La pauvreté a longtemps été le lot commun de la quasi-totalité de la population. Avec la révolution industrielle du xixe siècle apparaît une grande misère ouvrière que philanthropes et réformateurs se mettent à dénoncer. Avec cette question : comment y mettre fin ?








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Comment la pauvreté est devenue un scandale

La pauvreté - 01/01/2010 par Jacques Marseille dans mensuel n°349 à la page 46
La pauvreté a longtemps été le lot commun de la quasi-totalité de la population. Avec la révolution industrielle du XIXe siècle apparaît une grande misère ouvrière que philanthropes et réformateurs se mettent à dénoncer. Avec cette question : comment y mettre fin ?

Le paradoxe de la pauvreté* moderne est qu’elle naît avec la révolution de l’abondance. De 1820 à nos jours, en monnaie constante, le pouvoir d’achat des habitants de l’Europe occidentale a été multiplié par 20, l’espérance de vie à la naissance s’est accrue de plus de 40 ans et les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres ont été divisées par 6. Pourtant, la pauvreté n’a pas disparu et, manifestement, les gens ne sont pas plus heureux. Cette histoire du progrès est même vue par certains économistes et sans doute par une large majorité de l’opinion comme une « addiction à la croissance » [1] qui n’a fait que multiplier les frustrations et vouer la planète aux effets désastreux d’une civilisation matérielle dévorante. Finalement, comme l’a montré en 1974 l’économiste Richard Easterlin en s’appuyant sur de nombreuses enquêtes, les sociétés riches ne sont pas plus heureuses que les sociétés pauvres.

DU COTON ET DES PAUVRES

Cette vision tragique de la pauvreté moderne naît en fait dans les années 1820-1840 au moment où se font sentir en Europe les premiers effets de la révolution industrielle amorcée en Grande-Bretagne dans les années 1770-1780. Une révolution économique immédiatement comparée par les contemporains à la Révolution française sur le plan politique. « Tandis que la Révolution française faisait ses expériences sociales sur un volcan , écrivait en 1837 Adolphe Blanqui aîné dans son Histoire de l’économie politique en Europe , l’Angleterre commençait les siennes sur le terrain de l’industrie. La fin du XVIIIe siècle y était signalée par des découvertes admirables destinées à changer la face du monde et à accroître d’une manière inespérée la puissance de leurs inventeurs. »

Mais cette révolution de la modernité était immédiatement accusée aussi de fabriquer de « nouveaux » pauvres. Adolphe Blanqui, toujours lui, poursuivait en ces termes : « La génération contemporaine, plus occupée de recueillir les profits de ces conquêtes que d’en rechercher les causes, ne paraît pas avoir apprécié à leur juste valeur les embarras qu’elles traînaient à leur suite. Cette transformation du travail patriarcal en féodalité industrielle, où l’ouvrier, nouveau serf de l’atelier, semble attaché à la glèbe du salaire, n’alarmait point les producteurs anglais, quoiqu’elle eût un caractère de soudaineté bien capable de troubler leurs habitudes. Ils étaient loin de prévoir que les machines leur apporteraient tant de puissance et tant de soucis. Le paupérisme ne leur apparaissait pas encore sous les formes menaçantes qu’il a revêtues depuis, et les métiers mécaniques n’avaient pas développé cette puissance de travail qui devait être momentanément si fatale à tant de travailleurs. »

« Paupérisme* », ce néologisme d’origine anglaise, entré dans le vocabulaire français en 1822, associait ainsi les deux « embarras » de la modernité, la pauvreté des hommes et la surabondance des biens. Émile Laurent, un observateur éclairé de son temps, les résumait par cette boutade britannique : « Une manufacture est une invention pour fabriquer deux articles : du coton et des pauvres » Le Paupérisme et les associations de prévoyance , 1865. Et Alban de Villeneuve-Bargemont, instruit par son expérience de préfet du Nord, écrivait en 1834 : « L’on a pu établir cet axiome qui, malgré son apparence paradoxale n’en est pas moins vrai, que plus un pays possède d’entrepreneurs riches, plus il renferme d’ouvriers pauvres. »

Ce qui, pour eux, caractérisait la pauvreté « moderne », c’était le fait que la nouvelle féodalité industrielle asservissait sans pitié ceux qui travaillaient pour elle alors que la féodalité ancienne garantissait la survie des hommes qui lui étaient attachés. Il y avait beaucoup de « pauvres » dans l’ancien régime agricole, mais cette pauvreté aux contours mal définis était le lot quotidien d’une économie et d’une société si dépendantes des calamités naturelles et de la démographie qu’il était bien difficile de distinguer les « pauvres » de l’immense population des manoeuvriers et des journaliers dont l’existence était tout aussi précaire. A tel point que la correspondance des députés du tiers état qui se rendent à Paris en 1789 ne fait aucune mention des pauvres. Jusqu’au XVIIIe siècle, le revenu moyen des habitants de la planète est en effet resté stagnant. Le niveau de vie d’un esclave romain, fait observer l’économiste Daniel Cohen, n’était pas significativement différent de celui d’un paysan du Languedoc au XVIIe siècle ou d’un ouvrier de la grande industrie au début du XIXe. L’examen des squelettes montre aussi que les conditions matérielles mesurées par la taille ne devaient pas être très différentes à l’époque des chasseurs-cueilleurs et à l’aube du XIXe siècle.

De fait, la première moitié du XIXe siècle semble vérifier la « loi d’airain » popularisée vers 1850 par Ferdinand Lassalle selon laquelle le salaire moyen ne peut pas dépasser le minimum vital nécessaire, loi qu’avait déjà énoncée Turgot en 1766 dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses : « Le salaire de l’ouvrier , écrivait-il, est borné par la concurrence entre les ouvriers à sa subsistance. Le simple ouvrier, qui n’a que ses bras et son industrie n’a rien qu’autant qu’il parvient à vendre à d’autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher, mais ce prix plus ou moins haut ne dépend pas de lui seul, il résulte de l’accord avec celui qui paie son travail. Celui-ci le paie le moins cher qu’il peut ; comme il a le choix entre un grand nombre d’ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser le prix à l’envi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. »

Reprise au début du XIXe siècle par l’économiste anglais Ricardo qui affirmait que, « dans l’avancement naturel des sociétés, les salaires tendront à baisser en tant qu’ils sont réglés par l’offre et la demande ; car le nombre des ouvriers continuera à s’accroître dans une progression un peu plus rapide que la demande de main-d’oeuvre » , cette « loi d’airain » est théorisée par Marx qui va faire de la misère ouvrière non seulement une conséquence inéluctable du système capitaliste qui se met en place mais l’élément indispensable de son « bon » fonctionnement. Comme l’écrira Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme , en 1916, « tant que le capitalisme reste le capitalisme, l’excédent de capitaux est consacré, non pas à élever le niveau de vie des masses dans un pays donné, car il en résulterait une diminution des profits pour les capitalistes, mais à augmenter ces profits par l’exportation des capitaux à l’étranger, dans les pays sous-développés » .

Une condamnation inexorable des travailleurs à la pauvreté qui marquait bien la rupture avec la pauvreté ancienne. Dans les sociétés rurales, la manifestation la plus inquiétante de la pauvreté était la mendicité, produit de la détresse rurale et urbaine. Avec la révolution industrielle se développe la pauvreté « laborieuse », c’est-à-dire celle de gens qui, tout en ayant un travail, ne peuvent subvenir à leurs besoins matériels et humains. Les working poors , bien qu’engagés par leur travail dans le système économique, vivotent sous le minimum nécessaire à l’existence. La première moitié du XIXe siècle a pu faire croire à la réalité de cette malédiction. Le tableau que les philanthropes et les réformateurs de cette époque mirent sous les yeux des lecteurs était effroyable. Mal logées, mal nourries, mal payées les classes « laborieuses » n’avaient jamais été autant soumises à la brutalité de patrons saisis par la fièvre du profit. Le Tableau dressé par le médecin Villermé, pionnier des études sociales, de l’état physique et moral des ouvriers de Mulhouse en 1840 est particulièrement saisissant cf. p. 48.

Les chiffres du salaire des ouvriers recensés par Olivier Marchand et Claude Thélot [2] confirment l’ampleur de cette pauvreté moderne. En 1846, le salaire annuel d’un ouvrier en monnaie constante c’est-à-dire en pouvoir d’achat est inférieur à ce qu’il était en 1826 107 euros de 2008 contre 123 euros. Les sociétés industrielles ne pouvaient ainsi prospérer que sur la paupérisation des plus faibles.

L’EXTINCTION DU PAUPÉRISME

Au milieu du XIXe siècle, il fallait vraiment faire preuve d’optimisme pour croire comme l’économiste libéral Frédéric Bastiat que « l’invincible tendance sociale est une approximation constante des hommes vers un commun niveau physique, intellectuel et moral, en même temps qu’une élévation progressive et indéfinie de ce niveau » .

Et, pourtant, c’est bien à partir des années 1850 que s’amorce le recul de la pauvreté, sinon l’extinction du paupérisme. En France, le salaire moyen annuel ouvrier en francs courants fait plus que doubler entre 1846 et 1913 cf. ci-dessus . Une hausse de 1,3 % par an du pouvoir d’achat ouvrier égale à celle du revenu moyen des Français au cours des vingt dernières années ! Et surtout de 1,7 % de 1846 à 1872, pendant ce qu’il faut bien appeler les « trente glorieuses » du XIXe siècle.

Un mouvement qu’ont bien perçu les contemporains. En 1907, citant une étude de l’Académie des sciences morales et politiques, le statisticien Émile Levasseur estime que le salaire nominal moyen des ouvriers agricoles aurait augmenté de 100 % entre 1850 et 1907. En 1903, l’économiste Camille Colson calcule que le salaire d’un domestique logement et nourriture inclus est passé de 370 francs en 1866 à 840 francs en 1894. Or, de 1866 à 1903, le produit intérieur brut PIB n’a augmenté que de 30 % [3]. La hausse des salaires les plus bas a donc dépassé nettement celle du PIB. Ainsi, selon les travaux de Christian Morrisson et Wayne Sayder, le rapport entre le revenu moyen des 10 % des Français les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres serait passé de 1 à 19 en 1780 à 1 à 10,8 en 1890 [4]. Marx avait tort de douter de l’économie de marché et Zola était un meilleur romancier qu’un observateur éclairé de son temps.

Même s’il faut tenir compte d’une conjoncture économique favorable à la suite de la découverte en 1848-1850 des mines d’or en Californie et en Australie, cette réduction manifeste de la pauvreté n’est pas non plus sans lien avec la politique volontariste de Napoléon III. Alors qu’il était détenu à la forteresse de Ham en Picardie, celui qui n’était encore que Louis Napoléon Bonaparte avait rédigé en 1844 L’Extinction du paupérisme dans laquelle il écrivait, comme Villermé, que « l’industrie, cette source de richesse, n’a aujourd’hui ni règle, ni organisation, ni but » . Arrivé au pouvoir, l’empereur mit bien en place des institutions destinées à combattre l’extrême pauvreté. Il s’intéressa au financement du logement ouvrier, au sort des orphelins, à la distribution de vivres aux plus nécessiteux sous la forme de ce qu’on appelait alors les « fourneaux économiques » qui anticipent les « Restos du coeur » et à la réglementation du mont-de-piété* pour protéger de l’usure tous ceux qui, pour survivre, étaient contraints d’engager leurs maigres avoirs. En vingt ans, la consommation de viande de boucherie s’accrut de 40 % dans les milieux ruraux et celle de sucre passa de 3,3 à 7,2 kg par habitant.

C’est pour ne pas laisser à l’État le bénéfice exclusif de cette politique sociale et aussi par conviction chrétienne que de nombreux industriels s’engagèrent également, à l’image des Wendel, des Schneider, des Dollfus ou des de Dietrich, dans la réalisation de logements et d’équipements réservés aux salariés de la firme, dans des caisses de secours mutuel, des systèmes de retraite, des écoles, dans la construction et la mise à disposition d’hôpitaux, de maisons d’alimentation et de bibliothèques. Au Creusot, à Styring-Wendel ou à Guise, ces patrons paternalistes mirent en place un système de protection sociale destiné à garantir les travailleurs contre les risques de l’existence [5].

Ils suivaient l’enseignement de Frédéric Le Play, le fondateur en 1856 de la Société d’économie sociale, auteur de nombreuses études pour le gouvernement de Napoléon III. Cet ingénieur des Mines polytechnicien dénonçait les dangers croissants d’une situation où les succès de la prospérité matérielle avaient compromis les sources de la vie morale. Selon lui, les découvertes qui avaient « réduit dans une proportion inespérée les frais de production, développé la demande de bras et accru les moyens de bien-être des populations » n’avaient pas « tari les sources de désordre » ; les « patrons » avaient donc le « devoir » de combattre le paupérisme et de se dévouer à la « réforme sociale » . Le Play envisageait même, un siècle avant l’instauration de l’assurance chômage, d’assimiler aux établissements « dangereux » du décret de 1810 les usines dont les fondateurs ne pourraient en cas de crise offrir à leurs ouvriers quelques garanties de sécurité. Et de conclure : « Le seul moyen de glorifier définitivement la révolution de 1789 est de la terminer »... par la « réforme sociale » .

Ce fut aussi un prince, Otto von Bismarck, premier chancelier de l’Allemagne unifiée en 1871, qui inaugura dans le monde l’État providence* chargé de protéger les plus faibles contre « l’insécurité de l’existence » dont Marx avait fait le caractère essentiel de la condition prolétarienne. Une insécurité qui portait comme noms maladie, infirmité, invalidité, chômage et vieillesse. « Messieurs les démocrates joueront vainement de la flûte lorsque le peuple s’apercevra que les princes se préoccupent de son bien-être » , écrivait Bismarck dans ses Mémoires .

Confronté à la force montante du Parti social-démocrate, il compensa la vigoureuse politique de répression qu’il mena par une politique sociale active. La loi du 15 juin 1883 rendit en Allemagne l’assurance-maladie obligatoire pour les ouvriers de l’industrie dont le revenu annuel ne dépassait pas 2 000 marks soit le double du salaire annuel moyen ouvrier de l’époque. Les cotisations étaient pour les deux tiers à la charge des salariés entre 1,5 et 3 % du salaire quotidien et pour un tiers à la charge des employeurs, les ouvriers étant majoritaires dans les institutions chargées de gérer cette assurance sociale. La loi de 1884 sur les accidents du travail obligea les patrons à verser une rente de 66,6 % du salaire à l’ouvrier en cas d’incapacité totale et, en cas de décès, à verser à la veuve une rente de 20 % de plus, plus 15 % pour chaque enfant à charge de moins de 15 ans. La loi de 1889 sur l’assurance-vieillesse-invalidité institua un premier système obligatoire de retraites alimenté par des cotisations payées pour moitié par les employeurs et pour moitié par les ouvriers. Ces trois lois furent étendues par le Code des assurances de 1911 dans lequel les cotisations étaient payées pour moitié par les employeurs et pour moitié par les ouvriers [6].

La mise sur pied d’un tel système, historiquement révolutionnaire, ne s’expliquait pas seulement par des motifs de tactique politique. Elle avait également été favorisée par le courant socialiste allemand qui, à l’inverse du socialisme français, affirmait, par la bouche de Ferdinand Lassalle, que « rien ne [pourrait] nous porter secours que l’aide de l’État ».

Ce fut encore un libéral affirmé, John Maynard Keynes, qui, pendant la grande crise des années 1930, expliqua que le système capitaliste était mieux à même de conduire à l’abondance et d’éradiquer la pauvreté que toute autre organisation. Estimant que la pauvreté, liée au chômage, n’était que l’autre face de l’abondance, il annonçait dans ses Perspectives économiques pour nos petits-enfants que « des groupes toujours plus nombreux échapperaient à la nécessité économique » . Il présentait des propositions concrètes qui allaient déboucher, après la Seconde Guerre mondiale, sur la société de consommation et le recul massif de la pauvreté. Le seul remède, disait-il à la radio à l’automne 1934 dans une série intitulée « Poverty in Plenty » « La pauvreté dans l’abondance », était de « changer la répartition des richesses et de modifier nos habitudes afin d’accroître notre propension à dépenser nos revenus en consommation courante » .

Ce fut enfin un autre libéral, lord William Beveridge, déjà chargé en 1907 d’étudier la réforme de la Poor Law , ce pilier du dispositif de traitement des pauvres en Angleterre depuis l’époque élisabéthaine et, en 1909, du traitement du chômage, qui fut, dans les années 1940, le père du Welfare State britannique. Publié en 1942 son Rapport au Parlement sur l’assurance sociale et les services connexes , plus connu sous le nom de rapport Beveridge, voulait combattre les cinq grands « maux » que sont le besoin, la maladie, l’ignorance, la misère et l’oisiveté et garantir à chacun, indépendamment de sa position sur le marché du travail, un niveau de vie minimal « au-dessous duquel nul ne devrait être autorisé » . Ensuite, par des impôts progressifs et des prestations sociales comme les allocations familiales, il assurait une meilleure distribution des revenus selon les propositions déjà formulées par Keynes. Enfin, il permettait aux plus défavorisés d’accéder dans une certaine mesure aux prestations sociales et culturelles, indépendamment des différences de statut ou de classe, en posant le principe que ces prestations seraient les mêmes pour tous quel que soit le revenu des bénéficiaires.

La France avait, elle, tardé à mettre en oeuvre ces réformes sociales. La masse des agriculteurs, le patronat des petites et moyennes entreprises et les médecins s’y opposaient, voyant dans toute forme d’« assurance sociale » une augmentation des charges, des entraves imposées à leurs activités professionnelles et l’« envahissement de l’État », antichambre du collectivisme. Aucun d’entre eux - et ils formaient encore la majorité de la population française en 1945 - n’avait compris, comme Napoléon III, Bismarck, Keynes ou Beveridge, que la « sécurité sociale » était en fait le meilleur moyen de sauver le capitalisme en fournissant une réponse cohérente aux drames qu’avait provoqués la révolution industrielle [7]. Inspirée par le rapport Beveridge, la France finit cependant, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, par mettre en place à son tour un filet social, couvrant les risques maladie, maternité, invalidité, vieillesse, décès.

LES « ACCIDENTÉS DE LA VIE »

Depuis 1945, sous l’effet de toutes ces avancées, le revenu par habitant des Français a été multiplié par 5 cf. ci-dessus et s’est accru au rythme moyen annuel de 2,7 %, mais de 1,5 % seulement depuis 1983. L’écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres, qui était encore de 1 à 9 en 1929, n’est plus que de 1 à 3 ! Le taux de pauvreté, défini en France comme le nombre de ménages vivant avec un revenu inférieur à 50 % du revenu moyen médian, est passé de 15,7 % en 1970 à un peu plus de 7 % aujourd’hui. Pourtant, notre société souffre, peut-être plus qu’au lendemain de la guerre où on avait encore faim et froid, de ce manque de lien social qu’aucune allocation ne semble pouvoir remplacer.

Comme le fait observer le sociologue Serge Paugam, « dans les recherches sur la pauvreté, une question reste pratiquement sans réponse bien que souvent étudiée. Il s’agit du rapport entre deux formes caractéristiques de la pauvreté : la pauvreté qui se reproduit de génération en génération tel un destin et la pauvreté qui touche subitement des personnes qui semblaient à l’abri de ce problème. La première s’abat comme une fatalité et se traduit dans leur esprit par la conviction selon laquelle ils n’y peuvent rien puisque aucune autre solution n’est envisageable pour eux-mêmes et leur groupe d’appartenance. La seconde frappe des individus qui n’ont pas fait préalablement l’expérience de la pauvreté et qui se trouvent de ce fait désemparés face aux contraintes matérielles et aux inévitables humiliations que cette nouvelle situation leur fait subir » [8]. La question reste de savoir quelle est la proportion de la population qui reste pauvre de génération en génération et celle qui connaît la pauvreté de façon plus épisodique, entre la « pauvreté traditionnelle » ou « structurelle » et la « nouvelle pauvreté ».

Une situation qu’évoquait en 1962 le sociologue américain Michael Harrington quand il écrivait : « A Los Angeles, [...] parmi les pauvres assistés, les Noirs vivent mieux que les Blancs. Les Blancs vont dépenser la majeure partie de leur budget sur de la viande à griller, puis le reste du temps se nourrir de spaghettis, de macaronis ou de pommes de terre. Les Noirs, parce qu’ils sont héréditairement membres de la catégorie des pauvres, ont un régime alimentaire de produits bon marché beaucoup plus équilibré à base de légumes verts et de bas morceaux de viande. En conséquence, ce sont les Blancs qui ont des problèmes de santé liés à la malnutrition obésité, anémie et troubles cardiaques. Il y a un curieux avantage à avoir connu la pauvreté en profondeur : on apprend à survivre. » [9]

Aujourd’hui, en France, selon les estimations, vivraient entre 4 et 8 millions de personnes dans la « pauvreté » : mal-logés, mal-nourris, « en situation d’échec », exclus, sans-droits, SDF*... Soit un pourcentage de la population qui était celui aussi de la fin du XVIIIe siècle. « Ce qui fascine le chercheur dans l’estimation de la pauvreté , écrit André Gueslin, c’est que, depuis la fin du XVIIIe siècle, le chiffre de 10 % de plus pauvres a été repris de façon récurrente. Au début de la Révolution, une estimation du Comité de mendicité tend à évaluer la grande pauvreté entre 10 et 20 %. Pour le Mulhouse de la monarchie de Juillet et du Second Empire, Marie-Claire Vitoux évalue à 10 % des résidents permanents le minimum d’une misère persistante et indéracinable. A Nancy, au début des années 1890, on a une moyenne d’environ 10 %, assez proche de Nantes ou de Toulouse. » [10]

Aujourd’hui, 8 à 10 % de la population relèveraient ainsi, comme autrefois, de l’assistance, qui est sans doute la meilleure approche de la situation de pauvreté. « Chez nous, nous étions pauvres , écrivait Jules Romains, mais nous n’étions pas des pauvres » [11], voulant dire par là que sa famille vivait chichement mais sans avoir le sentiment de perdre sa dignité et d’être exclue des activités et des modes de vie normaux du pays dans lequel elle vivait, ce qui représentait pour lui la véritable pauvreté. Une réflexion qui renvoie aussi à l’analyse que donnait de la pauvreté le sociologue allemand Georg Simmel en 1907 dans Les Pauvres . S’écartant de la seule question des ressources monétaires, il définit le « pauvre » comme un « assisté » : « Les pauvres, en tant que catégorie sociale, ne sont pas ceux qui souffrent de manques et de privations spécifiques, mais ceux qui reçoivent assistance ou devraient la recevoir selon les normes sociales. [...] C’est à partir du moment où ils sont assistés , peut-être même lorsque leur situation pourrait normalement donner droit à l’assistance, même si elle n’a pas encore été octroyée, qu’ils deviennent partie d’un groupe caractérisé par la pauvreté. »

En faisant resurgir le spectre de 1929, la crise de 2007-2008 peut redonner vie aux analyses de ceux qui, comme à l’époque de Villermé et Marx, pensent que tant que le capitalisme sera le capitalisme, la pauvreté est la contrepartie inévitable de ce mode de production et que le rôle de cette « armée de réserve » est d’imposer la modération aux actifs.

Reste que les travaux réalisés par l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale montrent bien que les pauvres sont aujourd’hui surtout des « accidentés de la vie » plus que des travailleurs de l’industrie. Ce sont des jeunes qui ne bénéficient pas des liens traditionnels de la famille ou qui sont sortis du système scolaire sans qualification un nombre constant depuis 1995, des anciens détenus, des personnes victimes de ruptures affectives, de problèmes de santé ou d’états dépressifs et, surtout, des familles monoparentales, des femmes élevant seules leurs enfants victimes du faible niveau des pensions alimentaires et de la fréquence des défaillances dans leur paiement.

Deux statistiques permettent toutefois d’atténuer la noirceur du tableau. Selon l’Insee, un tiers des ménages pauvres ne le sont plus l’année suivante alors que 6 % de ceux qui ne sont pas pauvres le deviennent.

Des chiffres et des réalités qui posent de manière lancinante la question du « que faire ? » Comment comprendre qu’un État comme la France qui prélève plus de 50 % de la richesse du pays ne parvienne pas à vaincre la pauvreté ? En dépit de la charité* ressuscitée par « les Restos du coeur » ou du RMI puis du RSA*, la pauvreté ne semble pas facile à éradiquer. Elle démontre que les systèmes de protection sociale mis en place par l’État providence ne résolvent pas de manière définitive le problème. Peut-être même ont-ils pu, selon certains, créer des « trappes à pauvreté » en enfermant les allocataires de minima sociaux dans un système d’assistanat. Ce n’est pas non plus le retour de la croissance qui inversera cette tendance.

Peut-être faudra-t-il inventer de nouvelles utopies ? Pourquoi pas une allocation universelle, un revenu unique versé à tous les citoyens, quels que soient leurs revenus et leur patrimoine ? « Être idéaliste , écrit Martin Hirsch, ancien président d’Emmaüs France, proche de la gauche, haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté dans un gouvernement de droite, c’est, chacun à son échelle, oeuvrer pour vivre sur une planète moins égoïste, plus solidaire, sans passer par la violence... » [12] Un programme que n’aurait pas désavoué l’auteur de L’Extinction du paupérisme .

Par Jacques Marseille
* Cf. lexique, p. 92.

1. D. Cohen, La Prospérité du vice. Une introduction inquiète à l’économie, Albin Michel, 2009, p. 17. 2. O. Marchand, C. Thélot, Le Travail en France. 1800-2000, Nathan, 1997, p. 241. Le salaire annuel moyen d’un ouvrier en francs de l’époque était de 570 francs en 1851 et de 651 francs en 1826. Comparer les chiffres en longue durée est la question la plus redoutable posée aux historiens économistes. Les chiffres donnés ici ne doivent être considérés que comme un moyen parmi d’autres d’évaluer l’évolution du pouvoir d’achat pour une période déterminée. 3. Cf. M. Lévy-Leboyer, F. Bourguignon, L’Économie française au XIXe siècle, Economica, 1985. 4. C. Morrisson, W. Snyder, « Les inégalités de revenus en France du début du XVIIIe siècle à 1985 », Revue économique vol. 51, n° 1, janvier 2000, pp. 119-154. 5. Cf. J.-M. Gaillard, « Les beaux jours du paternalisme », L’Histoire n° 195, janvier 1996, pp. 48-53. 6. Sur ces points cf. P. Rosanvallon, La Crise de l’État providence, Seuil, 1981 et S. Kott, L’État social allemand. Représentations et pratiques , Belin, 1995. 7. Cf. H. Hatzfeld, Du paupérisme à la Sécurité sociale, 1850-1940, Armand Colin, 1971. 8. S. Paugam, « La pauvreté en Europe, entre statut transitoire et destin social », L’État des inégalités en France , Belin, « Observatoire des inégalités », 2006, p. 155. 9. M. Harrington, The Other America , New York, MacMillan, 1962. 10. A. Gueslin, Les Gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle , Fayard, 2004, p. 251. 11. J. Romains, Les Hommes de bonne volonté , cité par Serge Milano, La Pauvreté dans les pays riches, Nathan, 1992, p. 19. 12. M. Hirsch, Manifeste contre la pauvreté , Éditions Oh !, 2004, p. 103.



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La pauvreté a longtemps été le lot commun de la quasi-totalité de la population. Avec la révolution industrielle du xixe siècle apparaît une grande misère ouvrière que philanthropes et réformateurs se mettent à dénoncer. Avec cette question : comment y mettre fin ? iconDe la Plateforme industrielle de Lavéra
«front commun», d’autant plus que Monsieur Burroni dans son bulletin municipal de janvier 2013, semble opter pour cette initiative....








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