Prologue Grampus Island








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José Moselli
La fin d’Illa




BeQ



José Moselli

La fin d’Illa

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 80 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :

La cité du gouffre, suivi de

Le messager de la planète

La fin d’Illa

Prologue



Grampus Island


Il faut bien qu’il y ait un commencement à une histoire quelle qu’elle soit, comme il faut bien qu’il y ait un commencement à tout, quoiqu’il n’y ait de commencement à rien. Le commencement d’une histoire est simplement le moment à partir duquel on s’intéresse à ses héros. Du moins dans la plupart des cas, mais pas dans celui qui nous occupe...

On le verra.

Le 22 mars 1875, vers deux heures du matin, le brick américain Grampus, de Norfolk (Virginie), voguait allègrement, toutes ses voiles dessus, vers le sud-est.

Le point, calculé quelques heures auparavant par le capitaine Ellis, avait donné comme résultat 163° de longitude ouest et 18° 33’ de latitude nord, chiffres, d’ailleurs, sujets à caution, le capitaine Ellis s’entendant beaucoup plus à abattre un homme d’un coup de poing ou à lamper d’une haleine une pinte de whisky qu’à calculer correctement une droite de hauteur.

Peu importait. Le Grampus naviguait en plein Pacifique, loin de toute terre, et quelques milles d’erreur ne pouvaient nuire en rien.

Accoudé à la lisse, une pipe en bouche – un véritable brûle-gueule, dont le fourneau, vraiment, se trouvait à moins de trois centimètres de ses lèvres – le capitaine Ellis, un petit homme large et trapu, songeait mélancoliquement que, depuis dix-sept mois et demi que le Grampus avait quitté Norfolk pour la pêche à la baleine, il n’avait pas eu la chance de rencontrer un seul de ces cétacés. Non. Pas un seul.

Pour peu que cela continuât, il faudrait revenir et chanter comme le légendaire Cachalot : « Nous n’avons rencontré ni baleines ni baleineaux ; nous avons fait le tour du monde, notre cale est vide, et nous sommes sans un sou, mais nous avons eu un damné beau temps ! »

Pour l’instant, de l’espoir restait... Ellis comptait bien rencontrer des baleines dans les environs des îles Fanning. Mais il se méfiait, craignant que, s’il approchait trop de terre, son équipage, rassasié de coups et de morue salée, n’en profitât pour déserter...

– Oui, un damné bon voyage ! maugréa-t-il en incrustant ses dents petites et jaunes dans le tuyau de corne de sa courte pipe. Avec ces maudits gibiers que j’ai à bord, il faut que je...

– Land ! ho ! (Terre !) cria à ce moment l’homme de vigie perché dans les barres de perroquet.

– Tu es fou ou soûl, l’homme ? glapit Ellis en levant la tête vers le marin qui avait crié.

Car il savait qu’aucune terre, île ou atoll ou simple récif, n’existait à cent milles à la ronde.

– Terre droit devant, captain ! précisa l’homme de veille.

– Le porc doit être ivre, c’est certain ! murmura le capitaine du Grampus, oubliant que, depuis longtemps, il n’existait plus une goutte d’alcool à bord, sauf dans sa cabine, à lui.

Machinalement, pourtant, il regarda vers l’avant.

– Damn’d ! s’écria-t-il entre ses dents serrées.

Sa stupéfaction était si intense qu’il faillit lâcher sa pipe.

À moins de trois milles en avant du brick, un large îlot, de forme circulaire, émergeait de l’océan.

Qu’on se figure une lentille de pierre entourée d’une dentelle d’écume phosphorescente... Et, sur l’étrange îlot, pas une lumière, pas un arbre, du moins rien de visible pour l’instant.

– Damn’d ! répéta le capitaine Ellis en hochant la tête.

S’il n’était pas très bon calculateur, c’était un marin pratique et expérimenté. Il savait que, dans le Pacifique, de nombreux récifs ne sont pas portés sur les cartes, que des hauts-fonds sous-marins les entourent, et que le moindre heurt contre un bloc de corail eût suffi à perdre le Grampus.

– Paré à la manœuvre ! hurla-t-il, en se précipitant sur le pont où dormaient les matelots de quart.

Ceux que sa voix n’éveilla pas furent rappelés à la réalité par quelques solides coups de botte.

Moins de dix minutes plus tard, le Grampus, à sec de toile, se balança, immobile, sur les flots clapoteux.

Le capitaine Ellis avait décidé d’attendre le jour pour explorer l’îlot inconnu. Sa provision d’eau était maigre. Il comptait profiter de la circonstance pour se ravitailler – si possible – ce qui lui éviterait d’atterrir aux Fanning et de risquer de voir déserter ses marins. Dans cet îlot qui paraissait inhabité, les gaillards n’auraient aucune envie d’abandonner le Grampus.

Ayant donc laissé le quart à son premier officier, le capitaine Ellis descendit dans sa cabine et consulta la carte.

Aucune erreur n’était possible. À la place approximative occupée par l’îlot, la carte indiquait des fonds de plusieurs milliers de mètres, et cela sur une étendue de plusieurs dizaines de milles carrés...

« Une éruption volcanique, sans doute ? pensa Ellis. Pourvu qu’il y ait de l’eau ? On verra ! »

Sur quoi il tira de son armoire une bouteille de vin – car sa provision à lui n’était pas terminée – donna une longue accolade au récipient, se jeta dans sa couchette et s’endormit.

Au jour, il fut debout et s’embarqua avec huit hommes sûrs et une douzaine de barils vides dans une des chaloupes du brick.

L’îlot était encore éloigné de près de trois milles ; c’était à peine si le courant avait fait légèrement dériver le Grampus dans sa direction.

Sous les rayons du soleil qui se faisaient de plus en plus ardents à mesure que l’astre montait dans le ciel clair, les matelots du brick voguèrent...

L’îlot inconnu se rapprocha. Il était entouré d’une mince ligne de brisants au-dessus desquels la mer déferlait doucement. Ils furent facilement franchis, et l’embarcation vint s’échouer sur le rivage.

Un rivage étrange. De larges dalles de pierre grise, semblable à de la pierre ponce, mais d’une dureté que l’acier ne pouvait mordre, et jointes ensemble avec le fini d’un travail d’ébénisterie.

Pas de mortier. Pas de ciment. Elles étaient pour ainsi dire encastrées les unes dans les autres...

En silence, Ellis et ses hommes, laissant un mousse dans la chaloupe, prirent pied.

Ils purent aussitôt constater qu’en maints endroits des efflorescences de coraux étaient incrustées entre les étranges dalles. Des algues aux formes bizarres gisaient, desséchées, sur le sol. Des squelettes de poissons, d’êtres aux structures inconnues, étaient entassés, çà et là, dans les creux de la pierre...

Mais pas trace humaine. Rien que ce roc grisâtre à demi recouvert par les coraux et les débris d’algues et de poissons.

Ellis, sa carabine au poing – par prudence, il s’était armé et avait armé ses hommes – avança...

Il put bientôt reconnaître que des chemins avaient dû être tracés sur ce sol. Des chemins larges de cinquante à soixante mètres, lisses comme un billard, mais toujours encombrés de débris...

À deux cents mètres environ du rivage, Ellis s’arrêta net, devant ce qu’il avait cru être un bloc de rocher.

C’était une tête humaine, la tête d’une statue gigantesque. Une tête dont la merveilleuse beauté frappa l’inculte et fruste baleinier... Une tête mutilée, verdie par endroits, fêlée, lézardée, recouverte à demi par les coraux qui s’étaient incrustés dans ses fissures.

En quelques secondes, les marins du Grampus avaient rejoint leur chef et formé le cercle autour du gigantesque et étrange débris.

– Elle est plus grosse que le Sphinx, ma parole ! grommela enfin Ellis, sans exagérer.

Il regarda autour de lui, comme s’il espérait apercevoir les pyramides. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, rien que les dalles grisâtres. Pas d’autres débris.

– Go on ! (Allons !) murmura enfin le capitaine baleinier.

Suivi de ses marins, il se remit en marche...

Les rudes pêcheurs de baleines étaient silencieux, comme s’ils eussent été dans un cimetière.

Derrière leur capitaine, ils franchirent environ cinq cents mètres, et, ayant dépassé une sorte de faille, évidemment produite par une secousse sismique, débouchèrent soudain sur le sommet de l’îlot, c’est-à-dire au centre de la gigantesque lentille de roc.

De nouveau, Ellis s’arrêta. Autour de lui, des plaques de matière translucide d’un bleu vert, épaisses d’environ un centimètre, longues de vingt, larges de cinq, gisaient sur le sol... Il y en avait des milliers, toutes intactes.

S’étant baissé, Ellis constata qu’elles étaient munies sur leur tranche de deux protubérances cornues, qui auraient pu servir à les accrocher. Il en ramassa une et vit qu’elle était couverte de caractères bizarres, aux formes géométriques.

Il y avait des triangles équilatéraux, scalènes, rectangles, des cercles, des triangles sphériques, bref, presque toutes les figures de la géométrie, et même quelques-unes que le capitaine du Grampus ne sut identifier et qui se rapportaient à des problèmes qu’il n’avait jamais abordés.

Ces figures étaient reliées entre elles – si l’on peut dire – par des points formant des lignes courbes, droites, brisées, parallèles, se coupant... Les unes étaient simples, d’autres doubles, ou triples...

– C’est sûrement de l’écriture de sauvage ! grommela Ellis, sans y mettre malice. On dirait du verre !

Il leva la main, et, de toutes ses forces, projeta sur le sol la plaque qu’il avait ramassée. Une sorte de crépitement bref retentit, assez semblable à celui que produirait la déchirure brutale d’une grosse toile, cependant qu’une courte flamme violette, éblouissante, jaillissait.

– Damn’d ! articula Ellis en se rejetant vivement en arrière.

– C’est des choses du diable ! murmura un des marins.

James Ellis croyait peut-être au diable. En tout cas, il croyait sûrement aux jouissances que procure l’argent. En un éclair, il pensa que ces bizarres plaques pourraient peut-être se vendre, et à bon prix. S’il ne rapportait pas d’huile de baleine, peut-être pourrait-il s’en tirer en vendant ces pierres diaboliques.

– La paix ! déclara-t-il. Ces briques-là, ça vaut de l’argent !... Les savants nous les paieront cher... d’autant plus qu’il y a des « écrits » dessus... On a vendu gros des machins de ce genre-là qui venaient du Yucatan !... Du nerf, les garçons, et embarquons tout ça ! J’ai idée que nous n’aurons pas perdu notre temps, et que nous...

– Et ça, captain ! interrompit irrévérencieusement un des marins qui s’était écarté de quelques pas.

– Quoi, ça ? grogna Ellis.

Il devait être ému, car, en toute autre circonstance, son poing ou sa botte se fussent déjà abattus sur le fâcheux.

– Re... regardez ! hoqueta l’homme.

Ce fut dit d’une telle voix qu’Ellis bondit. Et il vit.

Au pied d’un bloc de pierre grise, une boule grosse comme une orange était posée. On eût dit un bloc d’améthyste, d’une améthyste traversée par des veines d’un rouge sombre, et dont le centre était formé d’un noyau absolument noir.

– Eh bien ? cria Ellis. Ramasse-la, et fais voir !

L’homme ne bougea pas. Ellis avança d’un pas et se trouva ainsi placé de façon que la mystérieuse sphère lui renvoyât dans les yeux les rayons du soleil...

– Oh ! Oh ! jeta-t-il. À moi !

Les marins accoururent. Le capitaine Ellis était aveugle... Il porta les mains à ses yeux, chancela et s’abattit sur le sol...

Un matelot se précipita vers la sphère. À ce moment, il se baissa, saisit la boule, sans en être incommodé.

– Oh ! c’est lourd ! maugréa-t-il.

Nul ne fit attention à ses paroles : les rudes matelots, oubliant les brutalités et les abus de leur capitaine, s’empressaient autour de lui. On le releva. On le fit asseoir. Proférant des blasphèmes furieux, il tourna la tête, cherchant instinctivement à retrouver la lumière...

– Là ! Là ! fit-il en dirigeant son regard mort vers la boule violette que le matelot avait enfin réussi à soulever et enserrait de ses grosses mains tatouées.

– Ça pèse plus que du plomb ! Vingt fois plus ! dit l’homme dont le visage était rouge et les veines des tempes gonflées par l’effort qu’il soutenait.

Il laissa retomber la mystérieuse sphère et poussa un soupir énorme.

– Plus de cent livres ! murmura-t-il en s’essuyant le front de la manche de sa vareuse.

– Là ! Là ! La boule ! répétait cependant l’aveugle en tendant les mains vers la sphère. Damn’d ! Reconduisez-moi à bord, garçons ! Je n’y vois plus ! Oh ! ma tête !

– Je vous le dis, moi, qu’il y a le diable dans cette damnée île ! gronda un matelot nègre.

– Ferme-la, Sam, brute idiote que tu es... Vous êtes tous des porcs et des bons à rien ! Reconduisez-moi à bord, ou je vous rosse !... Attendez un peu que mon étourdissement soit passé ! menaça le capitaine Ellis. Je vous trouverai la marche, moi !

Ces paroles, prononcées par un homme privé de la vue, étaient tout simplement grotesques. Mais les marins du Grampus étaient tellement habitués à trembler devant leur capitaine que pas un n’osa élever la voix.

– À bord ! répéta Ellis. Et vent arrière, hé ? Parker ! Arrive ! Je m’appuierai sur toi ! Et attention à me faire trébucher, si tu tiens à ta sale tête !

Parker, un colosse haut de six pieds, s’approcha du capitaine Ellis en se dandinant. Celui-ci lui saisit le bras :

– En route !

– Et la boule ? On l’emporte ? demanda l’homme qui avait soulevé la sphère violette.

– Emporte-la à ta grand-mère ! Je n’en veux pas à mon bord, entends-tu ! Laisse ça ! ordonna Ellis.

L’homme obéit par habitude : il laissa tomber la boule.

À la grande surprise de tous, il n’y eut qu’un choc sourd. Pas d’étincelle ni de crépitement. Mais la boule, en frappant une des dalles qui recouvraient le sol, la fit littéralement voler en éclats.

Une cavité ovoïde apparut, juste assez grande pour contenir un melon de moyenne taille. Elle était revêtue, à l’intérieur, d’un enduit rougeâtre, assez semblable à de la terre réfractaire.

– Eh bien ! allez-vous arriver ? aboya Ellis qui, se tenant d’une main au bras de Parker, frottait de l’autre ses yeux morts. Oh ! attendez que j’y voie de nouveau, je vais vous faire courir, mes gibiers ! Je voudrais que le diable vous emporte tous et vous étrangle avec vos tripes !... Entends-tu, Parker ? Marche, ou alors !...

Un concert d’exclamations poussées par les matelots du Grampus couvrit sa voix.

Ahuri, il se tut un instant et demanda :

– Qu’est-ce qu’ils ont encore, ces gabiers de poulaine ?

Si le capitaine Ellis avait pu encore se servir de ses yeux, il aurait instantanément satisfait sa curiosité : un des marins, en effet, s’étant penché sur la cavité creusée dans la dalle de pierre grise, en avait retiré un livre.

Un livre semblable à ceux employés par les Japonais et les Chinois, c’est-à-dire dont les feuillets sont pliés en accordéon et se lisent de gauche à droite, sur le même côté, puis sur le côté opposé.

Le bizarre volume était enfermé dans un étui de métal de couleur bronzée, tirant entre le vert et le brun, et de la dimension d’une boîte à cigares. Il était fait d’une substance plus mince que le papier, tout en étant à peu près indéchirable. De couleur jaune, ses pages étaient recouvertes de signes géométriques allant des plus simples jusqu’aux plus compliqués. Trois cercles entrelacés étaient gravés sur l’étui de métal.

Les marins du Grampus, se poussant, se bousculant pour mieux voir, avaient instantanément entouré leur camarade et, tout en contemplant l’extraordinaire trouvaille, échangeaient entre eux des réflexions plaisantes, saugrenues ou simplement étonnées.

– Faut-il que je vous envoie une balle dans la carcasse, rascals ? éclata le capitaine Ellis, en constatant qu’on ne lui répondait pas.

Les marins entendirent. Ils se retournèrent, et virent que leur capitaine avait lâché Parker et mis sa carabine en joue dans leur direction.

– C’est un livre, captain ! Un livre que Joyce vient de trouver dans un trou ! expliqua un des matelots.

– Au diable la boule, et vous tous ! À bord, par le diable, et de la route ! tonna Ellis d’une voix furieuse.

Cette fois, les marins obéirent. D’ailleurs, ils étaient tous en proie à un certain malaise. Les prodiges auxquels ils avaient assisté depuis leur débarquement sur l’îlot inconnu les emplissaient d’une sourde terreur.

En silence, ils revinrent vers leur chaloupe. Ils s’y rembarquèrent et embarquèrent avec eux la mystérieuse boule violette et l’étui de bronze contenant le livre...

... La suite du voyage du Grampus devait être plus favorisée. Huit mois plus tard, le brick, ses cales remplies d’huile de baleine, ses agrès ployant sous le poids des fanons qui y étaient accrochés pour s’y dessécher, entrait dans le port de San Francisco.

Le capitaine Ellis, qui n’avait pas recouvré la vue, et ne devait jamais la recouvrer, avait abandonné le commandement et laissé à son second la direction du navire.

Ce fut ce dernier qui débarqua la mystérieuse boule ainsi que le livre renfermé dans l’étui de métal. Le rapport de mer du capitaine du Grampus ne fit guère sensation.

Dans ce rapport, le capitaine Ellis racontait ce qui était advenu sur l’îlot inconnu, qu’il avait baptisé Grampus Island, en l’honneur de son brick.

– Grampus Island ? ricana l’employé de l’Amirauté américaine, à Washington, lorsque le rapport lui parvint. Ah ! ah ! Tous les mêmes, ces capitaines. Des calculateurs à l’envers ! Il aura fait équivoque et baptisé du nom de son navire un des nombreux récifs des Fanning !... Enfin, le prochain vaisseau hydrographe qui partira ira s’enquérir de cette Grampus Island et de ses dalles de pierre ponce et de ses briques de verre...

Il se trouva que le Dixie, croiseur de la marine américaine, allant de Seattle à Sydney, passa quelques mois plus tard aux environs du gisement prétendu de Grampus Island. Son capitaine voulut s’assurer de l’exactitude du rapport de James Ellis. Au point indiqué, il ne trouva rien. Il fit sonder. Sept cents brasses de fond. Pendant deux jours et une nuit, il explora les alentours. Rien. Des fonds oscillant entre six cents et mille brasses. Pas le moindre récif.

Grampus Island ne figura jamais sur les cartes américaines. Et à juste titre : nul ne devait jamais la retrouver.

Pendant ce temps, Mr Wilson Dills, le second capitaine du Grampus promu commandant à la suite de la cécité d’Ellis, s’était entendu avec ce dernier pour tirer le meilleur parti possible du livre et de la sphère d’améthyste.

Plusieurs brocanteurs et antiquaires auxquels il s’adressa offrirent des sommes dérisoires des deux objets.

Un chimiste assura que la boule était faite d’un minerai de plomb saturé de sels qui l’avaient rendu translucide. Quant au livre, un antiquaire déclara qu’il ne pouvait être que chinois ou japonais, et d’époque tout à fait moderne, c’est-à-dire sans valeur !

Un ingénieur, à qui Wilson Dills montra le bizarre volume, fut d’avis qu’il avait été écrit récemment par un éminent mathématicien, car certains signes qui y étaient tracés se rapportaient à des problèmes ardus qui n’avaient été abordés que très récemment par de rares savants, des problèmes ignorés d’Euclide, de Descartes et de Le Verrier.

Ce qui, d’ailleurs, ne donnait aucune valeur au livre en question...

L’équipage du Grampus, cependant, était resté à San Francisco. Les marins entendaient avoir leur part du prix de vente de la boule et du livre, et comptaient bien que ledit prix de vente serait considérable.

Peu à peu, ils abandonnèrent leurs prétentions. Aussi bien, leur argent diminuait. Ils allaient devoir se rembarquer, repartir.

Au cours d’une réunion qui eut lieu dans un bar de Barbary Coast, le quartier fréquenté par les marins, les matelots du Grampus autorisèrent le capitaine Wilson Dills à vendre les deux objets à n’importe quel prix, pourvu qu’il en tirât quelque chose.

Wilson Dills, de plus en plus embarrassé, d’autant plus que le capitaine Ellis, aigri par son malheur, ne cessait de le harceler, finit par proposer la boule violette et le livre inconnu à un médecin qui l’avait soigné quelques années auparavant, le Dr Akinson.

Celui-ci offrit cinquante dollars du tout. Ils furent acceptés. Ce qui fit cinq dollars pour le capitaine Ellis, trois pour Wilson Dills, et un dollar pour chacun des quarante-deux marins du Grampus...

Le capitaine Ellis mourut misérablement le 2 décembre 1876. Quant à Wilson Dills et aux marins du Grampus, ils se dispersèrent sur d’autres navires où ils racontèrent la tragique escale de Grampus Island... et on ne les crut pas.

Le Dr Akinson était un esprit curieux. Deux ans durant, il essaya de déterminer quelle était la substance véritable de la boule violâtre. Il la soumit à tous les réactifs connus : aucun ne put y mordre. Il la plongea dans l’acide sulfurique, sans résultat. Il la fit marteler par un marteau-pilon de cent tonnes, chez un métallurgiste de Pittsburgh. La boule résista à l’effroyable pression.

Les aciers les plus durs s’émoussèrent sur elle. Le diamant ne parvint pas à la rayer.

De guerre lasse, Akinson abandonna ses recherches. Ou plutôt, il les reporta sur le second objet, sur le livre mystérieux, en pensant que, s’il parvenait à en déchiffrer les signes, peut-être y trouverait-il la solution qu’il cherchait.

Le Dr Akinson possédait une petite aisance. Il pouvait se dispenser de « faire de la clientèle ».

Pendant des années, il travailla, s’acharna. Il se rendit en Europe, à Londres, à Berlin, à Paris, chez les plus éminents mathématiciens, à qui il soumit les assemblages de figures géométriques tracés sur le livre. Il ne reçut que des réponses évasives : oui, les signes mystérieux se rapportaient à des problèmes de géométrie transcendante, mais ils ne concluaient pas. Aucun problème n’était amené jusqu’à sa solution...

Akinson ne se découragea pas. Il consulta des cryptographes. Il étudia les milliers de systèmes d’écritures secrètes. Il fit venir à grands frais tous les ouvrages existant sur ce sujet.

Peu à peu, il abandonna ses occupations, il négligea ses amis. Ses ressources diminuèrent, par suite des énormes frais qu’il s’était imposés et qui l’avaient obligé à entamer son modeste capital. Les années passèrent. Toujours aucun résultat. Akinson continua ses recherches.

Vivant avec sa vieille servante Maria, à qui il ne payait plus de gages depuis des années, dans un modeste logement de trois pièces situé au treizième étage d’une maison ouvrière, le Dr Akinson, maigre, chauve, voûté, ne vécut plus que dans l’espoir de déchiffrer le mystérieux livre...

Trente ans s’écoulèrent.

Dans les derniers jours d’avril 1905, le Dr Akinson, âgé de soixante-dix-sept ans, parvint enfin au but.

Un matin, Maria, en revenant du marché, crut son maître devenu fou.

Il pleurait, il dansait, il riait aux éclats :

– Maria ! s’exclama-t-il. J’ai trouvé. C’est simple... simple ! Ah ! si tu savais ! La chose la plus merveilleuse et splendide qui ait jamais existé... La face du monde va être changée !... Tout le monde sera heureux...

» J’ai déjà traduit les premières pages... quel roman !... Et puis il explique les formules... Ah ! nous ne sommes que des enfants, des sauvages ! C’est sublime ! Quelle découverte ! Nous allons être heureux...

– Oui ?... En attendant, les choux ont encore augmenté de deux cents, mon maître, et je me demande, si cela continue, comment nous pourrons y arriver, avec ces voleurs de marchands ! maugréa la vieille servante qui, sans écouter les nouvelles exclamations du vieillard, alla s’enfermer dans sa cuisine.

Pendant les jours et les nuits qui suivirent, sans arrêt, sans dormir, le Dr Akinson, penché sur sa table de bois blanc, travailla avec acharnement.

– Je vais envoyer la première partie à Washington ! expliqua-t-il à la vieille servante, le 5 mai. C’est un roman merveilleux... fantastique !... Et je vais ensuite transcrire et mettre au point les formules de Xié ! Quel homme ! Un surhomme ! C’étaient tous des surhommes !...

Et, sans entendre les grommellements de sa servante, le Dr Akinson sortit, portant, dans une vieille serviette de maroquin élimé, les pages qui contenaient la traduction de la première partie du livre mystérieux...

Il revint vers onze heures du matin.

... Ayant ouvert la porte de la cuisine, il recula, les yeux arrondis par l’épouvante : du fourneau, une lueur violette, incandescente, insoutenable, cent et cent fois plus forte et plus ardente que celle des rayons solaires, jaillissait, emplissant la cuisine d’un halo fulgurant.

Atterrée, épouvantée, comme changée en statue de pierre, Maria, immobile, regardait.

– Malheureuse ! s’exclama le Dr Akinson. Tu...

– Oui ! j’ai jeté le livre au feu, et aussi la boule ! Vous devenez fou, mon maître, et vous...

Un claquement sec retentit, suivi d’un sifflement aigu, si aigu qu’il ne fut jamais perçu sans doute par des oreilles humaines, et, avec un effroyable fracas, le gigantesque immeuble s’écroula...

De proche en proche, les maisons voisines s’éboulèrent.

Avec un grondement sourd, la terre trembla, comme si elle eût dû se disloquer.

Et, ce 5 mai 1905, San Francisco, la reine du Pacifique, fut à demi anéantie...1

Le manuscrit du Dr Akinson avait quitté la capitale de la Californie par le dernier train qui devait partir de San Francisco ce jour-là, quelques minutes seulement avant le terrible cataclysme.

Il était adressé à Mr Isambard Fullen, le fameux physiologiste de l’Université d’Harvard, qui, sa retraite prise, habitait aux environs de Washington.

Pendant longtemps, le Dr Akinson et Mr Isambard Fullen avaient entretenu des relations d’amitié, d’autant plus que Mr Fullen, maintenant âgé de quatre-vingt-neuf ans, avait été un des maîtres d’Akinson. Aussi était-ce à lui que le médecin avait voulu réserver la primeur de son extraordinaire traduction.

Le paquet arriva à bon port.

Mais, déjà, la mort avait touché Mr Fullen.

Il était dans son lit, lorsque son valet de chambre lui apporta l’envoi d’Akinson.

Mr Fullen l’ouvrit et murmura :

– Pauvre garçon ! Il est mort dans la catastrophe, comme tant d’autres !... Il aurait mieux fait de m’apporter cela lui-même !...

Et ce fut tout. Mr Fullen fit déposer le manuscrit dans sa bibliothèque et n’y pensa plus. Il y pensa d’autant moins qu’il s’éteignit quelques jours plus tard...

Ses héritières, deux jeunes nièces qui allaient se marier, firent vendre en bloc la bibliothèque du savant.

Le manuscrit du Dr Akinson fut adjugé, avec un fort lot de vieux papiers, à un brocanteur de Washington.

À la suite de quels avatars le manuscrit, à peu près intact, du Dr Akinson, parvint-il entre les mains d’un bouquiniste de la Bowery, à New York, c’est ce qu’il serait peut-être possible d’expliquer, mais cela ne présente aucun intérêt.

Toujours est-il que ce manuscrit, nous l’achetâmes... Et nous le publions tel quel.

Le Dr Akinson a-t-il traduit fidèlement le livre mystérieux ? Traduttore, traditore (traducteur, traître), assurent les Italiens...

Il est certain que le Dr Akinson, pour mieux se faire comprendre, a dû traduire par des expressions à peu près équivalentes les appareils bizarres et les détails étranges dont fourmille son manuscrit.

C’est ainsi qu’il se sert des mots mètres, litres, kilomètres et autres mots représentant des mesures modernes, pour désigner les mesures employées par le peuple disparu dont il est parlé...

Il se sert également d’expressions connues seulement depuis quelques années, telles que radium, rayons X, ondes hertziennes, dissociation de la matière. Sans doute, les Illiens désignaient autrement ces phénomènes dont ils avaient, il semble, éclairci la véritable origine.

Tout paraît démontrer, en effet, qu’ils avaient réussi, au moyen de l’électricité, à dissocier la matière à volonté et à libérer l’énergie immense qu’elle contient, et qu’ils avaient découvert aussi les principes de la vie...

... À quoi tiennent les destinées de l’humanité ! Le manuscrit de Xié contenait deux parties : l’une relatait son histoire, l’autre condensait en formules les extraordinaires découvertes de ce peuple unique.

C’est la première partie que traduisit le Dr Akinson... S’il eût traduit la seconde, la civilisation eût fait un pas de géant. Des découvertes, qui demanderont des milliers d’années de recherches pour être possibles, nous eussent été révélées, la durée moyenne de la vie humaine eût été considérablement augmentée, bien des maladies, sinon toutes, eussent disparu, des problèmes qui nous paraissent insolubles eussent été élucidés...

Mais le Dr Akinson ne traduisit que la première partie du manuscrit...

Ne regrettons rien. Les Illiens, malgré leur civilisation, auprès de laquelle la nôtre est barbarie, ne nous étaient en rien supérieurs : ils connaissaient la haine, la guerre ; ils n’avaient pu supprimer aucune des passions qui nous agitent...

Et, sans plus, publions l’extraordinaire manuscrit de Xié.

Première partie



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