Résumé Chapitre 1 Au mois d’«octobre 181.»








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titreRésumé Chapitre 1 Au mois d’«octobre 181.»
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terrible combat» et de la «retraite victorieuse» des voltigeurs, Mérimée glissa nombre de traits d’humour. Le dénouement d’opérette correspond à son goût pour les éléments romanesques et mélodramatiques, mais il adopta encore une attitude légèrement ironique.
Au chapitre 20, Mérimée, en bon classique, renseigne le lecteur sur le sort de tous les personnages. Seule n’est pas détaillée la situation de l’avocat Barricini, dont l’horrible déchéance n’apparaîtra que dans l’épilogue. On apprend seulement qu’il a quitté la Corse. Colomba est transformée.
Au chapitre 21, on a deux tableaux contrastés : une scène de bonheur familial paisible, qui est mièvre et banale, et une scène atroce de vengeance, la dernière apparition de Colomba montrant que, malgré les chapeaux, les robes à la mode et l'éventail, elle est restée une implacable Corse. Mérimée souligne l'horrible déchéance de Barricini, et la cruauté, I'acharnement inhumain de Colomba. Le portrait physique du vieillard annonce son effondrement moral et intellectuel. L’aveu du crime enlève les dernières incertitudes qui entouraient la mort du colonel della Rebbia. Les soupçons, la haine et I'action de Colomba apparaissent pleinement justifiés. L'absence d'Orso rappelle qu'il n'a été qu'un instrument dont s'est servie Colomba.
‘’Colomba’’, par sa longueur, est un roman, mais l’aurait été plus sûrement si l’assassinat du colonel della Rebbia avait reçu la même importance que la vengeance et si avait été intercalé entre ces deux épisodes symétriquues la double analyse des sentiments du fils et de la fille.

Taine put constater : «Pas un épisode parasite. Depuis le moment où Colomba entre en scène jusqu’à l’heure où s’accomplit la vengeance si longtemps désirée, l’action marche d’un pas rapide. Les personnages, dominés par un sentiment impérieux, ne semblent pas pouvoir parler autrement qu’ils ne parlent. Action et langage, tout chez eux porte l’empreinte de la nécessité. Retranchez une page, vous aurez une lacune qui frappera tous les yeux ; essayez d’ajouter une page, vous aurez un hors-d’œuvre qui blessera tous les hommes de goût.» De ce fait, Mérimée, veillant à ce que le mouvement d'une scène s'impose d'abord à l'esprit, ne donna que de rares et brèves descriptions. Artiste sobre, il choisit soigneusement dans les détails jusqu'à rejeter tout ce qui n'était pas le détail caractéristique qu’il sut très bien mettre en place. On peut cependant nuancer le jugement de l’illustre critique en signalant quelques digressions comme l’évocation de la bataille de Vittoria par sir Nevil (chapitre 2), la digression très balzacienne («Il est peut-être à propos d’expliquer ce qu’il faut entendre par…») sur les tours de Pietranera (chapitre 9), le discours pédant de Castriconi, «le Curé», racontant de quelle façon décisive il a puni un usurier qui avait imité sa signature pour extorquer de l’argent à un pauvre diable (chapitre 11).

Afin d'éviter au récit de se diluer dans une couleur locale gratuite ou dans I'anecdotique, Mérimée centra I'intérêt non sur la réalisation de Ia vendetta (elle n'occupe que le chapitre 17), mais sur les clivages qu'elle révèle entre les personnages : détermination farouche de Colomba, refus moral et social de miss Nevil, incertitude d'Orso. Dès lors que le problème était intériorisé, il devenait normal que le débat d'Orso fût au cœur du roman ; mais de ce conflit d'où pouvait naître un héros tragique Mérimée fit un récit d'où émerge un «héros de roman» (chapitres 7 et 18) en qui viennent se fondre la veine dramatique qu'incame Colomba et la veine sentimentale que représente miss Nevil.
Dans ce roman qui comporte assez peu de personnages, nettement connus au bout de quelques chapitres, les événements sont réduits au minimum, la vraisemblance n’est jamais sacrifiée au pittoresque, la composition est d’autant plus nette que le récit est ramassé, et est maintenue une progression et une proportion des scènes. On peut remarquer que la première partie introductive et la dernière, qui sert d’épilogue, se prêtent davantage à l’intervention du narrateur, et laissent une certaine place à un humour subtil ; que, dans toute la partie centrale, qui est construitre sur une progression, on peut relever une multiplication de détails, de menus incidents, puis d’événements de plus grande ampleur, qui préparent le drame, Colomba étant ici la maîtresse toute-puissante d’une machination infernale ; que la règle d’alternance combine moments de tension et d’apaisement.

Mérimée, qui voulut peindre dans un décor particulier un drame éternel, a bien montré son classicisme. Il fut en effet fidèle à l’idéal de Racine qui, dans la préface de ‘’Bérénice’’, déclara s’être attaché à «une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l’élégance de l’expression». La passion est ici celle de la vengeance, qui est belle en elle-même, comme tout grand sentiment primitif, mais encore par ses répercussions dramatiques. Elle crée l’unité de l’œuvre, impose aux protagonistes leur conduite, crée la montée inexorable d’une tension qui rappelle celle d’une tragédie racinienne. D’ailleurs, la parfaite construction de ce roman en fait presque une tragédie, tandis qu’il est dit d’Orso : «Il lui semblait entendre un oracle fatal, inéluctable, qui lui demandait du sang.» [chapitre 11]).

Le roman dépeint une crise, et l'attention, loin de se disperser, est concentrée sur un problème unique : Colomba obtiendra-t-elle sa vengeance dans un conflit qui, s’il date de plusieurs générations, s’il était devenu une lutte sournoise, a été ravivé par un assassinat survenu deux ans auparavant et éclate par le retour d'Orso. Il rompt l'équilibre d’une situation déjà tendue, mais, ayant été humanisé par un assez long séjour sur le continent, il met du temps (et pas moins d'une centaine de pages) à redevenir Corse. Ainsi l’action est-elle alors menée à une issue fatale, Ies personnages sont-ils précipités vers un destin tragique.

Dans cette perspective, on a pu (Sainte-Beuve le premier, dans ‘’Portraits littéraires’’, comme cela a été signalé dans les notes) comparer ‘’Colomba’’ aux tragédies de la vengeance, et d’abord à ‘’Électre’’ de Sophocle, où tout parle de vengeance, d'immolation, où une jeune fille passionnée utilise son frère, Oreste, pour venger la mort de leur père. Mais Colomba, ignorant la fatalité divine, si elle fait peser sur son frère l’obsession de la vengeance, semble poussée par des mobiles très humains et n'atteint jamais à I'incestueuse fureur de l’héroïne antique.

Et, en fait, la tragédie est évitée car Mérimée, avec roublardise, permet à Orso de satisfaire à la vendetta en état de légitime défense, et d’échapper ainsi aux lois. L’auteur mystifie le candide lecteur qui, ne connaissant pas le moindre moment d’ennui, est conduit à côté du but où il se croyait mené.

De plus, la présence de Lydia vient introduire dans la tragédie une idylle, qui est d’ailleurs la partie la moins bonne du livre, mais son dénouement logique. Il pourrait sembler à certains lecteurs qu’après la double mort des adversaires, le récit doive s'arrêter, mais I'idylle ne peut cesser brusquement sans nuire à l'équilibre et à la vraisemblance. En effet, si Orso a été blessé au cours du guet-apens tendu par les deux frères, c'est qu'il se rendait auprès de Lydia ; et, si Colomba avait éloigné son frère de la jeune fille tant que la vengeance n'était pas acquise, elle doit donc maintenant, en réparation, le rapprocher d'elle, s'y employant même avec une facilité qui peut paraître excessive, et une telle complaisance pour sa nouvelle amie qu'elle va jusqu'à s'habiller comme elle. L’ironie de Mérimée semble s'être divertie à renverser les rôles, et, tandis qu'Orso redevenait un insulaire forcené, à transformer la farouche cavalière en une continentale experte au maniement de l'éventail. On peut, dans une certaine mesure, parler de quiproquo entre Orso et Lydia qui ont conscience de la nécessité d'en finir et de se déclarer, sans que pour autant la situation soit comique : oscillant entre la tendresse et la honte, elle est tendue, un peu comme chez Marivaux dans les moments qui précèdent I'aveu et où I'on se demande si les personnages s’aimeront assez pour vaincre leurs scrupules, leur timidité ou leur amour-propre. La circonstance précipite I'aveu d'Orso. Il fait surtout appel, chez Lydia, à la pitié pour éviter de brusquer sa pudeur. Heureusement, la puissante scène finale rétablit l'équilibre et le sérieux.

On peut aussi considéer que l’unité racinienne se complète de la grandeur cornélienne : le conflit entre le devoir et la tendresse, qui ne ralentissait presque pas la décision de Mateo Falcone, torture Orso. Là est tout le drame : écoutera-t-il de préférence Lydia et l’amour, ou Colomba et la vengeance? c’est ce que se demande le lecteur, qui est plus touché par les hésitations du jeune héros que par l’inébranlable volonté, cornélienne elle aussi, de sa conseillère, sœur cadette de l’Émilie de ‘’Cinna’’. De même que Rodrigue dans ‘’Le cid’’, il doit satisfaire à la loi antique de la vendetta avant de pouvoir jouir de l’amour avec miss Nevil, en laquelle on peut voir une nouvelle Infante, son amour étant fondé sur l’admiration, et Orso tenant à ce qu’elle lui conserve son estime.
‘’Colomba’’ est encore une oeuvre classique par le réalisme impersonnel du récit, la froideur du ton s’opposant à la violence des sentiments, l’humour froid mettant à mal le romanesque et le romantisme du thème de la vengeance.
Intérêt littéraire
Mérimée utilisa sa connaissance de la langue corse juste assez pour créer une impression de vérité et d'authenticité. Les sonorités mêmes de ces vocables étrangers, tantôt rudes, tantôt poétiques, accentuent et nuancent l'atmosphère. Le lexique ne pose pas de problème, car il prit soin de définir lui-même, dans des notes en bas de pages qui sont précieuses, les termes particuliers qu’il employa pour désigner des caractéristiques corses.
Comme l’ont souligné tous les critiques, le style est classique lui aussi. En général concis, dépouillé et limpide, naturel, simple, léger, mouvementé, aéré, vivant, il présente un vocabulaire précis, Mérimée ne reculant pas devant Ie mot propre, fût-il vulgaire, ni devant l'expression brutale, voire cynique, pourvu qu'ils soient significatifs du caractère et de la condition des personnages.

La syntaxe est solide. Au chapitre 18, le discours de Colomba, par la vigueur et I'enchaînement des idées, est un véritable morceau d'éloquence ; sa passion lui confère un tel pouvoir d'intimidation qu'elle peut défier à coup sûr une foule hostile, exprimer le blâme, le défi, le triomphe et le mépris.

Une des rares exemples de fantaisie se trouve dans le discours pédant de Castriconi, «le Curé».
Mérimée fut surtout excellent dans la vision des attitudes et des mouvements. Il rendit tout ce qui est lutte avec une vigueur étonnante.

Il traduisit à merveille la diversité des sentiments, même s’il lui arriva, par une prétérition, prétendre ne pas arriver à le faire : «Il serait difficile de définir ce qui se passa en ce moment dans l’âme d’Orso ; mais la présence de l’ennemi de son père lui causa une espèce d’horreur, et, plus que jamais, il se sentit accessible aux soupçons qu’il avait longtemps combattus.» (page 402). L'auteur dramatique transparut dans la vivacité du dialogue où il donna à chaque personnage le langage qui convient à son âge, à son caractère et à sa situation. Au chapitre 15, au cours de l’affrontement dramatique entre les bandits et les Barricini, ces derniers protestent sans vigueur, tandis que les premiers adoptent un ton gouailleur ; Colomba implore de manière pathétique ; le préfet conserve Ia dignité un peu ampoulée de son éloquence.

Son art aigu de la litote se manifeste en particulier dans ce moment qui est l’un des plus pathétiques, le tableau du vieux Barricini, où il n’emploie qu’un seul adjectif, «malheureux», mais en laissant deviner chez lui un sentiment très intense de pitié.

La fameuse impersonnalité de Mérimée donne au roman un charme qui vient du contraste entre sa cruauté et Ie ton placide et impassible de celui qui raconte, qui conduit le récit avec une fermeté coupante et brève, présentant les faits dans leur nudité, s'abstenant de prendre parti. Il fait constamment preuve d'ironie
Mérimée se révélà poète aussi. D’abord dans la «ballata» que Colomba prononce sur le corps de Charles-Baptiste Pietri, où toute la vie corse est projetée sur le plan d’un symbolisme simple et traditionnel, accessible à l’auditoire. Puis dans de significatives métaphores : - «Une fois qu’elle m’aura conduit au bord du précipice, lorsque la tête me tournera, elle me poussera dans l’abîme.» (page 363). - «C’était la pythonisse sur son trépied» (page 401, métaphore qui, elle, est aux antipodes de la litote !) - «Colomba l’observait avec les yeux d’une tigresse qui voit un daim s’approcher de la tanière de ses petits» (page 416). Mais la recherche d’une comparaison originale le conduisit à cette singularité anatomique : Colomba met «la main sur ses yeux, comme ces oiseaux qui se rassurent et croient n'être point vus quand ils ne voient point eux-mêmes» (page 349).
Toutefois, dans l’ensemble du roman, un ton est très froid s’allie à la grande maîtrise stylistique de Mérimée.
Intérêt documentaire
Mérimée, qui fut un voyageur observant les mœurs et les coutumes des pays visités avec une curiosité toujours en éveil, se documenta beaucoup sur la Corse, et la présenta dans le roman non seulement en homme de lettres mais en véritable ethnographe, s’efforçant, en artiste classique épris de clarté et qui n’écrit pas un mot exotique ou spécial sans le commenter ou le traduire en langage commun, d’expliquer les particularités dans le texte même ou dans des notes de bas de page. Quand on a lu ‘’Notes d'un voyage en Corse’’, le réalisme de ‘’Colomba’’ saute aux yeux. Mais, raillant le goût exarcerbé de la couleur locale chez les romantiques, il dit de son Anglaise qu’elle «trouvait que les grandes barbes et l’équipement des bandits avaient trop de couleur locale» (page 459).

La couleur locale du roman fut peu critiquée. Mais at-il respecté les mœurs? En un mot, Colomba est-elle corse?
On peut distinguer :

Le paysage corse : Quelques lignes suffisent à Mérimée pour l’évoquer et susciter le «climat» du roman, montrer le pittoresque de la Corse, l’aspect à la fois inhospitalier et protecteur de la nature. Il insiste sur le maquis, un fourré de brousailles et d’arbrisseaux dont, au chapitre 19, il souligne le caractère sauvage par l'inadaptation du costurne de miss Nevil, qui est habillée d'une robe longue et coiffée d'un chapeau, tandis que, lors de la fuite devant les voltigeurs, Colomba «courait au travers du maquis, sans faire attention aux branches qui lui fouettaient la figure ou qui déchiraient sa robe» (page 464). Au chapitre 17, on voit le cadre se préciser à mesure qu'Orso avance et découvre peu à peu certains aspects du paysage, comme le relief («un coteau extrêmement rapide», page 436), les couleurs ternes de la végétation (maquis, champs cultivés, châtaigniers), les murs d'enclos.

Mais on sent qu’il a bien observé le paysage quand il note la beauté grave et triste des sombres maquis et des montagnes pelées. Il donne peu de descriptions, ne livre que peu de détails géographiques, n’aligne qu’une quinzaine de noms de lieux tout au plus, juste ce qu’il faut pour situer l’action, et le lecteur qui ne connaît pas la Corse ne s’en soucie guère. Il découvre cependant Ajaccio, et la fin du chapitre 3 ressemble à un guide touristique.

D’ailleurs, le paysage n'est pas décrit pour lui-même : sa raison d'être, c'est son influence sur les êtres, ou son rôle de révélateur.

La mentalité corse : Dans cette rude nature, l’instinct ne connaît pas d’obstacles, les caractères se révèlent, les passions agitent librement les cœurs.

Les usages corses :

Mérimée indiqua que, la Corse étant une société fortement patriarcale, dans la maison, l'homme est le maître, et la femme, fût-elle Colomba, s'efface devant lui, au moins officiellement.

Il donna une idée de la hiérarchie sociale : elle est dominée par les familles nobles comme celle des della Rebbia, qui sont entourées de leurs parentés souvent éloignées, mais d'un dévouement à toute épreuve, et de leurs «clients» (ici, notamment les bergers) ; les domestiques (écuyer et servante) sont traités en amis. Tout en bas de l’échelle se trouve le prolétariat des «Lucquois».

Il montra la psychologie collective dans une société où tout fait privé devenait immédiatement public (ainsi, au chapitre 6, I'influence des propos colportés, de la tradition orale).

Il exposa la persistance :

- des superstitions et de leurs effets ; la croyance dans le «mauvais œil» dont Mérimée avait déjà parlé dans ‘’La guzla’’ (‘’Sur le mauvais oeil. Introduction’’ : «Je vis un jeune homme de vingt-cinq ans pâlir et tomber à terre devant un heiduque [soldat hongrois] très âgé qui le regardait.» et il ajouta que cette croyance est fort répandue dans le Levant et surtout en Dalmatie, et précisa : «Il faut croire que certaines personnes ensorcellent par leurs regards, que d'autres ensorcellent par leurs paroles; que cette faculté nuisible se transmet de père en fils ; enfin que ceux qui sont fascinés de cette manière, surtout les enfants et les fernmes, sèchent et meurent en peu de temps.») et qu’on retrouve ici dans la fascination que le regard de Colomba exerce sur le vieux Barricini, et que la jardinière, cette âme simple et superstitieuse qui ignore tout du meurtre qui a poussé Colomba à une haine inexpiable envers les Barricini, jugeant sur les apparences, attribue à ce pouvoir surnaturel (alors qu’on sait que Colomba Bartoli, au contraire, «conjurait le mauvais œil» et «guérissait» par des incantations les maladies les plus variées).

- des vertus féodales : l'honneur du nom, le culte de l’hospitalité ;

- de la solidarité du clan, la famille corse s'élargissant à des parents lointains (on les appelle volontiers, dans l’île, «les petits parents») et à toutes sortes d'obligés, constituant une véritable clientèle dévouée et fidèle, et nul n'est puissant que dans la mesure où il peut mettre en mouvement une clientèle nombreuse et aglissante. Les affections et les actions d’un seul individu devenaient communes à tous. «Les liens de famille sont si puissants en Corse, qu’ils entraînent parfois au crime.» (page 407).

- des guerres entre familles et de la vendetta, le comportement des personnages de ‘’Colomba’’ ne prenant son sens qu'en fonction de cette coutume ancestrale et barbare qui était encore largement répandue. L'idée fondamentale était celle de revendication de I'honneur perdu à la suite d'un outrage ayant privé I'offensé de ce qui lui appartient, de compensation de I'offense par I'offense, du meurtre par le meurtre. Mérimée, qui s’y est particulièrement intéressé, s’interrogea, dans ses ‘’Notes d’un voyage en Corse’’ (1839), sur ses causes historiques : «La vengeance fut autrefois une nécessité en Corse, sous l’abominable gouvernement de Gênes où le pauvre ne pouvait obtenir justice des torts qu’on lui faisait.» S’il la considérait comme «un préjugé atroce», il tenta donc de la comprendre : «La vengeance corse n’est, à proprement parler, qu’une forme ancienne et sauvage du duel». Elle correspond à un code de l’honneur : Orso risque l’infamie en n’y consentant pas, et le «rimbecco» est là pour le lui rappeler ; Colomba, qui l’entraîne près du «mucchio», lui enjoint la loi : «Tu le vengeras !». Cette poursuite, envers et contre tout, de la vengeance d'une offense faite dans un temps ou un lieu donné peut s'étaler sur des années et des siècles. L’injure qui était faite à un membre de la famille impliquait celle-ci en entier : à tous incombait le soin de la réparation ; ils n'avaient pas à se préoccuper de I'auteur même de I'outrage : I'offense subie pouvait être vengée sur n'importe quel individu de la collectivité adverse par une vendetta transversale. Elle peut entraîner jugements et procès, mais la conséquence la plus fréquente est le règlement de compte personnel, parfois sanglant. Comme on ne s’encombre pas de scrupules quant aux moyens, on se permet le défi sournois qu’est la mutilation du cheval de l’ennemi, et la ruse, les combats n’étant guère chevaleresques : «Ce n’est pas l’usage ici. On s’embusque, on se tue par derrière, c’est la façon du pays.» explique le préfet (page 454) ; dans l’embuscade des Barricini, leur tactique est telle qu'Orso ne peut leur échapper : ils I'ont vu venir de loin sans être vus eux-mêmes ; ils peuvent viser sans se découvrir, ou peu s'en faut ; ils prennent Orso entre deux feux).

- des rites funéraires : les gesticulation passionnées et les hurlements des femmes autour des cadavres, rite funèbre, superficiel et bruyant, plutôt que vrai chagrin ; le «mucchio» ; le «rimbecco»  ; la veillée funèbres et la «ballata» par laquelle on pleure ses morts et insulte ceux de l'ennemi ; on constate que, chez la «vocerarice» (Colomba est présentée comme «la plus grande ‘’voceratrice’’ de Pietranera et de deux lieues à la ronde.»), s’exprime un génie qui n’est pas libre, ni personnel, mais qui peut s’assouplir pour s’adapter par d’habiles transitions à des situations diversement tragiques : dès qu’elle aperçoit l’ennemi, elle fait dévier la «ballata» de son objet et commente une détresse particulière, mais en des termes toujours si généraux, si spontanés, si involontaires que l’impersonnalité du lyrisme n’en est pas atténuée ; et la «ballata» improvisée : Le récit de Mérimée suivit de près l’article d’un correspondant du ‘’Globe’’ (25 mai, 28 décembre 1826).

- de la vie des hors-la-loi dans le maquis, qui étaient des redresseurs des torts familiaux devenus meurtriers par cause de vendetta ; s'étant fait justice, ils tombaient sous le coup de la loi et, pour échapper à ses rigueurs, allaient chercher asile dans les fourrés du maquis où ils vivaient à l'écart de la société régulière cornme des bannis («bandito»), Castriconi faisant l'éloge de cette vie errante dans le maquis corse : «Quelle plus belle vie que celle de chevalier errant, quand on est mieux armé et plus sensé que don Quichotte?» Il ne s'agissait en aucune façon d'hommes qui rançonnaient et qui pillaient, et ceux qui n’étaient pas mêlés à leur querelle n'avaient rien à craindre d’eux. Ce mythe des brigands d’honneur, sortes de Robin des bois, qui prennent la défense de la veuve ou de l’orpheline Chilina, est illustré par Brandolaccio et Castriconi qui résument en traits accusés les mœurs corses qui ont frappé Mérimée.
Il fit preuve de cette exactitude scrupuleuse dans la description des vêtements (le «mezzaro», le «pilone») qu’il avait déjà montrée dans ‘’Mateo Falcone’’ ; de la nourriture (le «bruccio») ; de l’architecture (la digression sur les tours de Pietranera au chapitre 9, le village et les fortifications [les «archere»], montrés avec une grande précision du détail)
Il montra que la fierté nationale se construit sur le mépris des «Lucquois» et des Sardes, comme des fonctionnaires français : si les voltigeurs ne réussissent pas à capturer les bandits, le coupable ne peut être que «ce maudit caporal Taupin… l’ivrogne de Français […] le chien de Français» (pages 466-467) ; Ies juges «français» de Bastia sont présentés comme facilement vénaux. Et Mérimée lui-même exerce son ironie sur le préfet qui est amené à jouer un rôle de pacification entre les clans.
Le passé corse. L'histoire ou les Iégendes viennent expliquer le présent par un passé héroïque : guerres civiles, Iutte des «signori» et des «caporoli», invasion des Maures au temps d'Henri le Bel Missere, histoire de Sampiero et de Vanina d'Ornano, tyrannie de Gênes, influence de Pise, contre-coups de la Révolution et des Cent-Jours. Napoléon est très présent : maison natale, grotte de I'enfance, statue, musée. Et la question vient naturellement aux lèvres de miss Nevil : «Les Corses aiment-ils beaucoup leur Bonaparte?»
Si la couleur locale est juste, sobre, discrète (sauf dans quelques développements placés dans la bouche des bandits et qui font un peu digression), tempérée et graduée ; si elle est loin d’avoir, comme souvent chez ses contemporains romantiques, un caractère gratuit mais est un des principes actifs du drame ; si elle a, mieux encore que dans ‘’Mateo Falcone’’, un accent authentique, pour la simple raison qu’il connaissait désormais l'île autrement que par des lectures ou des clichés, il reste que tableau qu’il donna de la Corse demeura partiel et partial, et on peut lui reprocher d’avoir, avec son roman, contribué à véhiculer le stéréotype de l’arriération de l’île.
Intérêt psychologique
Même si le tableau de la Corse occupe une grande place dans ‘’Colomba’’, ce ne sont pas tant les mœurs ou la géographie qui retinrent l’attention de Mérimée, que l'être humain : «C'est la pure nature qui m'a plu surtout. [...] Je ne parle pas des vallées, ni des montagnes, ni des sites tous les mêmes et conséquemment horriblement monotones [...], mais je parle de la pure nature de l'HOMME. Ce mammifère est vraiment fort curieux ici.» (lettre à Requien, 30 septembre 1839). Or il se posait en disciple de Stendhal qui, amateur d’âmes rudimentaires et déchaînées, venait, dans ses ‘’Chroniques italiennes’’, de faire l’apologie de l’énergie.

Pourtant, s’il choisit et groupa ses personnages avec soin, s’il composa leurs portraits par touches successives de menus faits en petit nombre, mais très précis et qui concordent, il ne les étudia pas dans leurs profondeurs, ne les analysa pas et s'accusa même plus tard de n'avoir jamais fait que des squelettes. Mais sa psychologie est exacte, fine, sûre, et comme à chaque instant contrôlée.

Et il faut évidemment distinguer comparses et protagonistes.
Parmi les premiers, qui sont traités avec ironie,  on trouve d’abord les étrangers à la Corse, qui sont plutôt malmenés.
Le préfet, un Français du continent probablement en possession d'un premier poste bien fait pour mettre en valeur des talents éventuels et lui assurer peut-être une carrière, est solennel et naïf, nourri d'inquiétude et de bonne volonté dans son entreprise pacificatrice. S’il est ignorant de l'âme corse, il est intéressé par les curiosités de son département. Mais le malheur, c'est qu'une telle fonction au pays de la vendetta oblige, dès qu'on n'est pas doué d'intuitions très subtiles, à osciller stérilement de l'abstention coupable à la démarche inopportune. Il fut traité avec une fine ironie.

Les deux Anglais servent en quelque sorte de contre-pied aux deux protagonistes : leur flegme caractéristique est mis à l’épreuve dans des aventures auxquelles ils ne s’attendaient pas.
Le colonel Nevil, vieux militaire à la retraite pacifique et débonnaire et gentleman accompli, sert d’abord I'exposition : il raconte ses campagnes, évoque des batailles où, en face de lui, des Corses ont combattu avec vaillance ; il contribue ainsi à créer une atmosphère d'énergie et de courage, favorable à la Corse et à son représentant aux yeux de sa fille. Mais, sorte de père affectueux comme on en trouve dans le théâtre de Marivaux, il est parfaitement soumis aux volontés de celle-ci, s’emploie à satisfaire tous ses désirs, se laisse complètement manoeuvrer par elle, et Mérimée en a fait, d’une façon un peu trop appuyée, un personnage comique sinon grotesque : ce grand voyageur ne juge les pays traversés qu'en fonction de ses tableaux de chasse ; il est tout à fait inadapté à la réalité corse, et ses réflexions et ses questions détendent I'atmosphère émouvante ou tragique (ne parle-t-il pas de «la maison de campagne de ce bon M. Brandolaccio» [page 447]?) ; il manque vraiment de perspicacité en ne se rendant pas compte de l’évolution que connaît Lydia, à laquelle il déclare : «J’aime à te voir ainsi te sacrifier pour adoucir le malheur des autres» et «Restons ; on ne se repent jamais d'avoir fait une bonne action.» (page 451). Si Mérimée l’a introduit, c'est parce qu’il a toujours apprécié les types d'originaux, et parce qu'il aimait présenter la réaction des diverses races les unes sur les autres.
Lydia apparaît longtemps comme une jeune fille au naturel capricieux d'enfant gâtée, facilement railleuse («le ton de plaisanterie qui lui était habituel» [page 463]), vaniteuse et prisonnière de principes et de préjugés. Son excès de froideur dissimule en réalité une tendance au romanesque qui lui fait attendre de la vie quelque chose de plus passionnant. L'intérêt du personnage tient au fait qu’elle représente une civilisation très éloignée de la Corse, très différemment intuitive, et pourtant assez riche de cordialité pour n'en être pas moins généreuse. La manière dont elle juge Orso à leur rencontre met en relief sa fierté aristocratique, mais aussi son côté sentimental car elle jauge les hommes par comparaison avec les héros de romans ; aussi le trouve-t-elle trop gai et trop franc. Barbey d’Aurevilly a voulu voir en elle une réplique de Mathilde de la Mole : les sentiments qu’elle éprouve devant lieutenant ressemblent à ceux que connaît le personnage de Stendhal en entendant parler Julien Sorel avec le comte Altamira (‘’Le rouge et le noir’’, II, chapitre 8).

Cependant, d’autres aspects de sa nature se révèlent peu à peu. Si elle répond au type conventionnel de la jeune touriste anglaise un peu snob, elle voyage animée par une remarquable faculté d'enthousiasme, par le goût de la couleur locale et, prétendument, de l’aventure, par un certain sens artistique. Surtout, elle n’est pas seulement cultivée mais intelligente comme le préfet le constate : «Sous un extérieur plein de grâce, sous une apparence de légèreté, elle cache une raison parfaite» (page 405). C’est ainsi que, son intérêt suscité par le silence impénétrable d’Orso, elle essaie de deviner ses projets, puis, les connaissant, se propose de le détourner de la vengeance, se donne la tâche romanesque de l’attirer vers la civilisation moderne à laquelle «il serait glorieux de convertir un Corse» (chapitre 4), tout en trouvant qu’il est «un sauvage trop civilisé» (page 363) ; qu’elle lui assène : «Puisque vous êtes un enfant, je vous traiterai en enfant» (page 365).

En fait, elle connaît déjà un attendrissement dont elle se défend, se répétant avec acharnernent que «M. della Rebbia n'avait été, n'était et ne serait jamais rien pour elle», alors qu’un conflit se déroule dans son âme ; que, découvrant que l'amour existe ailleurs que dans la littérature, elle s’éprend du beau barbare. Elle apparaît dès lors beaucoup moins superficielle qu'au début du roman, et dévoile un caractère alliant, à la pudeur et à la tendresse, le sens de la raison et des réalités. Sa sensibilité, qui la garde toujours attentive, Iui permet de participer au drame sans verser dans l'exaltation ni dans le romantisme, tandis que l'amour qu'elle porte à Orso lentement mûrit, en donnant au mouvement dramatique la caution de sa profonde et simple vérité.

Sa Iettre (chapitre 11) est le reflet de son caractère et de ses sentiments. On y discerne :

- Une certaine pudeur. Elle affirme écrire au nom de son père, et n'ose pas dire qu'elle a envie d'aller voir Orso. Cette réserve I'amène à utiliser la litote et I'antiphrase.

- Un tempérament autoritaire car elle, qui a pris I'habitude d'imposer ses volontés à son père, voudrait diriger également Orso, et le taquine. L’influence qu’elle a sur lui fait d’elle I'adversaire de Colomba.

- Un léger snobisme qui apparaît dans le mélange du français, de I'anglais et de I'italien.

- De la coquetterie : elle fait mention, à plusieurs reprises, de son pouvoir sur le préfet.

- Une tendresse naissante, révélée en particulier par la manière dont elle signe sa lettre.

Les pensées qui la hantent au cours de son insomnie (page 451) traduisent la vérité de sa nature. Plus que jamais, elle aime Orso en fonction de sa conformité avec un parfait héros de roman. Mérimée insiste sur sa gêne quand Colomba la surprend endormie à côté du portrait d’Orso. Si, dans sa déposition au préfet, elle «rougit jusqu’au blanc des yeux» (page 455), c’est parce que, pour sauver Orso, elle se compromet, affirme une chose dont elle n’est pas sûre. Mérimée se moque quelque peu d’elle quand, lors de l’attaque des voltigeurs, l’amatrice d’aventures est «à demi morte de peur» et répond «par des larmes à toutes les questions» (page 465) ; quand, sur le point de retrouver Orso, elle se montre encore encombrée par le souci des convenances, paralysée par ses principes d'éducation : «Que pensera-t-on de moi?» (page 467), qu’elle connaît la «honte» (page 468), «comme les demoiselles bien élevées font en pareille occasion» (page 469).

Elle est constamment opposée à Colomba : physiquement d’abord, par sa personnalité ensuite (timidité, douceur, tendresse), enfin par son influence sur Orso.
Les deux Anglais suscitent donc l’amusement du narrateur et reçoivent de légers sarcasmes par leur goût du pittoresque, de l’originalité, par leur snobisme ou leur morgue condescendante, sans pour autant cesser d’être sympathiques. Ils sont totalement étrangers à l’esprit de la vendetta, mais en revanche ne connaissent pas la violence des passions que la civilisation a émoussée en eux. Même après le dénouement de la vendetta, Mérimée continue à les utiliser pour souligner, par contraste, les personnages corses.
Parmi ceux-ci, les Barricini sont des méchants profondément antipathiques, le «vieux renard» qu’est l’avocat, avec son aspect maladif et sournois (jusqu’à ce qu’il soit rendu à I'humanité par sa douleur de père), les fils, avec leur arrogance ricanante.
Les bandits sont, et on a pu le reprocher à Mérimée, sans grande ressemblance avec la réalité. Sauf quelques jurons assez inoffensifs, ils parlent une langue toujours correcte, toujours spirituelle, parfois effleurant la préciosité. On oublie trop que l'un d'eux, Brandolaccio, est un ancien soldat de Napoléon sentimentalement attaché à Orso, et que l'autre étudiait la théologie à l'université de Pise, d’où, en raison de ses manières distinguées et de sa culture, son surnom de «Curé», quand il fut rappelé en Corse pour un compte à régler. Leur verve et leur humour parfois noirs égaient le récit. Brandolaccio amuse et plaît par son naturel, sa verve, son goût de la plaisanterie, Castriconi, par l’étalage de son pédantisme, le lyrisme, qui étonne un peu dans la bouche d’un montagnard corse qui devrait être plus renfermé, avec lequel il vante à Orso leur «liberté absolue sous un beau climat comme le nôtre» (page 473), fait l’apologie de l’«outlaw», du bandit généreux, du justicier fier et conscient de sa singularité, qui n'accepte pas les pièces d'or, même si c'est une main amie qui les offre. Après la scène de l’embuscade, l’attitude de Brandolaccio, qui, devant les deux cadavres, n’éprouve aucune émotion, si ce n’est l’admiration de l’artiste, du connaisseur, pour un travail impeccable, pour ce superbe tableau de chasse, marque une détente et souligne par contraste l’émotion violente d’Orso. Soucieux de couleur locale, Mérimée les laissa maîtres du terrain, et ne renonçant pas à leur vie dangereuse. Ils sont les protecteurs de Chilina, une enfant sauvage qui plaît à Mérimée : de celle qui n’est d’abord qu’une sympathique comparse, qu’une simple messagère, il fit peu à peu un premier rôle.
Les acteurs directs du drame, Orso et Colomba, sont traités sur le mode sérieux, plus complexes et analysés plus à fond.
Orso : Il est soumis à une dualité entre son ascendance corse et son passé d’officier français, écartelé entre le monde des civilisés et celui des primitifs, entre la loi française et la vendetta corse. Contre tout usage, Mérimée a, avec lui, créé un Corse qui, du fait des années passées sur le continent où il a fait ses études et amorcé une carrière militaire, l'éducation reçue l’ayant civilisé, a perdu son instinct et sa fougue corses, est plus attaché aux nouvelles valeurs qu’il a acquises qu’aux coutumes de l’île, et qui, dès qu’il a retrouvé sa patrie, met longtemps (il ne faut pas moins d'une centaine de pages !) à en reprendre l’esprit, à redevenir Corse. Mais aurait-il été vraisemblable qu’en touchant le rivage de l’île il recouvre aussitôt les préjugés corses?

Ce soldat fier mais fatigué, qui traîne sa demi-solde comme une malédiction, est mal à l’aise dans une vie civile qui se révèle encore plus fertile en surprises et en fureurs que la plus mouvementée des campagnes. Le malentendu qui pousse le colonel Nevil à l’honorer du grade de «caporal» bafoue tout à la fois le lieutenant de Waterloo, le chef de clan corse, et même I'idole qu'il révère encore, dont il croyait partager la gloire, et qui I'anéantit, de fait, dans sa chute : Napoléon, le «petit Caporal».

Il est brave, mais, ayant une autre conception de l'honneur, considère avec horreur la vendetta comme une survivance barbare : ses années de service lui ont appris le respect de la discipline et de la légalité ; en outre son amour est en jeu, et la pensée de Lydia l’aide à résister à l’influence de Colomba ; enfin et surtout il ne peut croire à la culpabilité des Barricini, tend à accepter la version officielle du crime qui les innocente. Il est torturé par le conflit entre le devoir et la tendresse, qui ne ralentissait presque pas la décision de Mateo Falcone. Encore accessible au raisonnement, au bon sens, à ses engagements vis-à-vis de Lydia, il voit I'instinct sauvage surgir en lui à nouveau, ce qui crée en lui une crise tragique.

C’est que, sans cesse «agité de résolutions contraires» (chapitre 17), il est tiraillé entre deux femmes, comme entre deux univers, entre les sages conseils de l’Anglaise et les cruelles exigences de sa terrible sœur dont l'énergie farouche l’effraie : «Orso, stupéfait, regardait sa sœur avec une admiration mêlée de crainte. […] tu es, je le crains, le diable en personne.» (page 427). S’il se méfie de la passion de Colomba qui la «fait déraisonner», il est manipulé par elle, est sa victime consciente car il voit très bien (plusieurs «monologues» muets en font foi) où elle veut le conduire. S’il conserve presque jusqu'à la fin l'illusion de son indépendance, il n'est guère de chapitre, depuis la rencontre avec Colomba, qui ne soit l'histoire de ses résistances et de ses abdications, et ne le rende émouvant, dans la mesure où il souffre. Par phases successives, il tombe sous son emprise, avec des réticences, des moments de révolte. Longtemps, il croit à l’innocence des Barricini. Leur survenue au cours de la veillée funèbre le révulse. Quand il est enfin convaincu de leur responsabilité, il voudrait opposer à la sauvage vengeance l’appel à la justice, ou laver son honneur par un duel.

Ayant retrouvé la combativité ancestrale, lors de l’embuscade, même si c’est son bras qui arme le fusil, c'est l'âme de Colomba qui, en réalité, est le moteur. Blessé mais ayant touché ses deux ennemis, il devient une sorte de héros, d’autant plus qu’il se montre désolé d’avoir tué.

Dans sa lettre, s’il fait preuve de lucidité, de dignité et de détermination, il se montre, à certains égards, comme un héros romantique victime du destin («Une malheureuse fatalité m’a poussé» [page 452]) et banni de la société («Je sais quel est l’avenir qui m’attend»). On songe au monologue d'Hernani (‘’Hernani’’, III, 4), mais d'un Hernani sans éloquence passionnée. Car, si Orso se laisse aller un instant à l'amertume et au lyrisme («Depuis que je vous ai vue, je m'étais bercé de rêves insensés»), il reste maître de lui et s'exprime dans un style très dépouillé. Il attribue alors à Lydia un rôle de sauvegarde : I'estime qu’elle conservera de lui lui apparaît comme son unique raison de vivre. Il se fait de la femme l’image romantique d’un ange descendu des cieux afin de purifier le coeur de I'amant, d'ennoblir son âme et de la fortifier. Il rend à Lydia la bague qu’elle lui avait donnée au chapitre 7 (pages 365-366) parce qu’elle voulait qu’elle lui permette de combattre «les mauvaises passions», les «mauvaises pensées corses», c’est-à-dire le désir de se venger. Or, comme il le dit page 461 : «Je vous avais désobéi». Lorsque Colomba s’emploie à favoriser son idylle avec Lydia, il est aussi embarrassé qu’elle, apparaissant rêveur et idéaliste.
Finalement, il a pu, sans avoir manqué à sa promesse envers miss Nevil, satisfaire aussi aux lois de I'honneur corse et aux cruelles exigences de sa sœur pour enfin goûter un bonheur paisible auprès de la douce Anglaise.

Il est difficile de nier à Orso une certaine pâleur de caractère, celle du «civilisé» puis celle de l'amoureux inquiet.
À Colomba (qui se compare d’ailleurs à la palombe [page 349]), Mérimée a donné, peut-être ironiquement, le nom d’un oiseau qui est symbole de la paix alors qu’elle s’emploie à ranimer la guerre. Mais, justement, s’il aimait l’excès de la passion, il cultiva aussi la subtilité et l’ambiguïté, ce qui fait qu’il tempéra la naïve férocité de son héroïne, vierge vengeresse qui se dresse fière et pure, par des touches de sensibilité, donna à son personnage une forte dualité, présentant les deux pôles de façon successive : elle est, d’une part, une jeune paysanne d’un pays quelque peu arriéré, et, d’autre part, l’incarnation même de la vengeance.
Au chapitre 5, qui est son chapitre, tout fut organisé par Mérimée pour la présenter de façon suggestive et caractéristique, esquisser d’elle un portrait au pittoresque juste et sobre, un portrait physique  d’abord dont les traits essentiels et significatifs sont ceux qui frappent le regard de miss Nevil : : «Elle paraissait avoir une vingtaine d’années. Elle était grande, blanche, les yeux bleu foncé, la bouche rose, les dents comme de l’émail. Dans son expression on lisait à la fois l’orgueil, l’inquiétude et la tristesse.» (page 344) et il est indiqué encore plus tard qu’elle avait «cet air de sérénité triste qui était son expression habituelle» (page 398). Car, si sa beauté est remarquable, elle n’a rien d’une charmante jeune fille (le rôle est d’ailleurs dévolu à Lydia). et elle apparaît déjà comme un personnage double. Elle est gênée et craintive lors de la présentation aux Anglais, mal à l’aise devant les bonnes manières de ces gens civilisés, montre une certaine gaucherie lors du repas. Mais elle trouble son frère par ses regards étranges, et recouvre son assurance naturelle devant les fusils du colonel. Son ignorance de Dante et l’exaltation qui la saisit à l’audition de l’histoire de Francesca da Rimini précédent sa déclamation très pure d’une «serenata», laissent prévoir sa rare aptitude poétique qui se manifeste quand, lors de la veillée funèbre, révélant son talent de «vocératrice», elle fit de sa «balatta» une proclamation de sa propre volonté de vengeance (page 402). Elle représente la défense consciente des valeurs traditionnelles («la ballata nous vient de nos aïeux et nous devons la respecter comme un usage antique»).
Elle apparaît alors comme une jeune fille vivant seule, ignorante, bornée, instinctive, dans une société fortement patriarcale où les mœurs veulent que la femme soit soumise à l’homme. De ce fait, elle est soumise à son frère, qui de plus est son aîné, a attendu avant d'agir qu’il soit de retour, celui-ci constatant : «Par un de ces préjugés qu’excuse son éducation sauvage, elle se persuade que l’exécution de la vengeance m’appartient en ma qualité de chef de famille.» (page 364). Mais cela ne fera que mieux ressortir l’emprise virile qu’elle va exercer sur lui, Mérimée ayant donné à une femme un rôle ordinairement réservé à l’homme.

Cette jeune fille a vécu dans un village, en face des fenêtres de l’assassin de son père, avec un cœur virginal où la haine tenait la place de l’amour, car elle a conservé la sauvagerie, I'intrépidité, l’obstination, le culte de I'honneur, la soif de vengeance et l’admiration devant les armes (les stylets, le fusil de gros calibre offert à Orso et qui «doit bien porter la balle») qui définissent sa race. Mais, étant une jeune fille qui reste une jeune fille tout en ne respirant que vengeance et combats, elle nuance par tous les artifices de son sexe la raideur de I'idée fixe qui habite sous un front pur et candide.

Quand elle est à nouveau immergée dans son milieu et qu’elle a résolu d'inviter nettement son frère à accomplir le devoir de vendetta, tant qu'elle est au pouvoir de la fatalité qu'elle doit faire sortir de I'ombre et éclore dans la réalité, elle apparaît assurée, dans ses certitudes corses, cruelle, vindicative, montre une «fermeté naturelle» (page 444), de l’ardeur et un caractère impérieux, entier (un peu trop entier peut-être, qui la fait toujours aller jusqu'au bout des choses. Cette farouche «passionara», dotée d'une volonté d'acier et d'une absence complète de scrupules, est prête à tout pour venger son père. Comme, pour elle, «les plus méchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à la campagne», c’est-à-dire dans le maquis, elle protège de tout son pouvoir le bandit Brandolaccio, lui fournit I'essentiel (le pain et la poudre) ; et, du fait de son indulgence et de son aide, refusant d’y renoncer, elle apparaît comme sa complice.

Impuissante à convaincre son frère, elle se joue de Iui, exerce une emprise progressive sur lui, prend possession de son libre arbitre, et le manipule sans scrupule. Mettant tout en oeuvre pour réveiller son âme corse, obéissant à une suite d'inspirations beaucoup plus qu'elle n'exécute un plan d'action, se livrant à son génie au point qu’elle ne s'appartient plus, elle ourdit ses plans, coule des balles, le même en pèlerinage auprès du «muccio» élevé en mémoire du père, lui crie alors : «Tu le vengeras !» , lui présente des reliques (le fusil, la chemise tachée de sang, Ies balles religieusement gardées), rassemble des documents pour contrecarrer l’entreprise pacificatrice du préfet, va jusqu’à utiliser des stratagèmes parfois peu honorables, à recourir à la ruse et même à la perfidie, sans aucun remords. Pour Orso, elle est diabolique, et il se plaint : «Elle me poussera dans l’abîme». Elle mutile l’oreille de son cheval, et attribue le méfait aux Barricini. Avec une hypocrisie qui n’étonne plus tellement le lecteur, elle s’accuse d’un mensonge. Même quand elle se tait, elle mène toute la scène jusqu’au moment où elle atteint son but : amener Orso à provoquer les Barricini. Elle, qui emprisonne peu à peu son frère dans un réseau d’amour et de haine, qui lutte pied à pied contre lui pour mieux vaincre leurs ennemis, a pu être comparée (le rapprochement est de l’auteur lui-même) à la fée Morgane.

Elle peut, au chapitre 15, porter «l’orgueil du triomphe sur le front» ; son dernier mot : «Nous nous garderons» marque son énergie et son assurance. Son frère doit reconnaître : «Tu aurais été un excellent militaire.» (page 426).

Au chapitre 18, après l’arrivée des cadavres, elle fait preuve d’une pitié méprisante, trait de caractère nouveau, poussé jusqu’à la cruauté, qui accentue le relief du personnage mais diminue la sympathie qu’on peut avoir pour lui.
Mais, une fois la vengeance accomplie, la simple jeune fille innocente et normale réapparaît quand, au chapitre 19, son personnage ayant reçu l’infléchissement conseillé à Mérimée par Valentine Delessert, qui refusait de la voir se livrer à de viles manœuvres de marieuse intéressée, animée par le souci d'assurer le bonheur de son frère, elle accorde un accueil de soeur à Lydia, s’emploie plutôt à provoquer entre eux une rencontre qui, d’ailleurs, pouvait apparaître choquante dans la mentalité bourgeoise du XIXe siècle, à réfuter les arguments de l’Anglaise fondés sur la convenance, à montrer à son égard une légère ironie («Vous autres femmes des villes, vous vous inquiétez toujours de ce qui est convenable ; nous autres femmes de village, nous ne pensons qu’à ce qui est bien.» [page 458]), à recourir au pathétique pour emporter son adhésion définitive. On peut juger que, lorsqu’elle s'efforce de brusquer les choses, qu’elle a des éclats de rire, son attitude est un peu vulgaire.
Cependant, sa dernière apparition indique que, malgré le voyage d’agrément, les chapeaux, les robes à la mode et l'éventail, elle est restée une implacable Corse qui se montre cruelle et impitoyable avec le vieux Barricini, savourant la joie de la vengeance, sans éprouver la moindre velléité de pitié ou de pardon : «Va, ne te plains pas ; tu n’as pas longtemps à souffrir. Moi, j’ai souffert deux ans !»
Cette âme forte, qui flamboie de mystère et de passion, est d’un sombre romantisme, d’un lyrisme contenu.
Parce qu’elle est le personnage le plus passionné, qui accepte la crauté et la souffrance qui sont inhérentes à la passion, qu’elle ne recule devant rien, et que, comme elle, elle est «le diable», que toutes deux sont dompteuses d'âmes qui jouent du couteau, et ne reculent ni devant le déshonneur, ni devant le mensonge pour atteindre leur but, elle rappelle l’autre grande héroïne de Mérimée, Carmen. Chez toutes les deux, dominer est un besoin ; mais le motif est bas chez Carmen, c'est la sensualité, alors qu’il est noble chez Colomba, c'est le désir de la vengeance. Elle est donc plus respectable que I'indomptable «gitanilla».

Et on a pu dire de Colomba qu’elle personnifie la Corse, qu’elle est la femme corse qui transmet la «corsitude» et la mémoire du clan, y compris l’impératif de la vengeance. Elle est donc un personnage à la fois individualisé et symbolique. Cette figure indomptable est devenue le symbole de l'âme corse.

On a vu aussi en elle une réincarnation de l'Électre antique, elle aussi passionnée et à l'énergie farouche, qui fait peser sur son frère l’obsession de la vengeance, avec ce mélange d'amour fraternel et d'amour de la vengeance qui fait son caractère distinctif, et qui la rend à la fois si touchante et si terrible. Mais en Colomba, les limites de la liberté, Ies ressources de la volonté sont infiniment plus larges qu'en Électre qui est soumise à la fatalité divine : la jeune fille corse est poussée par des mobiles très humains, est exécutrice d'une sentence qu'elle conçoit dans le détail de son application. Il reste vrai néanmoins que s'exprime à travers elle une loi mystérieuse, inéIuctable, qui déborde de beaucoup sa personnalité.
Tels sont les traits qui font de Colomba une héroïne à part dans la littérature française.

Intérêt philosophique
Mérimée, en peignant le déchirement d'une île tentée par la culture continentale mais incapable de renoncer à sa propre nature, se plut à opposer les primitifs et les civilisés.

Il fit de son personnage, qu’il ne jugea pas, une fascinante incarnation de la barbarie, de l'éternelle et irréductible barbarie qui est le fond de I'être humain et qui reparaît sans cesse sous une mince couche de civilisation, le symbole de I'attachement aux traditions et au passé, la représentante d'une société archaïque.

Il manifesta son goût pour l’énergie, dont il avait dit, dans ‘’La Vénus d’Ille’’, «l’énergie, même dans les mauvaises passions, excite toujours en nous un étonnement et une espèce d'admiration involontaire».
Le roman trouve son sens profond dans la présence du tragique dans le monde moderne.
Destinée de l’oeuvre
Le roman fut d'abord publié dans ‘’La revue des deux mondes’’ (1er juillet 1840). Dans l'ensemble, malgré sa fin immorale, il fut bien accueilli par la critique, qui salua «le meilleur roman de l'année». Sainte-Beuve (si rarement bienveillant) écrivit à Mme Juste Olivier, le 3 août 1840 : «La ‘’Colomba’’ de Mérimée est un chef-d'œuvre qui a réuni ici tous les suffrages. On n'a parlé que de cela pendant quinze jours en tous les lieux. Je ne connais rien de lui de si beau, de si partait, de si fin. [...] ‘’Colomba’’ connaîtra mieux qu'un succès éphémère, car le livre est une oeuvre classique, donc une oeuvre immortelle, [...] classique, au vrai sens du mot.» Les comparaisons flatteuses abondèrent : «Voilà du Walter Scott !» ou «Voilà du Sophocle !». ‘’La revue de Paris’’ confirma : «’’Colomba’’ n'est pas inférieure à ce que le pinceau de Scott a produit de plus vrai, de plus complet.» En fait, l’abondance de Walter Scott ne rappelle en rien la manière ramassée de Mérimée. Ces comparaisons semblent aux lecteurs modernes inutiles et presque blessantes : ‘’Colomba’’ est une œuvre assez vigoureuse pour n'avoir pas besoin de tuteurs, et mériter en elle-même l'admiration.

Le classicisme de l’œuvre explique I'accueil qui lui fut fait par une époque saturée de romantisme. Et les réserves qui se firent jour émanèrent des fidèIes d'un romantisme outré, qui reprochaient à la matière du livre une insuffisante nouveauté, à sa composition une mesure trop classique.
Une fois son rôIe d'auteur terminé, Mérimée affecta une sorte d'indifférence : il partit le 5 juillet pour les Pyrénées et l'Espagne, d'où il ne revint que cinq mois plus tard. Or, à ce moment-là, la légende napoléonnienne entra dans son apothéose avec le retour des cendres, et toute allusion à l'île natale de l'empereur était de nature à stimuler la curiosité.

Avant même que le roman soit publié en volume, quatre contrefaçons attestèrent de son succès immédiat

En 1841, Ie roman fut publié en volume pour la première fois dans un recueil de trois textes intitulé ‘’Colomba et autres nouvelles
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