Le systиme financier franзais depuis 1945








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DEUX MODELES NATIONAUX DE FINANCEMENT

Le systиme financier franзais depuis 1945

L'Йtat cherche ainsi а constituer un circuit monйtaire et financier qui lui permette de stimuler la croissance par la crйation monйtaire ou par une transformation massive d'une йpargne liquide en moyens de financement d'investissement а long terme. D'un point de vue macro-йconomique, il cherche а augmenter le volume de l'investissement en abaissant les taux d'intйrкt а long terme par divers moyens (prкts directement octroyйs а taux bas par des institutions financiиres publiques ou para-publiques, prкts bonifiйs ou garantis octroyйs par des institutions financiиres privйes). De fait il parvient а maintenir des taux relativement bas, en particulier en termes rйels, y compris sur le marchй boursier, pourtant le plus libre de ceux sur lesquels il intervenait.



Cette politique bйnйficie en effet de l'importance de l'йpargne rйalisйe et de sa faible йlasticitй au taux d'intйrкt (il est possible que l'effet revenu par lequel une baisse de sa rйmunйration est favorable а l'effort d'йpargne ait mкme dominй parfois l'effet prix par lequel elle y dйsincite, en particulier quand les йpargnes antйrieures ont йtй partiellement anйanties par l'inflation, ce qui provoque un effet de reconstitution des patrimoines rйels). Enfin, l'Йtat empкche les sorties de capitaux qui pourraient rйsulter d'une rйmunйration insuffisante en France par rapport а l'йtranger en instaurant un contrфle des changes.
Dans la mesure oщ le taux d'investissement ainsi obtenu est supйrieur а celui qui aurait rйsultй d'un marchй libre (oщ il convient de noter qu'un endettement extйrieur aurait peut-кtre pu autoriser la mкme diffйrence entre le taux d'investissement et le taux d'йpargne national), et oщ la productivitй de ces investissements est suffisante, il est possible que le taux de croissance obtenu soit plus йlevй qu'en йconomie ouverte.
(…)
La sujйtion complиte du systиme financier а l'Йtat a d'abord des consйquences en terme d'allocation de l'йpargne. Dans la mesure oщ le taux d'intйrкt est fixй par l'Йtat а un niveau infйrieur а celui qui йquilibrerait l'offre et la demande de capitaux, un rationnement de la demande a lieu. (…) Dans ce contexte, les secteurs nationalisйs bйnйficient d'une prioritй que les entreprises privйes ne sont pas en mesure de contester (seule la sidйrurgie, considйrйe comme un secteur prioritaire, obtient des crйdits d'йquipement importants). En effet, les banques sont largement privйes de capitaux par le circuit du Trйsor, contraintes d'employer une partie de leurs fonds en titres publics (plancher de bons du Trйsor, crйй en 1945), tandis que l'accиs а des financements de marchй est fortement restreint par la procйdure du calendrier d'йmissions sur le marchй financier, les restrictions aux emprunts а l'йtranger et l'interdiction des instruments financiers en mesure de protйger les souscripteurs contre l'inflation, et par lesquels des йmetteurs privйs auraient pu concurrencer les йmissions publiques (obligations indexйes ou а taux variable).
(…)
Mкme en se plaзant sur le terrain thйorique des dйfenseurs de l'йconomie d'endettement, on ne peut manquer de constater la tendance forte а l'inflation qui est contenue dans ce systиme largement administrй. Le principe du multiplicateur keynйsien invoquй suppose que l'investissement crйe la richesse qui permettra de le financer (ou plus prйcisйment de rembourser les dettes par lesquelles on l'a financй). Mais ceci n'est possible que si la rentabilitй de cet investissement est suffisante et donc les choix d'investissement bien faits. Dиs lors que l'йconomie franзaise ne se contente plus d'imiter celle des Йtats-Unis pour entrer dans une logique oщ l'investissement doit кtre innovateur, la part des investissements pour lesquels cette rentabilitй n'est pas suffisante risque d'augmenter en raison des difficultйs d'allocation soulignйes ci-dessus. Dиs lors que les banques peuvent йviter l'apparition des pertes potentielles correspondantes en augmentant les crйdits accordйs et en refinanзant leurs crйances auprиs des institutions spйcialisйes (et en fait, indirectement, de la Banque de France), la crйation de monnaie conduit а une inflation (…).
Dernier inconvйnient de l'йconomie d'endettement : sa contradiction avec l'ouverture internationale de l'йconomie franзaise. Dans un premier temps, en empкchant les exportations de capitaux, l'Йtat freine l'ouverture de l'йconomie franзaise et donc lui fait perdre une partie des gains liйs au commerce international (gains de l'йchange, mais aussi gains liйs aux rendements croissants potentiels permis par la spйcialisation). Dans un second temps, l’ouverture commerciale choisie dans le cadre du marchй commun conduit inйvitablement а l’ouverture des йchanges de capitaux dans la mesure oщ le nombre d’entreprises en mesure de choisir dans quelle monnaie emprunter ou prкter croоt rapidement.
(…)
Aprиs avoir entre 1981 et 1983 menй а son paroxysme la logique de l'йconomie d'endettement, c'est paradoxalement un Prйsident de la Rйpublique socialiste qui engagera sa liquidation. А la prise de conscience des arguments ci-dessus (et en particulier de la nйcessitй de choisir entre le repli sur soi et le maintien des engagements europйens) s'ajoute pour mener а cette dйcision l'explosion de la dette publique, dont le placement dans des conditions correctes impose la crйation d'un marchй financier plus large (cette dette est elle-mкme d'ailleurs le rйsultat en partie de la crise, en partie des politiques rйcentes, en particulier des nationalisations, mais aussi largement de la hausse des taux d'intйrкt rйels qui a lieu alors а l'йchelle mondiale).
Les rйformes mises en place par le ministre des finances Bйrйgovoy а partir de 1984 visent а йtablir un marchй financier et monйtaire unifiй oщ les taux d'intйrкt soient librement fixйs (sous rйserve d'interventions de la Banque de France). А l'inverse des efforts de toute la pйriode prйcйdente pour йviter les arbitrages et la concurrence entre segments diffйrents du marchй, elles crйent les marchйs permettant l'йtablissement rapide et efficace de ces arbitrages. Dиs 1983, la crйation du marchй а rиglement mensuel unifie les cotations en Bourse. La mкme annйe est crйй le second marchй, qui doit permettre l'accиs en Bourse d'entreprises plus petites et restant essentiellement familiales. En 1984, l'encadrement du crйdit est supprimй, en 1985 les certificats de dйpфts sont crййs et le marchй monйtaire ouvert aux non banques. Le MATIF est crйй pour permettre la pratique des opйrations а terme, puis le MONEP pour les options nйgociables. La loi du 22 janvier 1988 organise la fin progressive du monopole des agents de change, qui prendra effet dйbut 1992. La concurrence s'instaure alors librement entre des sociйtйs de Bourse qui sont dйsormais renforcйes pour la plupart d'entre elles par l'intйgration а des groupes bancaires ou financiers franзais ou йtrangers. А deux reprises en 1985 et 1989, la COB voit son pouvoir et son indйpendance renforcйes, ce qui contribue а augmenter la crйdibilitй et donc l'attrait du marchй parisien aux yeux des investisseurs internationaux. Enfin, le dйmantиlement du contrфle des changes a lieu progressivement entre 1985 et 1989, permettant une intйgration complиte du marchй financier franзais dans le marchй mondial.
Ces rйformes sont rapidement suivies d'effet. La place du marchй des titres dans l'йconomie augmente fortement. La hausse de la Bourse commence paradoxalement dиs 1982 (peut-кtre parce que du fait des nationalisations le nombre de titres disponibles diminue alors que la demande ne baisse pas). Elle s'accйlиre en 1986-87 (de mкme que partout dans le monde), et semble plutфt stimulйe par des privatisations absorbйes sans difficultйs.
( …)
La dйsintermйdiation est en marche : les entreprises se financent de plus en plus par des instruments de marchй et de moins en moins par des crйdits bancaires (intermйdiйs). Mкme si elles sont elles-mкmes frйquemment acheteuses de titres (de sorte que les flux nets en leur faveur а cet йgard sont moins importants que les flux bruts), ce changement est йgalement un signe du rфle croissant du marchй. (…)
Enfin, l'autofinancement des entreprises augmente grвce а la fois а une baisse du taux d'investissement et а une hausse des profits (la part des profits dans la valeur ajoutйe augmente de prиs de moitiй entre le dйbut (autour de 22%) et le fin des annйes 1980 (plus de 30%). Ceci, joint au renforcement de leurs fonds propres grвce aux йmissions d'actions, permet aux entreprises de se dйsendetter fortement, politique rendue nйcessaire par des taux d'intйrкt rйels trиs йlevйs qui rendent l'effet de levier dйfavorable (а l'inverse de la situation des annйes 1970).
(…)
А court terme, les coыts du changement de systиme financier sont trиs йlevйs : la hausse des taux est d'autant plus difficile а supporter pour les entreprises qu'elles ont hйritй des pйriodes prйcйdentes un endettement considйrable. On considиre parfois que les PME sont victimes de ce qu'elles sont les derniиres entreprises а recourir au crйdit des banques, qui profiteraient de leur position de force pour leur imposer des taux particuliиrement йlevйs (en rйalitй, la concurrence bancaire rend ce comportement difficile, et il semble plutфt que les PME souffrent de la fin des crйdits bonifiйs et des garanties publiques dans une pйriode de taux rйels йlevйs).
Le systиme bancaire lui-mкme est frappй par le recours direct des entreprises au marchй monйtaire ou obligataire (un certain nombre de grands groupes industriels iront jusqu'а pratiquer des opйrations financiиres sophistiquйes, en l'absence de rиglementation, y laissant parfois des pertes considйrables). Le dйveloppement des SICAV diminue les ressources gratuites des institution financiиres, dйpфts а vue des banques et dйpфts dans les caisses d'йpargne, et impose un coыt croissant des ressources alors mкme que les taux des crйdits effectuйs augmentent plus lentement. Les banques se voient forcйes de se reconvertir partiellement (avec les coыts que celа suppose) d'une activitй de crйdit а une activitй de services financiers. Cette obligation est d’autant plus difficile а supporter qu’elle se conjugue avec la crise de la dette des pays en voie de dйveloppement, dans laquelle les banques franзaises sont fortement impliquйes, et avec le renforcement de la concurrence des anciens rйseaux spйcialisйs crййs par l’Йtat et destinйs auparavant а segmenter le marchй (Crйdit agricole, rйseaux mutualistes, Poste, caisses d’йpargne), dont nombre des privilиges sont maintenus. Leurs difficultйs financiиres les amиnent durant les pйriodes de spйculation de la fin des annйes 1980 а prendre des risques dans des activitйs pour lesquelles leur expйrience est insuffisante (en particulier l'immobilier), ce qui conduit certaines а la faillite ou impose а l’Йtat de les secourir (Crйdit lyonnais).
А long terme en revanche, il est plus difficile de savoir quelles sont les consйquences de ce nouveau systиme de financement. D'un cфtй, le coыt de fonctionnement du systиme financier lui-mкme a certainement fortement diminuй (et cette tendance devrait se confirmer au moins si la concurrence est йtendue а l’ensemble de l’activitй bancaire) ; l’allocation des capitaux est probablement amйliorйe et les entreprises ne sont plus contraintes quantitativement dans leur besoins de financement. En particulier, l'intйgration aux marchйs internationaux de capitaux permet de chercher а l'extйrieur les financements йventuellement nйcessaires. En revanche, les fluctuations йconomiques d'origine internationale ne sont plus amorties comme elles l'йtaient auparavant, ce qui est dйjа visible dans l’intensitй plus grande des crises, financiиres comme йconomiques (1993). Il est difficile de juger si la baisse du taux d'investissement rйsulte en partie du changement de systиme financier. Il est clair en tout cas qu'en facilitant le passage а un fort autofinancement, elle a facilitй ce changement. Or les expйriences anglosaxonnes montrent qu'un niveau йlevй d'autofinancement est une condition nйcessaire du bon fonctionnement d'un systиme financier centrй sur des marchйs. Enfin, la mкme comparaison montre que le nouveau systиme financier franзais risque d'кtre fragile tant que des dйtenteurs durables et structurels de titres en quantitйs importantes n'apparaissent pas. Les participations croisйes entre grandes entreprises et la subsistance d'un capitalisme familial ne semblent pas des solutions suffisantes а ce problиme.

Source : Pierre Cyrille Hautcoeur – Le systиme financier franзais depuis 1945

Les marchйs et le financement du capitalisme amйricain

La Bourse, et plus gйnйralement les marchйs financiers, ont toujours jouй un trиs grand rфle dans le dйveloppement des Etats-Unis. Ils sont au cњur de la puissance amйricaine. C'est d'ailleurs cette caractйristique qui dйfinit le mieux le capitalisme anglo-saxon. Celui-ci est « un systиme de pleine concurrence rйgi par le marchй » selon le « think tank » des pays riches qu'est l'OCDE (Organisation de coopйration et de dйveloppement йconomiques). Pour l'йconomiste Franзois Morin, de l'Universitй de Toulouse, les pays relevant du capitalisme dit anglo-saxon - les Etats-Unis naturellement, mais aussi la Grande-Bretagne - fonctionnent avec « des йconomies de marchйs financiers », par opposition aux pays de l'autre « modиle », le capitalisme rhйnan, qui, eux, sont « des йconomies а cњur financier ».

Dans le capitalisme anglo-saxon donc, la production passe par les marchйs financiers. Il y faut des moyens et ceux-ci se trouvent а la Bourse. La confrontation de l'offre et de la demande de capital s'y fait directement entre entrepreneur et йpargnant - on parle а ce sujet de « finance directe », d'une finance sans intermйdiaire. Pour construire une usine, lancer un nouveau produit ou acquйrir un concurrent, une entreprise utilisera d'abord et naturellement les ressources qu'elle aura dйgagйes de son activitй - ses profits. Mais ceux-ci peuvent ne pas suffire. Si elle a besoin de moyens supplйmentaires, elle s'adressera directement aux йpargnants plutфt qu'aux banquiers, aux marchйs plutфt qu'aux guichets. Ces йpargnants, ce seront d'autres entreprises qui ont une trйsorerie inutilisйe ; ce seront plus souvent, directement ou indirectement, des particuliers qui veulent faire fructifier leurs йconomies, celles qu'ils se sont constituйes pour leurs projets personnels - leur logement, leurs enfants, leurs loisirs ou leur retraite. L'entreprise trouvera ces йpargnants tous rйunis а la Bourse.

Dans le capitalisme rhйnan, cette rencontre entre entrepreneurs et йpargnants ne se fait pas comme cela, « sur le marchй », en plein air et en public : elle passe par des guichets, des intermйdiaires, qui peuvent кtre l'Etat central, des grandes banques commerciales ou d'autres acteurs encore, des groupes familiaux par exemple. D'autres йlйments contribuent naturellement а opposer les capitalismes anglo-saxon et rhйnan : le rфle des syndicats ouvriers et des organisations patronales, le poids de l'Etat dans la protection sociale, le degrй de centralisation de la sociйtй, etc. Cette diffйrence dans le mode d'organisation du financement de la production est pourtant dйcisive. Dans le capitalisme, le propriйtaire est le vйritable patron. C'est lui qui possиde, c'est lui qui dйcide en derniиre instance. Il ne dйcide pas seulement de la production (son orientation, sa qualitй, sa quantitй, etc.), il a aussi son mot а dire sur sa rйpartition - sur la redistribution des richesses donc.

Le marchй ou les guichets ? Cette opposition est finalement au centre de la confrontation entre les deux grands capitalismes dominants de cette seconde moitiй du xx e siиcle. Dans le systиme anglo-saxon, aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne, la mobilisation du capital passe, pour l'essentiel, par le marchй ; dans le « modиle » rhйnan, en Allemagne comme au Japon, elle s'organise autour des guichets - les guichets de l'Etat, les guichets bancaires ou les guichets gйrйs au sein de gigantesques constellations industrialo-financiиres. Entre des actions ou des obligations, et du crйdit bancaire, la diffйrence n'est pas que de nature technique. Marchй ou guichet, l'opposition affecte directement les rapports de propriйtй (qui possиde quoi ?) et d'autoritй (qui dirige et sur quels critиres ?), elle imprime aussi sa marque sur la totalitй de l'organisation de l'йconomie, sur son dynamisme tout autant que sur l'ensemble des rapports sociaux.
Capitalisme de marchйs, le capitalisme amйricain a vйcu depuis le milieu des annйes 70 une double mutation dont l'introduction en Bourse de la Bourse new-yorkaise est sans doute l'une des illustrations les plus emblйmatiques. Avec l'explosion des marchйs, la finance directe a vu son rфle croоtre encore. Sur ces marchйs en pleine expansion ensuite, un acteur nouveau a pris un poids croissant et considйrable, dйterminant mкme : ce sont les « zinzins », les investisseurs institutionnels, ces grands fonds qui centralisent des sommes d'argent gigantesques - les fonds de pension et les fonds communs de placement. Ces fonds assurent la gestion collective de l'йpargne des Amйricains. Ils sont eux-mкmes soumis aux lois du marchй - et, а ce titre, vivent dans un climat d'extrкme concurrence. Ils ont radicalement rйvolutionnй le fonctionnement du capitalisme amйricain. Tout en affaiblissant la banque traditionnelle, ils favorisent surtout un vйritable retour de l'actionnaire, collectif d'abord, individuel ensuite. Le capitalisme amйricain est devenu un « capitalisme zinzin ».
Ce nouveau capitalisme est l'enfant d'une triple crise, celle des banques, des prix et de l'Etat - celle, en fait, d'un certain capitalisme, а bout de souffle. Il y a eu, а partir du milieu des annйes 70, le krach bancaire. Il y a eu, ensuite, et avec l'arrivйe de Paul Volcker а la tкte de la banque des banques amйricaines, la Rйserve fйdйrale (Fed), le combat engagй, victorieusement, contre l'inflation. Il y a eu enfin la politique de dйrйgulation financiиre menйe par Ronald Reagan pour rйgler d'abord et avant tout les problиmes financiers de l'Etat fйdйral, ceux liйs а son hyperendettement.
Jusque dans les annйes 60, aux Etats-Unis comme dans la plupart des autres pays capitalistes, quelques grandes banques et sociйtйs d'assurances dйterminent l'accиs aux capitaux. Elles rйservent leurs services а un nombre limitй de grands clients plutфt bien installйs, un petit millier d'entreprises environ. Les banques amйricaines connaissent cependant, а partir du milieu des annйes 70, de grandes difficultйs - liйes а l'envol, en 1974, du prix de l'argent tout d'abord, aux crises financiиres latino-amйricaines qui s'enchaоnent а partir de 1982 ensuite. Pour les sociйtйs amйricaines, l'accиs aux guichets des banques devient alors de plus en plus difficile, le crйdit bancaire de plus en plus coыteux. Elles sont incitйes а chercher ailleurs les moyens de leur financement. Le « grand monsieur au petit cigare », Paul Volcker, et le « grand acteur aux idйes simples », Ronald Reagan, vont accroоtre cette incitation.
Nommй en 1979 а la tкte de la Rйserve fйdйrale (Fed), le banquier Paul Volcker est dйterminй а terrasser l'inflation, le mal du moment. Le patron de la Fed met en њuvre, dиs son arrivйe, une politique monйtaire trиs restrictive. Il augmente ainsi fortement le coыt de l'argent, la matiиre premiиre des banques. Celles-ci ne manquent pas de rйpercuter cette hausse dans leurs tarifs. Faute de pouvoir trouver des fonds pas trop chers aux guichets des banques, les entreprises sont poussйes а aller en chercher sur les marchйs.
Dans le mкme temps et c'est le troisiиme choc, Ronald Reagan, installй а la Maison-Blanche en 1980, travaille avec acharnement а la modernisation de l'ensemble des marchйs amйricains de capitaux. Le « grand acteur » a besoin d'argent pour financer l'Etat. Ne pouvant pas plus que les autres en trouver auprиs de la banque centrale, il engage un vaste programme de revitalisation des marchйs... pour que l'Etat puisse s'y approvisionner au meilleur compte possible. Conformйment а l'idйologie dont on le crйditait alors - l' « ultralibйralisme » - il lance un mouvement de dйrйglementation tous azimuts. Il y avait du travail : au lendemain du krach de 1929, les lйgislateurs amйricains avaient imposй une rйglementation extrкmement pointilleuse et prйcise aux milieux financiers, jugйs responsables de la crise. Aux Etats-Unis, comme en France plus tard, la libйralisation des marchйs de capitaux a йtй menйe d'abord parce qu'elle rйpondait а l'intйrкt de l'Etat, bien plus que pour satisfaire les intentions idйologiques d'un homme ou d'un parti. C'est pour pouvoir financer leurs йnormes dйficits publics que Reagan d'abord, Mitterrand plus rйcemment, ont dйrйgulй а tout va.
Dotйs de nouvelles armes - l'ordinateur, les rйseaux d'informations, etc. - les « golden boys » de Wall Street font preuve ensuite d'une extraordinaire capacitй d'innovation et proposent, chaque jour, aux entreprises, de nouveaux produits... et de nouvelles acrobaties. Ils profitent pour cela de l'йpargne massive qui, elle aussi, commence а snober les guichets bancaires pour aller se placer sur les marchйs boursiers. C'est le dйbut de la montйe en puissance des fonds d'йpargne, ceux rйunis par les grands fonds de pension et ceux des « mutual funds », l'йquivalent des FCP (fonds communs de placement) et Sicav (sociйtйs d'investissement а capital variable) franзais. C'est de cette mкme йpoque que datent, outre-Atlantique, les premiиres incitations fiscales massives visant а favoriser la constitution, par les Amйricains, d'une йpargne destinйe а leur retraite.
Cфtй entreprises, l'engouement pour les marchйs est, а partir de lа, spectaculaire. A l'instar de la Bourse de New York (NYSE), un nombre croissant de sociйtйs amйricaines abandonnent leur statut de sociйtйs « privйes » pour devenir des sociйtйs « publiques », des sociйtйs dйtenues par le public donc, et non par un petit groupe privй de quelques individus. L'inversion sйmantique entre les deux cфtйs de l'Atlantique est symptomatique. « Go public » : alors qu'il semble, pour les Franзais, renvoyer а la nationalisation (« devenez public »), le message adressй par les marchйs aux entreprises amйricaines les incite au contraire а s'introduire en Bourse - а se privatiser en se vendant au grand public !
(…)
Outre l'explosion des marchйs aux dйpens des guichets, un autre phйnomиne majeur marque les annйes 90 et complиte la rйvolution de la finance amйricaine : la montйe en puissance des nouveaux apporteurs de capitaux, les « investisseurs institutionnels » ou « zinzins » comme on dit alors en France - les fonds de pension et les diffйrents fonds communs de placement made in USA (les « mutual funds »). C'est en effet dans les annйes 90 que, pour la premiиre fois dans l'histoire du capitalisme amйricain, la part des actionnaires individuels dans le capital des entreprises cotйes tombe sous le seuil des 50 % tandis que celle des « zinzins » devient majoritaire.
A la fin des annйes 90, la propriйtй des entreprises amйricaines prйsente une figure radicalement diffйrente de celle du milieu des annйes 80. D'abord, elle s'est massivement diffusйe au sein de la population : les Etats-Unis sont devenus une nation d'actionnaires ; ensuite elle est assurйe par des gestionnaires de fonds puissants, qui, tout entiers mobilisйs au service de leurs mandants (les salariйs, йpargnants et retraitйs amйricains), ont profondйment modifiй le rapport des forces а l'intйrieur des entreprises. Investisseurs individuels et « zinzins » se partagent а йgalitй plus de 80 % de l'ensemble des actions de la Bourse de New York. Certains parlent d'un marchй dominй par les investisseurs « instividuels » - le mot fait l'amalgame des institutionnels et des individuels. Si 40 % des mйnages gиrent leurs actions en direct, 60 % prйfиrent en confier la mission а des intermйdiaires, des fonds de pension (25 millions de comptes en 1998) et surtout des « mutual funds », les FCP et Sicav amйricains (104 millions de comptes).
Ces gros investisseurs contrфlaient, en 1960, 10 % de Wall Street, ils en possиdent plus de 50 % а la fin des annйes 90. Cette « institutionnalisation » a йtй le changement dominant des rapports de propriйtй aux Etats-Unis en cette fin de siиcle. En jouant pleinement leur rфle d'actionnaire et d'un actionnaire actif, ces « zinzins », puissants et organisйs, ont modifiй totalement la vie des marchйs et des entreprises. Ils ont contribuй а l'йmergence d'un nouveau capitalisme qui a peu а voir avec celui auquel on se rйfиre encore souvent en йvoquant, trop simplement, le capitalisme anglo-saxon.
Les Franзais qui voyagent aux Etats-Unis n'ont aucune difficultй pour identifier les enseignes de McDonald's ou de Gap. Ils savent que s'ils entrent dans un espace organisй par « McDo », ils pourront y dйvorer un hamburger ; chez Gap, ils pourront essayer un T-shirt bon marchй. Mais ils n'ont gйnйralement aucune idйe de ce qui peut s'acheter chez Merrill Lynch ou Charles Schwab. Il y a pourtant dans tout le pays, autant sinon plus de commerces marquйs de ces noms prestigieux. Qu'y vend-on ? Des actions de sociйtйs cotйes а la Bourse. Les « vendeurs d'actions » de Merrill Lynch (prиs de 15 000 au total) sont ainsi toujours un peu surpris par la naпvetй des Franзais lorsque l'un d'entre eux, parfois, les interroge sur leur mйtier... et sur les 5 millions de clients de la maison.
Si la vente au dйtail de parts de sociйtйs est une forme de commerce pratiquement inconnue en Europe, elle s'est considйrablement dйveloppйe aux Etats-Unis. Elle s'y est accompagnйe d'une expansion trиs rapide de la presse financiиre patrimoniale - les Money Inc. et autres - et du succиs, qui n'est pas que d'estime, des deux rйseaux de tйlйvision cвblйe qui diffusent en continu de l'information financiиre. Dйjа trиs ancrйe, la culture boursiиre des Amйricains s'est encore renforcйe. Prиs d'un mйnage sur deux possиde des actions en direct.

Source : Eric Izraelewicz – Le capitalisme zinzin – Editions Fayard (extraits du chapitre 1)

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