Transcription : Les mémoires du racisme Jean-Christophe Victor, présentateur Si vous posez la question autour de vous, «Combien y a-t-il de races sur la Terre ?»








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Transcription : Les mémoires du racisme

Jean-Christophe Victor, présentateur

Si vous posez la question autour de vous, « Combien y a-t-il de races sur la Terre ? », la réponse est à peu près toujours la même. Il y en aurait quatre, chacune déterminée par la couleur de la peau et chacune correspondant à un continent. Et bien ce que je vous raconte là est complètement faux. Le problème, c’est qu’un très grand nombre d’entre nous pense cela et pire encore, les races pourraient ne pas être tout à fait égales entre elles. Alors comment est-ce qu’on est arrivé à croire cela ? Et à le croire encore aujourd’hui, faisant vivre ainsi en permanence le racisme. En fait, il y a de nombreuses couches de racismes dans l’histoire des Hommes ; le racisme est donc dans nos mémoires. Et bien c’est de cela dont je voudrais vous parler aujourd’hui.
Regardez cette carte ethnographique du monde. Elle vient d’un atlas de 1907 du géographe français Vidal de La Blache et l’on y constate la corrélation entre continents et prétendues races qui s’y rattachent. Il y en aurait neuf et on repère notamment, sur le continent africain et dans une partie de l’Asie, les Nègres et Négroïdes - je cite la légende - la race mongoloïde, les Européens en Europe, Amérique du Nord, partiellement en Amérique du Sud et en Océanie, les Berbères et Arabes, les Pygmées d’Afrique, les Indiens d’Amérique et enfin les races hyperboréennes dans le grand Nord. Or cette carte a été vue par des millions de jeunes Français et ce, jusqu’au milieu du XXe siècle. Et cet atlas allemand, de la même époque, donnait à peu près les mêmes informations. D’après ces cartes, l’espère humaine est divisée en races, c’est-à-dire des populations qui se distinguent les unes des autres par certains traits héréditaires, comme la couleur de la peau qui est la différence la plus visible.

Ce type de catégorisation remonte aux travaux de naturalistes comme le Français Buffon ou le Suédois Linné. Il s’agit, au XVIIIe siècle, en pleine période des Lumières, de définir, de classer. Par exemple, Carl von Linné, dans « Systema Naturæ », définit quatre variétés d’Homo sapiens auxquelles il associe une couleur de peau et même, des caractéristiques précises. Homo asiaticus : jaune pâle, mélancolique, rigide ; homo afer : noir, flegmatique, décontracté ; homo europeus : blanc, sanguin, musculaire ; homo americanus : rouge, colérique et droit.

Ensuite, la couleur de la peau n’est pas le seul critère à être utilisé par les savants de l’époque. Dans cet ouvrage de 1801, « Histoire naturelle du genre humain », on trouve cette illustration montrant trois profils, de l’Apollon de la statuaire grecque, à l’orang-outan, en passant par le Nègre, je cite la légende, et dans cette présentation, le Nègre forme le chaînon manquant entre le singe et l’idéal humain. Apparaît ainsi vers le milieu du XIXe siècle une nouvelle science, qui a pour objectif de mesurer ces différences entre les hommes, pour créer des catégories et ensuite, les hiérarchiser. Par exemple en s’appuyant sur l’anthropométrie et la craniométrie. Le représentant de ce courant en France est Paul Broca. L’anthropologue allemand Blumenbach, lui, identifie cinq races. On lui doit la dénomination de variété caucasienne, c’est-à-dire blanche, et Blumenbach estimera que la race noire, est perfectible. Les théories raciales se voient ainsi confortées par les apports de la science aux XVIIIe et XIXe siècles, et peuvent ensuite se diffuser largement. Par exemple, le manuel scolaire « Le Tour de France par deux enfants » nous enseigne qu’il y a quatre races et que la race blanche est, je cite, « la plus parfaite des races humaines ». Et songez qu’entre 1877 et 1977 ce livre est vendu à 8 millions et demi d’exemplaires, soit autant d’enfants qui assimilent ces idées-là à l’école. Et ces enfants ont été nos grands-parents ou peut-être même nos propres parents. Alors cela explique évidemment en partie comment nous avons été conduits à penser de façon aussi fausse.
Poursuivons notre remontée dans l’Histoire. Au XVe siècle, le prince catholique portugais, Henri le Navigateur, conçoit de nouveaux types de navires, les caravelles. Et grâce à ces caravelles, Bartolomeu Dias, Christophe Colomb, Vasco de Gama, Francisco Cabral, Magellan, vont réaliser pour le compte du Portugal et de l’Espagne, ce qui est vu par les Européens comme les grandes découvertes. Plusieurs traités successifs, arbitrés par le Vatican, vont permettre aux deux puissances ibériques, le Portugal et l’Espagne, de se partager le monde, y compris celui qui reste à découvrir et à évangéliser. Ces découvertes donnent aux Européens l’accès à de nouvelles routes commerciales et à de nouvelles terres et richesses qu’il faut exploiter. Et pour exploiter, il faut de la main d’œuvre, alors un nouveau type de commerce se met en place, dit triangulaire, et qui fonctionne de la façon suivante : les commerçants européens vont chercher des esclaves en Afrique, les emmènent de force dans le Nouveau Monde, et rapatrient ensuite les bénéfices tirés de cette force de travail gratuite vers les monarchies européennes. Ce commerce des Noirs, cette traite négrière, est un événement économique majeur dans l’Histoire : par sa durée, près de 400 ans du XVIe au XIXe siècle, par son ampleur, entre 25 et 30 millions de personnes déportées, par son impact géographique et sociétal aux États-Unis, dans les Caraïbes, au Brésil, et évidemment sur le continent africain lui-même. Et en fait, l’impact est bien plus qu’économique. Il est dans les mémoires, il est dans nos imaginaires. Au début du XVIIIe siècle par exemple, les termes « noir » et « esclave » deviennent synonymes dans certains dictionnaires français.

À la domination économique, institutionnelle, technique, militaire, qui est tout à fait réelle, l’Europe impose en plus une domination morale et religieuse. Elle estime avoir une mission civilisatrice, censée apporter le progrès et la foi aux populations d’Amérique, d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, vues comme moins avancées. Une grande partie du monde est colonisée et le partage de la quasi-totalité du continent africain entre puissances européennes, à la conférence de Berlin de 1885, a été à cet égard tout à fait emblématique. 20 ans plus tard, en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, voici à quoi ressemble le monde politique : on repère les empires contrôlés par la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie. Ces puissances captent les ressources tout en expliquant au monde entier qu’il y a un sens unidirectionnel au progrès. Mais les Européens ne sont pas les seuls. On retrouve au Japon cette idée de supériorité et de mission impériale. L’Empire du Soleil levant partant à la conquête d’abord de Formose, de la Corée, du Mandchoukouo en Chine puis un peu plus tard de l’Asie du Sud-Est.
En Europe, l’idéologie nazie développe à l’extrême cette certitude qu’il y a des races et que la race aryenne est supérieure. Entre 1939 et 1945 le national-socialisme applique en Allemagne et dans le reste de l’Europe, l’extermination systématique des Juifs mais aussi des Tziganes, des Noirs, des métis, des homosexuels, des handicapés, soit tout ce qui s’écarte de l’idéal aryen de la race. Donc on a encore cette idée de l’infériorité des autres.

Du fait du nazisme, l’Europe se suicide mais cela forme sans doute un tournant. La pensée et le discours sur la race aryenne, l’horreur soulevée par l’antisémitisme et par la Deuxième Guerre mondiale elle-même vont faire évoluer la pensée sur la supériorité raciale du Blanc. En 1945, les vainqueurs organisent un tribunal à Nuremberg pour juger le nazisme et son racisme fondamental. Et en même temps, les États-Unis, principal vainqueur de 45, semblent immobiles à l’intérieur de leur propre pays. Alors, pourquoi ?

Il faut se souvenir de la guerre civile américaine. Elle débute en 1861. On repère sur la carte les onze États américains qui font sécession de l’Union, voulant conserver les esclaves noirs comme force économique gratuite. Les Confédérés vont perdre la guerre, l’esclavage est aboli mais les lois raciales ségrégationnistes imposent quasiment dans tous les États américains la séparation entre Blancs et Noirs à la fois dans l’espace public, les bus, les écoles, ou l’espace privé, comme par exemple l’interdiction du mariage interracial. Et dans certains États, comme celui de Washington, les lois s’appliquent aussi aux peuples indiens. Eh bien ces lois vont demeurer en vigueur très tard dans le XXe siècle. Le Civil Right Act y met, en principe, un terme seulement en 1964. Et depuis, il aura fallu donc 50 ans, soit deux générations, entre l’abolition du racisme officiel et l’élection en 2008 d’un président américain noir, ce qui ne fait pas disparaître pour autant le racisme aux États-Unis.

L’autre paradoxe se trouve dans ce même calendrier de la deuxième moitié du XXe siècle. Alors que le processus des décolonisations est partout en route, le racisme institutionnalisé se poursuit en Afrique du Sud, en legs direct des idées coloniales européennes car on a en Afrique du Sud, toute une société organisée en fonction de l’Apartheid, c’est-à-dire cette ségrégation qu’il convient de maintenir entre les Noirs et les Blancs qui sont les descendants des colons néerlandais et britanniques. En 1951 le pays crée dix bantoustans, c’est-à-dire dix États réservés aux Noirs, traduisant ainsi dans le territoire le développement séparé des races. Cette ségrégation assumée et affirmée va durer 43 ans en Afrique du Sud, le pays jouant pour Washington un rôle de rempart contre l’influence soviétique sur le continent africain. Il aura donc fallu attendre, non pas que les idées de supériorité aient évoluées, mais que la Guerre froide prenne fin pour que cesse l’Apartheid.
En vous évoquant ces quelques étapes et les mémoires qu’elles ont laissées, j’ai voulu vous faire bien mesurer la grande épaisseur historique du racisme. Aujourd’hui, on sait que le génome humain n’est ni blanc, ni noir, ni jaune. L’espèce humaine est une et les êtres humains qui peuplent la planète partagent tous une origine commune. L’Homo sapiens a émergé, il y a environ 150 000 ans en Afrique tropicale puis il a peu à peu migré hors de ce continent il y a 60 000 ans pour venir ensuite coloniser l’ensemble de la planète au cours des millénaires qui ont suivi. Cette dernière carte nous montre la répartition moyenne des couleurs de peau dans le monde. Les variations de couleur, claires ou foncées, sont le résultat de l’adaptation du corps humain aux conditions environnementales et climatiques. La couleur dépend de la concentration de la mélanine, c’est un pigment produit par les cellules de la peau en fonction de l’exposition au soleil. La peau foncée offre une protection contre le soleil puis elle s’éclaircit progressivement en montant vers les latitudes plus élevées. Elle s’adapte ainsi à l’ensoleillement qui est moindre et permet la synthèse d’une vitamine de croissance, la vitamine D. Cette carte a bien sûr cessé d’être exacte, elle a évolué avec les migrations, les voyages, les brassages et les métissages des populations donc la mondialisation.

Les avancées de la biologie, de la génétique, de l’archéologie ont donc permis d’établir qu’il n’y avait pas de hiérarchie entre les peuples. La question des races semble donc scientifiquement réglée et pourtant le racisme réapparaît en permanence, et sous diverses formes. Quand il ne s’applique plus à la couleur de la peau, il contourne et il s’applique, par exemple aux noms propres, aux locataires, aux candidats à l’embauche, il se déplace vers la religion de l’autre, voire à la catégorie de l’immigration. Donc, vous mesurez la grande adaptabilité du phénomène. Alors pourquoi est-ce que ce classement entre les hommes est si difficile à dépasser ? Pourquoi est-ce qu’il réapparaît en permanence comme une construction politique ? Pourquoi est-ce qu’en fait, ça nous convient toujours ? En fait, ce n’est pas simple de parler du racisme, ce n’est pas un phénomène rationnel, on touche là à des questions émotionnelles voire personnelles et pourtant les enfants naissent sans avoir la moindre idée de la couleur de leur peau, donc, tout se passerait par la suite ?
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Sur cette question fondamentale du racisme et sa trop longue histoire, je vous renvoie tout d’abord au DVD, double DVD qui s’appelle « Nous Autres, éducation contre la racisme » conçu par la fondation Thuram ; le numéro de novembre 2011 de la revue Textes et documents pour la Classe est consacré à l’exposition « Exhibitions ou l’invention du sauvage » qui se tient au musée du Quai Branly jusqu’au 3 juin 2012 et puis je vous conseille vivement de lire le livre de Lilian Thuram, « Mes étoiles noires », édité au Seuil dans la collection Point.

Notes culturelles :
Carl von Linné : médecin et botaniste suédois (1707-1778). « Systema naturæ » est son ouvrage majeur.

Julien Joseph Virey : naturaliste et anthropologue français (1775-1846). « Histoire naturelle du genre humain » est son ouvrage majeur.

Paul Broca : médecin anthropologue français (1824-1880).

Johann Fiedrich Blumenbach : anthropologue et biologiste allemand (1752-1840).

Augustine Fouillée : femme de lettres, elle a écrit sous le pseudonyme de G. Bruno le manuel de lecture scolaire « Le Tour de France par deux enfants » en 1877.

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