Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310








télécharger 370.38 Kb.
titreLes Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310
page1/8
date de publication11.07.2017
taille370.38 Kb.
typeDocumentos
l.21-bal.com > loi > Documentos
  1   2   3   4   5   6   7   8


@

Paul VIAL



LES GNI

ou

GNI-PA



à partir de :

LES GNI ou GNI-PA

tribu lolote du Yun-nan

par Paul VIAL (1855-1917)

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 ; tome XXVI, 1894, pages 300-2, 308-310.

Les illustrations ont été dessinées d'après des photographies de l'auteur.

Édition en mode texte par

Pierre Palpant

www.chineancienne.fr

novembre 2014
L'étude suivante, due à la plume d'un missionnaire des Missions étrangères de Paris, que ses publications sur ia langue et l'écriture indigènes au Yun-nan ont déjà signalé à l'attention des philologues, sera appréciée non seulement par les savants, mais par tous nos lecteurs, car, à côté de renseignements ethnographiques et géographiques des plus précieux sur une race de l'Asie centrale peu connue, cette étude offre des détails historiques et des anecdotes aussi intéressantes qu'édifiantes et agréablement racontées.



PRÉFACE

@

p.160 Nous venons parler d'un peuple resté jusqu'ici inconnu, mais qui, par sa physionomie, ses mœurs, ses usages, sa langue, son histoire, présente le plus grand intérêt. Le peuple lolo, s'il parvient à s'inoculer la vraie civilisation qui est celle du christianisme, est peut-être appelé à jouer un rôle important dans l'avenir de la race chinoise, qui l'a vaincu, mais sans pouvoir se l'assimiler, et contre laquelle il conserve une rancune aussi profonde que tenace.

Les coutumes civiles et religieuses de ce peuple et jusqu'à son idiome sont restées ignorées même des Chinois, dont la vaniteuse jactance les empêche d'étudier une race qu'ils traitent en ilote ; et les Européens, malgré leur bon vouloir, n'ont pu parvenir à percer le voile mystérieux qui enveloppe ces populations presque toutes cachées dans leurs vallées ou leurs montagnes.

Cette race, qui couvrait le territoire du Yun-nan, au moment de l'invasion tartare, est divisée en plusieurs tribus, parlant des dialectes sensiblement différents, et pourtant au fond la même langue, à peu près comme les diverses tribus bretonnes.

De toutes les relations européennes qui ont été publiées sur ces indigènes, celle de M. Colquoun, traduite en français sous le titre de Chine méridionale (imp. Oudin) me paraît la plus sincère et la plus exacte : et cependant ce voyageur n'a pas pu parvenir à savoir si ces Lolos, nom vulgaire sous lequel on désigne ce peuple, ont une écriture et des traditions écrites.

En effet, les Lolos aiment leur chez-soi et fuient l'étranger. La seule grâce de Dieu, qui m'a mis en communication intime avec eux, a pu me permettre de soulever le voile dont ils ont été jusqu'ici enveloppés. Une fois leur timidité vaincue, ils m'ont ouvert tous les secrets de leurs âmes, de leurs mœurs, de leur langue, de leurs coutumes et même de leur histoire, autant que leur ignorance leur a permis de me l'apprendre.

Mon intention toutefois n'est pas de faire connaître toutes les tribus qui composent cette race primitive de la province chinoise du Yun-nan. Je me bornerai à parler de la tribu que j'évangélise spécialement, et qui est connue sous le nom de Gni ou Gni-Pa. Je l'étudierai sous ses divers aspects, et je ne dirai rien des autres tribus, à moins qu'elles ne se rencontrent sur mes pas dans mes courses apostoliques.

Cette étude spéciale permettra de se former une idée assez exacte du caractère général de la race lolotte ; car, bien que les tribus diffèrent entre elles, elles ont néanmoins de nombreux traits de ressemblance.

Il y a deux ans, j'ai été le premier, je crois, à faire connaître la langue et l'écriture des Gni-Pa 1 ; je ne reviendrai pas sur ce sujet dans le présent travail.

CHAPITRE PREMIER

Comment je suis arrivé chez les Gni

@

La guerre du Tonkin. — Départ des braves. — Fanfaronnades du vice-roi. — Après la paix. — Mon départ. — Curiosité des habitants. — Première rencontre des Lolos.

En 1886 j'administrais, depuis deux ans, le petit district de Te-tse-tsen, village situé dans la plaine de Song-min-tcheou, au pied de la belle montagne du Iolin, ancien volcan éteint depuis des siècles.

Ce district est un des plus petits et des plus calmes du Yun-nan. Composé de cent et quelques chrétiens, tous ramassés dans un espace de quatre kilomètres, il ne pouvait suffire ni à mon zèle, ni à mon caractère. Je parcourus tous les environs en quête de nouvelles âmes, mais c'était le moment de la guerre du Tonkin. Sur toutes les routes on ne voyait que des « grands hommes », tous indomptables guerriers, qui allaient dévorer ces révoltés que l'on appelle Français ; car on ne disait pas : « les Français se battent » mais : « les Français se révoltent », tout comme les premiers sauvages venus.

À la suite de ces « grands hommes », d'innombrables braves (iong), bien habillés, mal équipés, fendaient l'air de leurs airs matamores.

p.161 Le vice-roi, le fameux Tsen, avant de partir, se faisait bâtir une tour de triomphe ; il disait :

— Si ces Français sont de bonne composition, je leur laisserai Saigon ; mais, s'ils font mine de résister, je les jette tous à la mer.

Il avait fait venir de Birmanie mille charges de pétrole ; on devait les verser dans le fleuve Rouge pour brûler tous nos vaisseaux.

Puis on parlait d'un ouenta-chao-ié, qui, nouveau Merlin, avait le pouvoir d'enchanter et les hommes, et les animaux, même les armes.

Toutes ces fanfaronnades, tous ces bruits et bien d'autres circulaient dans le peuple et ne lui permettaient pas d'écouter mes paroles.

Après la paix ce fut encore pis : les Chinois n'étaient pas assez vaincus pour s'humilier et pas assez vainqueurs pour s'exalter. On se mit à nous agacer, à nous rabaisser, à nous dédaigner. Nous n'étions plus de hôtes, mais des importuns.

Bref, si la France était victorieuse au Tonkin, elle était vaincue en Chine et les missionnaires payaient les pots que d'autres avaient si mal cassés.

*

Un jour, je résolus d'aller chercher, en pays neuf, des âmes à Jésus-Christ.

Muni d'un bâton et suivi de deux porteurs, je franchis d'abord les montagnes du sud de la plaine et je tombe dans une longue vallée qui me conduit en un jour dans une nouvelle plaine ; c'était celle de Gni-leâng-hièn, le grenier d'abondance de la capitale, plaine chaude, bien arrosée, bien cultivée.

À Iâng-kai où je couche, la population, curieuse, entre dans ma chambre par la fenêtre et par la porte. Comme toujours on commence par me regarder, par admirer mes objets : tout ce qui est de cuivre paraît de l'or pur ; mes livres, des charmes à mon usage. On me consulte sur l'avenir, la cause de telle maladie.

— Dites-moi, est-ce que cette maison est assez bien orientée pour attirer le dragon ?

— On dit que le dieu protecteur de la ville vient de parler ! qu'en pensez-vous ?

Tout ce peuple, s'il n'était que superstitieux, viendrait facilement à nous, car rien dans une âme neuve, n'entre plus facilement que la croyance à l'unité et à la spiritualité de Dieu.

Malheureusement l'orgueil et la routine sont là pour réagir sans cesse contre la première impression et en somme l'argument le plus clair, le plus concluant, le plus frappant, ne laissa pas de trace plus durable sur l'âme de ces Orientaux qu'un coup de canon dans l'eau.



En route pour un voyage apostolique chez les Lolos.

Le lendemain, je me décide à continuer mon voyage vers le sud ; on m'avait parlé d'une ville qui se trouvait à une journée, quelque chose me pousse de ce côté-là ; chemin faisant je rencontre des colporteurs du Sutchuen qui s'y rendaient, car le lendemain c'était marché.

Nous franchissons dans le sens du S-E. une montagne courte mais raide. Arrivé le premier au sommet en attendant mes compagnons, j'avise un arbre superbe et j'y découpe dans l'écorce une croix et mes initiales comme signe de possession du pays. Nous arrivons de bonne heure dans la ville de Lou-lân-tcheou et je vais me loger dans une auberge centrale afin d'être, le lendemain, plus à portée de visiter le marché.

*

Le lendemain donc, avisant une table posée sur le trottoir, je m'y installe avec ma théière et ma jumelle.

On commence à m'entourer, quelques Chinois d'abord, puis et surtout des Lolos et des Lolottes, les hommes court vêtus et les femmes habillées des cinq couleurs de l'arc-en-ciel. Tout ce monde s'arrête à ma vue, étonné, presque effrayé, et moi, hélas ! je ne pouvais leur parler, ne comprenant pas alors leur langage.

Mais ces figures douces, honnêtes, naïves et sympathiques m'avaient conquis et je demandai instamment à Dieu de me donner ces âmes dont j'entrevoyais la candeur à travers leur grossière enveloppe.

Le soir même, je monte sur une colline qui domine la ville au sud et je supplie saint Benoît et sainte Geneviève de prendre sous leur protection spéciale ce petit troupeau d'agriculteurs et de bergères. Le lendemain je continue ma route en remontant au nord-est afin d'aller voir le bon père Birbes dans le nouveau district qu'il venait d'ouvrir et dont le centre est à Siao-pou-tsè près de Lou-leang-tcheou. La surlendemain, nous entrons tous les deux dans sa vieille résidence de Sanpékouin, située à vingt-cinq lis au sud de la préfecture de Kiou-tsin-fou.

De là, chez moi, il n'y a plus que trois petites journées.

Je me retrouve donc à mon point de départ, mais avec une espérance au cœur ; le tout était de la réaliser.

Je n'entrerai pas dans plus de détails ; j'ai hâte d'arriver au moment où le Divin Maître m'introduit dans le nouveau bercail qu'il veut bien me confier.

@

CHAPITRE II

Comment je m'introduis dans la tribu Gni

@

Nouveau voyage. — Premières conversions. — Location de maison. — Départ pour Lou-mei-y.

p.178 Six mois plus tard, après avoir visité et administré mon cher petit district, je veux refaire le même voyage, mais à rebours. J'arrive à Tien-sên-koân, marché situé à mi-chemin entre la ville de Lou-leang au nord et celle de Lou-lan au sud.

Dans cette station, on ne loge qu'à cheval ; les hommes ne comptent pas et couchent à côté de leurs bêtes.

Pour moi, qui allais toujours à pied, je dus me blottir dans un coin, sous une gouttière. En dehors de l'auberge, il y avait rassemblement ; on délibérait à voix basse. Habitué à parler aux foules dans les auberges comme sur les places, je ne m'inquiétais pas de celle-ci, qui n'avait rien de suspect.

Tout à coup, le maître de l'auberge, suivi de quelques Chinois, vient se mettre à genoux devant moi, me déclarant qu'ils désirent se faire chrétiens.

— Ce que vous me dites est charmant, mais encore faut-il que vous connaissiez les principaux points de notre sainte religion.

Je les développe en peu de mots, puis j'ajoute :

— Maintenant, que ceux qui veulent se faire chrétiens se mettent à genoux, je vais réciter les prières de l'Adoration.

Dix familles se déclarent chrétiennes ; mais je ne puis m'arrêter, n'ayant absolument rien avec moi ; je promets donc de revenir dans un mois, après Noël.

*

Au jour fixé j'arrive toujours à pied, suivi d'un porteur et d'un enfant pour me servir la messe.

Mon premier soin est de trouver une maison. Ce fut vite fait. Une grande écurie était vide, on débat le prix du louage, je le paie, comme on dit, rubis sur ongle et je m'y installe, faisant à moi seul l'ornement de toute la maison. Les Chinois, toujours lents, ne s'attendaient pas à cette célérité.

Quelques jours après, le maître de la maison est cité devant les chefs du marché. Il est vertement repris p.179 d'avoir permis à un Européen de s'installer chez lui, et il lui est ordonné de me rendre l'argent et de me mettre dehors.

Il vient donc piteusement me faire cette proposition :

— Tout doux, lui dis-je, va dire à ces messieurs que je connais la langue et les lois chinoises ; qu'ils viennent eux-mêmes ici et je leur apprendrai ce qu'ils ignorent.

Ils ne vinrent pas et me laissèrent tranquille.

*

Les chrétiens me prêtèrent une table que j'arrangeai en autel, et quelques ustensiles de ménage.

Mais dix familles chrétiennes étaient peu de chose et j'avisai à en augmenter le nombre.

Tien-sen-koan n'a d'importance que comme lieu de passage entre Yun-nan-sen, la capitale, et l'est de la province ; du reste le pays est pauvre, aride, sec, rocailleux, mais pittoresque.

Les habitants du marché sont des Chinois venus depuis deux ou trois ans de la province de Nankin, à la suite des troubles de l'Empire (presque tous les chinois du Yun-nan sont originaires de Nankin et ont émigré pour cause de troubles ou de procès).

N'ayant pas de terrains, ils ont brutalement ou cauteleusement dépossédé les aborigènes.

Tien-sen-koan est précisément situé au milieu d'un pays indigène. Aussi n'était-il pas de jours où des familles lolottes ne vinssent devant ma porte pour contempler l'étranger. Tout mon désir était de les attirer, les habitants du marché devenant de plus en plus hostiles à l'Évangile.

*

Tous les jours de marché, j'allais sur la place et prenais plaisir à me promener entre les différents groupes indigènes. Bois et denrées, autant que possible j'achetais tout de leurs mains, et aux sapèques j'ajoutais quelques perles ou coquillages dont les petites filles sont si avides.

Puis j'apprenais quelques mots de leur langue, et quel plaisir quand je pouvais leur répondre sans être compris des Chinois !

Enfin, un beau jour, un de mes chrétiens m'amène un indigène :

— Père, me dit-il, il veut se faire chrétien.

— Vraiment, et d'où est ce jeune homme ?

— De Lou-mei-y.

— Où est ce village ?

— À trente lis d'ici, pas loin de Lou-lan.

La figure de ce jeune homme est douce, maigrelette et maladive.

— Puisque tu veux te convertir, lui dis-je, il faudra bien que j'aille te voir.

— Mais oui, Père ; ma maison est petite, cependant je saurai trouver de la place.

Le jour est fixé, et bientôt je me mets en route. Avec moi j'emporte un petit sac de perles, mon harmonium et quelque autres curiosités.

*

Lou-mei-y est un beau village, situé à cheval sur le dernier contrefort d'une colline qui s'avance jusque dans la plaine ; les maisons sont bien bâties, les rues empierrées, les habitants propres, le bétail nombreux et bien portant ; enfin les visages me paraissent sympathiques et intelligents.

Mon catéchumène n'était pas chez lui, mais il arrive bientôt, suivi de sa jeune femme, toute rouge de recevoir un si étrange personnage.

Bientôt la foule est compacte. Les indigènes de ce village, du moins les hommes, comprennent assez bien la chinois pour converser en cette langue : c'est ce qui me mit à l'aise.

Mais mon harmonium attire tous les yeux, cette caisse, ces pieds, ces soufflets, ces pédales, qu'est-ce que ça peut bien être ? Les uns opinent pour un canon, d'autres pour une table, d'autres pour une petite forge.

Sans mot dire, je m'installe et fais courir les doigts sur l'instrument ; tous de se taire, puis de s'écrier :

— Eh mais ! eh mais ! eh mais !

Je continue les accords, attaquant surtout les cantiques où la douceur et la piété dominent.

Quelques-uns me demandant timidement de chanter. Connaissant déjà la simplicité de mes gens, je ne fais pas de difficulté, et de ma voix la moins fausse et la plus expressive, j'entonne des cantiques, voire même des chansonnettes.

*

D'aucuns sans doute trouveront que ce mode d'évangélisation n'est ni digne ni conforme aux prescriptions évangéliques. On se figure trop facilement que l'apôtre en Chine est un homme qui, la croix en main, parcourt les villes et les villages en prêchant la vérité. Plaise à Dieu qu'il en fût ainsi et que l'idolâtre, soudainement illuminé, brûlât ses idoles pour n'adorer que Dieu !

Dans nos contrées, le missionnaire est tout d'abord un étranger, et comme tel fort soupçonné. Avant de prêcher avec fruit, il faut qu'il sache s'introduire dans le milieu qu'il veut convertir.

Pour s'attirer le respect et l'estime des Chinois, le peuple le plus vaniteux et le moins religieux de la terre, les jésuites, nos maîtres, se sont présentés comme des savants. À ce titre, ils se sont introduits jusqu'à la cour de Pékin, et là non seulement ils se sont imposés par leur science européenne, mais encore par leur profond savoir dans tontes les branches de la littérature chinoise.

C'est d'eux que nous tenons à peu près tous nos livres de religion et nous vivons encore sur leur haute réputation.

Autre est le caractère chinois, autre est le caractère des Lolos.

Chez ceux-ci, la science n'a rien à faire, nous leur serons toujours des phénix ; mais la bonté d'âme, la mansuétude du cœur, la noble simplicité, voilà ce qui touche, attire, gagne ce bon peuple que la civilisation n'a pas encore atteint.

À Lou-mei-y, j'y allai donc en toute franchise, comme avec de vieilles connaissances. Pour me reposer de la musique, j'étale mes petites européanneries : une jumelle, des images, un kaléidoscope, en un mot toutes les merveilles du monde pour les Lolos.

*

Le lendemain, les vieux du village viennent me voir : c'était le moment d'ouvrir mon cœur.

p.180 S'il m'était chose facile d'expliquer les principaux articles de notre sainte Religion, il m'était plus difficile de prouver la fausseté de la leur, car je l'ignorais complètement, et jusqu'ici, personne que je sache, n'a pu s'en informer.

Dans la chambre où je couchais, je voyais bien suspendues de petites oriflammes de différentes couleurs, mais qu'était-ce ?

En dehors, dans la salle du milieu, une boîte mystérieuse était fixée au mur ; que renfermait-elle ?

Pas d'image, pas d'idole, pas de bâtonnets, aucune diablerie chinoise.

Si, sur toute autre chose, je tenais à glisser doucement, je ne pouvais suspendre la tablette chrétienne en compagnie des démons.

J'appelle mon catéchumène et lui pose le dilemme :

— Si vraiment tu veux être chrétien, il faut abattre tout ça ; qu'en dis-tu ?

— J'ignore ce qu'il faut et ne faut pas ; faites comme vous voudrez.

J'appelle mes hommes :

— Enlevez, leur dis-je, ce qu'il faut enlever et collez la tablette chrétienne.

Tout fut bientôt mis à bas, et l'on n'épargna même pas quelques petites choses, que je croyais bien inoffensives, des petits paniers, des fougères et autres brimborions.

La tablette chrétienne, c'est-à-dire une grande feuille rouge sur laquelle était écrite la sentence suivante : « Dieu esprit créateur, conservateur du Ciel, de la Terre, des hommes et de toutes choses » fut solennellement appliquée au mur.

Deo gratias ! mon siège était fait, et Dieu prenait possession d'un nouveau peuple.

@

CHAPITRE III

Mon installation à Lou-mei-y

@

L'Assomption à Tien-sen-koan. — Prise de possession de Lou-mei-y. — Enterrement d'une chrétienne.

p.189 Ouvrir une brèche dans la citadelle c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout, il faut s'y installer pour en chasser l'ennemi.

La fête de l'Assomption était proche, je devais naturellement la passer à Tien-sen-koan. Avant de partir, j'invitai tous les hommes de bonne volonté à venir la célébrer.

À défaut d'autre raison la curiosité devait les attirer.

De fait, au jour fixé, j'entends au loin le son du tambour et les éclats de la trompette : mes indigènes arrivaient en grande cérémonie.

Il pleuvait dru, mais rien n'était capable de les arrêter ; à l'entrée du village, ils se mettent en ordre de danse. Chacun tient son instrument : un bâton, une lance, une épée, une fronde, une mandoline, une flûte, et majestueusement, lentement, gravement, ils s'avancent, maniant dextrement et en cadence l'arme favorite.

Le lion ouvre la marche ; c'est une carcasse dont le corps est formé de toile bariolée, un homme est à la tête, un autre à la queue et sautant, marchant, ils imitent les mouvements de la noble bête.

Tout le village est sorti, les Chinois au visage jaune et maigre, les femmes aux petits pieds, regardent ébahis cette procession.

Pour moi, je disais : « Oh ! mon Dieu ! Prenez possession de ces âmes neuves et simples, de ces cœurs que la corruption chinoise n'a pas encore gâtés. Laissez, laissez venir à vous ces petits enfants. »

Je ne pouvais, dans ma maison, déployer les magnificences de nos cérémonies.

Au lieu des longues prières que les chrétiens ont l'habitude de réciter et qu'ici tout le monde ignorait, je fais dire le chapelet, puis, accompagné de l'harmonium, je chante les plus beaux cantiques à la Très Sainte Vierge.

Entre deux averses on sort pour danser en l'honneur de celle que ces bons indigènes ne connaissent pas encore.

J'applaudis à tout, même aux culbutes. Pas n'est besoin de dire que ces rudes gaillards firent honneur aux repas. Viande et légumes, tout est cuit ensemble, servi dans des baquets et déposé par terre ; le riz et la cruche de vin sont à côté. On s'accroupit autour et chacun prend où il veut.

L'indigène parle peu, mange beaucoup et lentement ; jamais il n'élève la voix, jamais il ne se dispute. On se place sans distinction de sexe, au grand scandale des Chinois ; mais, plus honnêtes que ces derniers, le Lolos se gardent de toute parole, de tout geste inconvenant.

Le lendemain, au moment de se séparer, j'invite ceux qui veulent se faire chrétiens à donner leur nom ; quinze familles se font inscrire.

*

Je prends jour pour aller me fixer à Lou-mei-y.

Ce bourg est prospère et malgré ses cent vingt familles, il ne peut encore cultiver toutes ses rivières ; il est, par sa prospérité, à la tête de tous les villages indigènes.

J'avais déjà pris des informations ; mais dans un village d'agriculteurs, où trouver des maisons vides ?

Au bout du village une bonne famille habitait une maison assez grande ; pourquoi ne la partagerait-elle pas avec moi ? je fais la proposition qui est acceptée de grand cœur ; on relègue les bœufs chez un parent et je m'installe à leur place, quelques planches couvertes de toile forment un autel au milieu de l'appartement. Je partagerai le foyer et p.190 la table. Les pleurs et les cri des enfants, le remue-ménage d'une ferme ; cette fumée qui n'a aucune issue, cette odeur sui generis composée de senteurs inconnues, ce langage que je ne comprends pas ; tout cela me dit que mon existence va changer et que je dois dire adieu à la civilisation, à la politesse et à la vie chinoise.

Je n'en suis pas attristé !


  1   2   3   4   5   6   7   8

similaire:

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconMonsieur Patrice dubois pour les dessins et tableaux anciens n°s...

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconUnion Africaine-Cabinet Internationale-Presidence 1er Juge Pantheon...

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconSiren : 518 812 268 Siret : 518 812 268 00010

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconGourde c. Tribunal administratif du Québec, C. S. Québec 200-05-011943-995,...
«hyper-mobilité L4 L5» et une «hypo-mobilité L5 S1». Le 30 juin 1994, un orthopédiste, le docteur Marc-André Latour, suggère la présence...

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconArticles L. 222-2 et L. 222-4 du code du travail
«Lettre Information umih n°15 – juillet/août 05», nous pouvons vous annoncer que la loi en faveur des petites et moyennes entreprises...

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconLe Rapport sur la situation économique de la librairie indépendante
«la Librairie du Tramway») ou spécialisées : Jeunesse (par ex. à Lyon, «A pleine page»), bd (par ex. à Lyon, «la Bande dessinée),...

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconNote : L'idée de ces quelques pages est simplement d'extraire de...

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconRemise à la rue des sdf à Lyon : les 20 millions promis par Duflot envolés
«plan froid», au plus tard fin juin. Certains ont déjà retrouvé la rue. A lyon, la préfecture a nommé cela la «décélération»

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconApproche méthodologique et présentation des résultats –pages 2 à 10
«démarche qualité». Cette démarche vise à affirmer nos valeurs associatives, à analyser nos missions et nos activités ainsi que nos...

Les Missions catholiques, Lyon, tome XXV, 1893, pages 160-1, 178-180, 189-190, 200-2, 208-9, 222-5, 236-8, 244-6, 258-260, 268-270, 281-3, 293-4, 308-310 iconDans le manuel Chapitre 1 : pages 72 à 107 Chapitre 2 : pages 140...
«Blocs» : en 1947 c’est l’urss et l’Europe de l’Est (la Yougoslavie préserve son indépendance) face aux Etats-Unis et leurs alliés...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.21-bal.com