A essor du libéralisme au sein de la représentation politique








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Les conséquences pour le syndicalisme


La première conséquence pour le syndicalisme, c’est qu’il se replie progressivement sur les terrains résiduels de l’économie industrielle : là où ses traditions sont anciennes, où les salariés jouissent de relations d’emploi relativement stables, où les statuts résistent (notamment dans le secteur public). Ce faisant, il peine à incarner une question sociale dont il n’a bien souvent qu’une compréhension de nature intellectuelle. L’essentiel des nouvelles inégalités (notamment les inégalités face à l’avenir que génère la disparité des relations d’emploi) lui échappe en pratique. Et il glisse progressivement vers une sociologie déclinante, non seulement par son type d’implantation, mais aussi par sa structure d’âges [12].

La seconde conséquence – peut-être la plus grave –, c’est que le syndicalisme évolue désormais dans un cadre économique éclaté qui rend de plus en plus difficile, voire de moins en moins nécessaire, le compromis socio-productif classique entre l’actionnaire, le patron, l’ingénieur et le salarié. D’une part, le jeu de l’entreprise modulaire distend les relations entre les fonctions de conception, de fabrication et de distribution, rendant moins indispensable la cohabitation de ces différentes séquences sous un même toit. De l’autre, la pression à la baisse sur les salaires et la menace du chômage ont rendu, ces dernières années, de plus en plus obsolète ce type de compromis où l’on échangeait du pouvoir d’achat contre des gains de productivité : la stratégie de développement de l’entreprise part du client plutôt que du producteur. En outre, le patron se trouve lui-même, de plus en plus souvent, dans une situation de semi-faiblesse et ne peut plus être le point d’appui principal d’un rapport de force dans l’entreprise, soit qu’il dépende des caprices d’un actionnariat dispersé et sans visage, soucieux de gains rapides et parfois sans rapport avec les impératifs de développement industriel de l’entreprise, soit qu’il dépende très étroitement de l’entreprise donneuse d’ordres, laquelle ne s’embarrasse plus des solidarités qu’imposait le regroupement des différentes séquences de la chaîne de valeur dans les grandes entreprises intégrées d’autrefois.

La conjugaison de ces divers phénomènes de déliaison constitue une difficulté historique pour le syndicalisme, mais aussi plus généralement pour tous ceux qui nourrissent une ambition de type social-démocrate. Car s’il y a bien, au fond de cette ambition, l’idée que la démocratie sociale est un levier efficace pour pousser le capitalisme à s’adapter aux critiques qui lui sont opposées, alors la situation présente ressemble bien à une menace radicale que l’on pourrait décrire, à terme, comme la dissociation progressive de la sphère économique et de la sphère sociale [13].

Le syndicalisme institutionnel


Que peut le syndicalisme face à ces transformations ? Faut-il se résoudre à le considérer comme une forme du passé ? Ou bien peut-on imaginer qu’il puisse se réorganiser sur d’autres bases ? Avant d’esquisser quelques réponses, je voudrais revenir un instant sur ce que j’annonçais comme l’un des maux actuels du mouvement syndical : son excessive « procéduralisation ». Car dans cette critique réside, au fond, une partie de la réponse.

L’une des conséquences indirectes de l’affaiblissement de sa fonction de régulateur interne (dans l’entreprise) consiste dans le surinvestissement de ses fonctions de régulation externe (par les mécanismes réparateurs ou compensateurs de l’assurance sociale) : moins puissantes dans les entreprises, moins présentes au cœur du système productif, les grandes confédérations de salariés veulent faire démonstration de leur utilité sociale sur le front de la protection sociale et des négociations nationales. Les grandes réformes sociales de l’Etat providence (retraites, assurance-maladie, assurance-chômage…) sont autant d’occasions pour elles de mobiliser et de réclamer voix au chapitre dans les négociations avec l’Etat. Plus généralement, en dehors des périodes de crise, leur participation aux organismes paritaires ou consultatifs de la sphère sociale leur confère une légitimité qu’elles peinent à affirmer dans la sphère productive. Alors qu’elles ne « pèsent » que 7 à 8% du salariat par leurs adhérents, elles défendent ici, par la vertu d’une procuration implicite, les intérêts de la presque totalité des salariés.

Mais ce mécanisme est piégé. A mesure que les implantations du syndicalisme dans le tissu productif reculent, le mouvement syndical s’encastre plus profondément dans le tissu institutionnel : sa visibilité formelle et sa consistance juridique augmentent à mesure qu’il perd en épaisseur sociales. C’est vrai en particulier dans les pays où domine ce que G. Esping-Andersen a appelé le modèle conservateur-corporatiste ; singulièrement en France et en Allemagne. Les syndicats siègent dans une foule d’agences, de comités paritaires, de conseils d’administration publics. Ils donnent leur avis sur quantité de sujets. Ils sont les partenaires incontournables de l’Etat providence dont ils gèrent une partie des ressources. Avec lui, ils donnent forme à ce que les conservateurs allemands décrivent désormais comme une « technocratie sociale » qui prête le flanc à la critique libérale [14]. Et les conservateurs ont au moins raison sur un point : les citoyens comprennent de moins en moins les rouages de ces vastes machineries anonymes de l’assurance sociale, bien qu’ils en défendent encore massivement les bénéfices.

Cette tendance à l’hyper-institutionalisation fragilise le syndicalisme et lui donne l’apparence d’un mouvement off-shore, en apesanteur au-dessus ou à côté de la réalité sociale. Or, au moment où il y aurait lieu de bâtir un véritable syndicalisme européen, c’est encore par le haut, sur un modèle institutionnel, que l’on a choisi de le faire. En effet, la Confédération européenne des syndicats (CES) n’échappe pas à cette critique. Il n’est que de lire sa prose pour s’en convaincre : elle cherche sa légitimité dans sa capacité à fédérer des composantes très hétérogènes au prix d’acrobatiques compromis, beaucoup plus que dans sa capacité à délivrer des analyses éclairées sur les grands problèmes du temps ou à étayer les conflits transnationaux qui peuvent se faire jour à l’intérieur des frontières de l’Union européenne. Elle peine d’ailleurs à mobiliser les salariés européens autour de grands rendez-vous communs. Mais, dans le même temps, elle se flatte d’être consultée par la Commission qui la finance en partie et qui trouve en elle ce qui lui manque si souvent : un partenaire social par défaut.

De fait, on ne s’étonne guère que ce syndicalisme choisisse souvent l’explication institutionnelle pour rendre compte de ses difficultés et de cette distance croissante au salariat d’aujourd’hui. A Bruxelles comme à Paris ou Berlin, les forces intellectuelles du syndicalisme insistent volontiers sur le primat qu’il convient d’accorder à la négociation et au contrat sur l’Etat et le législateur. Cette conception profondément anti-jacobine et entérinée par certains textes européens n’est pas dénuée de fondements, sa philosophie générale est même tout à fait séduisante, mais elle se heurte à une difficulté radicale : de tels dispositifs ne sont pertinents qu’à la condition que les partenaires du dialogue social soient réellement représentatifs. Ce qui est de moins en moins le cas. Et il y a un curieux paradoxe à considérer que l’on résoudra le problème de leur représentativité en augmentant leur présence institutionnelle : c’est au contraire prendre le risque d’aggraver la difficulté que l’on prétend résoudre, et de délégitimer en même temps les institutions du dialogue social !
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