B. Harmonies et dissonances mises en dialectiques 11








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L’Idée aujourd'hui

À l'époque de Platon, il était manifestement courant de s'exprimer par le truchement de légendes et de métaphores. Dans ce domaine, Platon était un écrivain particulièrement génial. Je ne crois pas qu’il ait réellement prétendu qu'il avait réussi à construire un ascenseur intérieur, qui permet de faire monter jusqu'au cerveau des vérités irréfutables. Si c'était le cas, il n'aurait pas eu besoin de fonder l'Académie et de promouvoir avec Aristote un programme philosophique et scientifique pour les millénaires à venir. Il s'agissait d'une part de distinguer ce qui peut être formulé en réfléchissant des lois de l'Univers, et d'ouvrir l'espoir qu'un jour les catégories des Idées pourront être reconstruites par des humains.

Je prends donc la théorie des Idées pour une sorte de fable, comme la manifestation d'une conviction intime que quelque part les mots, les notions, les concepts ont un sens, et représentent un contenu. Que tout n'est pas que discours. Je parle de conviction intime, parce que ni Socrate, ni Platon, ni Aristote n'avaient les moyens de démontrer leurs propositions, malgré l'évolution déjà remarquable de sciences formelles comme la géométrie, ou de sciences physiques comme l'astronomie. Je vais maintenant essayer de montrer à quelles questions la théorie des Idées de Platon m’a amené, sans savoir si Platon s'est réellement posé ces questions.

Cette vision est toujours vivante dans certains esprits d’aujourd’hui. Voici quelques exemples.

      1. Caldwell : psychothérapie, danse et bouddhisme

Le 31 juillet 2004, à Hambourg en Allemagne, j'ai assisté à un cours de Christine Caldwell, professeur de psychologie à la Faculté bouddhiste de Naropa, Boulder, Colorado, USA. Elle donnait un cours de formation de danse-thérapie. Une des participantes - une danseuse - m'explique qu'elle ne peut que développer des gestes et des sensations qui sont potentiellement en elle. Christine Caldwell me parle d'une fable bouddhiste selon laquelle un des « corps » de l'humain33 contient en germe tout ce qu'un humain peut développer. Passer du temps à contempler un germe, c'est déjà l'arroser, c'est l'aider à fleurir en soi. Selon cette conception une personne qui parle de sa dépression à un thérapeute, l'arrose ; une personne qui lutte contre sa perception, l'arrose ; alors qu'une personne dépressive qui pense à sa créativité ou à sa joie de vivre arrose autre chose en elle, et aura, par conséquent, plus de chance de guérir. À un moment du stage, Christine Caldwell nous demande de fermer les yeux, d'explorer ce qui se passe en nous, et de sentir si un geste essaye d'exister. Elle nous demande de sentir ce geste et de le laisser prendre sa place dans notre être. Il ne s'agit pas de l'aider à nous bouger, mais de ne pas l'en empêcher. Ce type d'écoute est pour elle une sorte « d'enquête » effectuée à l'intérieur de soi, afin de contacter cette partie de nous qui sait quel mouvement pourrait faire du bien à l'ensemble de l'organisme. Il y aurait en chacun de nous, un savoir réparateur qui sait ce que nous devrions faire pour aller mieux. Comme chez Platon, ce potentiel a besoin d'une permission, d'une attention consciente pour se manifester. Cette vision était aussi celle du psychiatre suisse Jung, pour qui ‘la fonction générale des rêves est d’essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l’aide d’un matériel onirique qui, d’une façon subtile, reconstitue l’équilibre total de notre psychisme’34.

L'association entre pouvoir de guérison et pouvoir des Idées, est faite par Platon dans le Timée, dans lequel il prend une position qui est proche de celle de l'homéopathie aujourd'hui :

Or, de tous les mouvements, celui que l'on accomplit en soi et par soi est le meilleur mouvement ; c'est celui qui, en effet, avec le mouvement de la pensée et celui de l'Univers a la plus grande parenté ; le mouvement qui vient d'autrui est moins bon. Mais le pire de tous, c'est celui d'un corps couché et demeurant au repos, mais qui est mû dans ses parties par des actions étrangères. Aussi, de tous les moyens de purger et de disposer le corps, le meilleur est- il gymnastique ; le second, le balancement que procure la navigation et tous les véhicules où l'on ne se fatigue pas ; la troisième espèce de mouvement peut rendre de grands services en cas de nécessité ; mais en dehors de là, un homme sensé n'y a jamais recours ; c'est la médicamentation par drogues purgatives. Les maladies, en effet, tant qu'elles ne présentent pas de graves dangers, ne doivent point être irritées par des drogues. Toute formation morbide, en effet, sous un certain rapport a de la ressemblance avec la nature des vivants. En ceux-ci, la réunion des parties s'effectue pour des délais de vie définis, propres à l'espèce entière, et, individuellement, chaque être vivant naît pour une durée de vie fixée par le sort, sauf accidents venus de la nécessité (…). Il en va de même aussi dans la formation des maladies ; lorsqu'en dehors du terme fixé par le temps on la fait avorter par des drogues ce sont à la fois des maladies graves, au lieu de légères, multiples au lieu d'un petit nombre, qui ont coutume de se produire. (Platon, Timée 89 a-c, traduction de Robin, ii, pp. 519-520)

Au XXe siècle la position de Platon est notamment représentée par le noyau dur des psychothérapies corporelles norvégiennes : représentées par Ola Rakness et Gerda Boyesen, qui préconisent un travail sur des réactions spontanées de la respiration et des mouvements péristaltiques des boyaux. Wilhelm Reich et Gerda Boyesen associent ces mouvements spontanés à l'expression organique à des manifestations de l'énergie qui anime les organismes, et leurs mécanismes d'auto-réparation. Ils supposent qu’une « personnalité primaire » essaye de survivre malgré l’étouffante influence des dynamiques sociales actuelles35. La position des écoles dites de végéto-thérapie est déjà plus directive, puisque les thérapeutes stimulent des schémas respiratoires, le reflex orgastique, et l'expression émotionnelle. Le but des psychothérapies néo -Reichiennes, telles que l'Analyse bioénergétique d'Alexander Lowen et John C. Pierrakos, est de libérer la personnalité primaire des encrassements que lui impose la vie sociale moderne. Ces formulations ont précédé de peu les recherches qui montrent que des dynamiques physiologiques peuvent influencer des humeurs comme la dépression et l'angoisse, et certaines façons de percevoir ce qui se passe aussi bien en soi qu'autour de soi36. La position idéaliste oppose systématiquement réactions naturelles et spontanées aux propositions sociales, qualifiées d'artificielles. Je préfère la position marxiste qui souligne que le miel est qualifié de naturel alors qu'il est fabriqué par une société d'abeille, et qui se demande ce que sont les produits sociaux, s'ils ne sont pas naturels ? Ainsi, comme le souligne Derrida (1972), Platon valorise ce qui nous vient des profondeurs de l'être comme le souffle des Idées, et se méfie d'outils comme le langage qui sont utiles ou dangereux selon la façon dont on les utilise.

Bien que l’idéalisme se méfie des passions, il se méfie plus encore de ce qui s’oppose aux profondeurs de l’être. L’intuition profonde est, par exemple, plus juste que ce qui se dit, s’écrit, et se construit socialement. Selon les élèves de Platon, le philosophe en saura toujours plus que le scientifique, parce qu’il a accès au monde des Idées. Il est vrai que cette discussion s’est construite à une époque où le savoir social était nettement moins robuste qu’aujourd’hui, mais les quelques exemples que je viens de donner montrent que cette position continue à se développer. De mon point de vu, il n’y a aucune raison pour que l’intuition l’emporte sur les connaissances socialement construites. Les deux types de connaissance sont, en effet, régulés par des mécanismes nonconscients, et l’expérience a souvent montré la faillibilité et la créativité de l’ensemble des systèmes de connaissance, conscients et inconscients, naturels ou sociaux. Les qualités et les défauts de l’intuition et de la science ont des qualités et des défauts particuliers, des performances qui peuvent se compléter, mais qui arrivent souvent à des conclusions contradictoires.

La notion de chaînes causales indépendantes est ici importante, et s'illustre pour le moment à partir des fables de Platon. Quand l’âme est libérée du corps, elle entre dans une chaîne causale particulière qui lui ouvre le monde des idées. C’est une autre chaîne causale qui permet au jeune esclave stimulé par Socrate de prendre conscience des lois de la géométrie. La prise de conscience platonicienne n'est possible que quand il y a intersection entre ces deux types de chaînes.

En psychothérapie, la force de la position idéaliste a toujours été la défense de ce que le patient ressent, de ce que le thérapeute ressent, et le refus de remettre en cause ces ressentis parce qu’ils ne sont pas compatibles avec des systèmes de savoir. Avec ma grille de lecture, j’en arrive à ne favoriser aucun système de savoir, et par conséquent, à respecter ce qui est ressenti, autant que ce qui est socialement construit.

Ce raisonnement aboutit donc à une position théorique qui soutient une éthique de respect pour tous les systèmes de connaissance robustes, et qui met à jour les conclusions conflictuelles entre divers systèmes de connaissance. Concrètement, cela veut dire que si un patient ressent une situation d’une façon qui contredit ce à quoi l’on peut s’attendre en tant que psychologue clinicien, je vais ouvertement exposer mon patient aux questions que je me pose, et explorer avec lui jusqu’à quel point mes théories et ses impressions doivent être remises en cause. Si mon patient n’est pas en état d’entrer dans un dialogue de ce type, j’ai la responsabilité de confronter les données produites par son intuition à celles qui sont décrites dans la littérature clinique.

      1. Noam Chomsky et les structures génératives

La théorie que le linguiste Noam Chomsky expose en 1980 dans Rules and representations (règles et représentations) contient des éléments que j’associe spontanément à l’Idéalisme de Platon. Il y aurait, selon lui, une « structure profonde » qui sert de socle à la construction de toutes les langues et qui rend la communication linguistique possible.

Chomsky a défendu cette position en étudiant le fonctionnement de la grammaire. Il distingue des formes grammaticales de base, comme « je suis un homme », et des constructions dérivées, plus complexes, comme « suis-je un homme ? » ou « ne serais-je pas un homme ? ». Ici, la construction (sujet — verbe — complément) est la construction de base à partir de laquelle il est possible de construire des variantes plus complexes. Ce noyau a une capacité innée de se brancher sur les particularités d’un langage, qui sont élaborées par des dynamiques sociales.

Comme les règles arithmétiques, les règles grammaticales sont relativement peu nombreuses. Elles permettent de construire des systèmes qui suivent les lois des structures génératives. Ces structures permettent à un individu de générer et recevoir un nombre infini de phrases grammaticalement correctes37. Le point important ici, est qu’un individu n’est pas seulement capable de produire ou d’entendre une phrase qu’il a déjà entendue, mais aussi une phrase nouvelle. Il est facile d’expliquer l’apprentissage de phrases déjà entendues par des stratégies pédagogiques et diverses formes de conditionnement, en revanche il est plus difficile d’expliquer comment une personne comprend une phrase grammaticalement correcte qu’elle n’a jamais entendue avant. Des expériences ont montré que cette intuition peut s’activer rapidement (moins d’une seconde), ce qui suggère une gestion habituellement nonconsciente des constructions grammaticales.

L’argumentation qui soutient la thèse de Chomsky est puissante, puisqu’elle explique une propension humaine à parler confortablement une grande diversité de langues, ayant néanmoins des bases communes. Je veux dire par là que le Chinois ou le Papou n’est pas pour un Français une langue moins réelle que celle qu’il lit dans ces pages. Le fait que nous inventons perpétuellement des phrases que nous n’avons jamais entendues et qui demeurent néanmoins compréhensibles pour autrui, milite aussi en faveur de la notion de structure générative. Par contre, la capacité à différencier les phrases correctes des phrases incorrectes doit être précisée. Chomsky sait très bien qu’une langue peut être plus ou moins correctement parlée, et que l’éducation peut développer la compétence langagière. Pour lui, les incompétences langagières manifestes sont essentiellement un problème de vocabulaire et de « structure de surface » d’une langue. Les constructions de la « structure profonde » (verbe — sujet — complément) sont généralement correctes, par contre, les variantes complexes, les accords, les conjugaisons, les genres requièrent des adaptations du noyau dur de la compétence langagière aux particularités d’une culture.

La compétence langagière finale d’une personne est une construction nonconsciente de savoirs innés et d’habitudes acquises, qui exigent un calibrage régulier de la conscience. Ce calibrage n’est possible que si la culture produit un certain nombre de règles explicites et transmissibles qui peuvent ensuite être intégrées consciemment. Ce savoir-faire dépendra de la capacité d’une culture à isoler des particularités du langage et à les transmettre, comme le font, en France, l’Académie française, les maîtres d’école et les dictionnaires. Ce savoir explicite rend compte de ce qui peut être décelé empiriquement en regardant la surface des coutumes langagières, mais n’a pas la prétention de rendre compte des dynamiques langagières profondes. L’on retrouve ici deux discussions déjà amorcées par Platon :

a) D’un côté l’Académie française, comme Socrate, lutte contre un changement trop rapide des coutumes langagières, ou au moins essaye de les maîtriser. De ce point de vue, le modèle est celui d’une crainte que le monde ressemble à ce qu’Héraclite et Cratyle ont décrit : un flot incessant et indigeste de transformations.

b) De l’autre, Platon et Chomsky semblent garantir que les flots d’une rivière sont canalisés par des rives solides et surtout un sol qui résiste aux changements éternels. Ils différencient la mobilité de l’écume des vagues et la lenteur des grands courants au fond des océans. Ce sont ces grands courants, aussi réguliers que le Gulf Stream de l’Atlantique, qui inspirent les intuitions de l’âme.

Chomsky suppose que le langage est une sorte d’organe, comme l’oeil ou l’ensemble du système visuel38. Les mécanismes de base de la vue sont innés, et utilisent les mêmes stratégies pour distinguer les objets entre eux depuis des millénaires. Ce système est néanmoins suffisamment souple pour s’adapter à l’apparition de nouvelles formes et façons de bouger, qui exigent de nouveaux types de distinctions visuelles (comme l’invention du cinéma). Le langage serait un système de même type, mais plus sophistiqué, et plus ressent dans l’histoire de l’évolution. Comme la capacité de voir, la capacité linguistique, la capacité linguistique contient des mécanismes universels, observables dans toutes les langues humaines. Une des manifestations de ces mécanismes, pour la conscience, est l’intuition du locuteur : ce sentiment qu’une phrase est grammaticalement correcte, la gêne ressentie quand une phrase est incorrecte, quand un mot n’est vraiment pas à sa place. Chomsky39 associe cette intuition du langage aux intuitions produites par l’inconscient platonicien.

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