Romme en mission et le pain de l’égalité








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Romme en mission et le pain de l’égalité

Au cours de sa longue mission de l’an II en Charente et en Dordogne, Gilbert Romme s’occupa activement de la mise en place d’un véritable régime de rationnement alimentaire, qui toucha toutes les couches de la population, tant rurale qu’urbaine, y compris le monde ouvrier des forges et des fonderies. L’attention soutenue qu’il porta aux moindres détails de ce programme de ravitaillement permet de saisir sur le vif son radicalisme égalitaire et son éthique sociale, partant, de mieux caractériser son appartenance à la famille jacobine. Elle présente également l’avantage d’éclairer d’une lumière nouvelle son intervention, un an plus tard, dans les troubles de prairial an III.

Recours d’urgence, dicté par la crise des subsistances et l’état de guerre, le rationnement imposé par Romme fut de durée restreinte, limité essentiellement à la soudure. Mais celle-ci, comme Richard Cobb l’a démontré1, est un phénomène variable, qui peut précéder, et de loin, la jonction de deux campagnes agricoles. Ainsi pour certaines régions du Sud-Ouest, la soudure de 1794, synonyme de rareté et de cherté, précipitée par une taxation appliquée inégalement, commença de bonne heure et revêta bientôt l’allure d’une famine2. Celle de 1795, plus pénible encore, durera six mois, du début mars à la fin août. Or, pour nous en tenir à l’an II, la mission de Romme coïncide très exactement avec cette période de l’année (ventôse à fructidor) qui correspond à la soudure au sens large et à “la disette” dans la mentalité populaire.

L’action de Romme est le fruit d’une longue réflexion menée de concert avec la Commission des subsistances, dont il reçoit les états d’approvisionnement3 et à laquelle ses arrêtés font souvent allusion. Si le projet d’un « pain de l’égalité » a été imaginé par Fouché dès sa première mission de mars 1793, puis proposé aux Nivernois au mois de septembre4, la première directive circonstanciée en ce domaine, le décret du 25 brumaire, est en fait l’œuvre de Goujon à la Commission: il prescrit aux boulangers de ne faire qu’une « même espèce de pain », à forte teneur en son, et composé d’un mélange de trois quarts de froment et d’un quart de seigle ou d’orge5.

Pendant l’hiver, comme le confirment les travaux de Catherine Kawa, ainsi que le récent ouvrage de Françoise Brunel et de Sylvain Goujon6, la Commission des trois (Goujon, Brunet et Raisson) travaille sans relâche, non seulement aux tableaux du maximum général, mais aussi à la péréquation des denrées entre départements excédentaires et départements déficitaires (les « greniers d’abondance » recommandés par Mably7 et décrétés le 9 août 17938). Conforme aux principes énoncés par Goujon dans son plan de subsistances de novembre 17929, ce contingentement statistique, voué à une application aléatoire, n’aura d’effet que très relatif, mais il caractérise clairement la nature interventionniste, sinon anti-libérale, de la politique de péréquation10.

Le nivellement

Or, Romme a pour mission de mettre à jour et de concilier avec les réalités du terrain les données départementales péniblement ramassées à distance par Goujon et ses collaborateurs pour l’ensemble du territoire. Choqué, à son arrivée, de constater que les paysans charentais conservent les grains entiers pour ne vendre que les « criblures » au prix du maximum à leurs frères des villes, Romme lance un « recensement général révolutionnaire » qu’il confie à trente commissaires par district, choisis au sein des sociétés populaires parmi ceux qui, « n’ayant pas de propriété foncière », sont jugés « incorruptibles et peu fortunés ».

Afin de surmonter ou de contourner le mur du mensonge érigé par les communes encore bien pourvues, Romme charge ces commissaires d’accomplir leur mission dans les communes du district voisin: ceux de Ruffec dans le district d’Angoulême, ceux de Cognac dans le district de La Rochefoucauld, ceux de Barbezieux dans celui de Confolens, etc. A la suite de cette enquête, dont il juge les résultats probants, Romme passe au deuxième stade de son programme, qui est celui de la redistribution, ou nivellement en langage jacobin. On laisse à chaque foyer un stock de céréales suffisant pour sa consommation jusqu’à la récolte, les excédents étant rassemblés dans des sacs pesés et cachetés, et répartis proportionnellement entre les districts, au profit de ceux d’Angoulême et de La Rochefoucauld, les plus dépourvus (premier tableau).

district fournisseur

versement

(en quintaux)

district bénéficiaire

déficit à combler

(en quintaux)

total redistribué

(en quintaux)

Barbezieux

8 000










Cognac

8 000

Angoulême

21 000




Ruffec

5 000






















32 000

Confolens

6 000

La







Ruffec

4 000

Rochefoucauld

11 000




Cognac

1 000










Tableau 1 Nivellement des grains, Charente, décidé par Romme, 1er germinal an II

(Sources: arrêtés des 19 ventôse & 1er germinal an II: Arch. dép. Charente, L 67, missions an II; L 1239, dist. Confolens; L 1962, missions an II; Haute-Vienne, L 110, Romme)

Romme se rend ensuite dans la Dordogne, où il estime inexacte la répartition de seigle et de froment proposée par la Commission (tableau 2). Aussi lance-t-il en floréal une vaste enquête sur le modèle charentais, qu’il confie à 592 commissaires-recenseurs chargés de quadriller le territoire départemental en opérant toujours hors de chez eux, dans un district voisin11. Leur tâche terminée, on procède au nivellement des grains entre les neuf districts, celui de Périgueux étant dispensé de tout prélèvement, et ceux de Belvès, Sarlat et Ribérac, les mieux approvisionnés, devant assumer le gros du sacrifice12.

district fournisseur

réquisition

(en quintaux)

versement

(en quintaux)

district bénéficiaire

livraison efféctuée

Belvès

5 000

5 000

Bergerac

-

Périgueux




2 000

Bergerac

1 600

Périgueux




5 000

Montignac

950

Périgueux

} 34 500

12 500

Sarlat

-

Périgueux




15 000

Excideuil

650

Ribérac

} 8 000

4 000

Nontron

1 500

Ribérac




4 000

Mussidan

-

Tableau 2 Nivellement des grains, Dordogne, proposé par la Commission des subsistances, 29 germinal, et annulé par Romme, 1er. prairial an II

(Sources: P. CARON, La Commission des subsistances de l’an II; procès-verbaux et actes, Paris, 1925, p. 376, 487, 618; L. de CARDENAL, Les subsistances dans le département de la Dordogne (1789-an IV), La Révol. fr., LXXXIII, 1930, p. 23-32)

Soulignons que la Charente et la Dordogne ne sont pas parmi les départements les plus pauvres: si la péréquation y connaît un succès relatif (comme dans le Tarn et le Lot-et-Garonne, où Jean-Baptiste Bo et Pierre Monestier s’inspirent de l’exemple de Romme et y appliquent sa procédure13), elle est vouée à l’échec dans les pays gravement déficitaires tels que le Lot et l’Aveyron. Il n’en reste pas moins que Romme juge nécessaire de lancer une mise en garde contre la coupe des seigles avant leur maturité14.

Corollaire du nivellement et préalable du rationnement: la fermeture systématique des frontières départementales à tout mouvement de subsistances vers l’extérieur jusqu’à la moisson et la rentrée des récoltes. Véritable « embargo », dont se plaint Pierre Garrau, chargé de l’approvisionnement de l’armée des Pyrénées, dans une lettre à Carnot15, l’action de Romme a désormais pour effet de saborder, pendant la durée de la soudure, les efforts de redistribution de la Commission des subsistances. Ce repli sur soi laisse surgir la vision d’une économie fermée, sorte d’autarcie dans l’insuffisance, produit du désarroi, mais aussi du parti pris égalitaire de l’an II.

La mise en commun

Calquant sa démarche agraire sur celle de Pierre Paganel, qui dans le pays affamé du Rouergue a mis en place un régime de stockage communal, destiné à tranquilliser les propriétaires en rassemblant leurs grains « à leur proximité dans des magasins communs, dans des greniers de famille »16, Romme propose aux municipalités rurales de la Dordogne et de la Charente de faire verser dans un grenier commun tous les grains de la commune (froment, méteil ou mixture, seigle, orge, mil, avoine, blé noir), en prenant soin d’enregistrer les quantités versées par chaque citoyen, et de faire cuire le pain de préférence dans le four communal. Celui qui refuserait de livrer ses grains ou ses farines serait dénoncé, non plus comme « suspect », mais désormais « comme un égoïste et un mauvais frère »17.

Le rationnement est le produit de la nécessité et obéit non à des règles d’arithmétique, mais à une évolution empirique, comme le reflète la courbe dégressive de la consommation (tableau 3). A partir d’une consommation annuelle moyenne, et donc théorique, de 5 quintaux, ou 500 livres, par individu, Romme calcule le minimum indispensable au travailleur manuel par mois (50 livres) et par jour (une livre et demie ou 24 onces), les autres devant se contenter d’une livre (16 onces). Mais une réduction s’impose dès la fin ventôse, et d’autres lui succèdent. De prairial jusqu’à la récolte, la ration sera réduite de moitié pour certains, et les enfants n’auront plus droit qu’à 4 onces (un quart de livre). Nous touchons là au minimum vital, au seuil de la pauvreté absolue, selon l’économiste de la famine Amartya Sen.18

date


adulte

manœuvre

manœuvre

oisif

femme

femme enceinte/ nourrice

enfant




par an (en livres)

par mois (en livres)

par jour (en onces)

par jour (en onces)

par jour (en onces)

par jour (en onces)

par jour (en onces)

mi-vent.

500

50

24

16

16

16

16

fin vent.

-

50

24

12

12

16

12

fin germ.

-

30

20

8

8

16

8

fin flor.

-

25

16

8

8

16

6

prair.

-

25

16

8

8

16

4

Tableau 3 Rations de farine par tête d’habitant pendant la soudure, an II

(Sources: Arrêtés de Romme: 19 et 26 ventôse, 11 germinal, 3 et 28 floréal, 4 et 21 prairial, 7 messidor an II: Arch. nat., AFII 97, pl. 714, p. 5-10, 38-40, et pl. 715, p. 1-3; Arch. dép. Charente, L 67 et L 1962, missions; Dordogne, 1 L 233, Romme; Haute-Vienne, L 110, Romme)

La ration varie selon la classe de consommateur (travailleur, chômeur, mere qui nourrit, enfant), mais aussi en fonction des compléments d’alimentation disponibles: châtaignes, légumes secs, viande. Les communes émettent des « cartes de distribution » individuelles portant la quantité d’aliments reçus, et des « billets » à échanger chez les bouchers contre les rations de viande. Les ouvriers des fonderies et leurs familles constituent un groupe privilégié auquel Romme réserve un « salaire de subsistance » en pain, agrémenté de pommes de terre, riz, saindoux, vin et cochonailles19.

En milieu urbain, le rationnement repose essentiellement sur la fabrication d’une seule espèce de pain, adaptée aux conditions méridionales et composée des deux tiers de seigle et d’un tiers de froment. Déjà en 1789, la ville de Périgueux avait proscrit le pain blanc et consenti une majoration de la taxe20. En brumaire an II, Roux-Fazillac interdisait aux boulangers de Périgueux, puis à ceux de Tulle et de Brive, de faire des feuilletages, gâteaux, gauffres ou tortillons, avec de la fleur de farine, et à partir du printemps de fabriquer de pain autre que celui appelé vulgairement « en tout son » (dont il ne serait ôté que quinze livres de son par quintal, conformément au décret du 25 brumaire)21. Romme, pour sa part, prescrit de n’en retirer que huit pour cent, soit sept livres en moins22. Ce pain réglementaire, devenu le « pain de l’égalité » des villes du Périgord et de l’Angoumois, est le seul consommé jusqu’à la récolte.

Dicté par « l’amour de l’égalité », le rationnement s’applique à tous, réduisant « chacun à la ration commune », éliminant différences de rang et clivages sociaux: officiers et sous-officiers sont ainsi obligés de se contenter de la ration du simple soldat23. Mais cet effet niveleur comporte aussi une dimension communautaire. Romme insiste pour que, en milieu rural, « le grain choisi du riche soit mêlé avec le mauvais grain du nécessiteux pour être portés ensemble au moulin, d’où chacun retirera poids par poids en farine ce qu’il aura mis en grain, afin que tous mangent le pain de l’égalité ». A plusieurs reprises, il réitère sa consigne de « mêler ensemble tous les grains », grains entiers et criblures, et de les faire moudre sous la surveillance d’un commissaire de la commune, « afin qu’il n’y ait qu’un seul pain »24. Comme il l’écrivait dans son projet de Déclaration des droits de l’homme, présenté à la Convention au nom de la Comission des Six le 17 avril 1793, « la conservation de la vie » est le premiers des droits; les hommes en société « mettent en commun tous leurs droits naturels », afin de « lutter d’un commun effort » pour assurer leur bien-être; « les droits sociaux » étant « la part qui revient à chacun dans la mise commune »25. Or, le grenier communal et la mouture collective des grains confèrent au geste élémentaire de la « mise en commun » toute sa symbolique.
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