B. Harmonies et dissonances mises en dialectiques 11








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Le pouvoir des justes

  1. Une société organisée logiquement

Les élèves de Socrate étaient non seulement des militants bisexuels, voire homosexuels, mais aussi issus de grandes familles plus nostalgiques d'un passé royaliste que partisans d’un avenir républicain. Alcibiade le traître, et Critias, l'un des trente oligarques, étaient tous deux élèves de Socrate. Platon a non seulement soutenu des tyrans en Italie du Sud, mais a aussi ouvertement attaqué la notion de démocratie en proposant des formes de tyrannies éclairées extrêmement sévères. Si Platon était déjà anti-démocrate dans sa jeunesse, il ne pardonna jamais à la République d'avoir condamné Socrate. 70

Ainsi dans le Timée71, Critias prétend que les Athéniens ont l'honneur de descendre des habitants d'Atlantide, qui neuf mille ans plus tôt était une cité idéalement organisée. C'est cette organisation qu'Athènes devrait recréer pour retrouver sa grandeur passée. Ce discours est à peu près le même que celui de Mussolini dans son idéologie fasciste, lorsqu'il propose aux Italiens de retrouver la puissance qu'ils avaient acquise quand l'Empereur Auguste avait fait de l'antique Rome, la capitale de la Méditerranée. Le gouvernement idéal de Platon est une oligarchie de sages qui sont en contact avec le vrai sens des valeurs, et qui par conséquent peuvent ordonner la vie de chacun pour former une cité harmonieusement gérée. Dans Critias, l'organisation idéale est décrite plus en détail. La société est composée de classes sociales dans lesquelles les femmes partagent les fonctions des hommes. Chaque classe a une organisation liée à sa fonction. Ainsi la classe des militaires à un système éducatif, légal, économique et familial qui permet aux membres de cette classe de devenir aussi efficaces que possible dans leur fonction. Seules fonction et efficacité priment. Ces hommes n'ont pas de besoins personnels, n'ont pas à avoir une vie intérieure, un questionnement individuel, ou des options de vie. Leur chemin est tracé de la naissance à la mort par les sages de la cité.

Dans la République, probablement écrite juste avant le Timée, Platon détaille une vision eugéniste. Il aimerait que l’élite des femmes enfante avec l’élite des hommes, et les femmes inférieures avec les hommes inférieurs ; et que les enfants de l’élite reçoivent une éducation qui leur permettra de guider la cité, alors que les autres recevront une éducation qui leur permettra de servir l’élite. Ainsi la ville sera toujours gouvernée par des gens compétents, et servis par ceux qui savent accomplir les tâches manuelles.72

Platon était conscient que les masses n'avaient pas la clairvoyance nécessaire pour apprécier les conclusions des sages. Aussi, dans sa République, il était souhaitable que l'élite ruse avec le peuple, lui mente, et le manipule tout en lui faisant croire qu'il participait à ce qui se décidait.

Socrate propose que le gouvernement des sages organise des fêtes pendant lesquelles fiancées et fiancés seront unis, en musique, avec des chants écrits par les grands poètes. Les autorités décideront combien de mariages peuvent être autorisées, afin de veiller à ce le nombre d’enfants produits par chaque catégorie sociale permet le bon fonctionnement de cette catégorie. Ainsi, après une guerre, les guerriers doivent créer plus d’enfants qu’en temps de paix, et après une épidémie, c’est l’ensemble de la population qui doit retrouver un équilibre qui permet à chaque catégorie sociale d’avoir un nombre approprié de personnes.

Pendant cette fête, les autorités feront semblant de tirer les couples au sort, pour que les citoyens de faible valeur ne reprochent pas aux autorités d’avoir des conjoints peu attirants. De plus les guerriers et les personnes aux qualités marquantes reçoivent entre autres récompenses, la permission de s’approcher plus souvent des femmes. Ainsi la qualité de la population athénienne croîtra sans cesse. Les autorités veilleront à ce que chacun et chacune reçoivent une éducation qui correspond à ses dons, sans discrimination de sexe. Les enfants doués vivront avec des nourrices, dans un quartier qui leur permettra de développer leurs dons. « Quant aux rejetons des sujets sans valeur et à ceux qui seraient mal conformé de naissance, ces mêmes autorités les cacheront, comme il sied, dans un endroit qu’on ne nomme pas et que l’on cache. » 73

    1. La Démocratie

      1. Le gentil Pilote et les matelots ingrats

L’argument majeur de Platon contre la démocratie est que la plupart des citoyens n’ont pas les moyens intellectuels de pouvoir voter utilement. Cet argument est tellement important que la plupart des démocraties d’aujourd’hui font comme si la question n’avait jamais été posée.

Dans la République, (VI, 487-490), Socrate associe l’état à un navire. Ce navire est mené par un équipage dont le capitaine ressemble à un des derniers rois d’Athènes. Il « dépasse, par sa taille et par sa force, tous ceux qui sont sur le navire, mais il a l’oreille un peu dure, pareillement la vue assez courte »74, mais il connaît son métier. La masse des citoyens d’Athènes est associée à l’équipage de matelots. Ils ont tous envie de tenir le gouvernail, et passent leur temps à se chamailler à ce sujet. Ils ont un pilote fort habile sur le bateau, mais ils croient tous qu’ils peuvent aussi bien que lui, alors qu’ils n’ont jamais appris ce métier. Ils prétendent que ce métier ne s’apprend pas, et que le pilote gagne sa pie en faisant semblant d’en savoir plus que les autres sur son métier. Ils vont souvent parlementer avec le capitaine, pour lui demander de leur confier le pilotage du navire à tour de rôle. Comme il refuse de céder à leurs demandes, l’équipage tue le pilote, le jette par-dessus bord, et enferme le capitaine dans sa cabine après l’avoir drogué. Socrate décrit ensuite la pagaille qui se répand sur le bateau. Les matelots pilotent en mangeant et buvant tout ce qu’ils trouvent dans la cale, et se distribuent des diplômes de pilotage. Ils demandent au capitaine de reconnaître ces diplômes. Comme il refuse, ils le menacent, ainsi que tous ceux qui mettent en doute leurs compétences de pilote. Ils ne savent pas ce qu’un pilote devrait savoir sur les saisons, le ciel, les astres, les vents, les fonds marins, la solidité des coques. Socrate conclut son récit en associant le pilote au philosophe.

Ce texte décrit un phénomène qui a pu être observé dans la plupart des civilisations humaines, hier aujourd'hui et probablement demain. Son humour est grinçant. Même pour ceux qui, comme moi, croient que les humains peuvent encore imaginer une meilleure façon de procéder que ce qui est proposé sous forme de démocratie, ce texte est parlant. Pour Socrate une société, même démocratique, ne fonctionne que si elle propose :

A) Des lois justes, une police respectueuse et respectée, et une autodiscipline des citoyens qui empêchent les gens de se jeter par-dessus bord.

B) Le respect des compétences de chacun.

C) Une politique du développement humain.

Aujourd'hui, ces critères font officiellement partie des directives de la plupart des démocraties :

Les réformateurs du 19e siècle attendaient par-dessus tout que [l’instruction] assura les conditions du bon fonctionnement du suffrage universel en produisant des citoyens capables de voter (« le juge, disait Jules Simon, doit savoir ce qu’il fait, il doit s’éclairer lui-même »). (Pierre Bourdieu 1979, 8, pp. 484-5)

En rappelant cette réponse de la démocratie moderne à Platon, Pierre Bourdieu souligne aussitôt qu’elle demeure plus ou moins clairement appliquée. Par exemple, depuis que les principaux partis politiques visent un capitalisme libéral, ces directives sont souvent placées assez bas dans l’échelle des priorités, quand elles ne sont pas perverties dès le début, démontrant ainsi la robustesse de la critique de Platon :

C’est ainsi qu’aujourd’hui, par un de ces retournements paradoxaux qui sont coutumiers en ces matières, l’instruction (…) tend à fonctionner comme un principe de sélection, d’autant plus efficace qu’il n’est pas imposé officiellement ou même tacitement, qui fonde et légitime l’intégrale participation à la démocratie électorale, et tendanciellement, toute la division du travail politique. (Pierre Bourdieu 1979, 8, pp. 484 -5 )

      1. Comment peut-on voter quand on pense si mal ?

La problématique compétence citoyenne soulève un grand nombre de questions, dont seulement certaines concernent le psychologue. Wilhelm Reich, dans sa Psychologie de masse du fascisme (1933), essaye de comprendre comment le peuple allemand a pu élire démocratiquement Hitler, puis accepter qu’Hitler reste au pouvoir au-delà de son mandat. Le psychologue est aujourd’hui l’expert qui est censé proposer une évaluation des moyens psychologiques (intellectuels et affectifs) dont dispose un citoyen, et de leur adéquation à la fonction de citoyen. Les sciences sociales sont censées décrire quels systèmes sociaux peuvent bénéficier des caractéristiques hétérogènes d’une population humaine. Dans Les mots et les choses, Michel Foucault (1966) montre la difficulté qu’il y a à trouver un discours qui tienne la route sur les dynamiques sociales et psychologiques. Nous avons trop souvent des mots qui désignent des choses dont l’existence est hypothétique (l’âme, l’énergie vitale, etc.) comme si elles existaient vraiment, alors qu'un grand nombre de dynamiques réelles sont ignorées parce que pas nommées. La plupart du temps le vocabulaire et les systèmes de classification agrandissent des détails, les regroupent de façon arbitraire pour former des entités sémantiques qui n'existent pas dans la réalité, et détournent notre attention de ce qui existe vraiment. C'est ainsi que pendant longtemps, on a cru en Europe que des termes comme « intelligence », « émotion » ou « instinct » désignaient des dynamiques psychiques réelles ; ou que l'on a pu écrire des milliers de volumes sur les rapports entre le corps et l'esprit, alors qu'en fait cette distinction a une série de fonctions culturelles, mais ne permet pas de différencier utilement les dynamiques qui animent un organisme. Ce raisonnement peut aussi être appliqué à la démocratie. Il est probable que nous n'avons pas encore imaginé les concepts, les notions, les mots, les discours qui permettent de décrire le fonctionnement d'une démocratie et de ses citoyens de façon réaliste. Il est possible que le jour où des humains pourront répondre à Platon de façon satisfaisante, ils deviendront capables d'imaginer un système politique encore plus sophistiqué.

    1. Le procès de Socrate

      1. Socrate est presque Jésus

Lorsque mes parents et mes professeurs me parlaient du procès de Socrate, ils me le présentaient comme quelque chose d'aussi arbitraire que les procès des pays communistes contre le droit de penser, celui qui aux États-Unis emprisonna et causa indirectement la mort de Wilhelm Reich, les bûchers levés par l'Inquisition pour brûler les gnostiques et les premiers savants, et le meurtre du Christ. Au regard de ces exemples, Socrate était souvent présenté comme un innocent, qui n'avait comme seul tort d'avoir osé mettre en question l’enseignement de l'époque. Il incarnait le courage de poser toutes les questions imaginables, de refuser tous les mensonges et de ne jamais imposer de tutelle. Il incarnait aussi la vertu, l'intelligence, l'imagination, la bonté et l'humour d'être libre. Bref, il était la figure de proue de l'humanisme, de l'esprit d'enquête, de la volonté de savoir, et de l'espoir que les humains avaient la capacité de s'améliorer. Quelque part Socrate représente toujours cela, et malgré ce que je vais dire maintenant je trouve injuste qu'il ait été condamné. Mais la république d'Athènes avait quelques motifs d'être fâchée.

Reprenons les faits. En 403, la guerre du Péloponnèse se termine, et les oligarques sont chassés. Si la mort de Socrate n’était liée qu’à la chasse aux sorcières lancées contre les amis de l’oligarchie, le procès de Socrate aurait eu lieu à ce moment et non en 399. Outre l'esprit revanchard de la nouvelle république, pour Théodore Gomperz75, le procès est avant tout la conséquence d’une accumulation de griefs contre Socrate :

— Les amis de Socrate militaient pour des mœurs hors norme en Grèce, à la limite de ce que le citoyen pouvait approuver.

— Socrate et ses élèves parlent des dieux de façon cavalière, modifiant les légendes en fonction de leurs besoins. Ainsi, dans le Banquet, Éros est le plus ancien des dieux dans la bouche d'un orateur, et le plus jeune dans la bouche d'un autre.

— Les amis de Socrate étaient souvent des ennemis féroces de la République (Alcibiade), et parfois membres des Trente.

— Certains élèves de Socrate, comme Platon, continuent à militer contre la république pour un retour à une forme de pouvoir tyrannique.

— Socrate et ces élèves veulent enseigner à une large part de la jeunesse athénienne les idées morales, religieuses et politiques qu'ils prônent. Douze ans plus tard, l'Académie est fondée. Elle inclura des personnalités comme Aristote qui prônent l'esclavage76.

Ce sont des citoyens qui ont porté plainte contre Socrate, pour des raisons plus ou moins honorables. Ils l’accusent de “corrompre les jeunes gens et de ne pas croire aux dieux auxquels croit la Cité et de leur substituer des divinités nouvelles”77. Socrate faisait partie d'un milieu d'enseignants qui veillaient à l'éducation des jeunes gens riches, capables de s’offrir une éducation de qualité. C'était un créneau officiel du marché athénien, un peu comme aujourd’hui certaines écoles privées Suisses et d’ailleurs. C'est notamment parce que Socrate était un enseignant officiel de la jeunesse que la qualité de son enseignement préoccupait un grand nombre de citoyens, souvent anciens élèves ou parents d'élèves. L'affaire jugée par une grande partie de la population, puisque le tribunal était formé de cinq cents juges, tirés au sort parmi les citoyens de plus de trente ans78.

      1. Mourir en philosophe

Ayant montré que Socrate n’est pas seulement une victime d’un citoyen moyen qui aurait eu peur de ses questions et d’être confronté à sa médiocrité, il y a un autre aspect lié à sa mort qui mérite d'être inclus dans notre discussion : la dignité du philosophe face à la mort. L’on peut sympathiser ou pas avec les conservateurs, les républicains ou ceux qui ont combattu pour la libération des esclaves. Mais l’on peut aussi sympathiser avec des personnes qui savent mourir dignement. Ce sont deux discussions différentes. Les trois dialogues écrits par Platon sur la mort de Socrate (l’Apologie, le Criton et le Phaedon), forment un des plus beaux textes sur la dignité du philosophe face à la mort. Je dis philosophe parce que Socrate montre qu’un citoyen philosophe n’a pas besoin de la religion comme « opium du peuple » pour mourir dignement. La mort de Socrate est présentée par Platon comme apolitique dans le sens fort du terme. Ses amis influents proposent d’organiser sa fuite et sa retraite luxueuse en exile. Socrate refuse. Il a passé sa vie à Athènes, parce que c’est pour lui, malgré les nombreuses contrariétés que j’ai évoquées, l’endroit qui lui a offert protection et stimulation, et que dans aucune autre cité, il n’aurait préféré vivre. Son amour pour Athènes dépasse même son amour pour sa mère et son père. Se soumettre aux lois de sa cité est donc un acte sacré que Socrate n’est pas près de profaner pour vivre quelques années de plus. Il accepte donc la sentence de mort qui lui a été adressée par ses concitoyens, amis et ennemis.

L’attitude de Socrate face à la mort se passe aussi de religion. Lentement, patiemment, il envisage avec ses élèves et amis, en prison, tous les scénarios possibles imaginés par les humains sur la mort : l’organisme qui pourrit dans la terre corps et âme, l’âme qui voyage d’un corps à l’autre comme dans la future théorie de Platon, ou l’âme jugée par les dieux qui peut ensuite aller, soit au paradis, soit au purgatoire, soit en enfer. Si le premier scénario correspond à ce qui se passe réellement, toutes les morts se valent. Dans les deux autres cas, l’avantage est à celui qui meurt dignement, puisqu’il se réincarnera de façon plus heureuse ou évitera l’enfer. Une fois encore, la délibération de Socrate renforce son idée qu’il a intérêt à mourir dignement, en respectant les lois de sa cité. Il peut maintenant boire la ciguë qui lui a été tendue.

Cet aspect-là de la vie de Socrate a été un modèle pour tous ceux qui prétendaient pouvoir mourir dignement sans avoir besoin de croire en un dieu79. Un exemple de cette influence est la lettre dans laquelle Adam Smith montre comment son ami athée David Hume sut mourir dignement80.

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