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Georges GUSDORF

Professeur à l’Université de Strasbourg
Professeur invité à l’Université Laval de Québec
(1948)


L’expérience humaine
du sacrifice


Un document produit en version numérique par Pierre Patenaude, bénévole,

Professeur de français à la retraite et écrivain, Chambord, Lac—St-Jean.

Courriel: pierre.patenaude@gmail.com

Page web dans Les Classiques des sciences sociales.
Dans le cadre de la bibliothèque numérique: "Les classiques des sciences sociales"

Site web: http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales/

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Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

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Jean-Marie Tremblay, sociologue

Fondateur et Président-directeur général,

LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

Cette édition électronique a été réalisée par Pierre Patenaude, bénévole, professeur de français à la retraite et écrivain,

Courriel : pierre.patenaude@gmail.com
Georges Gusdorf
L’EXPÉRIENCE HUMAINE DU SACRIFICE.
Paris : Les Presses universitaires de France, 1re édition, 1948, 276 pp. Collection : “Bibliothèque de philosophie contemporaine.”

[Autorisation formelle le 2 février 2013 accordée par les ayant-droit de l’auteur, par l’entremise de Mme Anne-Lise Volmer-Gusdorf, la fille de l’auteur, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]
Courriels : Anne-Lise Volmer-Gusdorf : annelise.volmer@me.com

Michel Bergès : michel.berges@free.fr

Professeur, Universités Montesquieu-Bordeaux IV

et Toulouse 1 Capitole

Polices de caractères utilisée : Times New Roman 14 points.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.
Édition numérique réalisée le 25 février 2016 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.





Un grand merci à la famille de Georges Gusdorf pour sa confiance en nous et surtout pour nous accorder, le 2 février 2013, l’autorisation de diffuser en accès ouvert et gratuit à tous l’œuvre de cet éminent épistémologue français.
Courriel :

Anne-Lise Volmer-Gusdorf : annelise.volmer@me.com
Un grand merci tout spécial à mon ami, le Professeur Michel Bergès, professeur, Universités Montesquieu-Bordeaux IV et Toulouse I Capitole, pour toutes ses démarches auprès de la famille de l’auteur et spécialement auprès de la fille de l’auteur, Mme Anne-Lise Volmer-Gusdorf. Ses nombreuses démarches auprès de la famille ont gagné le cœur des ayant-droit.
Courriel :

Michel Bergès : michel.berges@free.fr

Professeur, Universités Montesquieu-Bordeaux IV

et Toulouse 1 Capitole
Avec toute notre reconnaissance,

Jean-Marie Tremblay, sociologue

Fondateur des Classiques des sciences sociales

Chicoutimi, le 25 juillet 2016.



Georges GUSDORF

Professeur à l’Université de Strasbourg
Professeur invité à l’Université Laval de Québec
L’EXPÉRIENCE HUMAINE DU SACRIFICE.

Paris : Les Presses universitaires de France, 1re édition, 1948, 276 pp. Collection : “Bibliothèque de philosophie contemporaine.”

L’EXPÉRIENCE HUMAINE DU SACRIFICE.

Table des matières


Note liminaire [vii]

Chapitre I. Les formes de l'échange comme antécédents du sacrifice [1]

Chapitre II. Le sacrifice religieux [42]

Chapitre III. Le sacrifice comme structure de l'expérience morale [120]

Chapitre IV. Le sacrifice comme expérience limite. Sacrifice et transcendance [208]

Conclusion [260]

Index bibliographique [268]
[vii]

L’EXPÉRIENCE HUMAINE DU SACRIFICE.
NOTE LIMINAIRE


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Le problème du sacrifice se pose dans divers domaines de l'expérience humaine, dont chacun appellerait une étude approfondie. Le rôle du sacrifice parait immense dans les différentes religions. La morale trouve dans le sacrifice une de ses attitudes maîtresses. L'idée de sacrifice intervient souvent dans la conduite et les délires des malades mentaux. Chacune de ces acceptions d'une même affirmation de la personne pose des problèmes particuliers. Sociologie, théologie, morale, psychopathologie se sont plus ou moins préoccupées de la question.

Le but de cet essai ne saurait être d'aborder tous les aspects techniques de la question, et de résoudre tous les problèmes particuliers qui se rencontrent dans telle ou telle province du savoir. Nous ne pouvons prétendre rouvrir, par exemple, après Frazer, Durkheim et bien d'autres, le débat sur les rapports du totémisme et du sacrifice primitif. De même, l'interprétation du sacrifice par les diverses théologies chrétiennes, et l'opposition des points de vue, demeurent en dehors de notre compétence. Notre effort vise seulement à faire apparaître l'unité de l'expérience ici en jeu. Il y a dans le sacrifice une affirmation fondamentale de l'homme, un exercice de la personne, dont les caractères anthropologiques essentiels se retrouvent les mêmes quel que soit le système d'expression employé. Nous avons essayé de retrouver l'unité du sacrifice, en dégageant les principales lignes de force selon lesquelles il se réalise au sein de la vie personnelle. Non point travail d'érudit épuisant les documents, mais tentative pour mettre au point une interprétation générale qui puisse servir de point de départ à la méditation de chacun.

Une réflexion sur la signification religieuse du sacrifice nous fit apparaître que pour comprendre cette expérience paradoxale, il fallait remonter par une analyse régressive jusqu'à des formes très élémentaires de la possession. Une sorte de méthode archéologique appliquée à la vie spirituelle permettant de mettre au jour la structure du sacrifice, qui se définissait alors comme une expérience limite de l'avoir aux confins de l’être. Ainsi s'établissait une correspondance, [viii] un échange de l'avoir à l'être ; l'avoir se négocie ou plutôt se sublime en être. Moment dialectique où l'être se trouve atteint par le renoncement de l'avoir, l'équilibre de l'un à l'autre répondant à une mesure particulière, cadence et rythme, justice et justesse, mettant en œuvre un certain sens d'exactitude intime. La loi de correspondance en jeu ici paraît être une règle immanente dont les directives s'étendent à toute l'activité humaine. Par delà le domaine religieux où nous l'avons mise au jour, cette structure formule un schéma a priori définissant l'une des plus constantes formes d'affirmation de la vie personnelle. La description sociologique et la phénoménologie permettent de retrouver l'une des articulations maîtresses selon lesquelles s'exerce chaque destinée. Dans son mouvement, l'homme se recherche en se donnant et parfois se trouve en se créant, fût-ce au prix de sa vie.

Le dernier mot du drame personnel demeure d'ailleurs réservé. La réponse, s'il en est une, n'appartient pas au philosophe, au théoricien. Seul la peut connaître celui qui s'est engagé tout entier à sa recherche, celui qui s'est fait lui-même l'enjeu de la partie. Lumières sur l'existence, mais qui ne sauraient prétendre dissiper cette pénombre où se jouent les engagements décisifs de chaque destinée. Comme le disait un mystique de l’Islam : « Celui-là seul revient qui n'a pas achevé la route ; aucun de ceux qui sont arrivés n'est revenu ».

La méthode employée s'efforce de concilier la description phénoménologique, l'effort pour retrouver du dedans la situation de l'homme qui sacrifie, — et l'analyse génétique, attachée à retrouver à travers les diverses formes, historiques et sociologiques, de l'expérience, l'unité des structures fondamentales qui s'y affirment. On ne peut pas vraiment comprendre sans expliquer, de même que l'on ne peut expliquer si l'on ne comprend pas. Les deux points de vue, loin de s'opposer, paraissent bien plutôt complémentaires.

Ce travail, entrepris en captivité, doit beaucoup aux suggestions de M. Bachelard, — ainsi qu’à l'amitié de Georges Daumézon.
[1]

L’EXPÉRIENCE HUMAINE
DU SACRIFICE.

Chapitre I
LES FORMES DE L’ÉCHANGE
COMME ANTÉCÉDENT
DU SACRIFICE
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La possession est la modification de la personne résultant de son contact avec le monde, et de l'appropriation par elle des êtres et des choses. Appropriation d'ailleurs aussi bien irréelle ou simplement possible que réalisée en fait : l'absence, l'espoir, le regret, la perte présentent des variétés de la possession, autant d'attitudes que la personne est amenée à prendre par rapport à des réalités extérieures à elle, mais susceptibles de lui appartenir. De même la possession s'étend à des réalités non matérielles, à des éléments seulement pensés. On peut posséder la table de multiplication, ou l'histoire de la Révolution, aussi bien qu'une maison à la campagne. Même, l'essence de la possession paraît être de nature spirituelle, prolongement et signification en pensée de la propriété, fait matériel et juridique.

La possession serait alors l'attitude personnelle, la structure intime correspondant à la propriété. Cette structure persiste même en dehors de l'exercice actuel des droits du propriétaire. Le prisonnier qui possède des biens quelque part, à des milliers de kilomètres, encore qu'il soit privé de la jouissance de ce qui lui appartient, demeure « the Man of Property », pour reprendre la formule qui sert de titre à un roman célèbre de John Galsworthy. Toute sa personnalité marquée, et comme imprégnée, par l'influence dé sa fortune. Le même prisonnier, bien que dépouillé de sa condition juridique normale, demeure, en sa conscience, citoyen de son pays c'est-à-dire titulaire de droits devenus peu à peu parties intégrantes de son être, et qui sont pour lui autant de possessions spirituelles.

Quelle que soit pourtant la diversité de sa nature particulière, la possession suppose toujours une sorte de procession de la personne hors d'elle-même. La personne s'augmente, annexe des éléments étrangers ; en tout cas, elle prend des points d'appui extérieurs. Il faut donc supposer qu'elle existe avant de se manifester ainsi en envahissant ce qui l'entoure. Néanmoins il semble [2] difficile d'atteindre l'existence individuelle avant ce moment de jonction avec des éléments extérieurs, où pourtant elle aliène quelque chose d'elle-même. Cette existence indépendante) séparée, autonome et comme absolue, échappe à nos prises. En sorte qu'il nous est impossible de dire où la possession commence. Pour pouvoir délimiter ce qui en nous est possession, il faudrait définir la périphérie de notre être organique et spirituel, mener à bien un inventaire exclusif de ce qui est de nous à titre originaire, laissant à part tout le reste, les pièces rapportées. La possession débuterait lorsque s'introduit en nous un être étranger. Or cette détermination en rigueur de notre être semble absolument irréalisable. Notre nature elle-même apparaît relation, — relative à un milieu sur lequel elle se détache et dont elle se nourrit. Nous ne sommes pas par exclusion du milieu, mais bien par inclusion, appropriation plus ou moins complète de ce qui nous entoure. Nous n'existons que solidairement, dans l'ordre matériel comme dans l'ordre spirituel.

Ainsi donc, être, c'est avoir. Le fait de la possession nous oriente vers une conception ouverte de l'existence. L'homme ne se suffit pas à soi-même. Sans cesse il fait appel à ce qui l'entoure, il exige une sorte de service à son profit des êtres et des choses. Il lui faut, pour se chercher et se trouver, sortir de soi. Par delà le détour de tout ce qu'il s'approprie, c'est lui-même qu'il atteint.

Toutes choses possédées nous sont symboles de nous-même. Toutes choses au monde se présentent à nous comme autant de moyens de parvenir à une plus pleine connaissance, à une expression et approximation de ce qui est en nous. Celui qui possède un château, une automobile, ou jouit simplement d'un bon dîner, réalise, grâce aux objets qui lui appartiennent, une série de possibilités inhérentes à sa nature. Sans doute, il en est de plus ou moins hautes, et certaines sordides. Mais le mécanisme apparaît partout le même : chaque fois une expansion de l'être qui, en connaissant ce qui lui est proposé, se reconnaît soi-même par ce détour. Pareillement, la joie la plus immatérielle, celle d'un tableau, d'un beau paysage, naît d'un contact de nous à lui, prolongement et enrichissement de notre être. Il trouve hors de soi une image, et c'est toujours la sienne, mais ici la meilleure. L'avare même qui enferme un trésor inutile, tire de la contemplation de ce qu'il possède une manière d'accomplissement. Peut-être n'y a-t-il pas, entre les mains de l'homme, de richesse tout à fait stérile. Car, selon la parole dé l'Évangile, « là, où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ». Avoir, plus ou moins mais toujours, c'est être.

[3]

La réciprocité de l'être et de l'avoir constitue donc un caractère essentiel de l'expérience morale 1. Elle affecte chaque moment de notre vie d'un coefficient qui, dans une certaine mesure, caractérise sa valeur. Tout être implique un avoir étranger, par la médiation duquel il se reconnaît soi-même. Inversement, un pur avoir, en dehors du chemin d'une existence, dépouillé de toute vibration aux yeux de qui que ce soit, demeure inerte et comme inexistant. Ainsi d'un trésor caché sous la terre, oublié depuis des siècles, et qui n'est plus le trésor de personne. Trésor sans vie. Or la vie toujours, — et même la vie spirituelle, — suppose mouvement, désir. C'est-à-dire distance franchie, unité gagnée.

Aussi la possession peut-elle admettre en soi plus ou moins d'actualité. La part d'être qui anime l'avoir varie sans cesse. Il lui arrive de s'atténuer jusqu'à rien. Une possession morte apparaît, qui se dégrade et se nie elle-même, un avoir presque pur. La personne se referme sur ce qu'elle possède, s'identifie avec son bien qui fait désormais corps avec elle et n'est même plus remarqué. Jamais le sens et la joie de la possession n'apparaissent si actifs que dans les commencements. Joie du jouet nouveau pour le petit enfant, joie de la robe neuve ou de la nouvelle automobile. Le temps intervient et l'accoutumance dépouille de tout prestige la chose devenue usuelle. L'habitude peut se définir comme la limite inférieure de la possession, vidée du meilleur de son sens. L'ensemble de nos habitudes organiques et spirituelles conserve en nous le cimetière des découvertes oubliées et des contentements perdus, l'ombre de notre vie la meilleure maintenant inaccessible. Les vieux époux, usés l'un à l'autre, ne retrouveront plus la joie des premières amours.

Il y a donc dans toute possession une sorte de menace. « Quand le sentiment de propriété, écrit l'homme politique belge Henri de Man, qui relie un être humain à un objet, rayonne de l'être vers l'objet, il constitue un gain moral. Il n'y a perte morale que lorsque l'homme est plus tenu par l'objet que l'objet par l'homme » 2. Ambiguïté de la possession, — parce qu'elle réalise dans la vie personnelle une sorte d'équilibre. Elle est la sûreté dans la disposition des choses, la possibilité de compter sur quelque chose d'autre que soi. Aussi l'idée d'une possession assurée vaut-elle essentiellement des objets matériels, ou de réalités réduites à la forme des objets matériels, mécanisées, matérialisées. On est propriétaire d'un objet ou d'un savoir, c'est-à-dire qu'on peut, sauf empêchement, [4] s'en servir à toutes fins utiles. Il n'en va pas de même d'un vivant. Posséder un être humain, ce serait pouvoir en disposer à son gré, le prendre ou le lâcher, le retrouver où on l'a mis. Telle à la rigueur la puissance du maître sur l'esclave, mais il ne voit en lui qu'un élément de son cheptel, un instrument de travail. L'esprit propriétaire, installé dans sa certitude, laisse inemployé le meilleur même de ce qu'il détient.

Ici le paradoxe de la possession. La possession qui s'accomplit, qui s'achève, se nie elle-même. Toute expérience vivante de ~l'avoir doit conserver un caractère inachevé. Or il est de notre nature de désirer la possession comme un absolu, de chercher sans cesse à la solidifier, à la fixer. Sans cesse s'affirme cette tendance dans nos rapports avec le monde. La propriété, qui ne vaut que dans l'ordre des choses matérielles, nous voudrions l'instituer dans nos relations avec autrui, — et c'est un des drames de l'amour.

Dans l'amour comme dans l'amitié, s'exprime l'exigence de possession comme celle d'une garantie et d'un assouvissement. Il faudrait que rien dans l'autre ne nous échappe, que tout de lui, jusque dans le détail, soit retenu et absorbé en nous. L'amour propriétaire demeurera inquiet et torturé aussi longtemps qu'il sentira lui échapper une parcelle de l'autre. Chaque refus, chaque secret comme une injure. Tourment du narrateur, dans Proust, en face d'Albertine, se posant sans cesse le problème de sa fidélité, et chaque geste nouveau lui est prétexte à nouvelle angoisse. Même la Prisonnière, enfermée chez lui, dans le désir de la conserver toute, lui est plus distante et menaçante et étrangère que la jeune fille encore indépendante de lui.

Cette avidité d'une possession impossible se marque dans le sens exclusivement physique donné parfois à la possession dans l'amour : tentative désespérée pour atteindre une certitude qui se dérobe partout. On veut se persuader que cette prise de possession, plus brutale et farouche, livrant le corps sans réticence, vaut pour l'abandon total, le don de l'être, le don de l'âme. Solution abusive et bourgeoise, la même en somme, par laquelle on admet, dans le mariage, que l'infidélité commence avec l'adultère. Erreur que démasque le héros de Proust lorsqu'il parle, non sans mélancolie de « l'acte de la possession physique — où d'ailleurs l'on ne possède rien » 3. Erreur dont témoigne aussi bien l'insatisfaction des grands séducteurs, la solitude de Don Juan, ou cette parole terrible de Lord Byron, songeant à une petite fille aimée dans son enfance : « Je me demande quelquefois si, depuis, j'ai vraiment aimé » 4.

[5]

La possession du corps ne suffit pas. Il faudrait posséder tout l'être et donc d'abord l'avoir parcouru, connu tout entier. Mais on n'a jamais épuisé un vivant. Même, et surtout, pas soi. L'inventaire d'autrui ne peut mener qu'à un échec. Et si l'on pouvait jamais se persuader qu'on est arrivé au bout de l'autre, c'est qu'on lui refuserait toute possibilité de développement à venir, toute liberté. On l'aurait tué, spirituellement parlant. Ainsi le désir insatiable demeure à jamais inassouvi. Marque et signe d'une faiblesse, d'une incapacité fondamentale qui, pour mieux saisir son objet, ne rêve que de l'étouffer. Il y a en effet dans l'accomplissement de ce désir, dans la parfaite possession, une impossibilité de plus avant, un grand arrêt. Le désir ne devine pas qu'il aspire à son propre anéantissement. De quoi témoignerait pourtant l'inanité de la possession physique réduite à elle-même, la déception des lendemains. Le but se nie lui-même une fois atteint. Proust, lucide là encore, note : « On n'aime que ce qu'on ne possède pas tout entier » 5.

Ainsi la possession ne vaut pas dans l'ordre des êtres. On ne possède que des ombres sans vie, pâle décalque ou caricature de ceux qu'on croit aimer. Les vrais rapports entre humains seraient rapports selon l'être et non selon l'avoir. Rapports fondés non pas sur un inventaire et un accaparement, sur la réduction de l'un à l'autre, mais sur une coïncidence des volontés, sur une communauté d'intention. L'un n'essayant pas de posséder l'autre, de le circonscrire et de l'arrêter dans sa marche, mais partageant sa route. Marchant avec lui selon l'essentiel et le meilleur. L'inspiration commune alimentant les deux vies dans une même vie qui les dépasse toutes deux, qui leur interdit de s'absorber l'une dans l'autre. Une dimension supérieure intervient ici, et qui transpose, et surhausse tout. Justement la possibilité demeure d'aller plus loin, d'atteindre plus avant, et cette possibilité réservée constitue le meilleur gage du succès, ce qui fonde en réalité les temps à venir, leur donne une raison d'être, une vertu d'espérance.

D'un être à l'autre, le rapport est donc moins de possession que de partage. On rencontre autrui, et dans la rencontre, l'autre dispose de nous autant que nous de lui. Réciprocité. Plutôt, aucun ne dispose de l'autre, mais chacun demeure libre et comme accru dans son être par cette confirmation de connaître près de soi un semblable. Avoir s'efface devant être sous le régime de la coexistence.

La jalousie nous offre ici une sorte de vérification ou de contre-épreuve. Elle relève de la possession, comme une forme pathologique. [6] Le jaloux voudrait posséder davantage ce qu'il possède déjà. Il se ruine soi-même par l'exigence d'une assurance absolue que sa défiance même lui interdit à jamais. Il demande faussement à l'événement la confiance dont lui-même est incapable. Hypertrophie de la possession : le désir de possession reporté de l'avoir sur l'être. Le jaloux, pour être sûr de posséder ce qu'il aime, voudrait l'emprisonner, non pas seulement entre les murs d'une maison, comme les maris trompés de Molière, mais dans une prison spirituelle, afin que rien de l'autre ne lui échappe. La mère, la
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