importantes tensions, comme le montre l’exemple de la boucherie10 ». Un rapport de police de mars 1941 note que « certaines critiques sont actuellement adressées par de nombreux détaillants de la boucherie contre les bouchers répartiteurs auxquels ils reprochent de profiter de leurs fonctions pour s’attribuer des lots de viande de beaucoup supérieurs à leurs besoins commerciaux et au pourcentage devant leur être attribué. De ce fait, de nombreux commerçants sont actuellement complètement démunis de viande ou tout au moins insuffisamment approvisionnés, alors que leurs confrères répartiteurs en sont largement pourvus11. »

Des tensions vives ont existé entre le BNV et le ministre de tutelle. Le 14 mai 1941, un rapport de police indique que des « divergences profondes » sont apparues « depuis un certain temps déjà » entre divers délégués et Jean Achard, secrétaire d’Etat au Ravitaillement. « A plusieurs reprises, les dirigeants de plusieurs grands groupements économiques spécialisés dans le commerce de la viande avaient pris position contre diverses mesures dues notamment à l’initiative de l’intendant Marlot, représentant le gouvernement au sein du "Bureau National", de M. Doumenq, directeur à la Préfecture de la Seine, et de M. Devouge, président du Bureau. Les critiques les plus marquées qui se sont élevées durant ces derniers jours ont finalement amené le secrétaire d’Etat à décider hier, en fin de journée, de suspendre l’activité du "Bureau National de la Viande", puis à remercier ses principaux animateurs12. » A la suite de nombreuses protestations contre la corruption des bureaux nationaux de répartition, ceux-ci sont remplacés en 1941 par des comités centraux de ravitaillement, alors que J. Achard perd son poste de secrétaire d’Etat le 17 juillet. Le maréchal Pétain dénonce ces abus dans un discours du 12 août 1941 : « Les organisations professionnelles sans responsabilité et guidées par des soucis mercantiles ont trop longtemps dirigé notre ravitaillement. J’ai déjà pris des sanctions et frappé dans la personne d’un homme tout un système : celui des bureaux nationaux de répartition qui assuraient au grossiste, au détriment du producteur, un contrôle excessif et usuraire sur toute la filière du ravitaillement ». Par les lois du 12 juillet et du 27 septembre, le BNV est remplacé par le Comité national interprofessionnel des viandes (CNIV), censé mettre fin à la dualité d’attribution avec le secrétaire d’Etat au Ravitaillement, le nouvel organisme agissant par délégation de celui-ci. La majorité du CNIV est formée de producteurs et non pas d’intermédiaires, de marchands en gros et de transformateurs.

Un rapport de police de décembre 1941 indique que ce changement est généralement bien accueilli par les professionnels. Pour eux, la nouvelle organisation du ravitaillement instituée par la loi du 23 octobre est « la conséquence des critiques adressées contre le fonctionnement des bureaux nationaux qui, tant par leur composition que par leurs agissements, n’ont pas pu s’adapter aux circonstances et remplir utilement la mission de collecter les ressources et de les répartir rationnellement. On estime que les opérations de ravitaillement étant, désormais, dirigées par le secrétaire d’Etat au Ravitaillement, assisté d’un conseil supérieur, devront répondre aux besoins impérieux nés d’une situation extrêmement inquiétante. La création des comités centraux, dont la mission consistera à remplir le rôle joué, jusqu’ici, par les bureaux nationaux, est tout particulièrement bien acceptée ; toutefois, on considère que ces organismes devront comprendre des compétences éprouvées, dont les avis feront autorité, de manière à résister à l’emprise des délégués des groupements régionaux d’achat, chargés de réaliser les opérations commerciales. La réorganisation du ravitaillement retient surtout l’attention bienveillante des divers intermédiaires, du fait qu’une discrimination, particulièrement réclamée, entre la collecte des ressources et la répartition a été innovée, et que cette innovation oblige le recensement de la production jusqu’au stade national, pour en assurer ensuite une répartition rationnelle et contrôlée aux divers stades de la distribution13. »

Par un décret du 13 octobre 1941, Lucien-Léon Gigot, sous-directeur au secrétariat d’Etat au Ravitaillement, est nommé directeur général du CNIV, le délégué général étant René Bardin, du groupe Bétail de la Corporation paysanne. En 1944, le commissaire du gouvernement est l’inspecteur général Barbier, chef de service de l’Inspection générale du Ravitaillement. Le comité de gestion est formé de 19 membres, avec dix représentants pour la production agricole (cinq sont désignés sur proposition de la Corporation paysanne) et neuf pour les industriels et commerçants de la viande (René Serre et Firmin Robert y représentent la boucherie de détail). Les décisions sont prises par le directeur général, sur avis conforme du comité de gestion. Une ambiguïté demeure sur le statut du comité de gestion : s’agit-il d’un organe de contrôle ou bien d’exécution ? Son avis est-il consultatif ou indispensable14 ? « Avec l’aide du groupement national d’achat des viandes et des groupements départementaux qui demeurent séparés des groupements uniques départementaux d’achat, il est chargé de la collecte et de la répartition de la viande ». Le CNIV est « une sorte de direction des viandes du ministère du Ravitaillement. C’est une organisation quasi étatique avec un véritable pouvoir réglementaire, droit de réquisition, monopole d’achat, taxation pour toutes les transactions. Seuls, la production et le commerce de revente en gros et au détail sont laissés à l’initiative privée15 ». L’article 7 de la loi du 27 septembre place les GARV sous l’autorité du CNIV.

Si les attributions du CNIV semblent très larges sur le papier (abattage, transport, entrepôt des viandes, achats et réquisitions, règlements pour mieux utiliser la viande, statut des entreprises, circulation du bétail et des viandes, répartition, classement des viandes, taxation, délivrance des cartes professionnelles), il faut relativiser son influence dans la pratique. Une note de 1943 de la direction départementale du Ravitaillement général de la Seine (RGS) insiste sur le rôle central joué à Paris par le Ravitaillement général. Entre 1940 et août 1942, le contrôle du rationnement était partagé entre le RGS et le Groupement d’achat et de production (GAP). Les attributions du premier étaient la réception et la répartition du bétail vivant, le contrôle des réceptions dans la Seine des viandes foraines et congelées, le calcul des attributions hebdomadaires à la boucherie de détail, la surveillance des fabrications locales des produits de salaisons. Les attributions du second étaient la répartition des viandes à fabrication et des produits de charcuterie (c’est-à-dire celle des pièces de porc entre les charcutiers et les salaisonniers), les opérations comptables relatives au bétail vivant (prise en charge et refacturation au groupement des bouchers en gros) et toutes les questions d’ordre professionnel, notamment la collecte des tickets recueillis par les bouchers, charcutiers et salaisonniers. « En août 1942 se constituait le GARVS [Groupement d’achat et de répartition des viandes de la Seine] mais cet organisme s’étant comme le GAP trouvé, par suite de moyens financiers insuffisants, dans l’impossibilité de prendre à son compte la totalité des charges qu’avait assumées le RGS, aucun changement ne se produisit. D’autre part, les autorités allemandes du Grand Paris par une note du 22 octobre 1942 déclaraient que l’organisation du Service des Viandes à Paris présentait un caractère tout à fait spécial et nécessitait la création d’un service central chargé tant de la répartition du bétail et de la viande que de la réception des tickets et du contrôle des professionnels. Dans une note du 30 novembre 1942, ces mêmes autorités précisaient que le RGS devrait être chargé de l’ensemble de l’administration de la viande16. »

Le 14 décembre 1942, une conférence se tient à l’hôtel Majestic, siège des autorités militaires d’occupation, avec Albrecht, conseiller d’administration de guerre près du Militärbefehlshaber in Frankreich, le conseiller Ritgen du Commandement du Grand Paris, l’intendant Gigot, directeur général du CNIV, l’intendant Millot, directeur départemental du RGS, et Arnoux, chargé du service des viandes au RGS. Celui-ci établit un projet pour centraliser tous les contrôles et toutes les opérations sur la viande. Légalement, cette autorité unique devrait être confiée au GARVS, mais la situation parisienne est telle que c’est le Ravitaillement Général qui assure la plupart des opérations de ravitaillement depuis 1940. Par ailleurs, il serait souhaitable de renforcer le rôle du directeur départemental du RG car « les professionnels s’affranchissent trop facilement de la tutelle administrative ». Dans une note du 18 décembre, le chef de l’administration militaire de Paris envisage lui aussi la réorganisation du service des viandes, en le plaçant sous une autorité unique. Ce projet a été soumis le 23 décembre au CNIV, sans avoir été réalisé.

La dualité des services perdure en 1943. « Le GARVS, ayant vu sa situation financière améliorée par suite de l’augmentation de ses redevances, a été chargé par la Direction Départementale, à dater du 1er octobre 1943, de la totalité des questions relatives à la répartition et au contrôle de la répartition des produits de charcuterie et de salaison (compte des charcutiers et des revendeurs, contrôle des fabrications)17 ». Par contre, un organigramme général du service des viandes au RGS montre clairement que l’essentiel des tâches échoit à l’administration et non pas aux professionnels18. Certes, les besoins en bestiaux de la Seine sont fixés par le CNIV dans des programmes mensuels, mais le bétail vivant, acquis par les commissions d’achat de province, est expédié et pris en charge dès son arrivée à Paris par le RGS. Un contrat a été signé avec un groupement de commissionnaires en bestiaux pour les opérations matérielles de débarquement, d’expertise, de conduite aux bouveries, de nourriture et d’abreuvage des bestiaux. Le ravitaillement départemental effectue leur répartition entre les autorités d’Occupation (plan mensuel), le département de la Seine-et-Oise, les chevillards pour la congélation à Paris, les expéditions pour l’Assistance Publique et la Meurthe-et-Moselle, les livraisons du GARVS pour les besoins de la population parisienne. Dans les abattoirs de la Villette et de Vaugirard, la viande est répartie aux bouchers détaillants selon un plan hebdomadaire établi par le service central du RGS, qui dispose de postes de contrôle pour la surveillance des échaudoirs. Le RGS prend également en charge la viande abattue en province, vendue sur les marchés de gros (Halles centrales et criées). Le GARVS n’intervient nullement dans toutes ces opérations, ni d’ailleurs dans le programme de congélation. Selon la note de 1943, le service central du RGS fournit les statistiques sur les ressources journalières de Paris en bétail vivant et en viande foraine, fixe la situation hebdomadaire des besoins des bouchers détaillants, règle les abattages à la Villette et à Vaugirard, approvisionne les marchés en gros en viandes foraines selon les besoins19.

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