«bonheur» ou «satisfaction des desirs» ? L’erreur de john rawls sur l’utilitarisme








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date de publication10.08.2018
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« BONHEUR » OU « SATISFACTION DES DESIRS » ?

L’ERREUR DE JOHN RAWLS SUR L’UTILITARISME


Par : Francisco Vergara
Cet article a pour but d’attirer l’attention sur une erreur assez répandue à propos de l’utilitarisme1 et qui est véhiculée (entre autres) par John Rawls dans sa Théorie de la justice. Rawls, rappelons-le, est le plus connu des adversaires de l’utilitarisme de la deuxième moitié du vingtième siècle.

L’erreur consiste à confondre deux états mentaux très différents :

  • « le bonheur » (une vie agréable, avec le plus de joie et le moins de souffrance possible), que les utilitaristes considèrent comme le bien suprême de la vie (le summum bonum), et

  • « la satisfaction des désirs », ce que le consommateur tente de maximiser dans la théorie économique moderne.

Il s’agit d’une erreur que l’on trouve souvent chez ceux qui ont été influencés par la théorie économique moderne, notamment par la théorie du consommateur ou la théorie de la décision de la micro-économie.

Le fait que les utilitaristes se servent souvent du mot « utilité » pour désigner le bonheur (comme dans l’expression « utilité publique ») tandis que les économistes utilisent le même mot pour désigner la satisfaction du consommateur (comme dans l’expression « le consommateur maximise son utilité »), n’est pas étranger à cette confusion.

L’erreur de Rawls est d’attribuer aux utilitaristes un bien suprême ou idéal d’excellence (la satisfaction maximale des désirs) qui n’est pas le leur. Dès le début de son livre la confusion est évidente :

« Quant au principe d’utilité, sous sa forme classique, je le comprends comme définissant le bien par la satisfaction du désir » (Rawls, 1971, p. 25).

« la forme d’utilitarisme que je décrirai ici est la stricte doctrine classique qui reçoit peut-être sa formulation la plus claire et la plus accessible chez Sidgwick. L’idée principale en est qu’une société est bien ordonnée … quand ses institutions majeures sont organisées de manière à réaliser la plus grande somme totale de satisfaction pour l’ensemble des individus qui en font partie » (Rawls, 1971, p. 22).

Pour celui qui a lu n’importe lequel des utilitaristes classiques – Bentham, Mill ou Sidgwick, par exemple –, ce qui saute aux yeux, dans ces définitions, c’est l’absence totale du mot « bonheur » (happiness). Rawls ne peut pourtant ignorer les locutions célèbres comme « le plus grand bonheur du plus grand nombre » ou « le bonheur de la communauté », répétées encore et encore par les utilitaristes – et même par leurs critiques.

Chaque fois que les utilitaristes définissent leur doctrine, ils utilisent le mot « bonheur ». Rawls refuse néanmoins de se servir de ce mot pour désigner le bien suprême de ses adversaires et préfère leur attribuer un idéal de vie (satisfaction maximale des désirs) qui n’est simplement pas le leur et qu’ils ont souvent rejeté.
Les deux sens du mot « satisfaction »

La confusion de Rawls est facilitée par le fait que le mot « satisfaction » possède, tant en anglais qu’en français, deux sens clairement différents qu’on peut facilement confondre.

Lorsqu’on utilise le mot tout seul (sans préciser qu’il s’agit de la satisfaction des désirs), il sert souvent comme synonyme des mots « bonheur » ou « plaisir ». Il désigne à peu près n’importe quel état mental agréable.

Si telle était la seule acception du mot « satisfaction », alors son utilisation par Rawls pour définir l’utilitarisme serait acceptable.

Mais ce mot possède aussi un deuxième sens, surtout lorsqu’on précise qu’il s’agit de la satisfaction des désirs. Il désigne, dans ce cas, l’état mental qui vient après qu’un désir ou une inclination (la faim, la soif, la concupiscence, l’ambition, la curiosité) ont été contentés.

« Satisfaction » est, dans cette deuxième acception, le nom générique de ces états mentaux, ou sentiments, que l’on éprouve après avoir obtenu quelque chose que l’on désirait. Ainsi, le dictionnaire philosophique Lalande définit la satisfaction comme un :

« état affectif qui s’attache d’ordinaire au fait qu’une tendance ou un désir viennent d’atteindre leur but … état affectif de celui qui ne demande rien de plus ». (Lalande, 1988, définition B, p. 946).

Dans cette deuxième acception, le mot « satisfaction » sert aussi pour désigner ce que, dans la théorie économique moderne, le consommateur tente de maximiser lorsqu’il entre dans un magasin avec une somme donnée d’argent. On dit dans ce cas qu’il cherche à « maximiser sa satisfaction ».

Mais la satisfaction, dans ce sens, n’est pas ce que Bentham, Mill et Sidgwick entendent par « bonheur » lorsqu’ils se servent de ce mot pour désigner le bien suprême de la vie. C’est une erreur de croire que la vie a, pour les utilitaristes, comme but principal, la maximisation de ces moments qui accompagnent ou qui viennent après le contentement des désirs.

L’expression satisfaction des désirs a un sens très différent du mot bonheur. D’un côté, elle n’inclut pas nombre d’états mentaux agréables qui sont indispensables au bonheur, tandis que d’un autre côté, elle inclut des choses qui contribuent plus au malheur qu’au bonheur ; ce que Pigou appelle (voir plus bas) les mauvaises satisfactions.

Elle omet ainsi des plaisirs parmi les plus importants, comme ceux que l’on éprouve, non après avoir obtenu la chose désirée mais, pendant qu’on cherche à l’obtenir. Tels sont les plaisirs qu’éprouve l’artiste ou l’écrivain pendant qu’il lutte pour trouver la forme la plus parfaite pour exprimer une idée ; ceux du scientifique qui s’acharne à trouver la solution d’un problème ; ceux du réformateur social qui se bât pour un monde meilleur, etc. Autant de plaisirs qui ne sont pas des ‘satisfactions’ car on les éprouve avant que le désir n’ait été contenté ou comblé.

De ce genre sont aussi tous ces plaisirs si intenses – bien qu’ils soient considérées comme moins nobles –, comme l’enthousiasme pendant la chasse et les sports, pendant les jeux d’adresse ou de hasard, ainsi que la phase d’excitation croissante qui précède l’amour (romantique ou sexuel).

On peut, à ce propos, citer Sidwick, que Rawls donne comme référence en matière d’utilitarisme classique :

« C’est presque une banalité d’affirmer que ce genre de plaisir, que nous pouvons appeler plaisirs de la recherche, ou de la poursuite, d’un but, sont beaucoup plus importants que les plaisirs d’Atteindre (the pleasures of Pursuit, are more important than the pleasures of Attainment) ». (Sidgwick, 1982, p. 47-48)
L’expression « satisfaction des désirs » n’inclut pas, non plus, ces moments charmants et agréables qui arrivent sans que nous les ayons préalablement désirés :

« en ce qui me concerne, écrit Sidgwick, nombre de mes plaisirs – en particulier ceux de la vue, de l’ouïe et de l’odorat, ainsi qu’une foule de plaisirs émotionnels – m’arrivent sans que je puisse percevoir une relation entre eux et quelque désir préalable que ce soit » (Sidgwick, 1982, pp. 44-45).
Un critère pour distinguer parmi les différents désirs

Il y a une raison, probablement la plus importante, pour refuser l’expression « satisfaction des désirs » pour désigner l’idéal utilitariste. Il arrive (lorsqu’on compte tout) que la satisfaction de certains désirs produise plus de malheur que de bonheur. Ils sont souvent parmi les désirs les plus forts, alors que leur satisfaction peut produire beaucoup de malheur, comme le désir de consommer des drogues, de se venger, etc.

Rawls a donc tort. La satisfaction des désirs n’est pas le bien suprême de la vie pour les utilitaristes, et ceux-ci ont toujours demandé que l’on porte un jugement sur les différents désirs avant de chercher à les satisfaire.

D’après eux, nous avons besoin d’un critère pour évaluer nos désirs et ce critère est le bonheur qu’ils tendent à produire. C’est ce critère qu’ils appellent « principe d’utilité ». Ce critère nous dit que nous devons encourager certains désirs (ceux qui tendent à augmenter le bonheur) et que nous devons décourager les autres (ceux qui tendent à le diminuer).

Tous les utilitaristes l’ont dit, comme John Stuart Mill :

« Il faut qu’il y ait un critère permettant d’évaluer le bien ou le mal, absolu ou relatif, des objets que nous désirons ». (Mill, A System of Logic … , The Collected Works, vol. VIII, p. 951).

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’être un utilitariste pour comprendre que satisfaire ses désirs et augmenter le bonheur sont deux choses différentes. Ainsi, Dugald Stewart (un des plus importants adversaires de l’utilitarisme au Royaume Uni au dix-huitième et dix-neuvième siècle) écrit :

« L’observation la plus superficielle de la vie humaine suffit pour nous convaincre qu’on n’atteint pas le bonheur en donnant à chaque appétit et à chaque désir la satisfaction qu’il réclame et qu'il est nécessaire pour nous d’adopter un plan ou un système de conduite auquel nous subordonnons nos buts » (Stewart, Dugald, 1801, p. 109).

Remarquons aussi que tous les économistes ne confondent pas la satisfaction et le bonheur (ou bien-être). Donc, si Rawls attribue aux utilitaristes la thèse selon laquelle :

« le bien-être d’une personne est constitué par les séries de satisfactions qu’elle éprouve à différents moments » (Rawls, 1971, p. 23).

  1. C. Pigou rejette cette opinion car elle :

« postule tacitement que la maximisation des satisfactions c’est la même chose que la maximisation du bien-être. Mais, est-ce exact ?… si par l’expression bien-être nous entendons quelque chose qui n’est pas simplement désiré mais qui est bon, les mauvaises satisfactions peuvent difficilement contribuer au bien-être … Certaines personnes désirent intensément et obtiennent beaucoup de satisfaction de la consommation d’une grande quantité d’alcool ou d’opium … c’est en s’appuyant, en partie ou totalement, sur cet argument que les gouvernements rendent difficile l’achat d’opium » (A. C. Pigou, 1949, p. 73-74).
Une pensée fortement influencée par la théorie économique dominante

Il semble que Rawls était profondément influencé par la théorie économique dominante (dite « néoclassique »). Il était imprégné du vocabulaire et de la manière de raisonner des traités d’économie de l’époque, notamment en ce qui concerne la théorie du choix du consommateur.

Dans ces traités, il est postulé que le consommateur (caractérisé par ses goûts ou ses préférences) choisit, parmi toutes les alternatives permises par son budget, le panier de biens qu’il désire le plus ou qui lui donnera le maximum de satisfaction. Les économistes disent à ce propos qu’il « maximise son utilité ».

Rawls semble avoir pensé que le principe le principe d’utilité de Bentham et Mill n’est rien d’autre que la manière de choisir du consommateur de la théorie économique moderne appliquée à la société dans son ensemble :

« de même que le bien-être d’une personne est constitué par les séries de satisfactions qu’elle éprouve à différents moments … le bien-être de la société est constitué par la satisfaction des systèmes de désirs des nombreux individus qui en font partie … Le principe de choix valable pour une société est interprété [par les utilitaristes, F. V.] comme une extension du principe de choix valable pour un individu … c’est par de telles réflexions que l’on parvient tout naturellement au principe d’utilité » (Rawls, 1971, 49-50) 2.

Mais si les désirs des individus peuvent être mal orientés et les conduire vers des mauvaises satisfactions (des satisfactions qui réduisent, en fin de compte, leur bonheur individuel), les systèmes de désirs que l’on trouve dans une société peuvent aussi orienter cette société vers des mauvais choix.
La conclusion s’impose. Si par « bonheur » on entend, comme le font Bentham, Mill et Sidgwick, une vie agréable, remplie de la quantité et diversité la plus large possible de plaisirs et jouissances et le moins possible de souffrance et tristesse, on ne doit pas le confondre (l’identifier) avec « la satisfaction des désirs ». Comme on ne doit pas appeler « utilitarisme » (et encore moins « utilitarisme classique ») la doctrine que Rawls critique dans son livre en lui donnant ce nom.
References
Lalande, André, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Seizième édition, Presses Universitaires de France, 1988.

Mill, John Stuart, A System of Logic …, dans The Collected Works. http://oll.libertyfund.org/groups/46

Pigou, A. C., Income, An Introduction to Economics, Macmillan, 1949.F

Rawls, John, A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971.

Sidgwick, Henry, The Methods of Ethics, Hacket Publishing, 1982.

Stewart, Dugald, Outlines of Moral Philosophy, Londres, 1801.

https://openlibrary.org/books/OL14032973M/Outlines_of_moral_philosophy_...

PLUS SUR LE SUJET par le même auteur (dans http://www.fvergara.com)
U comme utilitarisme, paru le 5 avril 2013 dans Abécédaire des sociétés modernes   {pdf} {Word}.
John Stuart Mill : mythes et réalités, paru dans Mill, John Stuart, La Nature, 2003, Editions La Découverte, {pdf}   {Word}.
Bentham and Mill on the "Quality" of Pleasures, paru dans Revue d'études benthamiennes, n° 9, 2011, {Word}     {pdf}.

 Economiste et philosophe. Auteur de Les Fondements philosophiques du libéralisme, éd. La Découverte, 2002. Voir son site www.fvergara.com.

1 Pour une définition de l’utilitarisme et ses doctrines rivales, voir notre article U comme utilitarisme dans Abécédaire des sociétés modernes.

2 Une dizaine d’années après la publication de A Theory of Justice, lorsque les éditions philosophiques Hacket ont demandé à Rawls de préfacer une réédition du livre de Sidgwick, The Methods of Ethics, il semble l’avoir relu plus attentivement et changé complètement sa définition de l’utilitarisme :

« Dans la tradition utilitariste, Henry Sidgwick occupe une place importante. Son livre fondamental The Methods of Ethics est le plus clair et le plus accessible des exposés de ce que nous pouvons appeler “la doctrine utilitariste classique”. Cette doctrine classique soutient que le but moral ultime des actions collectives et individuelles est la plus grande somme nette de bonheur de tous les êtres sentants » (Rawls, John, « Foreword ». Dans Sidgwick, Henry, The Methods of Ethics, édition Hacket, 1982, p. V).

Cette fois-ci, la définition est correcte. Rawls n’utilise plus les expressions « désir » et « satisfaction des désirs » et le mot « bonheur » est placé au centre de la définition de l’utilitarisme.

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