Lois naturelles et lois civiles : quelle est leur place dans le








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date de publication03.02.2018
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  1. Lois naturelles et lois civiles : quelle est leur place dans le Supplément au Voyage de Bougainville ?

  2. En quoi l'art de Diderot dans le Supplément peut-il être considéré comme baroque ?



1. Loi naturelle et loi civile dans le SVB
Diderot ne pouvait éviter de se mêler au grand débat qui agite son époque : faut-il préférer la loi naturelle, par définition rationnelle, à la loi civile, édictée par les hommes, et par conséquent relative, parfois contradictoire ? Nous verrons quelle place le SVB donne à ce débat, et quelle position prend Diderot.

La loi naturelle est essentiellement défendue par les Tahitiens : le vieillard, d'abord, qui oppose sa propre société, qui, dit-il ignore la propriété ("tout est à tous") et la violence, dans laquelle tous sont égaux, à l'apport des Européens : prise de possession illégitime du pays visité, introduction de la frustration, de la passion, de la propriété (et donc du vol...) ;

puis Orou, dans un dialogue mi-sérieux, mi-comique avec l'aumônier du bateau, met en évidence les incohérences de la loi civile : magistrats, religieux et politiques imposent des lois qui non seulement s'appliquent à des actes naturels pour lesquels la morale n'a pas cours, mais 
surtout se contredisent entre elles ! A l'inverse, les lois naturelles apparaissent comme cohérentes, peu répressives (les "libertins", ceux qui pratiquent l'acte sexuel à des fins autres que la procréation, n'encourent guère que le blâme), et surtout justes.
Le SVB nous dessine une société idéale, régie par de telles lois : absence de jalousie et de frustration, pas d'instinct de propriété, pas de hiérarchie, pas de guerre... Une société proche de l'âge d'or !
Inversement, la société occidentale est présentée comme violente, répressive, injuste : l'épisode de Polly Baker en témoigne, qui nous montre la victime d'un séducteur contrainte de payer une amende, pour avoir eu des enfants hors mariage. De même, la figure comique de l'aumônier, qui répète comme un leit-motiv "mais ma religion, mais mon état", aparaît à la fois drôle et pitoyable, puisqu'il finit par céder à la nature, mais non sans tourments ni mauvaise conscience.
Diderot utilise donc le mythe tahitien - sans en être tout à fait dupe : A parle de la "fable de Tahiti" - pour critiquer le modèle européen. Souhaite-t-il pour autant un retour à la vie naturelle ? On peut en douter, au vu de la dernière page : si la société tahitienne est la plus heureuse, la société vénitienne - la plus raffinée, mais aussi la moins démocratique ! est aussi la plus supportable. Diderot appelle donc à une réforme des lois civiles, à leur rationalisation, mais non à une révolution qui les abolirait.

2. En quoi l'art de Diderot dans le SVB est-il baroque ?
Si l'époque baroque en France se situe entre 1590 et 1660 - un siècle donc avant Diderot -, l'esthétique baroque connaît des resurgences à toutes les périodes de l'histoire. On peut la caractériser par le goût de la diversité et de la métamorphose, les jeux d'illusion et de miroir, la complexité des structures, et une vision du monde fondée sur l'inconstance et l'incertitude. Nous verrons en quoi le SVB correspond à une telle esthétique.

A). Aspects esthétiques : 
- Une structure extrêmement complexe : un dialogue enchâssant (A / B) ; à l'intérieur de ce dialogue, un discours (le vieillard tahitien) et un autre dialogue (Orou et l'aumônier) ; au cour de ce dernier dialogue, l'histoire de Polly Baker, présenté par B comme réel... 
- Cette multiplicité crée un effet de polyphonie : on entend directement les voix du vieillard, d'Orou, de Polly... Qui sont pourtant en arrière-plan par rapport à A et B.
- Extrême diversité des genres : dialogue philosophique, dialogue quasi théâtral (Orou / l'aumônier), réquisitoire, plaidoyer, conte, récit...

- diversité des tons : tragique (le vieillard), pathétique (Polly), comique (l'aumônier), ironique (A / B)...
Tous ces éléments donnent une impression de chatoiement très caractéristique du baroque. 

B) Aspects philosophiques :
Le monde baroque joue sur l'illusion, l'incertitude ; or Diderot multiplie les points de vue et les locuteurs dans ce but :

  • thème du brouillard, qui peut être métaphorique et désigner l'incertitude des jugements ;

  • effet de mise en abyme : le Supplément dont parlent A et B est précisément le livre dans lequel eux-mêmes figurent : à  quel niveau de réalité sommes-nous ? Et que faut-il penser lorsque B, personnage de fiction, présente l'histoire de Polly Baker comme vraie ?

  • le thème de l'inconstance, comme principe d'explication du monde, et loi fondamentale des êtres : cf. la condamnation  sans appel des lois du mariage fondées sur la fidélité.

  • comme dans le Neveu de Rameau, Diderot refuse de nous donner le fin mot de sa pensée. L'apologie de la loi naturelle paraît évidente ; mais dans quelle mesure n'y a-t-il pas ironie ? On le voit de la part de A, dans son badinage final sur les femmes : et si le dialogue entre Orou et l'aumônier n'avait été qu'un divertissement libertin ? De la même façon, A insiste ironiquement sur l'invraisemblance du discours du vieillard : dans quelle mesure le prendre au sérieux ?

L'esthétique baroque de Diderot, qui est la caractéristique majeure de son œuvre n'est donc pas gratuite : elle repose sur des principes philosophiques : l'inconstance générale et l'incertitude des jugements.

1. Vous analyserez le rôle du dialogue entre A et B par rapport à l'ensemble du Supplément.

2. Dans quelle mesure peut-on dire que le Supplément au Voyage de Bougainville est une utopie ?

    

1. Vous analyserez le rôle du dialogue entre A et B par rapport à l'ensemble du Supplément.

Le Supplément au Voyage de Bougainville, de Diderot, se présente comme une série de dialogues et de récits enchâssés dans un dialogue entre deux personnages anonymes, A et B. Quel rôle joue ce dialogue "englobant" dans l'économie générale du livre ? Quel éclairage donne-t-il aux débats ? Et dans quelle mesure contribue-t-il à nous faire comprendre la position de Diderot ?

Le dialogue entre A et B sert d'abord de ciment ; le réquisitoire du vieillard tahitien, le dialogue d'Orou et de l'aumônier et l'histoire de Polly Baker sont ici présentés comme des anecdotes que B raconte à A. Sans ce liant, ils apparaîtraient comme des éléments hétérogènes.
D'autre part, ce dialogue sert à mettre en valeur les jeux de miroir et la structure baroque du livre : B a lu avec enthousiasme le Voyage autour du monde de Bougainville ; il en fait part à A, et il mentionne également le Supplément, "qui se trouve là'...et dont tous deux font partie ! 
Enfin, leurs deux voix, qui font contrepoint aux discours du vieillard, d'Orou et de Polly Baker, et en assurent l'authenticité - mais eux-mêmes ne sont-ils pas fictifs comme en témoigne leur dénomination par une simple lettre, A et B ? - renforcent l'impression de polyphonie qui caractérise le Supplément, comme de nombreuses œuvres de Diderot.

Mais A et B, bien qu'anonymes, ne sont pas interchangeables ; alors que B joue le rôle du guide parfois pontifiant (c'est lui qui a lu le livre et son Supplément, qui raconte donc les anecdotes...), A joue le rôle de l'auditeur du conte, qui interrompt, interroge parfois le conteur, et exprime ses doutes.
Il est inexact de dire qu'il se fait le défenseur de la loi civile contre la loi naturelle ; mais il est sceptique à l'égard de celle-ci : il parle de la "fable de Tahiti" (ch. I), semble apprécier les qualités mondaines du "vrai français" ; mais il est surtout celui qui pose des questions dans des dialogues quasi socratiques ! Cf. dernier chapitre. Et c'est lui qui énonce la maxime finale : "prendre le froc du pays où l'on va, et garder celui du pays où l'on est".

Enfin, ce dialogue a aussi un rôle critique ; il nous invite à prendre des distances avec ce qui nous est dit.
Dès la première page, il est question de la "fable de Tahiti", expression ironique qui nous invite à ne pas prendre la description de la société tahitienne pour argent comptant ; après le discours du vieillard, A souligne ses "tournures européennes" et ses invraisemblances  que B souligne à plaisir : "c'est une traduction du tahitien en espagnol et de l'espagnol en français", dit-il, et plus loin : "Orou, dans la case duquel l'usage de la langue espagnole s'était conservé de temps immémorial" : par quel étonnant miracle l'aurait-il apprise ? Après l'histoire de Polly Baker, A interroge : "Ce n'est pas là un conte de votre invention ?" B le nie, en se référant à un certain abbé Raynal... dont l'œuvre ne serait pas authentique ! et que vaut un fait dont la véracité est attestée par un personnage si manifestement fictif que B ?
Enfin, le badinage final, les paradoxes dont B use à plaisir (l'éloge du gouvernement de Venise après celui de Tahiti !) et la référence à des personnages des Trois contes nous incitent à penser que le Supplément tout entier pourrait bien n'être qu'un jeu littéraire, tout autant qu'un dialogue philosophique sur les lois naturelles. Sérieux ? Plaisant ? Une fois encore, Diderot s'amuse à brouiller les pistes.

2. Dans quelle mesure peut-on dire que le Supplément au Voyage de Bougainville est une utopie ? (12 points)

Qu'est-ce qu'une utopie ? Le mot, sinon la chose, fut inventé par Thomas More ; il désigne une société imaginaire, parfaite et son rôle consiste à présenter un contre-modèle afin de critiquer les sociétés existantes. Il peut désigner aussi un projet de société, lorsque ce contre-modèle est présenté comme l'avenir inéluctable des sociétés actuelles, et qu'on le destine à entrer dans les faits ; en ce sens, le mot, employé par les adversaires dudit projet, est péjoratif.
Dans quelle mesure la "fable de Tahiti" appartient-elle à l'utopie ? Et en quel sens ici faut-il entendre le mot ?

La société tahitienne, dans le discours du vieillard comme dans le dialogue entre Orou et l'aumônier, est ici présentée comme une société idéale : fondée sur la loi naturelle et une parfaite égalité et une grande liberté sexuelle, elle ignore les lois absurdes, les tabous paralysants, les institutions répressives dont la pauvre Bostonienne Polly Baker fait la triste expérience ; elle ignore tout aussi bien le luxe et les besoins artificiels qu'il crée : "tu es entré dans nos cabanes, dit le vieillard à Bougainville ; à ton avis, qu'y  manque-t-il ?".
Ne connaissant ni l'argent ni la propriété privée, les Tahitiens sont à l'abri de l'envie, de la jalousie, du vol. Ils vivent en parfaite harmonie entre eux, et semblent ignorer la guerre. Exempts des tares européennes que sont la maladie et la passion, ils vivent heureux et dans une condition physique enviable - comme ce "beau jeune vieillard de quatre-vingt-dix ans" qui rappelle ironiquement la comédie de Molière...
Cependant, comme l'Eldorado de Candide, auquel elle ressemble par bien des points, elle nous est aussi présentée comme fictive : A nous invite constamment à remettre en doute ce qui est dit. Il s'agit d'une "fable", les propos tenus sont invraisemblables, et l'inclusion en abyme du Supplément lui-même dans le livre le renvoie à la fiction. Enfin, rien ne permet de trouver dans le Supplément une quelconque étude éthnologique sérieuse L'illusion, comme le brouillard métaphorique, doit se dissiper.

L'utopie tahitienne a donc une fonction critique : il s'agit de condamner les lois absurdes, contradictoires, anti-naturelles qui régissent les sociétés occidentales, notamment en matière de sexualité : pas de tabou de l'inceste, pas de mariage indissoluble, qui serait contraire à l'inconstance qui caractérise l'univers entier, pas de prêtres ni de moines, pas de juges : la société tahitienne, telle qu'elle est ici représentée, est une condamnation en acte de la morale chrétienne et des institutions européennes (et américaines).
Peut-on dire pour autant qu'elle serait une utopie au sens second du terme ? Assurément non : Diderot souhaite une réforme des lois existantes, afin de les rendre plus conformes à la raison, et donc moins nocives ; mais il ne saurait, pas plus d'ailleurs que Rousseau, encourir le reproche de Voltaire : il n'a nulle intention de "nous faire marcher à quatre pattes".

               

L'épisode de Miss Polly Baker n'est-il qu'une digression ?

Parmi les différentes versions du Supplément au voyage de Bougainville, seul le manuscrit de Petersbourg comporte l'épisode de Polly Baker. Les copies Vandeul et Naigeon, antérieures, ne l'incluent pas. Que le passage ait été rajouté et qu'il n'apparaisse pas strictement indispensable à l'œuvre ne fait donc pas de doute. Le lecteur moderne est ainsi fondé à se demander s'il s'agit d'une digression ou si, au contraire, l'épisode apporte réellement quelque chose de plus au conte.

On le sait maintenant, l'histoire de Polly Baker est une mystification de Benjamin Franklin, traduite en 1770. Elle est apparue la première fois dans l'Histoire des deux Indes de Raynal. C'est la même histoire que Diderot a repris dans le Supplément. A demandant à B s'il ne s'agit pas d'un " conte de son invention " atteste que " l'aventure " doit être considérée comme un apologue. Il y a donc un enseignement moral à en tirer et cet enseignement se rattache bien au reste du Supplément.

Polly Baker est jugée pour avoir mis au monde plusieurs enfants hors mariage. Lorsqu'elle prend la parole devant la Cour qui la juge, elle se place sous l'autorité du code de la nature. L'infraction aux lois civiles et religieuses de son pays apparaît alors mal fondée. La perpétuation de la race entre en conflit avec l'interdiction de relations sexuelles hors mariage. Mais la loi biologique transcende les préjugés idéologiques rendant absurde le code religieux puisque Dieu ne peut la punir pour des enfants auxquels il a lui-même donné une " âme immortelle ". L'histoire de Polly Baker illustre donc la perversion de la civilisation et fournit un exemple de la théorie des trois codes développés par Orou.

Mais l'anecdote de Polly Baker permet aussi de critiquer la civilisation pour la place qu'elle réserve aux femmes. Le père de ses enfants - puisqu'il ne s'agit que d'un seul homme - apparaît responsable d'une terrible injustice alors qu'il est lui-même coupable. Son état de juge suffit à discréditer la justice et l'ensemble des lois civiles face aux lois de la nature. Habilement, Polly Baker en acceptant les lois qui la condamnent rejoint B affirmant qu'il faut parler " contre les lois insensées jusqu'à ce qu'on les réforme ".

L'épisode de Polly Baker n'est donc pas une véritable digression. L'éloignement du sujet n'est qu'apparent. Le lien de cette anecdote avec l'œuvre est manifeste et ne fait que renforcer la perspective argumentative de l'ensemble. Certes cette histoire donne l'impression d'être greffée de manière quelque peu décousue sur le propos central, lui-même discontinu. Et les écarts entre lieux, personnages et situations donnent le tournis. Mais les lecteurs de Diderot savent que l'auteur de Jacques le fataliste est coutumier du fait et que les histoires emboîtées sont nombreuses dans ce roman. Le conteur de Madame de La Carlière et de Ceci n'est pas un conte a au moins un point commun avec Montaigne celui de pouvoir être considéré par cette démarche " à sauts et à gambades " d'auteur baroque.
Quelle importance a la critique de la religion dans le Supplément au voyage de Bougainville ? 

Plus qu'un simple divertissement, le Supplément est avant tout une critique des mœurs européennes de l'époque de Diderot. En nous montrant les usages d'Otaïti, il fait une critique politique et sociale mais surtout religieuse de l'Occident. Nous allons voir l'importance de cette dernière dans l'œuvre de Diderot.

La critique religieuse apparaît avec la conversation d'Orou - un habitant d'Otaïti - et de l'aumônier de l'équipage de Bougainville.

On s'aperçoit rapidement qu'Orou est le représentant du matérialiste de Diderot et qu'à travers lui, ce dernier bat en brèche, les fondements de la religion. Ainsi à l'aide de questions pertinentes Orou révèle des contradictions, mais aussi des ignominies qui gâchent la vie des hommes mais que l'habitude a rendu " banales ".

Il sait se montrer tellement convaincant qu'il fait douter le naïf aumônier et va jusqu'à le faire honorer successivement ses filles et sa femme, alors que, comme tout homme d'église il a fait vœu de célibat.

Le personnage de l'aumônier, lui, incarne moins une critique de la religion qu'une satire du clergé. En effet, en essayant de faire comprendre l'existence de Dieu à Orou il le " démystifie " et le transforme en " grand ouvrier sans bras ni tête ", ce qui est ridicule !

De plus, il tourne en dérision l'omnipotence de Dieu en avouant que ceux qui ne respectent pas les commandements de Dieu ne sont pas punis.

L'aumônier est l'instrument de Diderot qui en le rendant naïf et légèrement pathétique se moque de la religion mais le rend en même temps attachant.

La religion, ou plutôt sa critique, tient une place importante dans le Supplément car pour Diderot, c'est une perversion qui dénature les hommes, l'union des sexes et transforme le mariage en un nid de vices. Pour lui l'homme ne devrait obéir qu'au code de la nature pour connaître le bonheur.

Le Voyage de Bougainville est un bon support pour sa critique car il permet de " vanter " les mérites du code de la nature (voire du " bon sauvage ") et donc de désavouer celui de la religion mais aussi de montrer que les tabous sur la sexualité établis au nom d'une morale judéo-chrétienne vide de sens n'apportent que malheur et qu'au lieu de détourner l'homme de la dépravation l'y mène aussitôt.

À la lecture du Supplément au voyage de Bougainville, on voit rapidement que la religion a une place majeure dans la critique que Diderot fait de l'Europe. On peut penser que cela marque un réel désir de changement de la société occidentale et donc de la religion (qui est partout à l'époque) mais en attendant, et d'après Diderot, il vaut mieux respecter les mœurs du pays où l'on est plutôt qu'être " sage parmi les fous. "
Quelle place occupe Orou dans le Supplément ? Quel rôle et quelle fonction joue-t-il ?

Les personnages du Supplément au voyage de Bougainville se laissent aisément classer en deux groupes. Il y a ceux qui monologuent : le vieillard, Polly Baker et ceux qui dialoguent : A et B, l'aumônier et Orou. Le jeune et sympathique Tahitien est présent dans deux des cinq parties du livre. Par le volume de paroles qu'il prononce, par son éloquence et surtout par sa dialectique qui a raison de celle de l'aumônier, ce personnage n'est pas, loin de là, le moins important de l'opuscule de Diderot.

Le rôle qu'il joue dans l'histoire est d'abord celui d'un bon sauvage. Par " sauvage " il faut entendre habitant d'une société primitive et " bon ", parce que ses intentions, loin d'être belliqueuses, attestent d'un degré de civilisation estimable.
On sait la place que tient le mythe du bon sauvage dans la littérature universelle, de Montaigne à Michel Tournier, et l'importance particulière que lui a accordée le XVIIIe siècle. Il n'est donc par surprenant que le lecteur retrouve en Orou les caractéristiques psychologiques de ce type de héros : l'innocence et la naïveté, la droiture du jugement et la candeur des propos. C'est un être proche de la nature et qui entend le rester, parce qu'intuitivement il sait que c'est la voix de la raison. Le portrait que Voltaire fait de l'Ingénu dans le roman éponyme correspond trait pour trait à celui d'Orou " n'ayant rien appris dans son enfance, il n'avait point appris de préjugés. Son entendement, n'ayant point été courbé par l'erreur, était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles sont […] "

Dans le cadre du conte de Diderot, Orou tient un autre rôle. Il est celui qui permet la confrontation des idées d'un représentant autorisé de la religion avec une pensée différente. 
Malgré tout, il serait sans doute abusif de voir en lui le porte-parole privilégié de l'auteur. La pensée de Diderot est une pensée en mouvement. Les propos qu'il fait tenir à ses personnages correspondent à des objections qu'il se fait lui-même. Il serait donc vain de voir en l'un des interlocuteurs du Supplément le représentant attitré et exclusif des idées de l'écrivain. Diderot a mis du sien dans tous et c'est dans la confrontation, toujours inachevée, de leurs idées, confrontation dont la responsabilité incombe au lecteur, qu'il se cache.

En plus des rôles qu'il joue, Orou a des fonctions. La première l'apparente au Rica Des Lettres Persanes de Montesquieu : montrer les absurdités de la société occidentale que les Européens ne savent plus voir. Il met ainsi à nu des principes " contraires à la loi générale des êtres ".

Sa critique virulente englobe trois maîtres : le ridicule " grand ouvrier ", les prêtres et les magistrats. Il est donc conduit à dénoncer l'aberration d'une organisation sociale inégalitaire fondée sur la propriété privée, à commencer par celle des époux entre eux.

Mais c'est surtout l'absurdité des croyances religieuses devenues un " monstrueux tissu d'extravagance " qui se trouve accusée. Le caractère pernicieux d'une sexualité entravée qui conduit à rendre les individus pervers ou malheureux n'est pas non plus ignorée. Diderot pouvait-il d'ailleurs négliger de justifier le long sous-titre qui accompagne le titre du conte ?

Cette fonction critique fait d'Orou un représentant déguisé de la philosophie des lumières. En " s'avançant masqué " Diderot par l'entremise de son personnage a la possibilité de prononcer des jugements extrêmement violents comme celui-ci : " la société dont votre chef vous vante le bel ordre, ne sera qu'un ramas ou d'hypocrites qui foulent secrètement aux pieds les lois, ou d'infortunés qui sont eux-mêmes les instruments de leur supplice, en s'y soumettant ; ou d'imbéciles en qui le préjugé a tout à fait étouffé la voix de la nature ; ou d'êtres mal organisés en qui la nature ne réclame pas ses droits. ". Dans la bouche d'Orou le constat porté sur la société du XVIIIe siècle est impitoyable : " Vous avez rendu la condition de l'homme pire que celle de l'animal ".

L'assurance de son propos, son langage simple et naïf lui font jouer en outre un rôle comique et divertissant. Ce comique tient pour une bonne part à la situation qu'il (l'offre de ses filles et de sa femme, conforme à la tradition de Tahiti), situation qui met l'aumônier dans une position affolante.

Au total, grâce au personnage d'Orou, le Supplément a les apparences mais les apparences seulement, d'un conte licencieux, très innocent car il multiplie les ellipses narratives. Ce libertinage de façade accompagne en fait une critique bien plus conséquente des fondements de la société occidentale.

                   

Support : Henri Matisse

Objectif 

Evoquer Le Bonheur de vivre, toile peinte en 1905-1906 par Matisse ; analyser l'évolution vers l'apaisement dans la manière de peindre de Matisse

Matisse se serait bien passé du succès de scandale du Salon d'automne de 1905, qu'il estime fondé sur un malentendu : il n'a pas voulu heurter le spectateur mais seulement exprimer ses sensations de la manière qu'il a alors jugé la plus pure. Il se remet donc au travail et la toile de grandes dimensions (238 x174 cm) qu'il peint fin 1905, début 1906 : Le Bonheur de vivre, marque véritablement, selon lui, le début de son oeuvre.Le Bonheur de vivre, renommé plus tard La Joie de vivre, relève du même état d'esprit, que Luxe, calme et volupté, tourné vers l'apaisement.Cependant le traitement est radicalement différent de tout ce que Matisse a fait auparavant 

1. Le retour de la ligne

Dans un paysage idéalisé, évoquant tant l'Age d'or de l'Antiquité que les « pastorales » du 18e siècle, hommes et femmes nus se prélassent ou s'embrassent ; certains jouent de la flûte ; au fond de la clairière, encadrés par la frondaison des arbres, un groupe de danseurs forme une ronde.

Les rose, vert, orange, violet, jaune, rouge et bleu, couleurs vives et pures, ne sont plus brossées mais posées en aplats  et sont nettement délimitées, déterminant ainsi une ligne en arabesque qui court de corps en corps, de corps en arbre, des arbres au ciel, et qui unifie le tout. Une grande clarté ressort d'un ensemble en équilibre parfait.

Il y a donc une grande différence de traitement en regard de Luxe, calme et volupté, peint deux ans auparavant :

  • Là où la division de la touche en une multitude de points colorés tendait à dissoudre la ligne et les formes, il était difficile de suivre les courbes des corps ;

  •  

  • En revanche, dans Le Bonheur de vivre, celles-ci sont exaltées par l'arabesque, elle-même soulignée, de temps à autres, par des cernes, voire des auréoles de couleur.

Matisse semble avoir pris beaucoup de plaisir à dessiner ces corps de femmes (il n'en a représenté, jusqu'à présent, que dans Luxe, calme et volupté), ayant eu visiblement à coeur de décliner toutes sortes de courbes, formant toutes sortes de poses, constituant ainsi un répertoire dans lequel il viendra puiser pour ses toiles à venir.
luxe, calme et volupté, 1904-1905, henri matisse

http://www.cineclubdecaen.com/peinture/peintres/matisse/joiedevivreg.jpg

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