Les familles québécoises depuis la Révolution tranquille Mutations sociales, mobilisation des mouvements, transformations politiques








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Les familles québécoises depuis la Révolution tranquille

Mutations sociales, mobilisation des mouvements, transformations politiques




Jane Jenson

Département de science politique

Université de Montréal

Avril 2011

Révisé en avril 2012


Si, « le 22 juin 1960, jour de l’élection de Jean Lesage, s’amorçait une ère de grands changements au sein de la société québécoise qui s’est donné les moyens de mieux contrôler son développement1 », ces changements auront particulièrement touché les familles au cours des 50 dernières années. « Cette période appelée “Révolution tranquille” [qui] a vu le Québec se doter de plusieurs de ses grandes institutions et devenir un État moderne2 » aura en effet modifié en profondeur la situation des enfants, de la jeunesse, des parents et des personnes âgées. Car ce nouvel État moderne a adopté un train de mesures novatrices dans un éventail de domaines d’une extrême importance pour les familles.
Cet État a non seulement créé en matière de santé et d’éducation des services publics jusque-là inexistants, mais il a donné à ces services une forme souvent inédite en Amérique du Nord. En 1971, par exemple, il a rompu avec les pratiques courantes en inventant les centres locaux de services communautaires (CLSC) afin de tirer parti des avantages d’un système public de services de santé et de services sociaux structurellement unis plutôt que de régimes séparés, éparpillés et trop souvent sous-développés (White, 1992 : 233-234). Le Régime de rentes, créé en 1966 pour assurer un revenu aux retraités, était une innovation importante. De même, la politique familiale, instaurée en 1997, a procuré aux familles ayant de jeunes enfants une vaste gamme de services et de mesures de soutien, en ce qui a trait notamment aux services de garde à coûts minimes. Résultat : cette politique novatrice s’est démarquée à l’échelle internationale, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ayant applaudi aux efforts du Québec3.
La décision d’innover plutôt que d’adopter les pratiques en usage ailleurs au Canada et en Amérique du Nord n’a jamais relevé du simple hasard. De fait, ces innovations ont été imaginées par une classe politique et des fonctionnaires possédant une vision d’avenir qui a fait de l’État le principal acteur de cette Révolution tranquille. Du reste, ils y ont été poussés et exhortés par plusieurs mouvements sociaux, qui les ont aussi soutenus et dont on ne saurait méconnaître la contribution à l’évolution de la situation des familles québécoises. Trois d’entre eux méritent une attention particulière : le mouvement familial, le mouvement des femmes et le mouvement populaire et communautaire. À la fois séparément et en interaction, tous trois ont participé à la fondation de l’État moderne et de ses grandes institutions. Et au cours des cinq décennies suivantes, ils ont continué de réclamer les réformes nécessaires pour répondre aux changements de la conjoncture économique et sociale tout en collaborant à leur mise en œuvre.
Pour analyser la situation des familles québécoises depuis la Révolution tranquille, il faut ainsi tenir compte d’un troisième élément, à savoir les mutations sociales, aussi bien familiales qu’en périphérie de l’espace familial. Certaines de ces mutations ont touché l’ensemble de la société (par exemple l’augmentation de la longévité), tandis que d’autres sont le fruit de réformes judiciaires et institutionnelles adoptées par les institutions publiques, pour ce qui est notamment des services publics et de la protection des droits des femmes (B.-Dandurand, 1992 : 358). Nous devons donc dresser brièvement le portrait de ces mutations sociales. Ce faisant, nous verrons qu’aucun de ces changements n’a modifié à lui seul l’ensemble de la société, mais que c’est plutôt une série de changements interdépendants qui à la fois ont induit la demande d’une révolution sociale pacifique et ont découlé de cette révolution.
L’espace socio-économique des familles québécoises : mutations dans le temps
Il est devenu banal de parler d’une période de rapides changements sociaux pour qualifier les trois décennies d’après-guerre qui englobent les années de la Révolution tranquille. Le même phénomène a d’ailleurs touché une grande partie du monde, notamment l’Europe et l’Amérique du Nord. Parmi ces changements, le bébé-boum, amorcé en 1946, a été d’une importance particulière pour les familles en faisant bondir les taux de natalité et de fécondité. Mais il ne constituait en rien l’unique changement clé de cette période.
Un espace familial plus diversifié

Tout comme l’ensemble du Canada, le Québec a toujours été une société d’immigration, même si l’origine des nouveaux arrivants et leur poids au sein de la population ont évolué au fil du temps. Alors que dans le Québec des années 1950 jusqu’au milieu des années 1960, l’immigration est demeurée plus nombreuse que l’émigration (en général vers une autre province), la tendance s’est inversée dans les années suivantes (Linteau et alii., 1989 : 436). Pendant la décennie consécutive à 1961 apparaissent en outre de nouvelles sources d’immigration (par exemple l’Indochine, Haïti et le Moyen-Orient), tandis que moins d’immigrants viennent des pays d’origine habituels (notamment du Royaume-Uni et de l’Europe de l’Est). Et l’on assiste au cours de cette même période au doublement de la population autochtone, qui passe de 21 000 personnes, en 1961, à près de 47 000, en 1981 (Ibid. : 585). Ces schémas se modifieront encore au tournant du présent siècle avec la baisse considérable des nouveaux arrivants en provenance de l’Europe, y compris de la France, et l’augmentation sensible de ceux qui viennent d’autres régions du globe, en particulier de l’Afrique et des Amériques (ISQ, 2011 : 13).
Cette évolution a notamment favorisé la diversification culturelle des pratiques, attentes et besoins des familles à mesure que les immigrants conservaient – ou adoptaient – des coutumes différentes de celles des Québécois établis de longue date. Par exemple, les immigrants de plus de 65 ans vivront plus souvent dans une famille ayant des enfants que ceux de la population en général. Autrement dit, il est plus courant de voir des familles comptant trois générations chez les immigrants que dans l’ensemble de la population québécoise (MFA, 2011 : 103; 105).
Un espace familial peu agricole et fortement urbanisé

En 1960, le Québec formait depuis plusieurs siècles une société rurale dont l’économie reposait principalement sur l’agriculture, mais ce modèle était en net recul. Cependant, comme Guy Rocher (1973 : 16) l’a écrit vers la fin de ce qu’on nomme maintenant la décennie de la Révolution tranquille :
L’image du Québec et de l’homme québécois a rapidement évolué depuis une quinzaine d’années. Le Québécois a été à la recherche d’une représentation de lui-même, d’une définition de son entité collective, de sa place et de son rôle en Amérique du Nord et dans la civilisation occidentale. Cette période d’exploration et d’hésitation a été marquée par la remise en question et le rejet d’anciennes images, qu’on a voulu briser, nier, lancer par-dessus bord. On a d’abord voulu se débarrasser de l’image d’un Québec à vocation rurale, vivant accroché à la société industrielle nord-améri­caine, mais toujours en marge d’elle parce que ses valeurs devaient nécessairement s’inspirer des traditions du milieu agricole.
En 1951, un Québécois sur cinq vivait encore sur une ferme. Une décennie plus tard, on n’en comptait plus que un sur 10 (11 %). De surcroît, c’est surtout la main-d’œuvre familiale non rémunérée qui a délaissé l’agriculture pendant ces 10 années, ce qui a profondément modifié la structure d’une société fondée sur les fermes familiales (Linteau et al., 1989 : 33; 259). Et c’est en grande partie la jeunesse, dont beaucoup de jeunes filles, qui quittait ainsi la ferme en quête de travail salarié dans les villes et les centres urbains, suivant une tendance qui ne fera que s’accentuer à partir de 1960 : « La population agricole se réduit comme une peau de chagrin, baissant de plus de 50 % en 15 ans (Linteau et al., 1989 : 492-493). En effet, en 75 ans [depuis 1931], le Québec est passé d’une proportion de 1 habitant sur 4 vivant sur une ferme à 1 sur 834. »
Cet exode rural a constitué un énorme changement social, dont l’incidence a été décisive sur les familles et leur mode de vie. La proportion de la population vivant en milieu urbain est ainsi passée des deux tiers (67 %), en 1951, aux trois quarts (74 %), en 1961 (Linteau et al., 1989 : 55-56; 277). Et ce déplacement intervenu dans les années précédant et suivant immédiatement la Révolution tranquille a façonné bon nombre de ses institutions et politiques publiques, qui visaient principalement à répondre aux besoins de ce nouveau Québec urbain.
Les années 1960 et 1970 ont ainsi été marquées par l’expansion rapide des banlieues et une construction massive d’habitations, alors même que les collectivités rurales se transformaient en municipalités et que les petites villes devenaient de grands centres urbains où s’installaient de jeunes familles ayant besoin d’infrastructures de transport, d’écoles, de parcs et d’autres services. Entre-temps, les plus grandes villes du Québec diminuaient en importance.
Comme l’illustre le graphique 15, les deux villes de Québec et de Montréal ont vu leur population baisser. Ces changements se sont évidemment traduits par l’allongement des déplacements pour le travail, avec les coûts et le stress qui s’ensuivent. En 2006, le nombre de personnes qui se rendaient travailler dans la municipalité de Montréal – élargie depuis 2000 à presque toute l’île – était plus élevé que le nombre de travailleurs qui résidaient dans cette ville (269 600), et les deux tiers faisaient la navette en voiture6.



Le rapport au marché du travail – l’effacement de Monsieur Gagnepain et de Madame Aufoyer7

Ces longs déplacements pour se rendre au travail sont devenus de plus en plus pénibles pour les familles des banlieues à mesure que changeaient d’autres aspects de leur vie. Si l’activité féminine grandissante de 1951 à ce jour est un fait social bien connu, il reste cependant utile d’examiner toute l’ampleur de ses conséquences. Comme l’indique le graphique 28, seul le quart (24 %) des femmes de tous les groupes d’âge occupaient un emploi en 1951. En 1961, elles étaient certes plus nombreuses, mais de trois points de pourcentage seulement. De sorte que dans les foisonnantes banlieues des années 1960, les mères au foyer éduquaient leurs enfants, tandis que les maris assumaient en temps et en argent ce qu’il en coûtait pour aller travailler en ville.
Cette situation a changé dès les années 1970 et s’est maintenue depuis. Au milieu des années 1990, quatre Québécoises sur cinq âgées de 25 à 44 ans participaient au marché du travail, un taux d’activité qui signalait un changement très important des pratiques familiales. Pour leur part, les mères de 20 à 44 ans (ensemble des femmes de cette tranche d’âge ayant au moins un enfant de moins de 16 ans à la maison) ont particulièrement accru leur participation au marché du travail. Au cours des deux décennies de 1976 à 1996, leur taux d’activité a augmenté de 37 à 69 %, et ce sont les mères de jeunes enfants qui ont beaucoup contribué à cette hausse. En 1999, la catégorie « mère avec un enfant de moins de six ans » se situait à peu près au taux (67 %) de l’activité féminine en général. Et la hausse continuait; en 2005, plus de trois sur quatre de ces mères étaient actives. Ce sont toutefois les femmes ayant de très jeunes enfants à la maison (moins de trois ans) qui ont surtout accru leur participation au marché du travail. Ainsi, pour les femmes de 30 à 34 ans ayant des enfants de moins de trois ans, le taux d’activité a été multiplié par 2,6 entre les générations nées de 1941 à 1946 et de 1961 à 1966, passant de 26 à 68 % (Asselin et Gauthier, 1998 : 120).
Les statistiques illustraient clairement cette mutation des comportements. La participation des femmes au marché du travail se présentait autrefois sous une forme bimodale, avec un sommet de 20 à 24 ans, un creux de 25 à 29 ans et une remontée plus ou moins forte par la suite. Or, le profil d’activité des générations nées à partir de la Révolution tranquille se caractérise par un creux moins important autour de 25 ans, et donc par un niveau qui se rapproche beaucoup du profil d’activité des hommes (Asselin et Gauthier, 1998 : 122 ff.).
Plusieurs facteurs ont favorisé l’entrée en force des femmes sur le marché du travail, notamment l’évolution des mœurs et surtout la participation grandissante des jeunes filles au système éducatif et aux formations donnant accès à une variété d’emplois, souvent dans des secteurs dominés par les hommes. Mais l’autre facteur clé résidait dans le mode de répartition des revenus d’emploi : la meilleure façon pour les familles de s’assurer un revenu adéquat consistait ainsi à mobiliser un second salarié, en l’occurrence la femme, qui se trouvait donc du travail9.
Au départ, la participation accrue des femmes à la vie active a coïncidé avec une réduction de la pauvreté des familles et de l’inégalité des revenus nets d’impôt (Langlois, 1992 : 250-251; Fluet et Lefebvre, 1992 : 67). Mais au milieu des années 1980, cette hausse du taux de participation ne suffisait plus qu’à stabiliser l’inégalité des revenus. Devant la restructuration du marché du travail, il devenait plus difficile pour les familles de maintenir leur niveau de revenu, même avec deux salaires. D’autant plus que cette stabilité dépendait de décisions politiques, notamment en matière de transferts et de fiscalité, dont les répercussions étaient considérables. Ainsi, « … l’effet des transferts et de la fiscalité aurait essentiellement été de combattre l’inégalité croissante des revenus privés », mais cet effet s’est lui-même amoindri dans les années 1990 (Langlois, 1992 : 250).
Dans l’ensemble, cette évolution du comportement de la population active à l’échelle d’un si grand nombre de familles a poussé l’État québécois à définir une politique familiale globale qui tienne compte du besoin grandissant de services comme les garderies et les congés parentaux et familiaux, mais aussi de programmes de sécurité du revenu. Or, comme nous le verrons plus loin, les mouvements sociaux faisaient valoir ces questions dès les années 1960.
La démographie : un enjeu permanent

Depuis longtemps, le facteur démographique a lui aussi focalisé l’attention sur la situation des familles. Dans le passé, certaines élites préconisaient un discours selon lequel la société québécoise reposait sur une tradition rurale dont elle tirait d’ailleurs sa force. Il s’agissait d’un discours qui faisait de la « revanche des berceaux » un outil décisif pour protéger le Québec de la menace représentée par l’immensité de l’Amérique du Nord anglophone. Mais pendant la décennie de la Révolution tranquille, les indicateurs sociaux montraient que l’évolution accélérée de la situation démographique nécessiterait l’adoption d’une autre stratégie (Festy, 1976 : 875) :

En quinze ans, la fécondité au Canada est passée de 3,89 enfants par femme dans la période 1955-1959, à 2,07 en 1970-1974. Dans aucun pays occidental la chute n’a été aussi brutale. Mais au Canada même, elle est encore plus spectaculaire dans la province du Québec : de 4,02 enfants par femme en 1955-1959 à 1,88 pour la période 1970-1974. Dans le même temps, la traditionnelle sur-fécondité du groupe francophone a fini de disparaître, donnant à l’évolution démographique un important retentissement politique. C’est « la fin de la revanche des berceaux ».
Cette chute libre démographique s’est poursuivie bien au-delà des années 1970, comme l’indique le graphique 310.
En 1970, l’indice synthétique de fécondité a baissé pour la première fois sous le taux de reproduction normal de 2,1 pour atteindre 2,09, puis il a encore fléchi à 1,93 l’année suivante. Ce recul s’est accentué tout au long des 15 années suivantes pour atteindre en 1987 son plus bas niveau : 1,36. Puis il a progressivement remonté pour s’établir au cours des dernières années à son niveau de la fin des années 1970 (1,7 en 2010).




Amorcée dans les années 1950, cette baisse spectaculaire du taux de fécondité s’est évidemment étendue bien au-delà du Québec11. Mais vu l’importance d’une population nombreuse pour assurer la place du Québec dans la fédération canadienne et la survie d’une culture francophone dans l’Amérique du Nord anglophone, ce recul démographique a suscité de vives inquiétudes dans plusieurs cercles et, comme nous le verrons, des réponses variées de la part des mouvements sociaux comme de l’État.
Une société vieillissante

Si la remontée du taux de fertilité a engendré l’espoir de freiner ce recul démographique, voire de l’interrompre, il faut ajouter un autre facteur de ralentissement : la hausse de l’espérance de vie (Langlois, 2010 : 1). Car depuis les années 1950, l’évolution à ce chapitre a été tout aussi spectaculaire. Alors que les garçons nés en 1961 avaient une espérance de vie de 67,3 ans, celle de leurs fils nés de 1985 à 1987 s’élevait à 72,2 ans. Quant à leurs petits-fils nés de 2007 à 2009, ils pouvaient espérer vivre 10 années de plus (77,6 ans) que leur grand-père né en 1961, et 14 ans de plus si celui-ci était né en 195112. Du côté des filles, celles qui sont nées en 1961 avaient une espérance de vie de 68,6 ans, tandis que leurs filles nées de 1985 à 1987 pouvaient envisager de vivre 10 années supplémentaires (78,9 ans)13.
L’espérance de vie au-delà de 65 ans a également progressé au cours des dernières décennies, essentiellement grâce à l’amélioration du système de santé et des conditions d’emploi. De nouveau, ce sont surtout les hommes qui ont profité de cette évolution. L’écart de longue date entre l’espérance de vie des deux sexes s’est en effet amenuisé, comme l’observe Simon Langlois (2010 : 9) :
S’ils se rendent jusqu’à 65 ans, les hommes peuvent en effet espérer vivre encore 17,3 ans et les femmes, encore 20,9 ans (estimation faite pour l’année 2005). L’écart entre les hommes et les femmes est encore plus réduit pour ce qui est de l’espérance de vie sans perte d’autonomie fonctionnelle après 65 ans, car une partie des années supplémentaires vécues par les femmes le sont au prix d’une perte d’autonomie.
Ces changements ont suscité deux types de réponse politique. La première et la plus précoce concernait les besoins en revenu des personnes âgées. C’est ainsi qu’on a créé le Régime de rentes, l’une des grandes innovations de la Révolution tranquille, qui a entraîné, de concert avec les régimes de pension liés aux conventions collectives et ceux du gouvernement fédéral, une réduction considérable du taux de pauvreté chez les retraités et les personnes âgées, en particulier chez les femmes vivant seules (Fluet et Lefebvre, 1992 : 67). La seconde a trait au vieillissement démographique – enjeu apparu plus récemment ou porté en tête des priorités politiques depuis quelques décennies seulement –, et elle a suscité une forte demande pour des changements institutionnels et de nouvelles formes de soutien à la fois public et privé, répondant aux besoins en matière de soins d’une population vieillissante.
Les formes familiales éclatées…

L’évolution de la notion de conjugalité compte parmi les mutations les plus frappantes et, par conséquent, les plus visibles observées depuis les années 1960. « L’après-guerre constitue l’âge d’or du mariage : fort taux de nuptialité et stabilité remarquable des unions qui étaient moins touchées par la mort qu’autrefois et encore peu dissoutes par les ruptures volontaires. C’est au début des années 1970 que les conduites matrimoniales s’altèrent rapidement » (B.-Dandurand, 1992 : 367). En moins de 20 ans, la société québécoise est ainsi passée d’un modèle unique de lien matrimonial – l’union indissoluble, sanctionnée par l’Église – à un modèle multiforme englobant le divorce, la séparation, l’union libre et le mariage entre personnes de même sexe. Comme on l’observe souvent en parlant parfois de « désaffection vis-à-vis du mariage en tant qu’institution » (Langlois, 2010 : 13-14), le taux de nuptialité et la proportion des couples mariés en un moment quelconque ont radicalement chuté depuis un demi-siècle. Une période qui a vu augmenter non seulement le nombre d’unions libres, mais aussi celui des célibataires. La toute dernière variante de l’union maritale, celle des personnes de même sexe, a été reconnue en tant qu’union civile en 2002 et que mariage proprement dit en 2004.
Le taux de divorce constitue le dernier élément à prendre en compte dans l’évolution des structures familiales. Les caractéristiques des couples qui font appel au divorce, légalisé en 1969, ont en effet changé au fil du temps. Mais si le taux de divorce a beaucoup augmenté (Langlois, 2010 : 17-18), leur nombre est en revanche resté relativement stable. Cette augmentation relève donc en partie d’une astuce statistique : « Le nombre de mariages a chuté de 53 % de 1980 à 2003, tandis que le nombre de divorces est resté plutôt stable. Ce rapprochement statistique fait augmenter la proportion de mariages risquant de se terminer par un divorce. En 1980, 31,7 % des mariages se concluaient ainsi comparativement à 53,5 % en 200314. »
Cette transformation de l’institution du mariage a également modifié la situation matrimoniale des parents. Par exemple, le nombre de familles dont les parents sont mariés a reculé de 86 % en 1991 à 72 % en 2001, alors même que le pourcentage d’unions libres passait de 14 à 28 %. Comme l’indique le graphique 415, la proportion d’enfants nés de parents mariés a aussi grandement baissé depuis 1951, soit au fur et à mesure que l’union libre acquérait une légitimité sociale. Du même coup, le pourcentage d’enfants nés sans père déclaré a sensiblement baissé depuis les premières statistiques disponibles, soit de 4,8 % en 1976 à 2,6 % en 2010.
Les mutations sociales : quels défis pour les politiques publiques?

Il va sans dire que l’ampleur de ces changements sociaux a créé une série de défis en matière de politiques publiques. Cependant, la première vague de politiques sociales adoptées dans de nombreuses sociétés industrielles avancées, qui se formaient ainsi en États-providence, reposait sur des normes correspondant aux structures familiales traditionnelles. En 1961, le ménage québécois type se composait ainsi de deux parents, de plusieurs enfants et parfois d’un parent âgé. La plupart de ces ménages vivaient en ville, mais aussi en proportion appréciable dans de petites municipalités, voire à la ferme. Dans la foulée du baby-boom de l’après-guerre, beaucoup de familles comptaient au moins trois enfants. Le taux de divorce était très faible, et peu de femmes célibataires devenaient mères. Quant au modèle du pourvoyeur masculin, il s’est maintenu dans la plupart des foyers jusque dans les années 1970. Non seulement l’homme était-il le seul pourvoyeur, mais la prospérité économique de l’après-guerre avait créé un marché du travail qui prémunissait généralement ses salariés contre la pauvreté. Le salaire d’un emploi à temps plein suffisait alors à soutenir une famille, et la participation des femmes à la vie active était d’autant plus faible qu’elles restaient généralement à la maison pour s’occuper des enfants, du ménage et parfois d’un parent âgé.
C’est donc aux besoins liés à ces familles types de l’après-guerre qu’ont répondu les réformes majeures adoptées pendant la Révolution tranquille en matière de santé, d’éducation, de pensions, d’aide sociale et de développement urbain.
Des types qui allaient toutefois évoluer à un rythme plus ou moins rapide au cours des décennies suivantes. La pauvreté et les inégalités ont commencé à augmenter, malgré la participation accrue des femmes au marché du travail. Le taux de divorce a progressé, tandis que chutait le taux de fertilité. Puis l’évolution de ces schémas s’est accélérée. Des années 1940 aux années 1980, la structure par âge de la population est restée dominée par la jeunesse. Le groupe des plus de 65 ans gagnait en nombre, mais à un rythme plutôt lent. À partir de 1961, l’espérance de vie s’est allongée plus rapidement, et l’écart entre les sexes s’est amoindri. L’immigration a continué de façonner la société québécoise, mais l’Europe fournissait moins de nouveaux arrivants que dans la période d’après-guerre, le Québec accueillant de plus en plus de personnes déplacées par la guerre, par la mise en place du « rideau de fer », par la guerre froide, etc.
C’est alors que les principaux mouvements sociaux s’intéressant à la famille et à l’espace familial au moment de la Révolution tranquille ont entrepris de promouvoir une autre série de politiques publiques.
L’expansion du domaine politico-institutionnel du Québec depuis 1960 appartient à une histoire bien connue. Comme on le note en introduction, c’est l’histoire de la création d’un État moderne résolu d’améliorer la vie de ses citoyens. Si le mot d’ordre de son volet économique était « maîtres chez nous », c’est le terme de « rattrapage » qui incarnait son volet social.

Les grandes réformes

Selon le discours qui sous-tend cet objectif de rattrapage, les institutions sociales du Québec avaient entrepris leur modernisation dans les années 1940 et pendant la Seconde Guerre mondiale, à l’exemple de celles du Canada et de la plupart des sociétés industrielles avancées, mais les décennies de domination politique du duplessisme avaient ensuite freiné, sinon interrompu, ce mouvement. De sorte que le mandat de l’« équipe du tonnerre », élue en 1960, visait à « rattraper » les autres sociétés en voie de modernisation.
La stratégie retenue consistait à transférer à l’État les institutions laissées aux mains du secteur privé, en particulier de l’Église catholique. On voulait ainsi leur donner une nouvelle rationalité et assurer un accès démocratique aux services sociaux. On a ciblé pour ce faire trois principaux secteurs : l’éducation, la santé et les affaires sociales en général. Comme on l’a résumé : « Le Québec s’inscrit dorénavant sans équivoque à l’enseigne de l’État-providence. Cela entraîne une transformation majeure de l’appareil étatique avec la réforme de la fonction publique et la multiplication des organismes gouvernementaux – ministères, régies et sociétés d’État » (Linteau et al., 1989 : 422).
Le virage institutionnel est venu modifier la compréhension des rapports au sein de la population et des responsabilités de l’État à l’égard des citoyens. L’idée périmée selon laquelle les indigents, les mères nécessiteuses16, les aînés ou les chômeurs avaient besoin de la charité des mieux nantis ou dépendaient des bonnes œuvres a été délaissée au profit du nouveau concept de droits sociaux.
Ces idées nouvelles ont souvent été systématisées et appliquées à la situation du Québec dans la foulée d’enquêtes publiques. On peut ainsi lire dans le rapport du Comité d’étude sur l’assistance publique (rapport Boucher), créé en 1961, que « tout individu dans le besoin a droit immédiatement à une assistance de la part de l’État17. » De son côté, la Commission d’enquête sur la santé et le bien-être social (commission Castonguay-Nepveu) proposait d’intégrer les services sociaux et les soins de santé au profit de tous. Ces mêmes principes d’accès et d’universalité ont guidé la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (rapport Parent). Comme on l’a dit de ce troisième rapport, dans une analyse qui s’appliquerait tout autant aux deux autres : « Si le Rapport Parent demeure un référent essentiel de l’évolution sociale du Québec, c’est qu’il a incarné une double aspiration de son époque : celle de l’entrée du Québec dans la modernité et celle de la démocratisation de la société québécoise » (Rocher, 2004 : 118)18. Bref, les engagements issus de ces trois documents ont transformé en profondeur la vie des familles québécoises en créant un nouveau droit social à l’éducation, de la maternelle à l’université, et en établissant le droit à des soins de santé et à un niveau raisonnable de sécurité du revenu.
Les années 1960 ont été marquées par l’extrême rapidité des réformes politiques. En une seule décennie, la Révolution tranquille, avec les changements concomitants apportés aux politiques fédérales, aura produit une vaste série de réformes qui ont non seulement aligné les politiques sociales du Québec sur celles des pays industriels avancés, mais qui ont souvent placé la province à l’avant-garde des réformes menées au Canada et en Amérique du Nord.


  • Réformes en matière d’éducation :

    • 1961 – Grande Charte de l’éducation

      • Maternelle gratuite et publique offerte dans les écoles

      • Obligation faite aux commissions scolaires d’assurer gratuitement l’enseignement jusqu’à la 11e année

      • Scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans

      • Plan quinquennal de financement des universités

    • 1964 – Création du ministère de l’Éducation

    • 1967 – Création des cégeps

    • 1968 – Création de l’Université du Québec




  • Réformes en matière de santé :

    • 1957 – Loi sur l’assurance-hospitalisation et les services diagnostiques (Canada)

    • 1966 – Loi sur les soins médicaux (Canada)

    • 1970 – Loi sur l’assurance maladie (Québec) – régime public, gratuit, accessible et universel

    • Les années 1970 - Création des centres hospitaliers de soins prolongés (CHSP) et des centres d’accueil et d’hébergement (CAH)




  • Réformes en matière d’aide sociale :

    • 1966 – Régime d’assistance publique du Canada (RAPC)

    • 1969 – Loi sur l’aide sociale, qui consacre le droit fondamental à cette aide

    • 1970 – Création du ministère des Affaires sociales, né d’une fusion du ministère de la Famille et du Bien-être et du ministère de la Santé




  • Réformes en matière de pensions :

    • 1965 – Création de la Régie des rentes

    • 1966 – Entrée en vigueur du Régime de rentes




  • Réformes en matière de politique familiale :

    • 1961 – Création du ministère de la Famille et du Bien-être social (fusionné en 1970)

    • 1961 – Allocation scolaire pour les enfants de 16 et 17 ans qui fréquentent l’école (ou souffrant d’une incapacité physique ou mentale)

    • 1964 – Création du Conseil supérieur de la famille (aboli en 1971)

    • 1967 – Allocations familiales pour les enfants de moins de 16 ans


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