Rapport lettre/civilité, politesse et édification de «l’honnête homme»








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date de publication04.02.2018
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Envoyé par Milochka.

Lire l’épistolaire

De Marie-Claire Grassi, collection Dunod




Première partie
Perspectives historiques



Quel est l’intérêt des lettres, comment les étudier ? – Aborder la triple dimension : historique, sociale et littéraire.

  1. Les origines





    • Epistolaire du grec > epistellein  sens de « envoyer à », par extension « tout ce qui concerne la lettre ».


Parler d’épistolaire, c’est parler d’un genre d’écriture par lettre. Il s’agit donc de comprendre l’articulation d’une pratique d’écriture, dont l’objectif est de communiquer une info, et une poétique qui est recréation de cette écriture à une finalité esthétique et littéraire.

  1. Les étapes de l’œuvre



Rappel historique

Rapport lettre/civilité, politesse et édification de « l’honnête homme »

Ce qu’elle doit à la rhétorique générale du discours et définition des enjeux de la pratique épistolaire

Rapport lettres/ littérature : 17°, la lettre est présente dans le roman La Princesse de Clèves
Comprendre le principe d’écriture d’une lettre, c’est cpdre la transposition de cette écriture réelle ds la fiction romanesque, différente de toute autre, la lettre présente une spécificité, c’est un acte de communication à distance, daté et circonstancié qui, à sa manière, recrée la réalité.



  1. Quelques définitions




    1. Lettre, Epître, Billet


- Lettre « écrit qu’on envoie à un absent pour lui faire entendre sa pensée »

      • littera au +riel : « toute espèce d’écrit » au sens large

      • cum respondere : double référence à l’autre « répondre par retour ».

La réciprocité de l’échange est donc au cœur de la notion de correspondance.
- Epître : « lettre particulière en style grave/ sublime, souvent flatteuse si dédicatoire. Elle s’apparente à la lettre ouverte, qd plus tard elle sera de nature polémique »
- Billet : « courte lettre écrite sans cérémonie dans l’affranchissement des règles de la lettre »


    1. Le genre épistolaire, un genre ambigu


Il se définit comme un espace de l’entre deux, mineur sur le plan littéraire et expression d’une sensibilité féminine. Pour Sainte-Beuve, l’épistolaire (et l’épistolière) incarne l’esprit mondain.
La lettre entre le littéraire et l’ordinaire.

Deux grands types de lettres :

  • dites littéraires, qui ont un style

  • les autres, écrites au quotidien sans valeur esthétique, pur objet de communication

En réalité, l’idée est qu’il y a du littéraire dans l’écriture du quotidien et du quotidien banal, non esthétique, dans les lettres littéraires. Comment établir la norme de littérarité d’une lettre ? Cela se joue à un question de degré : chaque lettre, fictive ou réelle, témoigne d’un certain degré de littérarité càd de traits qui relèvent +/- d’une esthétique universelle.
La lettre entre norme et spontanéité.

D’un point de vue social, la lettre est entre une écriture codifiée et une expression spontanée. Toute lettre est une re-création personnelle d’un espace codifié de communication sociale. Analyser comment un épistolier s’affranchit des contraintes pour tendre vers ce que B.Beugnot dans « De l’invention épistolaire » in Epistolarité à travers les siècles appelle une écriture «  à la manière de soi ». C’est précisément cette invention de soi qui fait de la lettre, adapté à son destinataire et au sujet traité, une véritable rhétorique perso au service d’un reconnaissance ou d’une séduction.
La lettre entre présence et absence.

Sur le plan ontologique, c’est une re-création fictive du réel. La lettre scande les étapes de la vie, c’est un faire part des événements de l’existence. Cf. Rousseau. La lettre se place dans le temps du présent marqué par le sceau de l’attente, elle se situe entre la nostalgie du présent aboli et l’anticipation anxieuse d’un retour. Mais le présent se veut négation de l’absence, abolition des distances geo/temporelles. La lettre instaure un mode de discours fictionnel. Par l’absence, l’écriture de la lettre dans sa réalité est déjà écriture de fiction.
La lettre entre le permis et l’interdit.

La littérature est parcouru par le courant corrupteur de la lettre, par essence liaisons dangereuses. La lettre apparaît entre le rassurant et le troublant. Cf.Les Liaisons Dangereuses.

Une lettre est faite pour contenir des secrets, des confidences, elle compromet c’est pourquoi d’ailleurs l’entremetteur joue de l’anonymat.
La lettre entre individu et société.

Se situe au niveau anthropologique de l’articulation de l’individu et du social. Elle est révélatrice dans son discours de la relation homme/ société en tant que parole ritualisée, porte parole des stratégies sociales, culturelles et effectives.

  • Emetteur : lui même reflet d’une catégorie sociale ex : lettre d’un soldat, d’un noble / d’un homme, d’un femme (18° différentes occupations ). La lettre est saisie par la signification sociale du langage.

  • Discours tenu sur une société donnée, à un moment donné Cf. Mme de Sévigné ( sous l’angle d’une chronique sociale marquée d’un regard critique et distancié)

  • Produit d’un société à un moment donné. Etudier la lettre d’amour sur 4 siècles, c’est répondre à la question : pourquoi chaque siècle tient-il ce discours sur l’amour, comment s’organisent les mises en place et ruptures dans l’ordre des énoncés.

Certes le lettre est un lieu de mémoire, l’historien F.Furet la compare à l’archive « l’archive constitue la mémoire des nations comme à l’échelle d’une vie, les lettres que nous gardons témoignent de ce qu’ont choisi nos souvenirs ». Cependant, elle reste un témoignage indispensable pour mieux appréhender le fonctionnement de la vie affective, sociale et littéraire.



  1. Lettre et Société



  1. La poste et la matérialité de la lettre


Au 15° : naissance des postes sous Louis XI . Poste vient de posita « ce qui est posé, relais qui délimite une distance ».

Au 18° : taxe à distance selon poids est payée par le destinataire, d’où les excuses à propos d’envois trop fréquents.

Au 19° : on écrit séparément à sa mère et à son père. La lettre pour +sieurs personnes se généralise plus tard, en même temps que l’usage de l’enveloppe.

A l’époque classique, écrire est l’affaire d’une élite, de la noblesse…



  1. L’apprentissage : du secrétaire au manuel


A l’époque classique, écrire c’est tenir compte d’un code d’écriture. L’art d’écrire est l’héritage de trois courants :

- Tradition des secrétaires ou recueils de lettres

- Rhétorique antique et art d’organiser un discours

- Enseignement des règles de la bienséances ( sur ouvrages de civilité)
Secrétaire :

Au moyen age : notaire particulier q s’occupe de la partie secrète de la correspondance. Il est, a secretis, au secret.

A la renaissance : devient en Italie, un ouvrage issu de la pratique, d’où les secrétaires(ceux qui écrivent des ouvrages de lettres, formulent les règles d’adresse).

Au 17° : le terme désigne « ouvrage q permet d’apprendre à écrire des lettres » Connotation péjorative jusqu’au 19° . Le Littré « C’est un manuel contenant des modèles de lettres à l’usage des pers incapables d’en rédiger d’elle même. ».En grec, manuel : « arme au poing », c’est en ce sens que Rousseau définit les lettres de Julie que Saint Preux doit, à Paris, tjs avoir à portée de main. « Ce précieux recueil sera mon manuel dans le monde où je vais entrer » Cf. La Nouvelle Héloïse, Lettre XIII.


  1. Lettre et civilité : héritage mondain



Pour l’élite, écrire c’est reproduire la marque de sa distinction sociale et s’assurer de sa réciprocité. La norme : respect de soi, souci du respect d’autrui dans la convenance et la hiérarchie des personnes. Jean Baptiste de la Salle sur la civilité de cour « science qui enseigne à placer en son véritable lieu ce que nous avons à dire et à faire ». Au 18°, l’auteur cite l’héritage Cicéronien. On saisit ce que la civilité épistolaire doit à la civilité en général. Ecrire nécessite :

- Dans la réciprocité, tenir compte de soi et de l’autre (politesse de lettre càd les formules, espace du papier).

  • Ecriture doit être de circonstance, un espace de civilité.



  1. La lettre aujourd’hui


Rédaction d’une lettre comme lieu de contrainte et de maîtrise de soi. En trois siècle, passage d’un art d’écrire pour plaire, réservé à une élite, à une pratique de communication indispensable à tous, fondée sur des exercices. Glissement de l’utilitaire vers une évolution dans l’art d’écrire. Mais qu’est-ce qu’une belle lettre ? Sans doute une lettre qui a trouvé les mots qui conviennent pour dire, de manière perso, ce qu’il convient de dire. Toujours décence Cicéronienne. Aujourd’hui manuscrite, elle est moyen de sélection de distinction : personnalité de l’épistolier/ niveau de culture/ connaissance des us du monde.


  1. La lettre dans l’histoire littéraire


Où placer la lettre dans la littérature ?



  1. Les grands épistoliers antiques



En vigueur en Grèce dès le IV°. Première fonction importante est de véhiculer des idées politiques/philosophiques (+/- lettre ouverte). La forme écrite du discours « adressé à » s’inscrit dans les règles de l’art oratoire enseigné. La lettre doit sa naissance à l’art du dialogue, forme 1° et fondamentale : convaincre. Quatre genres à Rome ( lettres à part mais servent de référence) :

  • narratif

  • démonstratif

  • affectif

  • dramatique



Cicéron : naturel et mesure

Art de persuader : docere / delectare / movere càd enseigner / plaire / émouvoir. Mise en pratique d’une écriture mesurée « abondance maîtrisée »où l’amplification est réduite. Cicéron fonde l’atticisme qui selon Quintilien est la manière la plus parfaite de parler.
Sénèque : art de la sentence Lettre à Lucilius

Différent de Cicéron. Modèle du genre concis « clara sententia », souvent marqué par l’exhortation, transformation d’un événement en expérience profitable. Tutoiement comme forme antique de l’adresse personnelle. Avec lui, la lettre devient jeu de miroir entre destinateur et destinataire (interaction verbale)
Pline le jeune : écriture spirituelle

Admiration pour Cicéron, élève de Quintilien : enjouement est le terme clé d’un nouveau savoir-vivre ; manière plaisante et spirituelle de dire les choses, même les plus désagréables.

  1. Le Moyen Age : lettres d’Abélard et Héloïse


1° exemple dans la littérature de lettres réelles élevées au rang d’œuvre littéraire : élément du discours amoureux dans une opposition duelle originale. Ensuite on devra attendre Mme de Sévigné. De même que Tristan et Iseult fonde sur le plan romanesque le mythe de la passion amoureuse, la correspondance d’Abélard et Héloïse propose les éléments fondamentaux de la lettre d’amour ; amour en tant que transgression sociale, en dehors de tout amour dit « courtois ». Mélange du tu / vous, lexique respectif de la passion et de la raison, esthétique du tragique.


  1. Le17 ° et la naissance de la littérature épistolaire



Les lettres portugaises « œuvre d’un maître de l’épistolaire »

Cinq lettres d’amour d’une religieuse portugaises. Monophonie amoureuse (on parle à une voix de son cœur) met en place une topique de l’amour, écriture de la passion (attente et abandon), lexique de l’amour malheureux, style et lyrisme au service d’une reconnaissance sociale. Fonde le début du roman épistolaire : la première personne présente dans un style oral + forme élaborée de dialogisme.
Les Provinciales « esthétique du naturel, de la juste mesure, de l’accord entre la pensée et la parole ».

Dénonciation des doctrines jésuites qui s’opposent aux théories de Jansénius.

18 lettres :

  • I-X : adressées à un provincial (dramatisation et mise en scène)

  • XI-XVIII : adressées à un Jésuite (dialogisme, anaphore vers le ridicule d’une comédie)

Double leçon sur le fond et la forme « voilà mes pères, comment il faut traiter les questions pour les démêler au lieu de les embrouiller » Pascal.
Mme de Sévigné : un modèle du genre.

Si les Lettres portugaises définissent les formes stylistiques de la lettre d’amour et Les Provinciales le type polémique, les lettres de Mme de Sévigné vont être le modèle difficile à imiter de la lettre naturelle et familière. Alliance de deux registres : écriture spirituelle et écriture familière, style « naturel » entre impertinence et politesse. Elle est affranchie des topoi comme les normes de la bienséance, indépendance d’esprit est une manière de s’accommoder de l’absurdité du monde.



  1. Le 18 ° et l’apogée de l’art de la lettre


Moment privilégié de l’art épistolaire.

Lettres sur les aveugles, Lettres persanes : expression efficace d’une pensée engagée, arme de combat et de dialogue entre les masques d’un pouvoir autocratique et les interrogations d’hommes indociles, visée polémique.

Epanouissement de la lettre à visée didactique ex : Lettres de Lord Chesterfield à son fils . Le genre épistolaire rejoint l’entretien, le dialogue, de nombreux traités d’éducation sont des dialogues par lettres.

Enfin, avec le roman épistolaire, le genre par lettre devient un modèle littéraire à part entière. La lettre en forme de dialogue atteint son apogée avec : Les Liaisons dangereuses et Lettres d’une péruvienne.

« La Nouvelle Héloïse est un roman, le plus beau roman français du 18 °… » H.Coulet in Le Roman jusqu’à la révolution.



  1. Le 19 ° : les avatars de la forme épistolaire


Déclin du roman épistolaire, Mémoires de deux jeunes mariés, de Balzac est un des derniers du genre. La lettre dans le roman, comme écriture romanesque à part entière, comme expression de vérité et de réalité a laissé la place à l’introspection, au monologue intérieur Princesse de Clèves . Le roman du 19 ° : introspection à la manière diariste et dialogisme qui sont deux grande formes de la lettre.

Deuxième partie

La lettre réelle : rhétorique épistolaire


  1. Eléments de rhétorique générale




  1. Les genres oratoires


On cherche à convaincre ou à séduire. Trois enjeux de la rhétorique :

  • social : art de persuader est un acte de sociabilité, de communication.

  • culturel : action au nom de valeurs symboliques indiv./ sociales, visée pragmatique.

  • axiologique : rhétorique du jugement, du bon goût, du bon esprit.

Passage de l’art de la rhétorique en général à l’art rhétorique épistolaire qui est prescription des parties de la lettre (genre judiciaire, délibératif, démonstratif)


  1. Taches de l’orateur


Inventio- dispositio – elocutio – memoria – actio


  1. Parties du discours


La référence est la théorie du discours judiciaire :

  • exorde (intro) « captatio benevolentiae »

  • narration (exposition)

  • argumentation(confirmation, réfutation)

  • péroraison(conclusion)



  1. Rhétorique générale à la rhétorique épistolaire



  1. La lettre et le genre démonstratif


Ce qui relève de l’éloge, de la plainte, des reproches, ce qui traite de la personne, de l’honorable et de son contraire.

17 ° : élaboration d’un code de civilité car c’est en société que l’on se polit. Le grand souci est de plaire donc nécessite la connaissance des règles de politesse ; la lettre ne peut pas ne pas affirmer son appartenance à la rhétorique . La lettre reprend donc à son compte « exorde, narration, conclusion » puisque c’est ainsi qu’il convient d’écrire pour plaire et disposer autrui à noua aimer.


  1. Exorde, narration et conclusion


L’épistolier obéit à une logique progressive, persuasive et séductrice car l’essence de rhétorique est d’infléchir voire modifier le point de vue d’autrui en gardant l’argument principal pour la fin. Si la persuasion est réduite, la lettre sera plus informative qu’argumentative.

Clore une lettre, repenser sa relation avec autrui, moment de prise de conscience du poids de l’absence. En fin de lettre : retour au thème principal / poids de l’absence / allusion à une prochaine rencontre / retour souhaité, désir d’abolir la distance geo/temporelle / caresse et compliments. La fin de lettre est le lieu d’exaspération des sentiments, la fiction cesse et l’absence devient réalité.



  1. Cérémonial de la lettre à l’époque classique




  1. Définition


Cérémonie : caerimonia « manifestation religieuse à caractère sacré, culte ». Indépendamment de sa fonction ponctuelle, la cérémonie a pour fonction de manifester sans ambiguïté un ordre, et en particulier, un ordre hiérarchique d’où l’importance des préséances. L’écriture comme cérémonial obéit à la hiérarchie des personnes : choix du papier, suscription, souscription…



  1. Seuil de l’intimité


Langage qui concerne le lexique, syntaxe et dont la 1°marque est le tutoiement. Au 19 °, le tutoiement est extrêmement rare en famille, il est l’apanage d’une relation amoureuse ou amicale. Le post-scriptum est seulement autorisé dans la lettre très intime. De plus , faire l’économie d’une formule de politesse est un trait de grande intimité.



  1. La rhétorique épistolaire chez Flaubert (juillet 1851 à décembre 1858, vol II, Pléiade)



  1. Principe de classement des lettres


La correspondance privée d’un écrivain, aussi grand épistolier du 19°, permet de voir comment sont utilisées et personnalisées les marques classiques de l’intimité et du respect.

Quels que soient leur sexe , les très nombreux correspondants peuvent être classée en deux catégories ; relations publiques plus ou moins conventionnelle et relation intime . Puis à l’intérieur de cette typologie, les relations homo sexuées et hétéro. On peut donc dégager deux ensemble : le 1° regroupe les marques de l’amitié masculine, le 2° celles de l’amitié féminine.


  1. Amitié masculine, embrassades et langage cru


Dès 18°, l’amitié masculine se marque par tutoiement et embrassades, appellatifs virils « bougre, mon cher vieux ».

Chez Flaubert à Ernest Feydeau et à Bouilhet  : « je t’embrasse de toute mon amitié et de toute ma littérature, à toi, à toi, et toi, vieux bardache, ça va-t-il ? » .A cela il faut ajouter le style spécifique du solitaire de Croisset « qui vit comme un ours et travaille comme un nègre », qui jure : « je suis suremmerdé ces trois jours-ci de façon truculente ».

Avec Baudelaire, le registre d’intimité change, on rencontre le vouvoiement, l’appellatif  « Cher ami », les serrements de mains, le style retenu simple mais tjs imagé. Cf. lettre du 13 juillet 1857.

  1. L’intimité féminine, Louise Collet



Les lettres de juillet 1851 à Décembre 1858 comprennent la dernière partie de la correspondance à Louise Collet, derniers feux d’un duo orageux de passion amoureuse et littéraire.

Les plus belles lettres d’amour (août à décembre 1846) : thème unique, fétichisme amoureux « les petites pantoufles », formulation de la passion, appellatifs les plus tendres « cher ange », tutoiement, caresse et constat de l’impuissance des mots « je ne dis rien de ce que je veux dire ». On n’y trouve aucun langage cru.

Dans la lettre du 18 septembre 1846, Flaubert précise ce qu’est pour lui l’intimité « le plus moi dans moi »

Entre 1851 et 1855,, temps des orages, Louise devient « Pauvre amie, Bonne chère Louise ».En 1846, premier vouvoiement intégral qui annonce une distance, puis alternance du vous et du tu. « Madame »est aussi une politesse ironique : Louise est venu trois fois chez lui, il n’y était pas, « le savoir-vivre m’engage à vous prévenir que je n’y serai jamais ».

Cependant, Louise a été aimée d’une « affection virile et rassise », l’une des preuves de cet amour profond viril réside dans l’utilisation progressive du langage de l’intimité masculine. Dans la période de 1851-1858, on retrouve souvent avec Louise le langage cru des lettres à Bouilhet. Il commente Graziella « ouvrage médiocre …avec de jolis détails » : « Et d’abord, pour parler clair, la baise-t-il ou ne la baise-t-il pas ?… »
Ces quelques années de la correspondance de Flaubert montrent la force du lien entre écriture épistolaire et convention. L’écrivain n’échappe pas au fait que l’écriture d’une lettre témoigne d’un engagement social. Sa correspondance suit les règles classiques de l’écriture d’une lettre fixée par l’usage. Elle montre aussi la sexualisation du discours



Troisième partie

Approches du style

  1. De la hiérarchie générale des styles aux styles épistolaires



  1. La théorie des styles


Fin du 16°, le débat sur la style se résume à une opposition entre Cicéron et Sénèque. Faut-il écrire dans l’ampleur et l’abondance ? Faut-il écrire d’une manière brève et concise dans le laconisme des pensées ?

Au 17°, esthétique classique s’inscrit tout droit dans la mouvance d’une centralisation politique : style noble et orné prôné par Vaugelas est destiné à une élite de cour. Cette élite devient arbitraire du bon usage, on évite les « locutions basses » d’où style épuré, recherché, un art de la parole qui se traduit par des périphrases, des litotes ou toute autres figures de styles.

On ne cesse de s’interroger sur le définition du style. Pour Cicéron, il y a deux genre d’élocution, l’une travaillée l’autre libre . cf. Cicéron, Divisions de l’art oratoire,VI,19. Il précise cinq points( références du classicisme) :


  • la clarté qui est art d’employer les mots usuels « dans leur sens propre, qu’ils soient dans une période parfaite, phrases coupées ou brèves incises… »

  • la brièveté atteinte « par l’emploi de mots simples quand on n’exprime chaque idée qu’une fois »

  • la convenance « style qui n’est pas trop peigné…adapté aux caractères des auditeurs »

  • l’éclat « donne du lustre à la clarté »

  • l’agrément « tient au choix des mots sonores et harmonieux et à la période bien arrondie »


Au 18°, reprise de la définition du style de Furetière « manière d’exprimer ses pensées de vive voix ou par écrit, les mots étant choisis et arrangés selon la loi de l’harmonie et du nombre, relativement à l’élévation ou à la simplicité du sujet ». Distinction de trois styles :

  • Simple

  • Sublime

  • Médiocre



  1. Multiplicité des styles épistolaires


On retrouve la double prescription de la centralisation et de la hiérarchisation des styles en ce qui concerne le style épistolaire. L’Encyclopédie précise qu’il y a deux grands styles de lettres : lettres philosophiques, lettres familières. Appliquer donc la hiérarchie des styles à celle des personnes. En matière épistolaire, on distingue +sieurs types de styles, trois catégories de personnes et une infinités de matières : complexité telle que l’on ne peut définir le style épistolaire. Par contre, le principe qui anime l’écriture d’une lettre est simple, unique et universel. On retrouve les principes cicéroniens : style doit être vif, clair, concis, il doit éviter les lieux communs et l’enflure. Chaque style de lettre a une visée pragmatique, il s’agit tjs de séduire ou de persuader, donc il convient d’analyser les éléments stylistiques comme des ornementations au service d’une rhétorique personnelle.



  1. Quelques types de styles



  1. Lettres de la Grenouillère de Vadé (1749) : style populaire


Lettres fictives qui s’inscrivent dans une démarche littéraire précise, la parodie. Ces lettres sont des lettres d’amour que s’adressent deux jeunes gens du faubourg parisien au milieu du 18°.

Style qui imite le langage du bas peuple. Réplique inversée du beau langage, style qui amuse et fait rire. Il se caractérise par des effets de prononciation, déformations de mots (ex : pricaution), néologismes et tournures populaires, argots…

Les 25 lettres échangées entre Jérôme Dubois « pêcheux d’la Guernouyère » et « Maneselle Nanette Dubut » s’inspirent du cérémonial des lettres réelles et des poncifs du dialogue amoureux.


  1. Lettres de Mme de Sévigné (1671-1696) : style naturel


En quoi consiste les grâces des négligences des lettres de la marquise, considérées aujourd’hui comme un modèle ? Proche de la conversation, les deux maîtres mots sont : invention et distanciation .L’épistolière joue avec les mots, les invente, les transforme.

- « rabutiner : écrire sur un ton plaisant à son cousin Bussy-Rabutin »

- « lavardiner : bavarder avec Mme Lavardin. Ex : j’ai dîné en lavardinage, c’est à dire en bavardage »

Goût pour les subs. en –erie, utilisation de provençalismes, négligences syntaxiques. Style coupé à la Sénèque allié au pronom indéfini permet de brosser le portrait d’une situation en témoignant du mouvement et de la rapidité d’une action. Style célèbre pour ses suspensions : Cf. lettre du 15 décembre 1670. Pratique de l’allusion, langage crypté d’une élite, pratique de la maxime, du trait d’esprit.

L’écriture sévignéenne se caractérise par la création d’un langage , par la force du mouvement, par le trait d’esprit tjs juste.

Quatrième partie

Types de lettres


  1. La lettre d’amour




  1. Caractéristiques


On trouve la lettre d’amour dans cinq situations effectives : amour passion, lettres entre amants ; amour conjugal, lettres entre époux ; amour fraternel, lettres entre frères et sœurs;  amour parental, lettres entre parents et enfants ; amitié - amour, lettre en demande affective, dans l’indécision et l’ambiguïté des sentiments.

Sur le plan du style, la lettre se marque par le rythme spécifique de l’utilisation des trois temps, présent, imparfait, futur, par l’expression hyperbolique des sentiments, par la force du dialogue, par l’impératif, véritable injonction amoureuse. Ex : Lettres d’ Héloïse ou Lettres portugaises

La lettre est souvent un délire autorisé dans une écriture socialement permise et rituellement autorisée. Ce délire amoureux est presque tjs prétexte à l’exploration méthodique de soi, ex : « J’existe parce ce que je vous aime » écrit Julie de Lespinasse ; et malgré ses attentes postales, Mme de Sévigné dit à sa fille : « Laissez-moi vous parler et causez avec vous, cela me divertit, mais ne me répondez point »

Marianne, la portugaise, ne trouve-t-elle pas dans ses lettres le moyen de se consoler elle-même du mal d’amour et d’absence ? Dans l’amitié – amour propre aux frontières indécises des sentiments dans lesquelles excellent les femmes de l’époque romantique se retrouvent transparence des cœurs et exigence de réciprocité.

Le fétichisme est enfin une incontournable réalité de la lette d’amour sacralisé. Sacralisation double, elle concerne la lettre elle même, dévorée, enrubannée, baisée. Saint- Preux dévore la lettre de Julie, ex : « On me dit qu’il y a une lettre, je tressaille, je la demande agité d’une mortelle impatience ; je la reçois enfin. Julie, j’aperçois les traits de ta mains adorée. La mienne tremble en s’avançant pour recevoir ce précieux dépôt. Je voudrais baiser mille fois ces sacrés caractères. » La Nouvelle Héloïse, lettre XXI.

La sacralisation concerne aussi le fétichisme des objets d’amour évoqués dans la lettre, ex dans le cabinet, Saint-Preux, baise mille fois les vêtements de Julie, lettre LIV.



  1. Saint Preux à Julie


A divers titre, La Nouvelle Héloïse est une longue méditation sur le temps : quel est la force du souvenir ? le temps écoulé, les longues séparations, altèrent-ils les sentiments des amants ? Pour traduire à la fois le temps intérieur et la temporalité externe(voyage, séparation), la forme épistolaire se prête parfaitement aux évocations du passé, aux interrogations personnelles et douloureuses sur l’évolution des sentiments.

En route vers Paris en compagnie de Milord, Saint Preux écrit une lettre d’amour à Julie, Lettre I, seconde partie : début en vouvoiement et tutoiement à la fin, la conscience du temps passé se traduit par les interjections et les interrogations ainsi que par le vouvoiement qui accentue la mise à distance géographique et psychologique. Pourquoi cette conscience est-elle douloureuse ? parce que pour Rousseau, le bonheur ne dure pas, le présent est instable et éphémère . La lettre VII, seconde partie est la réponse de Julie : elle lui reproche son style, l’amant ne parle que de son mal d’amour, Mme de Sévigné dirait qu’il s’agit là d’une belle portugaise.



  1. La lettre confession



  1. Caractéristiques


Parler de soi à la première pers. est la réalité première de la lettre. La lettre confession est le type de lettre le plus centré sur le moi, moi qui peut devenir omniprésent. Elle présente un dialogisme réduit au minimum. En fait, le dialogisme est déplacé : relation de moi à l’autre devient la relation du moi au moi dans une opération de centration et de concentration analogue à celle du diariste qui s’écrit à travers son journal intime : dans les deux cas, on ne parle que de soi. Dans ce type de lettre , il s’agit de rendre le destinataire le plus opaque possible, il n’est que prétexte. La lettre confession est généralement longue, douloureuse voire tragique. Démarche qui s’apparente à l’autobiographie, le style est lié au présent de l’écriture …



  1. Les lettres de J-J Rousseau à monsieur Malesherbes (1762)


Dans ces lettres sont abordés les problèmes de la liberté de la presse, du commerce et de la censure des livres, de la politique, de la botanique, activité partagée par les deux correspondants. Les quatre lettres autobiographiques où domine la valeur auto-référentielle, témoigne d’un moment particulier dans la vie de Rousseau et de l’expression d’une amitié réciproque. On retrouve le style élégiaque, les thèmes de : l’aliénation, liberté, fuite des hommes, goût pour la solitude et la nature sauvage. Avec elles se mesure une double analogie :d’une part entre la lettre et le journal intime, d’autre part entre la lettre réelle et la démarche introspective d’un écrivain. Le diariste écrit et s’écrit en fonction du vécu d’un moment ; on trouve particulièrement chez Amiel les évocations du moment, triste ou heureux, de « déclenchement de l’écriture ».Dans ses lettres autobiographiques, Rousseau écrit à partir de la réminiscence d’un instant. Le temps de la confession épistolaire est étroitement lié à l’état profond du moi. C’est l’écriture ponctuelle d’un état d’âme .


  1. La lettre polémique et pamphlétaire




  1. Caractéristiques


Alain Viala distingue au XVII l’émergence de trois types de lettres :

  • lettre comme substitut de l’éloquence

  • lettre comme substitut de la conversation

  • le lettre comme moyen polémique

L’auteur souligne la naissance tardive de cette dernière (en même temps que les guerres de religion ). En matière religieuse et politique, Les provinciales représentent le chef d’œuvre du siècle. Au delà d’un destinataire imaginé ou réel, la lettre polémique est souvent fictive « ouverte » et destinée à convaincre un large public. Le principe d’ouverture de ce type de lettre est fondé sur l’élargissement progressif du destinataire, du privé au public, et sur les infinies modulations du dialogisme. Trois traits peuvent caractériser la lettre polémique et pamphlétaire : dialogisme ouvert, ton ironique, style simple, argumentation affinée car il s’agit essentiellement de convaincre. Tous ces traits se retrouvent dans la lettre à d’Alembert.


  1. La lettre à M. d’Alembert, de J-J Rousseau


C’est une réponse polémique à la rédaction par d’Alembert de l’article « Genève ».Rousseau y écrit au sujet des spectacles et pour sa patrie. Elle est à la fois une réponse à d’Alembert et un texte visant à mettre au jour les différents aspects de la fonction sociale et politique des spectacles. Elle est rédigée en trois semaines en décembre 1757 « sans autre feu que le feu de son cœur ».Rousseau y distingue trois éléments dans la pratique du théâtre : les choses représentées, la scène et les personnages, les spectateurs. Selon Launay , les spectacles sont pour Rousseau « à la fois un aspect concret des mœurs en général et un outil possible pour agir sur elles ». Ils ont un rôle de médiation. Comment le théâtre qui se moque de toute morale puisqu’il consiste à faire semblant, peut-il conquérir sa propre moralité ? Telle est la question posée. La réponse de Rousseau « savoir tirer nos plaisirs et nos devoirs de notre état et de nous- mêmes », « nous approprier les drames de notre théâtre ».

Emploi du ton ironique, digressions, utilisation d’un dialogisme ouvert, formes interpellatives font de la lettre un texte bcp plus vivant et percutant qu’un lourd traité.

Le principe de la lettre polémique est de répondre, de dénoncer et de convaincre d’une autre vérité, elle est la forme privilégiée de la liberté de pensée.



  1. La Lettre morale, curieuse et « exotique »




  1. Caractéristiques


Elle caractérise aussi le siècle des Lumières. Sous couvert d’amusement et souvent grâce à la fiction orientale, ce type de lettre dénonce et force à réfléchir dans le sens du relatif. Ouverte sur le monde et encline à l’observation critique, la lettre devient une forme idéale de dénonciation des mœurs. Pluralité des voix et fragmentation du discours se conjuguent .


  1. Les Lettres persanes, Montesquieu


Usbek et Rica sont deux figures complémentaires face à la violence, au despotisme et à la déficience d’un regard lucide sur soi même. Montesquieu utilise une stratégie, un ingénieux montage de lettres dont le principe est le renversement.

Le premier est thématique, le pouvoir absolu n’est pas ce que l’on croit. Les lettres dénoncent la mise en doute des intermédiaires ambigus. Lettre VI « je vois une troupe de femmes laissées presque à elles mêmes ; je n’ai que des âmes lâches qui m’en répondent. » La révolte sourd à proportion de l’inquiétude d’Usbek.

Le second renversement est stylistique. Variété polyphonique avec emploi de l’ironie. La démultiplication des approches permet une compréhension de la vérité selon plusieurs dimensions. Vers la fin, les lettres sont plus laconiques : le temps n’est plus aux descriptions amusantes, il est à un lapidaire constat.

Informer sans lasser, instruire en amusant, tel est l’objectif de ce type de lettre qui reflète au XVIII une fondamentale préoccupation : mettre en cause le despotisme sous toutes ses formes, tant politiques que religieuses.

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