Doctrine de la Salpêtrière et doctrine de Nancy








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 Serge R. Nicolas. http://histoire.psychologie.googlepages.com


Hypnotisme et suggestion :

Doctrine de la Salpêtrière et doctrine de Nancy1
Hippolyte BERNHEIM

(1891)
I.
“ Dans l'affaire criminelle qui s'est déroulée aux dernières assises, on a beaucoup parlé de suggestion et d'hypnotisme, d'École de Paris et d'École de Nancy. En réalité, la question n'a nullement porté sur les doctrines divergentes de ces deux écoles. Qu'une criminelle, très suggestible, dénuée par vice originel de sens moral, ait obéi à des suggestions faites par un complice à l'état de veille, ou qu'elle ait cédé simplement aux suggestions ou impulsions de ses propres instincts vicieux, personne ne le sait ! C'est une question de fait et non une question de doctrine. Qu'elle soit responsable, parce que son intelligence, à défaut du sens moral, lui permettait de distinguer le bien du mal, ou qu'elle ne soit pas responsable (moralement parlant), parce que la notion platonique du bien et du mal ne suffit pas à lutter contre les impulsions criminelles, c'est là une question de psychologie pure, et non d'hypnotisme. ”

“ Le différend qui sépare les deux Écoles n'a pas été mis en relief par les débats : le public n'a pu en tirer que des idées absolument erronées, s'il en a tiré, sur ce différend. ”

“ Peu de personnes, même parmi les savants, savent en quoi il consiste. Et comme la question est sortie, mal à propos, à mon avis, du sanctuaire scientifique, pour être apportée devant le grand public, il me paraît utile d'exposer simplement dans une courte étude, autant que je puis le faire pour être compris de tout le monde, la doctrine comparative des deux écoles. ”
II.
“ D'après l'École de la Salpêtrière, l'état hypnotique ne peut se développer que chez les hystériques ou chez les sujets prédisposés à l'hystérie. Il constitue une véritable névrose, c'est-à-dire une maladie nerveuse qui comprend trois états ou trois périodes, ayant chacun des caractères différents, et l'opérateur pourrait à son gré faire passer le sujet de l'un à l'autre au moyen de certains artifices. ”

“ Le premier est l'état léthargique. Il s'obtient soit par la fixation prolongée des yeux du sujet sur un objet placé à une certaine distance, soit en comprimant légèrement les globes oculaires à travers les paupières abaissées. La léthargie ainsi obtenue se caractérise essentiellement par l'apparence d'un sommeil profond, la résolution complète des membres qui retombent lourdement lorsqu'on les soulève, l'insensibilité complète de la peau, l'abolition de la vie intellectuelle. Les suggestions sont impossibles dans ce stade. Le sujet présente un phénomène remarquable qu'on appelle hyperexcitabilité névromusculaire : c'est l'aptitude spéciale des nerfs et des muscles à réagir sous l'influence des excitations mécaniques. La pression ou la friction d'un muscle produit la contracture de ce muscle ; celle des fléchisseurs de la main, par exemple, produit la fermeture de la main ; cette contracture se résout par la friction des muscles antagonistes, des extenseurs de la main, comme dans le cas précédent. La pression sur un nerf fait contracter les muscles auxquels se distribue ce nerf. Par exemple, la pression du nerf cubital donne lieu à la griffe cubitale : flexion des deux derniers doigts, adduction du pouce, extension et écartement des deux premiers doigts, index et médius ; comme si on électrisait le nerf cubital. ”

“ Le second état est la catalepsie. Elle est caractérisée surtout parce que les membres, déplacés, soulevés en l'air, fléchis, étendus, abaissés, etc., gardent longtemps l'attitude nouvelle qu'on leur a imprimée, comme les membres d'une poupée articulée. ”

“ Pour transformer la léthargie en catalepsie, il suffit de soulever les paupières du sujet. Si un œil seul est ouvert, le côté correspondant seul entre en catalepsie, l'autre restant en léthargie. ”

“ Dans cet état, outre l'attitude dite cataleptique des membres, les yeux sont ouverts, le regard est fixe. Il n'y a pas d'hyperexcitabilité névromusculaire ; la pression des nerfs ou des muscles ne produit pas la contracture. La vie intellectuelle n'est pas entièrement abolie. Certains sens conservent, du moins en partie, leur activité ; d'où la possibilité d'impressionner de diverses façons le sujet cataleptique et, par voie de suggestion, de susciter chez lui des impulsions automatiques ou de provoquer des hallucinations. ”

“ Cet état peut aussi se produire primitivement, sans passer par la léthargie, sous l'influence de l'ébranlement nerveux produit par une lumière très vive ou un bruit violent. ”

“ On peut faire passer le sujet de l'état cataleptique à l'état léthargique en lui fermant les paupières. ”

“ Le troisième état est le somnambulisme. On transforme la léthargie ou la catalepsie en somnambulisme par pression ou friction sur le sommet de la tête. On peut aussi le produire primitivement sous l'influence d'une excitation sensorielle faible, répétée et monotone. ”

“ Cet état est caractérisé par l'occlusion des yeux, la résolution musculaire, l'insensibilité de la peau, la persistance partielle des sens et quelquefois l'hyperacuité (développement exagéré) de certains d'entre eux. L'hyperexcitabilité névromusculaire de la période léthargique n'existe pas ; ou plutôt elle est d'autre nature. La friction ou pression profonde d'un muscle ou d'un nerf ne fait pas de contracture. Mais, au contraire, une excitation légère de la surface cutanée, un léger souffle suffit pour produire cette contracture ; de plus, celle-ci diffère de celle qui se produit dans l'état léthargique en ce qu'elle ne se résout pas par l'excitation des antagonistes ; elle cesse sous l'influence d'une nouvelle excitation cutanée légère au niveau du même muscle. ”

“ Dans cet état comme dans le précédent, la vie intellectuelle subsiste : le sujet est suggestible. On peut, par la parole, lui suggérer des mouvements, de la paralysie, des troubles sensitifs (chaleur, froid, douleur,, etc.), des troubles sensoriels (cécité, surdité), des illusions des sens, des hallucinations (vue d'objets imaginaires, perception de bruits imaginaires, musique, etc.). On peut lui suggérer des actes (marcher, danser, travailler, etc.), des émotions (frayeur, colère, ivresse, etc.). Ces suggestions peuvent souvent être données pour ne se réaliser qu'après le réveil et même pour un délai déterminé après le réveil (suggestion post hypnotique). ”

“ La pression sur les globes oculaires ramène l'état léthargique. - Un phénomène curieux de l'hypnotisme étudié à la Salpêtrière, c'est le transfert par les aimants. Voici, par exemple, un sujet en catalepsie, dont le bras droit est levé verticalement, le bras gauche restant abaissé en résolution. Si on applique un aimant à quelques centimètres de ce bras gauche, il prendra en quelques minutes la position verticale cataleptique qu'avait le bras droit, et celui-ci tombe en résolution. La catalepsie a été transférée de droite à gauche par l'action de l'aimant. La plupart des phénomènes hypnotiques provoqués d'un côté peuvent ainsi être transférés de l'autre côté par l'aimant : la contracture d'un bras ou d'une jambe, la paralysie, l'hémianesthésie (insensibilité d'une moitié latérale du corps), une hallucination unilatérale de la vue, de l'ouïe. Ce transfert d'un phénomène localisé dans un membre ou dans un sens s'accompagnerait même chez certains sujets d'une douleur de tête occupant un siège constant pour le même membre et le même sens, douleur passant dans le point symétrique du côté opposé de la tête, et ce siège correspondrait précisément au centre placé dans l'écorce du cerveau qui commande le phénomène (centre des mouvements du membre supérieur, du membre inférieur, de l'ouïe, etc.). ”

“ L'aimant peut même transférer d'un sujet hystérique à un autre des phénomènes divers, tels que paralysie, contracture, anesthésie, existant spontanément ou suggérés. Un sujet hypnotisé placé à côté d'une hystérique atteint de paralysie ou de contracture partielle peut, sous l'influence d'un aimant, gagner la même paralysie ou la même contracture, sans qu'il y ait transfert, l'hystérique gardant son trouble fonctionnel. Un hystérique hypnotisé placé à côté d'un malade non hystérique, atteint d'une affection organique du système nerveux, hémiplégie, tremblement, etc., pourra reproduire, à la faveur de l'aimant, certains des symptômes de ce malade. Enfin, on peut transférer d'un hypnotisé à un autre des hallucinations visuelles ou auditives. ”

“ Tels sont, succinctement résumés, les principaux phénomènes obtenus à la Salpêtrière. C'est, on le voit, un ensemble de faits expérimentaux, plutôt qu'une doctrine, car les faits sont exposés sans interprétation théorique. En résumé, l'état hypnotique est une névrose analogue à l'hystérie, et qu'on ne peut produire que chez les hystériques ou les candidats à l'hystérie. Des phénomènes physiologiques, contracture, catalepsie, léthargie, transferts, peuvent être provoqués par des manipulations diverses ou par l'action physique des aimants : des phénomènes psychiques, actes, hallucinations, illusions, peuvent être réalisés par suggestion dans quelques phases de cet état complexe. ”

“ Voyons maintenant ce qu'enseigne l'École de Nancy. Et d'abord, l'hypnotisme n'est pas exclusivement dévolu aux hystériques et aux névropathes. Il peut se produire chez la majorité des sujets, sains de corps et d'esprit. Dans un service d'hôpital où le médecin a une certaine autorité sur les malades, il peut hypnotiser à des degrés variables huit ou neuf personnes sur dix. L'état hypnotique n'est pas une névrose ; c'est un état physiologique ; les phénomènes qui le caractérisent peuvent être obtenus chez certaines personnes dormant du sommeil naturel. ”

“ Les trois phases de la Salpêtrière, avec leurs caractères différentiels, n'existent pas. Lorsque, par un procédé quelconque, un sujet hystérique ou non est hypnotisé, qu'il ferme les yeux et a les apparences d'un sommeil profond, il n'est jamais en léthargie ; sa vie intellectuelle n'est pas abolie : il entend et peut répondre, par voix ou par geste, quand on l'interroge. On ne constate pas l'hyperexcitablité musculaire, avec ses caractères précis, avec la griffe cubitale par pression du nerf cubital qu'on décrit à la Salpêtrière. Pour obtenir l'attitude cataleptique des membres, il n'est pas nécessaire d'ouvrir les yeux. Il suffit d'élever les bras du sujet, pour que ces bras restent en l'air ; s'ils n'y restent pas, il suffit d'affirmer au sujet qu'il ne peut les baisser pour qu'ils s'y maintiennent. Cette attitude cataleptiforme des membres est purement suggestive, psychique ; le sujet garde l'attitude imprimée, parce qu'il n'a pas l'initiative intellectuelle nécessaire pour modifier cette attitude. Tels, sans hypnotisme, certains malades dont l'intelligence est inerte, comme dans la fièvre typhoïde, conservent, comme les hypnotisés, l'attitude imprimée à leurs bras. ”

“ Chez les hypnotisés à toutes les périodes, pourvu que l'hypnose soit à un degré suffisant, la suggestibilité, l'hallucinabilité existent sans manœuvres spéciales. L'attouchement du sommet de la tête pas plus que le soulèvement des paupières ne changent rien aux phénomènes. Enfin, les observateurs de Nancy n'ont pu constater le transfert par les aimants. Ils concluent de leurs expériences que tous ces phénomènes constatés à la Salpêtrière, les trois phases, l'hyperexcitabilité névromusculaire de la période dite léthargique, la contracture spéciale provoquée pendant la période dite somnambulique, le transfert par les aimants, n'existent pas, alors que l'on fait l'expérience dans des conditions telles que la suggestion ne soit pas en jeu. Autrement dit, les sujets ne les réalisent que lorsqu'ils savent qu'ils doivent les réaliser, soit pour avoir vu ces phénomènes réalisés par d'autres sujets, soit pour en avoir entendu parler ; en un mot, parce que l'idée du phénomène s'est introduite par voie de suggestion dans leur cerveau. L'hypnotisme de la Salpêtrière serait un hypnotisme de culture. ”

“ Les divers procédés employés pour obtenir l'hypnose se réduisent en réalité à la suggestion. Les passes, les attouchements, les excitations sensorielles ne réussissent que lorsqu'ils sont associés à l'idée donnée au sujet ou devinée par lui qu'il doit dormir. La parole seule suffit. Sans doute, Braid a pu endormir certains sujets par la fixation d'un objet brillant, sans les prévenir qu'ils allaient dormir. Mais la fatigue des paupières est une sensation qui chez quelques-uns donne l'idée du sommeil. Certains, très impressionnables, ne peuvent fixer un objet brillant sans fermer les yeux ; et chez eux l'occlusion des yeux, l'absence d'impression visuelle, l'obscurité concentrent l'esprit en lui-même, l'empêchent de se distraire au-dehors, créent l'image du sommeil ; c'est une invite au sommeil ; c'est une sensation qui réveille par habitude ou par action réflexe, comme disent les physiologistes, tous les autres phénomènes du sommeil. ”

“ Le sujet tombé en hypnose profonde peut ressembler à un dor-meur naturel. Les bras soulevés gardent l'attitude nouvelle. Le peau peut être insensible d'emblée, ou le devenir, lorsqu'on affirme qu'elle l'est ; alors on peut piquer, pincer, torturer le sujet, sans qu'il manifeste aucune sensation (anesthésie). On peut suggérer des phénomènes de motilité : mouvements, contracture, paralysie ; des actes : éternuements, bâillements ; on peut, soit d'emblée, soit en insistant, en entraînant le sujet, le faire marcher, danser, etc. On peut suggérer des illusions sensorielles, donner à l'eau le goût du vin, à une odeur répugnante, une sensation olfactive agréable, etc. On peut suggérer des images ou hallucinations sensorielles, c'est-à-dire faire voir un objet fictif, faire assister à des scènes complexes qui n'existent pas, faire entendre de la musique imaginaire, etc. On peut, à certains sujets, suggérer des actes ou des hallucinations qui ne se réaliseront qu'après le réveil, soit immédiatement, soit après un temps plus ou moins long (suggestions post hypnotiques à longue échéance) ; on peut créer des souvenirs imaginaires qui persisteront au réveil ; le sujet se figurera avoir assisté à une date antérieure déterminée, à un événement, incendie, assassinat, ou y avoir collaboré ; et il racontera le fait avec précision comme s'il avait existé (hallucinations rétroactives). ”

“ Au réveil, le sujet a souvent perdu le souvenir de tout ce qui s'est passé pendant ce sommeil. Mais ce souvenir, incapable de se réveiller spontanément, l'opérateur peut toujours le réveiller, par affirmation simple, en concentrant l'attention du sujet et lui disant qu'il va tout se rappeler. Tous ces phénomènes n'existent pas chez tous les sujets ; le degré d'hypnose est variable. Tous ne sont pas également suggestibles ; il en est qui ne le sont que pour la motilité : on peut les cataleptiser, les contracturer, les paralyser, mais on ne peut pas les insensibiliser, ni les halluciner. D'autres le sont pour la motilité et la sensibilité : on peut les cataleptiser, les insensibiliser et les halluciner ; chez eux les hallucinations n'existent que pendant l'hypnose. D'autres peuvent, en outre, recevoir les hallucinations post hypnotiques. Chaque individu représente, si je puis dire, une individualité suggestive spéciale. L'entraînement peut, d'ailleurs, développer ces divers modes de suggestibilité, créer, par exemple, l'insensibilité et l'hallucinabilité chez un sujet qui, à la première séance, ne répondait pas à ces suggestions. ”

“ Le sommeil n'existe pas chez tous les sujets ; il en est qui ne ressentent que de l'assoupissement, de la torpeur, il en est qui n'ont pas la conscience de dormir. Et cependant, chez beaucoup qui disent ne pas dormir, qui se rendent compte de tout, qui plus tard se souviennent de tout, on peut créer la catalepsie, la contracture ; chez quelques-uns, de l'anesthésie, des mouvements, des actes auxquels il ne peuvent résister ; parfois même, des hallucinations sans sommeil. ”

“ C'est que l'hypnose ou état hypnotique n'est pas toujours un sommeil ; sa définition n'est pas sommeil provoqué. Tous les phénomènes peuvent être obtenus sans sommeil. Chez un bon sujet, on peut produire par affirmation simple, à l'état de veille parfaite, de la catalepsie, de la contracture, de la paralysie, de l'anesthésie ; on le pique, on introduit une épingle dans le nez sans qu'il réagisse ; on peut créer chez lui des hallucinations, des suggestions passionnelles (colère, frayeur, gaieté), des souvenirs fictifs ; on lui fait faire des actes auxquels il ne peut se soustraire, et tout cela, je le répète, à l'état de veille parfaite. Ces phénomènes de veille s'obtiennent chez beaucoup de sujets. Je puis ajouter ou ne pas ajouter le sommeil ou l'illusion du sommeil à cet ensemble de phénomènes. Ce sommeil est lui-même un phénomène de suggestion qu'on n'obtient pas chez tous, qui n'est pas nécessaire pour obtenir les autres manifestations. Cependant, quand on peut l'obtenir, il exalte par lui-même la suggestibilité. Mais l'hypnose existe sans som-meil ; l'hypnose n'est donc pas le sommeil provoqué, c'est la suggestibilité mise en œuvre ou exaltée. Hypnotiser quelqu'un, c'est provoquer un état psychique particulier qui exalte la suggestibilité. ”

“ Tels sont les faits expérimentaux constatés d'après l'École de Nancy. Pour elle, on le voit, la suggestion est la clé de tous ou presque tous les phénomènes dits hypnotiques. ”

“ Voici maintenant quelques considérations qui peuvent servir, selon nous, à concevoir théoriquement l'interprétation possible de ces phénomènes. Je les réduirai ici à ce qui peut être saisi et compris par tous, sans études physiologiques ni psychologiques préliminaires. ”

“ Tout, ai-je dit, ou presque tout est dans la suggestion. La suggestion, c'est l'acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui. Or toute idée acceptée tend à se réaliser, à se faire acte, c'est-à-dire mouvement, sensation, image. ”

“ Quelques exemples feront comprendre cette loi de la psychologie. Une idée devient mouvement. Exemple : une musique dansante fait vibrer notre corps à l'unisson, et si on se laisser aller, si l'attention n'intervenait pour faire inhibition, on danserait souvent automatiquement, entraîné par l'idée que la sensation auditive suggère. Tels, les enfants qui marchent en cadence au son du tambour et de la musique obéissent irrésistiblement à l'idée suggérée. Toutes les expériences du cumberlandisme sont basées sur ce principe : certaines personnes qui pensent fortement à un acte ne peuvent s'empêcher d'ébaucher les mouvements qui doivent réaliser cet acte ; ils ne transmettent pas leur pensée, ils la trahissent, le prétendu liseur de pensée ne la lit pas dans l'esprit du sujet, il la saisit dans ses mains, dans ses gestes, dans ses mouvements. Il trouve un objet caché ou exécute un acte conçu et voulu par le sujet, en lui prenant la main, la dirigeant dans diverses directions, en suivant celle vers laquelle la main tend, en laissant le sujet marcher devant lui du côté où son idée le pousse ; car l'influence de l'idée sur l'acte chez un sujet impressionnable et qui ne résiste pas est telle que tôt ou tard, d'une manière tout à fait involontaire et inconsciente, il conduit l'opérateur dès le début de l'expérience. L'opérateur ne conduit pas le sujet, mais se laisse conduire par lui. ”

“ L'idée devient sensation. Exemple : on sait que l'idée qu'on a des insectes produit une démangeaison réelle. "Je ne puis, dit Herbert Spencer, penser que je vois frotter une ardoise avec une éponge, sans éprouver le même frémissement que me produirait le fait lui-même". ”

“ Des sensations organiques suivies d'effet peuvent succéder à l'idée. Exemple : tous les médecins connaissent des faits de purgation avec des pilules de mie de pain données sous le nom de pilules purgatives. "Dans un hôpital, dit le docteur Durand de Gros, on administra à un certain nombre de malades de l'eau sucrée. On simule une grande inquiétude ; on prétend qu'on s'est trompé et qu'on a donné de l'émétique par inadvertance. Les quatre cinquième de ces malades eurent des vomissements". ”

“ L'idée devient image ou sensation visuelle. Cette transformation est plus rare à l'état normal. Chez certains sujet seulement, elle est facile. Je connais des personnes, dit Sainte Thérèse, dont l'esprit est "si faible qu'elles s'imaginent voir tout ce qu'elles pensent, et cet état est dangereux". Le docteur Wigan raconte que, se trouvant dans un salon à Paris, peu de temps après l'exécution du maréchal Ney, l'huissier, à l'arrivée d'un invité, annonça maréchal Ney. Un frisson parcourut l'assistance, et, pendant un instant, il eut lui-même devant les yeux l'image du prince aussi parfaite que si la personne entrée l'eût été en réalité. ”

“ Ainsi l'idée tend à devenir acte ; c'est-à-dire que le cerveau actionné par une idée, actionne les fibres nerveuses qui doivent réaliser cette idée, absolument comme une pile mise en activité actionne les fils télégraphiques qui en émanent. ”

“ Mais à l'état normal, cette tendance de l'idée à devenir acte est limitée ; elle a bien lieu chez certains sujets très suggestibles ; chez la plupart, toute idée n'est pas acceptée, et fût-elle acceptée, elle n'est pas réalisée. Si je dis à quelqu'un "vous ne pouvez plus remuer votre bras", ce quelqu'un ne me croira pas. Sa première impression, si j'affirme avec conviction, sera bien de croire. Son bras restera un instant immobile, comme frappé de stupeur ; puis la stupeur se dissipera, et le bras se mettra en mouvement. Car la crédivité inhérente à l'esprit humain est limitée, cette crédivité qui fut (?) la suggestion, cette action cérébrale qui transforme l'idée en acte et réalise la suggestion, sont modérées par les facultés supérieures du cerveau, facultés de raison, l'attention, le jugement, qui constituent le contrôle cérébral. Ce contrôle intervient, pour empêcher ou neutraliser la suggestion. L'idée que je cherche à suggérer ne s'impose pas ; l'idée qu'elle doit déterminer, le mouvement (remuer le bras), la sensation (démangeaison), l'image (vue d'un chien) peuvent être ébauchées, mais n'aboutissent pas. La raison fait contrepoids à l'imagination et à l'automatisme cérébral. ”

“ Tout ce qui diminue l'activité des facultés de raison, tout ce qui supprime ou atténue le contrôle cérébral, renforce la crédivité et l'aptitude à transformer l'idée en acte. ”

“ Tel est le sommeil naturel. Dans ce sommeil, l'attention est engourdie, les sens fermés n'apportent plus rien au cerveau ; le contrôle ne veille plus ; l'imagination règne en maîtresse. Le cerveau continue à recevoir les impressions venant de l'organisme lui-même. Des idées latentes, des souvenirs éclosent dans le champ de l'entendement sous l'influence de ces impressions ou surgissent directement par le travail incessant des cellules cérébrales qui ont conservé l'empreinte des idées antérieures. Ces impressions ou idées sont acceptées et deviennent images. Les rêves sont la traduction en images extériorées de ces impressions et idées désordonnées, incohérentes qui se réveillent au (?) de la vie végétative et imaginative. La raison n'est plus là pour les contrôler ; elles s'imposent à l'esprit avec toutes leurs absurdités, avec toutes leurs contradictions. Quel est l'esprit assez fort pour échapper à l'hallucinabilité du sommeil ? ”

“ Il est possible, avec un peu d'habitude, de se mettre en rapport avec certains dormeurs, sans les réveiller, de leur parler et d'en obtenir des réponses dont ils n'auront pas souvenir au réveil. Alors on peut provoquer chez eux tous les phénomènes des hypnotiques, on peut leur suggérer de l'anesthésie, de la catalepsie, de la contracture, des hallucinations. Les hallucinations suggérées ne sont que des rêves provoqués ; les rêves naturels sont des hallucinations par auto-suggestion. Même à l'état de veille, quand, abîmés dans nos rêveries, notre activité cérébrale se concentre sur les souvenirs, les anciennes impressions reparaissent, les images correspondantes revivent devant nos yeux, souvent nettes comme la réalité ; nous restons absorbés dans la contemplation du passé ou de l'absent ; nous revivons la vie écoulée, nous rêvons repliés en nous-mêmes, véritablement hypnotisés, hallucinés à l'état de veille, jusqu'à ce qu'une excitation sensorielle vive, la voix d'un ami, nous arrache à la vie contemplative et nous rappelle à nous ; notre activité cérébrale se diffuse de nouveau au-dehors de nous ; nos sens redevenus actifs transmettent de nouveau à notre moi les impressions du monde extérieur ; les images fictives disparaissent. ”

“ Nous avons tous des moments où l'imagination efface la réalité. Mille circonstances produisent des états d'âme analogues. On sait combien la suggestion religieuse exalte la crédivité ; nos pauvres facultés de raison humaine s'effacent devant elle ; la foi est aveugle. L'extase religieuse fait des hallucinations ; elle fait de l'anesthésie, des stigmates ; elle rend les martyrs insensibles à la torture ; elle fait des miracles à Lourdes ; elle transforme l'idée en acte. Elle fait ce que fait expérimentalement la suggestion hypnotique. ”

“ L'hypnotisme aussi développe la crédivité et fait des miracles avec l'imagination humaine. Lorsque, par affirmation simple ou aidée de certains gestes ou manipulations propres à renforcer cette affirmation, on prend possession de l'esprit d'un sujet, lorsqu'on arrive à mettre en jeu ou à augmenter sa crédivité naturelle, on impose silence au contrôle psychique ; on donne libre cours à l'imagination et à l'automatisme cérébral. Alors l'idée acceptée par le cerveau devient acte, dans la mesure du possible ; l'idée d'un mouvement crée ce mouvement ; l'idée d'une paralysie ou d'anesthésie crée cette paralysie ou cette anesthésie transitoires ; l'idée d'une image crée cette image, comme dans le sommeil naturel, comme dans le rêve, comme dans l'extase religieuse ; l'idée d'un acte à accomplir pousse parfois à l'accomplissement de cet acte, comme dans le somnambulisme naturel, qui n'est qu'un rêve actif. ”

“ Telle est, exposée autant que je puis le faire ici, la conception doctrinale de l'hypnotisme, comme nous l'entrevoyons à Nancy. Sans doute quelques divergences nous séparent sur l'interprétation de certains phénomènes secondaires, mais, pour la question fondamentale, nous sommes tous d'accord pour penser que tout ou presque tout est dans la suggestion. ”

“ On voit maintenant ce qui différencie notre doctrine de celle de la Salpêtrière. D'après cette dernière, l'hypnose est un sommeil pathologique, analogue à l'hystérie, réalisable seulement chez les hystériques et les névropathes. Cette névrose est caractérisée par trois phases, chacune offrant des phénomènes physiologiques spéciaux qu'on obtient à l'aide de procédés simplement physiques : ouverture ou occlusion des yeux, attouchement, pression, friction du sommet de la tête, action des aimants ; dans quelques-unes de ces phases on obtient des phénomènes psychiques par suggestion. Ce sont des faits expérimentaux purs, sans interprétation théorique. ”

“ D'après la doctrine née à Nancy et qui a des adeptes à Paris, l'hypnose n'est pas un sommeil pathologique. Réalisable chez la majorité des sujets, c'est un état psychique particulier qui exalte la suggestibilité, qui a son analogue dans l'état normal. C'est la suggestion, c'est l'action de l'idée sur le corps qui détermine tous les phénomènes ; ces phénomènes ne sont pas d'ordre pathologique, mais d'ordre psychologique. ”

“ L'hypnose n'est pas un état contre nature ; elle ne crée pas de fonctions nouvelles ; elle ne détermine pas de phénomènes extraordinai-res ; elle développe ce qui peut se réaliser spontanément ; elle exagère, à la faveur d'une concentration psychique spéciale, la suggestibilité normale que nous possédons tous à un certain degré ; elle développe un état de conscience nouveau avec prédominance des facultés intellectuelles, à la faveur duquel nous réalisons, avec plus d'éclat et de netteté, les idées, les impressions, les images provoquées. ”

“ Un mot encore pour terminer. L'École de la Salpêtrière n'a pas tiré d'applications pratiques de son enseignement. L'École de Nancy emploie la suggestion dans un but thérapeutique. L'action, expérimentalement démontrée de l'esprit sur le corps, du moral sur le physique, de la fonction psychique du cerveau sur les autres fonctions organiques, elle l'utilise pour obtenir des actes utiles à la guérison des malades. ”

“ Telles sont les doctrines des deux Écoles. Où est la vérité ? Il ne m'appartient pas de le dire. ”

1 Bernheim, H. (1891). Hypnotisme et suggestion : Doctrine de la Salpêtrière et doctrine de Nancy. Le Temps, supplément du 29 Janvier. Pour un rappel du contexte historique de l’article cf. Nicolas (2005). L’hypnose : Charcot face à Bernheim. Paris : L’Harmattan.




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