Histoire des moines de tamié








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Dom de Somont et la guerre des Observances

Retournons en 1659 ; Jean-Antoine de la Forest de Somont, à 14 ans, venait de rentrer au noviciat à Tamié. Désigné comme abbé par le duc Charles-Emmanuel II à la mort de François-Nicolas de Somont, son oncle, le jeune homme était parti terminer son noviciat à Cîteaux ; il y fit profession entre les mains de Dom Claude Vaussin. En 1662 celui-ci envoya Dom de Somont continuer ses études au collège St-Bernard, à Paris. M. de Somont, entre temps, était allé visiter son abbaye de Tamié, en mai 1661179. Là, il avait fait la connaissance de Jean-François Cornuty. Celui-ci venait de terminer ses études chez les jésuites de Chambéry, et avait aussitôt pris l’habit à l’abbaye de Tamié ; son frère aîné, Pierre, y exerçait la charge de procureur.

Jean-François avait un peu plus de vingt ans. Son abbé, de quatre ans plus jeune, l’emmena avec lui au collège cistercien de Paris. Nos deux étudiants furent donc mêlés de près aux péripéties de la [58] « guerre des observances », d’autant plus que des religieux provenant de maisons réformées et non-réformées se côtoyaient journellement au collège. En 1664, Jean-François s’enfuit du collège pour rejoindre le noviciat de l’Étroite Observance, au monastère de Perseigne, dont le prieur, un Irlandais, Dom Alain Morony, avait peut-être été l’un des professeurs de Jean-François au collège St Bernard.

Dans l’été 1665, Dom Morony quitta Perseigne pour rejoindre Rancé à la Trappe ; son année de probation expirée, Jean-François Cornuty le suivit. Rancé, de Rome, lui écrivit qu’il l’acceptait avec joie180.

Dom de Somont essaya de faire revenir son religieux par tous les moyens ; finalement il laissa entendre à Rancé «qu’il avait l’intention de remettre le bon ordre dans son abbaye de Tamié, et qu’il était bien aise que son novice se formât à la Trappe, afin qu’il fût en état de le seconder dans son dessein »181. Dans sa Relation, Dom Pasquier n’y a vu qu’une manoeuvre pour récupérer J.-François Cornuty, doutant de la sincérité du désir de réforme de Dom de Somont dès 1667. En fait, le 22 avril de cette même année l’abbé de Tamié écrivait au duc Charles Emmanuel II, lui demandant protection :

« pour le dessein que j’ai d’établir la réforme et la vie régulière dans toutes les maisons d’hommes et de femmes de l’ordre de Cîteaux qui sont dans les états de Votre Altesse Royale ; et qui sont sujets à ma juridiction spirituelle, comme vicaire général de mon Ordre en Savoye. Et comme nous parlerons de ces matières au Chapitre Général que nous allons tenir à Cisteaux au mois de May prochain, je supplie humblement V.A.R. de m’accorder quelques lettres de recommandation pour appuyer de son autorité l’établissement de ladite réforme... »182.

Sans doute Dom de Somont pensait-il à une réforme sur la base de la constitution d’Alexandre VII. Elle devait être promulguée solennellement au cours du chapitre général auquel il est fait allusion, et où Dom de Somont était secrétaire183. Ce n’était déjà pas si mal ; Rancé, en tous cas, y voyait le minimum requis, sans lequel la conscience du moine ne pouvait être en paix.

Dom de Somont fut ordonné prêtre en 1669 par l’archevêque de Paris, Mgr de Péréfixe ; en 1671 le successeur de Dom Vaussin à la tête de Cîteaux, Dom Jean Petit, lui conférait la bénédiction abbatiale. Dom de Somont resta cependant à Paris pour préparer son doctorat en Théologie184. Dom Cornuty, pendant ce temps, avait été envoyé par Rancé à l’abbaye de Foulcarmont ; il fut ordonné prêtre à Rouen, en 1672. Dom de Somont avait su gagner la confiance de l’abbé de Cîteaux ; en 1672 l’abbé de Tamié était définiteur au chapitre général, et son monastère était choisi comme noviciat pour la province de Savoie185. Ce chapitre fut l’un des plus agités de l’histoire de l’Ordre ; les quatre premiers abbés firent bloc avec les [59] réformés pour contester la méthode de gouvernement, trop personnelle, de l’abbé de Cîteaux ; Dom de Somont se rangea du côté de ce dernier, Dom Jean Petit186.

La mort, en 1673, de l’abbé de Prières, Dom Jean Jouault, laissa Rancé seul à la tête de l’Étroite Observance187. Il y déploya son tempérament combatif. Déçu par Rome, il se tourna vers le roi Louis XIV, auquel il fit appel. Ce dernier renvoya l’affaire devant une commission spéciale et le Conseil d’État. Les historiens de la Trappe188 et Dom Pasquier ont écrit que le Conseil était près de rendre une sentence en faveur de la réforme, et qu’une intervention in extremis de Dom de Somont, poussé par l’abbé de Cîteaux, auprès du Prince de Condé, retourna la situation et fit rendre un arrêt contraire. « Faute irréparable, tâche ineffaçable dans la mémoire de M. de Somont »189. Les reproches de Rancé auraient, par la suite, décidé de la conversion de M. de Somont.

Les choses ne se passèrent sûrement pas de façon si brutale. Si Dom de Somont appuya certainement, de tout son crédit, l’abbé de Cîteaux contre Rancé, des arguments de politique étrangère pesèrent au moins autant en faveur du statu quo. Louis XIV, au demeurant, même favorable à la réforme dans un premier temps, ne pouvait que suspecter une entreprise qui, à ses yeux, attaquait, en l’abbé de Cîteaux, le principe d’autorité190.

La réforme de Tamié

Tout cela n’enlève rien au fait qu’en septembre 1677 Dom de Somont se rendit à la Trappe pour prier Rancé de lui prêter quelques religieux pour réformer Tamié. Il avait pu combattre les positions de Rancé quant au gouvernement de l’Ordre, mais l’efficacité et la réussite de la réforme à la Trappe était hors de cause. Rancé écrivit alors à Jean-François Cornuty, toujours à l’abbaye de Foulcarmont :

« M. l’abbé de Tamié, mon très cher père, est venu nous voir, et nous a tellement persuadé du véritable dessein qu’il a d’établir la réforme dans sa maison, que j’ai cru qu’il n’y avait nulle apparence de ne pas vous dire de l’aller secourir dans une résolution si sainte et si généreuse... »191.

Dom de Somont aurait alors donné une preuve de cette résolution en faisait démolir la résidence des abbés de Tamié à Plancherine, celle que les frasques de ses prédécesseurs avait fait surnommer « la Tour Gaillarde »192. Le 14 octobre 1677 Rancé donna à Dom de Somont quatre religieux : Dom Jean-François Cornuty et Dom Alain Morony, son ami irlandais ; Dom Anselme Gillet et F. Antoine Noël, qui avait été, dans le monde, le propre valet de chambre de Rancé. Les quatre hommes arrivèrent le 15 novembre à Tamié, où ils inaugurèrent [60] symboliquement la réforme en rétablissant l’office de nuit, le 21, fête de la Présentation de Notre-Dame au temple. Les religieux non réformés devaient alors être une dizaine. Dom de Somont ne rejoignit son abbaye que début décembre.

On procéda alors à des travaux d’installation : rééquiper le réfectoire, faire fabriquer des lanternes pour l’office de nuit... Les deux observances coexistaient : pour le réfectoire, par exemple, l’on achetait des raves, des châtaignes et des lentilles pour la « Réforme », et en même temps, du boeuf pour ceux qui ne voulaient pas s’y plier193. Dom Alliod, le sous-prieur, et Dom Pierre Cornuty acceptèrent la nouvelle observance ; Dom de Somont dut essayer de renvoyer les opposants dans des maisons non-réformées, mais tous ne quittèrent pas Tamié sur-le-champ. Dom de Quernerry, l’homme aux « bas de Poitou », ne demanda son congé pour se fixer en Italie qu’en 1680 ; Dom Albert Ruffin de la Biguerne ne partit pour Theulay qu’en 1691194.

La direction de la maison passait cependant aux réformés ; Dom Morony fut prieur, Dom Jean-François Cornuty maître des novices et cellérier tandis que son frère Pierre restait procureur pour l’extérieur. Devant l’incommodité des bâtiments de l’abbaye, en mauvais état, dispersés comme « un méchant petit village », décision fut prise de rebâtir à neuf un nouveau monastère, sur un terrain libre, un peu plus haut. Dom Jean-François Cornuty aurait dressé lui-même les plans du nouveau bâtiment - l’abbaye actuelle -. Son frère Pierre, expert au maniement des affaires, ne dut pas être non plus étranger à la conduite des travaux, qui durèrent plus de vingt ans. En 1695 on enterrait encore F. Antoine Noël dans l’ancienne abbaye, mais en 1698 la croix du nouveau clocher était placée195.

La charge de vicaire général de l’ordre en Savoie retenait souvent à l’extérieur Dom de Somont. En mars 1678 il faisait la visite régulière du Betton ; en mai celle des Ayes ; en juillet celle de Chézery ; en août celle de Ste-Catherine, puis celle de Bonlieu. Il retourna à Chézery en septembre 1679 ; il était à Aulps en octobre, à Hautecombe en novembre, s’efforçant dans toutes les abbayes visitées de faire respecter les règlements d’Alexandre VII196.

En mai 1679 des nouvelles inquiétantes de Tamié parvinrent à Rancé ; il écrivit aussitôt à l’évêque de Grenoble, le cardinal Le Camus, qui avait hébergé les quatre premiers réformés lors de leur voyage de 1677 :

Si toutes choses ne sont pas comme on me mande, écrivait-il, il y en a eu au moins assez pour avoir donné lieu aux mauvais bruits que l’on a fait courir de leur conduite »197.

Rancé ne dut pas recevoir de réponse apaisante, car en janvier 1680 il écrivait cette fois à Dom Cornuty : [61] « C’est avec beaucoup de déplaisir que je suis contraint de vous dire que j’ai reçu des lettres de Savoie écrites de différents endroits, par des ecclésiastiques de piété, qui me mandent que nos religieux vivent à (Tamié) comme s’ils avaient perdu toute mémoire de leurs devoirs, ou qu’ils ne les eussent jamais connus, qu’ils suivent en tout leurs volontés, que leurs caprices sont leurs règles, que l’un veut travailler, l’autre ne le veut pas, l’un veut prier, l’autre n’en demeure pas d’accord, les uns sont contents de la nourriture commune, les autres s’en plaignent, les uns veulent garder le silence, les autres trouvent des raisons pour parler avec autant de liberté que s’ils n’étaient pas obligés de le garder Mes uns rompent leurs jeûnes dès le matin, les autres les font aller jusqu’au soir.

On prétend que vous les avez poussés malgré eux à porter les jeûnes du carême jusqu’à cinq heures du soir ; et que tout le pays qui s’accommode à peine de l’abstinence quelque commune et modeste qu’elle puisse être en a été scandalisé. On veut enfin que vous viviez sans concert, sans union, sans dépendance, et dans une division continuelle. On ajoute qu’on vous a reçus à (Tamié) tanquam Angelos Dei ; ce sont les termes dont on se sert, et cependant que toute cette bonne opinion s’est dissipée, que vous êtes devenus la fable et la raillerie du monde à plus de 25 lieues du monastère : et qu’on dit communément que les religieux de la Commune Observance ont plus de règle, d’honnêteté, et de sagesse dans leur conduite que ceux de la Réforme. Voilà, mon cher Père, les beaux avis qu’on me donne ; vous jugez bien avec quelles dispositions je puis entendre d’aussi bizarres nouvelles que celles-ci. Car quoi que je ne puisse me persuader que les choses soient en l’état qu’on me les figure, je crois néanmoins fort aisément qu’elles sont bien éloignées de ce qu’elles devraient être »198.

Il est bien difficile, faute de documents précis, de se faire une idée de ce qui avait pu ainsi donner prise à la critique. Les fréquentes absences de Dom de Somont, la coexistence de nombreux domestiques, de réformés et de non-réformés, et surtout tout ce que supposaient les travaux de reconstruction entrepris, tout cela ne devait guère faciliter la vie religieuse. C’est ce que semble vouloir dire Rancé, écrivant en septembre 1680 à Dom Cornuty :

« On attendait de vous, dans le pays où vous êtes, beaucoup de retraite, de récollection, de règle, de silence ; et on vous a vu dans une dissipation de laquelle on a été surpris »199.

Une autre lettre à un abbé de l’Ordre, à propos de la situation à Tamié, va dans le même sens :

« Je vous dirais que depuis quelques mois nos religieux m’ont demandé de revenir, se fondant sur ce qu’il n’y avait aucun bien à faire dans ce païs-là... Je ne scais quelle est la cause de ce changement, si ce [62] n’est qu’on a chargé les religieux d’occupations extérieures, et qu’on les a ainsi tirez de l’assujettissement du cloître. On m’écrit aussi que Monsieur l’abbé ne veille point assez sur eux... »200.

De fait, le 11 octobre 1681, Dom Alain Morony et Dom Anselme Gillet obtenaient leur congé pour rentrer à la Trappe et à Perseigne ; Jean-François Cornuty les accompagna, fit une visite à Foulcarmont ; son congé portait expressément qu’il devait, lui, revenir au plus vite : Quam primum remeari debere201. A son retour, il se retrouva prieur, chargé bientôt de toute l’administration de Tamié : Le chapitre général de 1683 nomma Dom de Somont procureur de l’Ordre auprès de la Curie romaine, et il le resta jusqu’en 1690202.

Pendant ce temps, à Tamié, les choses s’apaisaient tout doucement : le 8 octobre 1683, Rancé, ayant repris confiance, écrivait à Dom Cornuty :

« Je vous avoue que je regarde Tamié comme la Trappe, et que je vois ce que vous faites en ce pays-là comme si vous le faisiez ici. »203

Les novices, pourtant, n’affluaient pas dans la nouvelle abbaye. Il y avait trois candidats au moment de la réforme ; puis on dut attendre 1690 pour voir arriver un religieux Célestin, qui ne resta pas, et deux frères, Jacques et Jean-Joseph Pasquier, les fils de ce fermier de la Cassine à qui Dom Cornuty avait fait, en 1677, des facilités pour s’installer. En 1696 et 1697 il y avait eu huit entrées, mais trois novices seulement avaient persévéré ; en 1698, 1699 trois entrées, suivies d’un départ au bout de quelques mois... puis, jusqu’en 1703, plus personne au noviciat204.

Noviciat que Dom de Somont aurait bien voulu, conformément à une vieille décision du chapitre général, étendre à toute la province de Savoie ; il composa à cet effet, en 1701, un mémoire destiné au Sénat de Savoie.

Les soucis, ses charges dans l’ordre, les incessants voyages avaient usé l’abbé de Somont. On dut le ramener, malade, depuis les Ayes où il effectuait la visite régulière ; il n’eut même pas la force d’atteindre l’abbaye, et mourut au grand cellier de Tournon, le 12 décembre 1701. Le cardinal Le Camus, s’adressant aux religieux de Tamié, fit son oraison funèbre en disant : « Vous avez enterré là un grand homme et une grande bibliothèque ».

Un Savoyard, religieux de la Trappe, Dom Malachie de Garneyrin, qui avait la préférence du duc, fut élu tout d’abord ; il n’accepta pas. Le choix des électeurs se reporta alors tout naturellement sur Jean-François Cornuty pour succéder à Dom de Somont. « Élection trouvée agréable à tous, sauf au Rd Dom Cornuty, qui, ne l’ayant voulu accepter, aurait requis qu’il fut procédé à une nouvelle élection... »205. Élu une deuxième fois, Dom Cornuty finit par accepter ; l’abbé de Cîteaux, Dom Larcher, confirma l’élection le 12 mars, et Dom Cornuty fut installé le 4 avril. Usé lui aussi par les soucis [63] gravement malade, il n’effectuera guère qu’une visite régulière, à Hautecombe, en 1704206.

Quand il mourut, le 4 août 1707, Tamié comptait onze moines, cinq convers et trois oblats ; mais il n’y avait plus de noviciat depuis 1703, et la communauté vieillissait. Le prieur était le propre frère de Jean-François, son aîné, Dom Pierre Cornuty, qui, à 74 ans, remplissait aussi les fonctions de cellérier, depuis plus de trente ans ; il résidait depuis longtemps déjà à Tournon. La réforme, si péniblement mise en place, allait-elle pouvoir durer ?
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UN SIÈCLE ET UNE RÉUSSITE

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