B. Harmonies et dissonances mises en dialectiques 11








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La sage-femme

  1. L'accompagnement et l'écoute

Socrate raconte que sa mère était sage femme. Sans doute n’est-ce pas par hasard s’il a repris cette « mission » en aidant les gens à accoucher des connaissances cachées quelque part dans leur âme. 27 La maïeutique de Socrate est l'art de faire accoucher les âmes des vérités qui sont en elles.

La torpille socratique ne torpille pas pour le plaisir, mais pour créer l'espace qui permet ensuite au philosophe d'agir en tant que sage femme. Dans le cas d'un enfantement, la sage-femme aide la mère à avoir les muscles aussi souples que possible, une respiration qui s'adapte aux besoins de l'organisme, et une capacité accrue de vivre la douleur de façon constructive pendant et après l'accouchement. Une mère qui se ferme (tend les muscles, bloque la respiration et se décourage) ne peut que rendre l'accouchement plus difficile. Socrate a aussi besoin de faire en sorte que l'esprit de ses protagonistes s'assouplisse, qu'il perde ses rigidités habituelles, pour qu'une nouvelle forme d'écoute de soi, permette la naissance d'un savoir vivant dans le monde de la conscience.

Dans son évocation, Platon montre qu'une idée n'est pas spontanément disponible. Elle existe quelque part, toute faite, mais doit ensuite naître dans notre conscience. Cette naissance requiert un effort de concentration aussi intense que celle des sages-femmes. L'aide offerte par le pédagogue n'est possible que parce que maître et élève ont chacun la même notion quelque part en eux.

Dans la Grèce antique, l'âme est un monde inconscient par définition, alors que l'esprit est forcément conscient… ce qui peut expliquer pourquoi les Grecs n’ont pas de termes pour désigner les activités inconscientes. Aujourd'hui, il est courant de situer les contenus conscients et inconscients dans la pensée. Mais même dans ce cas, la transformation d'un contenu inconscient en contenu conscient demeure difficile, et requiert souvent l'aide d'un professionnel, d'une sorte de Socrate. Pour Platon, les Idées se situent hors de la pensée. Elles ne forment par conséquent pas une dynamique inconsciente de la psyché. Quand une alliance entre âme et esprit s'organise, il se forme un effet dialectique qui engendre un état autre qui permet au philosophe de percevoir la vérité.

Quand la théorie de Platon a voyagé en Égypte et en Asie dans les bagages d’Alexandre le Grand, elle s'est mêlée aux théories existantes, influençant non seulement les religions monothéistes (juive, chrétienne et musulmane), mais aussi certaines écoles hindouistes et bouddhistes. Voilà pourquoi il est difficile de savoir aujourd'hui jusqu'à quel point elle recoupe à celle des Maîtres de l'Ouest. Contrairement à eux, Socrate ne prétend pas que le pédagogue doive détenir une vérité, qu’il doive avoir « reçu la lumière » avant d'ouvrir une école. Au contraire, Socrate présente la sage-femme comme une femme qui ne peut pas (ou plus) avoir d'enfants, et qui utilise son instinct maternel en aidant les femmes capables d'accoucher. Ainsi Platon a pu accoucher d'une œuvre que Socrate n'aurait jamais pu écrire, et d'organiser une Académie qu’il n'aurait pas eut envie d'animer. Cette analyse nous conduit à une grande question : y a-t-il quelqu'un sur cette planète qui prétend savoir ce que sont le beau et le vrai ? Platon, en tous les cas, n'est jamais allé jusque-là. C'est une des raisons pour lesquelles je pense que la « théorie » des Idées de Platon est une fable qui met en forme un certain nombre de questions sur la connaissance ; mais que c'est à tort que certains ont pris les écrits du vieux sage pour une théorie explicite sur la nature de la connaissance. La position dite Idéaliste, qui se réclame de Platon, prône notamment que des notions comme le vrai et le beau désignent une réalité qui ne peut être comprise et définie que d’une seule façon. Il y aurait qu’une seule façon de définir Dieu, la Liberté ou la Démocratie, et cette façon recouvre des réalités si fondamentales que certains se sentent le droit de guerroyer pour les défendre. À la fin de sa vie, Platon fait varier cette fable de multiples façons, mais plutôt comme quelqu'un qui n'arrive pas à sortir d'un cercle vicieux, qui sent qu'il est arrivé aux limites de ce que son imagination peut concevoir. Il n'arrive pas à franchir le seuil qui mène à une formulation explicite et logique sur la connaissance.

Lorsque je lis un texte comme le Ménon, je remarque que pour pouvoir « maïeutiser » le pédagogue doit être capable d'une écoute exceptionnelle. Socrate suit les pensées du jeune homme mot par mot, concept par concept, raisonnement par raisonnement. Il a cette capacité de suivre des raisonnements manifestement faux, de comprendre pourquoi le jeune homme suit cette piste, d'apprécier l'intelligence qui guide l'esprit du jeune homme, et ensuite de lui montrer qu'à certains carrefours, le jeune homme a peut-être tourné dans la mauvaise direction. Ensemble, ils retracent le chemin conceptuel parcouru, et ensemble ils explorent des raisonnements que le jeune homme avait laissés de côté, jusqu'à ce que celui-ci puisse avoir l'expérience jubilatoire de découvrir de lui-même quelque chose. Le but de Socrate était d'amener son élève là où certaines connaissances se cachent, pour qu'il découvre qu'il existe en lui la possibilité de savoir.

Lire un texte comme celui-là n'est pas facile ! En le relisant, je l'ai d'abord parcouru rapidement. Puis je me suis ressaisi. J'ai suivi les raisonnements de Socrate et de son interlocuteur pas à pas. Je ne suis pas absolument convaincu par la démonstration, mais cet exercice montre bien qu’il faut investir pour les comprendre. Canaliser l'intuition d'autrui vers une représentation consciente est un travail qui exige beaucoup d'énergie et d'attention. Dans ce cas, le raisonnement est au moins relativement simple et connu ! Mais imaginez ce qu'un psychothérapeute doit mobiliser en lui pour suivre une argumentation délirante. Ce n'est pas pour rien que certains, comme Freud, recommandent une attention flottante en général, et une attention focalisée quand nécessaire. Une écoute comme celle dont Socrate fait preuve est exceptionnelle. Même parmi des professionnels comme mes collègues psychothérapeutes, j'en connais peu qui comme George Downing - ont cette capacité socratique de suivre autrui dans les méandres de son raisonnement, et ensuite de soutenir l'interaction jusqu'à ce que cet autrui trouve une représentation explicite adéquate de ce qui est déjà ressenti.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit ici. Les questions de Socrate ne sont pas ouvertes, elle guident, elles suggèrent ; mais comme une torpille de sous-marin suit un bateau qui change sans arrêt de direction, ses questions dépendent des réponses et des impressions d'un jeune homme qui ne dit oui que quand il a l'impression que telle est la bonne réponse. Les propriétés d’un carré n’apparaissent pas à la conscience toutes ensemble ; elles se manifestent une à une, au fur et à mesure que la conscience est confrontée à des questions sur ce qui est vrai ou faux. Ce n'est qu'une fois qu'une grande partie de l'iceberg est devenue visible que l'esprit saisit de quoi il s'agit.

      1. Système de défense et exploration de soi

Comme chez Socrate, l'analyse des résistances fait partie d'un tout, d'une tentative d'engendrer une dynamique plus constructive dans un organisme. Lorsqu'une défense est contournée, patient et thérapeute ont à disposition de nouveaux types de rêves, de nouvelles associations et mémoires, et une autre façon de respirer et de bouger. La règle du Professeur Wermus est aussi respectée : le patient amène plus de questions, devient capable d’affronter un plus grand nombre de problèmes, et se sent interpellé par un nombre croissant d’événements.

Gerda Boyesen, psychothérapeute d'origine norvégienne, utilise explicitement la métaphore de la sage-femme. Mais, comme, contrairement à Socrate, elle a mis trois enfants au monde, elle sait que la plupart du temps, la sage-femme se contente d’assister un effort spontané, et que ce n'est qu'en cas d'urgence qu'elle devient active :

La plupart du temps, pendant plusieurs séances, je laisse le patient parler autant qu'il en sent le besoin. Puis, le moment venu, il s'allonge soit sur la table de massage, soit sur le divan pour la végéto-thérapie28. De cette manière, il a le temps de me connaître et j'ai le temps de le connaître également. Les consignes pendant la végéto-thérapie sont les suivantes : je dis au patient : « Vous pouvez dire ou faire ce que vous voulez. Mais vous n'êtes pas obligé de faire ou de dire quoi que ce soit. Simplement, ne retenez aucune parole ni aucun mouvement. Dites-moi s'il y a quelque chose que vous voulez que je fasse ou que je dise. » Raknes29 avait coutume de dire en souriant : « Vous pouvez faire ici tout ce que vous voulez. Simplement, si vous cassez une fenêtre, vous devez payer pour la faire remplacer ! »

J'appelle cette méthode thérapeutique la méthode de l'accoucheur. En effet, il s'agit que le thérapeute soit détaché de son propre besoin d'être actif, de parler, etc., afin qu'il puisse être passif, patient, et qu'il puisse laisser se développer le processus dynamique curatif. (Boyesen 1985, pp.107-108)

Contrairement à Piaget et Socrate, ce ne sont pas les cheminements de la conscience que Gerda Boyesen essaye de suivre, mais les dynamiques nonconscientes. L'on retrouve à nouveau la notion présentée ici par Christine Caldwell, d'une force thérapeutique située dans les profondeurs de l'organisme, et qui ne devient complètement efficace qu'après avoir pu être acceptée par des dynamiques conscientes. Cette optique situe dans les profondeurs du monde des idées non seulement des vérités, mais aussi un pouvoir de guérison lié à ce savoir. La sage-femme qu'est Gerda Boyesen (elle a aussi utilisé cette métaphore dans ses cours) accompagne la naissance d'une nouvelle manière d'exister. Ce qui émerge est une nouvelle façon d'éprouver ce qui se passe, des points de vus cognitif, et affectif et corporel. Ce qui aurait surtout changé est d'être plus profondément lié aux profondeurs de l’être. Tout se passe comme si ce sont toutes les propriétés de l'organisme qui peuvent être mobilisées quand un individu prend conscience, avec l'aide d'une maïeutique, des forces qui le forgent. Cette naissance mène à la conscience un flot de phénomènes précédemment refoulés : souvenirs, émotions, larmes, gestes familiers. Si la conscience peut accepter cette naissance, des mécanismes de régulation de l'organisme retrouvent la possibilité de poursuivre un développement qui avait été inhibé : la respiration devient plus flexible, des muscles inutilisés retrouvent leur tonus, la communication est facilitée et la joie de vivre se manifeste avec plus d’élan. Gerda Boyesen va jusqu'au bout de sa métaphore, puisqu'elle nous a montré comment aider un patient à revivre sa naissance, et qu'au cours de notre formation, nous avions à revivre la nôtre. L'idéalisme de Gerda Boyesen lui fait supposer que l'activité organismale, libérée de son système de défense, recherche forcément santé, plaisir et amour. Mon expérience est un peu différente. Ce ne sont pas les systèmes de défense qui ont inventé le vieillissement, la mort, la maladie, et l'immense variété induite génétiquement. Cette croyance en une biologie fondamentalement bonne, pervertie par la société, est une autre forme d'innocence30 idéaliste.

La métaphore de la sage-femme s'associe facilement à un certain type d'interventions en psychothérapie, dans la mesure où le thérapeute est là pour aider un patient à laisser sourdre en lui, jusqu'à sa conscience, et dans la relation thérapeutique, des souvenirs, des douleurs, des joies, des désirs enfouis depuis longtemps. Lorsque le travail psychothérapeutique active les dimensions corporelles de l'expression émotionnelle, le thérapeute assiste parfois à des décharges qui ressemblent autant à un accouchement socratique qu'à une naissance à l'hôpital, et tient parfois un client en larmes dans ses bras.

      1. Connais-toi

La torpille et la sage-femme de Platon aident une personne à se connaître dans un sens bien particulier : découvrir les connaissances, les trésors cachés dans les profondeurs de l'âme. Les psychothérapeutes se sont approprié le personnage de Socrate un peu rapidement, car celui-ci n'est absolument pas intéressé par les souvenirs de jeunesse, le parcours d'un individu, les plaisirs et déplaisirs d'une vie. L'inconscient de Platon se veut infiniment plus profond, fondamental à la survie de l'espèce, que l'inconscient freudien. Sans accès aux idées, toute étude des phénomènes demeure empirique, c'est-à-dire statistique. L’empiriste crée des listes de ce qu’il observe, publie des descriptions méticuleuses, parfois sans fin ; mais sans accès aux Idées, le chercheur ne pourra pas relier ce qui est observé pour former une théorie scientifique pertinente. Il ne peut que parler de la prévalence d'un phénomène sans le comprendre, sans pouvoir le situer dans les dynamiques de l'univers. J'ai déjà montré qu'il est difficile de situer les phénomènes dans les niveaux d'organisation de la matière, et que le statut épistémologique des événements perçus par une conscience demeure flou. Voilà encore un argument qui permet d'affirmer que la plupart des études en psychologie expérimentale et clinique sont des recherches empiriques.

Quand Socrate explore son âme, il cherche d'abord à préciser les contours de certaines intuitions, qui ressemblent aux murmures des Idées, à un parfum entêtant dégagé par des fleurs cachées. Socrate ne sera satisfait que s’il arrive à suivre le cheminement de ce parfum jusqu’à sa source, et devient ensuite capable d’expliciter pour sa conscience et celle des autres, les propriétés de ce qu’il a découvert au fond de son âme. Le Wilhelm Reich de La psychologie de masse du fascisme (1933) se situe à mi-chemin entre Freud et Platon, quand il pense que plus les maladies mentales sont prévalentes dans une société, plus elles engendrent des violences. Pour Reich, des mouvements de masse activent parfois une sorte de « peste émotionnelle » qui se propage rapidement d’un individu à l’autre, et empêche chacun d’entrer en contact conscient avec le souffle de vie qui nous anime. Ce souffle de vie serait, selon Reich, la seule force qui peut renforcer à l'intérieur de chaque citoyen le besoin de se construire avec autrui. Ce n’est plus la vérité cognitive qui est en chacun, mais la pulsion de vie qui anime la nature et son évolution.

Une façon de comprendre la théorie de Jung, est de penser qu’il a essayé de créer un modèle de la nature humaine qui contient et l’inconscient de Freud et l’inconscient de Platon. L’inconscient de Platon revu par Jung serait un inconscient archaïque, sensible aux archétypes qui inspirent, en bien et en mal, les humains de toutes les cultures. ‘Cette psyché vertigineusement ancienne’31, inspirerait la conscience et se mettrait en forme chez elle. Cette mise en forme produit les produits de base des rêves, des mythes et des contes du monde entier32. L’inconscient archaïque de Jung demeure assez éloigné de celui de Platon, car l’inconscient jungien est essentiellement instinctif, et par conséquent incapable d’aider un individu à découvrir en lui-même les grandes vérités habitées par le monde des Idées.

Le point commun entre ces trois modèles de l'inconscient (Platon, Freud et Jung) demeure l'idée qu'il existe des forces intérieures actives en tous les cas, qui ont besoin d’un dialogue avec autrui comme catalyseur pour aider la conscience à les contacter. Les trois auteurs défendent aussi l'idée qu'en améliorant la synergie entre ses forces inconscientes et conscientes, l'individu concerné potentialise des possibilités latentes ou virtuelles.

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