I. La migration en droit musulman classique








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La migration

dans la conception musulmane

passé, présent et avenir
Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh*
1995
saldeeb@bluewin.ch

http://www.sami-aldeeb.com/

* Dr en droit, diplômé en sciences politiques; collaborateur scientifique pour le droit arabe et musulman à l'Institut suisse de droit comparé, Lausanne. Auteur notamment de l'ouvrage en français: "Les Musulmans face aux droits de l'homme: religion & droit & politique, étude et documents, Verlag Dr. Dieter Winkler, P.O.Box 102665, D-44726 Bochum, 610 pages (109 Sfr).

Introduction



La première partie de cette étude traite de la migration, à la lumière du droit musulman classique.
Le Droit musulman classique est un ensemble disparate d'institutions et de concepts juridiques accumulés depuis le 7ème siècle et basés sur deux sources principales:
- Le Coran: Première source du droit musulman, il rassemble la révélation transmise par Dieu à Mahomet, entre l'an 610 et 632, date de la mort de ce dernier. Selon les musulmans, il s'agirait d'un écrit dont l'auteur n'est pas Mahomet, mais Dieu en personne. Le texte actuel du Coran a été établi 15, voire 20 ans après la mort de Mahomet.
- La Sunnah de Mahomet: Deuxième source du droit musulman, elle désigne les récits, les gestes et les faits attribués à Mahomet, modèle infaillible selon le Coran et interprète de la volonté divine1. Ces récits se trouvent dans plusieurs recueils de hadith et dans les biographies et dont l'authenticité est souvent mise en doute.
La deuxième partie essaie de voir comment les musulmans d'aujourd'hui, notamment ceux du monde arabe, perçoivent et vivent la migration et dans quelle mesure leur vision et leur attitude sont influencées par le droit musulman classique.

I. La migration en droit musulman classique



Nous commençons par dégager la conception de la migration selon le Coran et la Sunnah de Mahomet avant de voir ce qu'en ont fait les juristes classiques.

1. La migration dans le Coran et la Sunnah



Le Coran utilise dans 27 versets le terme higrah (migration) et ses dérivés dans le sens de "abandonner"2. C'est ainsi que le mari doit abandonner sa femme désobéissante, seule dans le lit conjugal pour lui faire entendre raison (4:34) et le croyant doit fuir l'abomination (74:5). Mais le plus souvent ce terme est utilisé pour désigner l'abandon d'un pays sous le pouvoir des mécréants pour rejoindre la communauté musulmane.
La migration a marqué la communauté musulmane dès ses débuts. Les biographes de Mahomet nous rapportent comment ce dernier envoya certains de ses adeptes en Abyssinie pour les mettre à l'abri des persécutions des mecquois. Il leur donna un message à l'intention du roi d'Abyssinie lui demandant de bien les accueillir, de reconnaître qu'il est le messager de Dieu et d'abandonner l'orgueil3. Plus tard, Mahomet demanda au roi de devenir musulman pour avoir la vie sauve (Islim taslam), et de lui renvoyer les immigrés4. Ce qu'il aurait fait selon les sources musulmanes5.
Toujours pour échapper aux persécutions, Mahomet, accompagné de certains de ses adeptes, quitta en septembre 622 la Mecque, sa ville natale et se dirigea vers Yathrib, la ville de sa mère, devenue Médine. C'est le début de l'ère musulmane, l'ère hégire, de la migration. Ceux qui quittèrent pour aller à Médine portèrent le nom de muhagirin (les immigrés). Ceux qui les ont accueillis furent appelés ansar (les supporteurs).
Des musulmans, cependant, sont restés à la Mecque et continuèrent à vivre secrètement leur foi. Contraints de participer au combat contre les troupes de Mahomet, certains y perdirent la vie. C'est alors que fut révélé le passage suivant:

Introduction

I. La migration en droit musulman classique

1. La migration dans le Coran et la Sunnah

2. La division Dar al-islam / Dar al-harb

3. La migration à l'intérieur de dar al-islam

4. La migration du harbi vers dar al-islam

5. La migration du musulman vers dar al-harb

6. Musulmans dont le pays est devenu dar harb

II. Situation actuelle

1. Dar al-islam, dar al-harb et l'État-nation

2. Migration à l'intérieur de dar al-islam

A. Nationalité, naturalisation et loi applicable

B. Bidun/apatrides

C. Réfugiés palestiniens

D. Main-d'oeuvre étrangère ou arabe

3. Migration des musulmans vers dar al-kufr

A. Position des musulmans vivant dans dar al-islam

B. Position des immigrés: cas des Maghrébins en France

a) Hostilité à l'égard des Maghrébins

b) Du retour à l'intégration

c) Que faire des autres?

d) Position des pays d'origine des migrants

4. Musulmans dont le pays est devenu dar kufr

A. Colonisation

B. Situation actuelle

Conclusion

Bibliographie


Ce passage demande à tout musulman, vivant en pays de mécréance, de quitter son pays pour rejoindre la communauté musulmane, s'il le peut. D'autres versets vont dans ce même sens (4:100; 9:20). Le but de cette migration était de se mettre à l'abri des persécutions, d'affaiblir la communauté mécréante et de participer à l'effort de guerre de la nouvelle communauté. Aussi, le Coran parle conjointement de ceux qui ont émigré et ont fait le gihad (2:218; 8:72, 74 et 75; 8:20; 16:110).
Le verset 8:72 établit une alliance entre les immigrés et ceux qui leur donnent l'hospitalité. Il interdit de nouer une telle alliance avec les musulmans qui restent dans le pays de mécréance "tant qu'ils n'auront pas émigré". Mais si ces musulmans, restés en dehors de la communauté, demandent de l'aide "au nom de la religion", la communauté musulmane doit les secourir, sauf s'il s'agissait de combattre un peuple avec lequel la communauté musulmane avaient conclu une alliance.
Le verset 4:89 demande aux musulmans de ne se fier aux mécréants que s'ils émigrent vers la nouvelle communauté, en signe d'allégeance et de conversion (4:89). Le Coran accuse une méfiance à l'égard des nomades, ces éternels migrants sans domicile fixe qui déclaraient leur allégeance à Mahomet et par la suite retournaient dans le désert (ta'rib), échappant ainsi à son contrôle, dans un moment critique où la nouvelle communauté avait besoin de guerriers pour se défendre et s'étendre (9:97; 9:90, 99, 101, 120 et 49:14).
Les immigrés avaient tout abandonné derrière eux et ils étaient appelés à rompre tout lien avec les mécréants, y compris les liens familiaux (9:23). Ils se trouvaient dans le dénuement total. Ils devaient alors être pris en charge par les autres membres de la communauté. Le Coran incite les riches à les aider (24:22). L'accord établi par Mahomet, entre les immigrés, les ansar et les juifs vivant à Médine, affirme que ces trois groupes constituent une seule communauté6. Le Coran consacre une part du butin de guerre aux immigrés et il les place même avant les résidants (59:8-10). Il établit une fraternité entre les croyants (49:10; 3:103; 9:11) impliquant des droits successoraux7, droits réservés par la suite aux seuls parentés (33:6).
Mahomet conquit la Mecque en 630; il déclara la fin de la migration et la remplaça par la promesse de participer au combat8. Mahomet aurait cependant dit: "la migration [vers la communauté musulmane] ne prend pas fin tant que les mécréants sont combattus"9. Ceci concernerait la migration d'un pays non conquis vers le pays musulman.

2. La division Dar al-islam / Dar al-harb



A partir du Coran et de la Sunnah, les légistes musulmans ont partagé le monde en deux: Dar al-islam (pays d'Islam), et Dar al-harb (pays de la guerre) ou Dar al-kufr (pays de mécréance). Dar al-islam comprend tous les pays placés sous domination islamique, que les habitants soient musulmans ou non. De l'autre côté de la frontière se trouve Dar al-harb qui, un jour ou l'autre, passera sous le pouvoir musulman. Quels doivent être les rapports entre Dar al-islam et Dar al-harb?
Avant le départ de Mahomet de la Mecque, le Coran intimait aux musulmans de ne pas recourir à la guerre, même s'ils étaient agressés: "Sois patient! Ta patience vient de Dieu. Ne t'afflige pas sur eux. Ne sois pas angoissé à cause de leurs ruses" (16:127; voir aussi 13:22-23).
Après le départ de la Mecque et la création de l'État musulman à Médine, les musulmans furent autorisés à combattre ceux qui les combattaient (22:39-40). Ensuite, devenus forts, ils reçurent l'ordre de combattre ceux qui les agressaient et de faire la paix avec ceux qui voulaient la paix (2:190-193; voir aussi 2:216 et 8:61). A la fin, il leur fut permis d'entreprendre la guerre. En cas de traité de trêve sans limitation dans le temps, les musulmans peuvent y mettre fin. Si le traité est limité dans le temps, la guerre ne peut reprendre à nouveau qu'après la fin de la trêve (9:3-5)10.
Selon les traditionalistes, Mahomet aurait écrit des messages aux différents chefs de son temps, leur demandant de devenir musulmans. S'ils étaient monothéistes et désiraient le rester, ils devaient se soumettre au pouvoir politique des musulmans et payer un tribut. S'ils refusaient l'une ou l'autre solution, ils devaient se préparer à la guerre. S'ils étaient non-monothéistes, ils n'avaient le choix qu'entre la conversion et la guerre11.
Dar al-harb peut bénéficier d'un 'ahd, traité de paix temporel, devenant ainsi Dar 'ahd, pays de traité. D'après Abu-Yussuf (mort en 798), le grand juge de Bagdad, "il n'est pas permis au représentant de l'Imam de consentir la paix à l'ennemi quand il a sur eux la supériorité de forces; mais s'il n'a voulu ainsi que de les amener par la douceur à se convertir ou à devenir tributaires, il n'y a pas de mal à le faire jusqu'à ce que les choses s'arrangent de leur côté"12. Abu-Yussuf ne fait que paraphraser le Coran: "Ne faites pas appel à la paix quand vous êtes les plus forts" (47:35).
Trois siècles plus tard, Mawardi (mort en 1058) nomme parmi les devoirs du chef de l'État:


Il précise que si les adversaires se convertissent à l'Islam, "ils acquièrent les mêmes droits que nous, sont soumis aux mêmes charges, et continuent de rester maîtres de leur territoire et de leurs biens". S'ils demandent grâce et réclament une trêve, cette trêve n'est acceptable que s'il est trop difficile de les vaincre et à condition de les faire payer; la trêve doit être aussi courte que possible et ne pas dépasser une durée de dix ans; pour la période qui dépasse ce délai, elle serait sans valeur13.
Ibn-Khaldun (mort en 1406) distingue entre la guerre (gihad) menée par les musulmans et la guerre menée par les adeptes des autres religions. La guerre (offensive) des musulmans est légitime du fait qu'ils ont une mission universelle visant à amener toutes les populations à entrer dans la religion musulmane, bon gré mal gré. Ceci n'est pas le cas des adeptes des autres religions qui n'ont pas de mission universelle; leur guerre n'est permise que pour se défendre14.
A part cette division territoriale, basée sur la religion, on trouve une division interne à dar al-islam basée aussi sur la religion. D'un côté la communauté musulmane dominante, et de l'autre, les conquis au bénéfice d'une protection (dhimmis). Ces derniers peuvent continuer à séjourner dans dar al-islam contre le paiement d'un tribut (gizyah) et en se soumettant à un certain nombre de restrictions.
La division dar al-islam / dar al-harb a des conséquences sur la migration. Quatre questions se sont posées aux légistes:

- Quel est le statut des musulmans à l'intérieur de dar al-islam?

- Est-ce qu'un non-musulman, appartenant à dar al-harb ou dar al-'ahd peut venir et séjourner dans dar al-islam?

- Est-ce qu'un musulman, appartenant à dar al-islam peut aller et séjourner dans dar al-harb ou dar al-'ahd?

- Est-ce qu'un musulman, dont le pays est devenu dar harb après reconquête, doit émigrer vers dar al-islam?
C'est ce que nous allons voir dans les paragraphes suivants.

3. La migration à l'intérieur de dar al-islam



En droit musulman classique, dar al-islam constitue, en principe, une et une seule patrie pour tous les musulmans. Aucune frontière ne sépare les différentes régions. Chaque musulman fait partie de l'Ummah, la nation islamique; il peut se déplacer et séjourner là où bon lui semble dans ce vaste empire qui s'élargit, de jour en jour, incluant de nouvelles nationalités. C'est l'universalisme en expansion, tel que nous le retrouvons dans les révolutions française et bolchevique.
Mawardi (mort en 1058) place la religion en tête des facteurs unissant les êtres humains, suivie par la parenté, l'alliance matrimoniale, l'amitié et la bienfaisance. S'appuyant sur le verset 3:103, il affirme que c'est elle qui a réussi à unir les tribus arabes. Plus forts sont les liens qu'elle crée entre ses adeptes, plus forte est l'inimitié qu'elle provoque contre ceux qui ne partagent pas les mêmes convictions. Elle parvient même à casser les liens naturels entre père et fils. Abu-'Ubaydah Ibn-al-Garrah a tué son père dans la bataille de Badr et a amené sa tête au Prophète en signe d'obéissance à Dieu et à son messager. Le verset 58:22 s'y réfère. Mawardi ajoute: "Comme la religion est une des causes les plus fortes de l'union, la divergence dans son intérieur devient une des causes les plus fortes de séparation"15.
L'unité de la religion n'a pas empêché les frictions entre les ethnies. On notera, notamment, la révolte des peuples non arabes (shu'ubiyyah) convertis à l'Islam contre les arabes musulmans, ces derniers se considérant supérieurs aux nouveaux convertis à l'Islam. Cette révolte s'est manifesté en scissions religieuses, au premier siècle de l'Islam déjà et sous le règne des quatre premiers califes. Elle marque, encore aujourd'hui, le monde musulman divisé en shiites et sunnites, les uns ne tolérant pas la présence des autres dans leurs contrées.
On assista aussi à la montée du régionalisme. L'Égyptien du Caire ne se sentait pas chez lui auprès de l'Irakien de Bagdad, et le Syrien de Damas ne communiait pas dans les mêmes sentiments avec l'habitant de l'Afrique occidentale. Cet amour-propre se manifestait dans l'attribution des postes administratifs et judiciaires. Le pouvoir central ne manquait d'ailleurs pas de prendre en considération ce sentiment national dans le choix des magistrats locaux qui relevaient directement de lui. Sous les Abbassides, le grand juge, siégeant à Bagdad, ne devait pas être étranger à cette ville. Les Caïrotes envoyèrent une délégation à Bagdad pour empêcher le Calife Al-Mansour de nommer un juge non-égyptien. Leur voeu fut exaucé. Un des notables du Caire, consulté dans le choix d'un juge, dit au gouverneur d'Égypte: "O Émir, nomme qui tu veux. Nous n'avons qu'un seul désir: évite de choisir un étranger ou un paysan"16.
Ibn-Khaldun (mort en 1406), trois siècles après Mawardi, assiste au déchirement de la société musulmane en groupes rivaux. Il construit alors sa conception sociale sur la base de la 'assabiyyah, le critère du sang17. Il va même jusqu'à considérer que la prophétie elle-même, pour se réaliser, se doit de se baser sur la 'assabiyyah18.
Nous verrons, dans la deuxième partie, le rôle que joue la religion et la 'assabiyyah dans la société arabe moderne par rapport à la migration.

4. La migration du harbi vers dar al-islam



Le harbi est l'habitant de dar al-harb. S'il tombe entre les mains des musulmans, ceux-ci peuvent soit le tuer soit en faire un esclave. Ses biens saisis constituent un butin. Le Coran, cependant, dit: "Si un polythéiste cherche asile auprès de toi, accueille-le pour lui permettre d'entendre la parole de Dieu; fais-le ensuite parvenir dans un lieu sûr (ma'man), car ce sont des gens qui ne savent pas"(9:6).
Se basant sur le verset susmentionné, les légistes développèrent l'institution de l'aman, sauf conduit, permettant d'avoir des rapports commerciaux avec Dar al-harb19. Selon Abu-Yussuf (mort en 798), le musta'min (porteur de sauf conduit), qui prolonge son séjour dans dar al-islam, est invité à se retirer; si, à la suite de cette injonction, il séjourne encore toute une année, il doit être soumis à la capitation20. Ce qui signifie qu'il devient un protégé au bénéfice d'une autorisation permanente de séjour.
Les légistes ont prévu des restrictions, quant aux biens que le harbi peut acquérir. Abu-Yussuf écrit: "Il ne convient pas ... que l'Imam laisse un ressortissant ennemi, qui a pénétré chez nous, soit à l'aide d'un sauf-conduit, soit comme envoyé d'un prince étranger, en emporter des esclaves, des armes et autres choses pouvant servir aux ennemis pour attaquer des musulmans. Quant aux vêtements, marchandises et choses analogues, l'exportation ne leur en est pas interdite"21.
Le commentaire d'Al-Sarakhsi (mort en 1090) sur le livre d'Al-Shaybani (mort en 804) interdit au musta'min d'emporter avec lui, dans son pays d'origine, ce qui est interdit au musulman de vendre à dar al-harb (voir le point suivant)22. S'il était autorisé à venir en dar al-islam avec des armes, il peut sortir avec ces mêmes armes. Mais s'il a vendu ces armes ou les a échangées, il ne peut le faire23. De même, il ne peut emporter avec lui des esclaves24.
Ibn-Rushd (mort en 1126), l'imam de la Mosquée de Cordoue, fonde l'aman sur un hadith selon lequel Mahomet avait acheté des chèvres à un berger non-musulman venu vers lui. Il cite les objets que le harbi ne peut acquérir: les armes, le fer, les habits servant à se pavaner devant les musulmans, le cuivre entrant dans la fabrication des tambours de guerre, l'esclave chrétien pouvant les guider contre les musulmans et rapporter leurs faiblesses. Il ne permet de remettre aux ennemis les chevaux et les armes que comme rachat des musulmans captifs si les non-musulmans n'admettent pas d'autres rançons25. Al-Qurtubi (mort en 1071), de Cordoue, ajoute à cette liste les selles et le pétrole26.
Par la suite, ce système d'aman s'est transformé en de véritables traités entre États, connus sous le nom de capitulations. La première d'importance fut celle de 1535, conclue entre François I et le Calife Soliman II. Elle est composée de 17 chapitres où se trouvent mêlés un traité de commerce et un traité d'établissement27.

5. La migration du musulman vers dar al-harb



Al-Gurgani (mort en 1413) définit la migration comme "le fait de mettre un terme à son séjour parmi les mécréants et d'intégrer dar al-islam"28. Le seul sens que peut avoir la migration est celui-là.
Quant à la migration du musulman vers dar al-harb, les légistes musulmans se montrent réticents à son égard; ils n'en parlent que très sommairement29.
Le commentaire d'Al-Sarakhsi (mort en 1090) sur le livre d'Al-Shaybani (mort en 804) ne s'attarde pas beaucoup sur l'interdiction de voyage et de séjour du musulman dans dar al-harb. Son seul souci est d'empêcher que les commerçants musulmans vendent, de l'autre côté de la frontière, des biens pouvant renforcer l'ennemi, tels que le fer (y compris les aiguilles), la soie dont l'ennemi peut faire des drapeaux, les chevaux, etc.... Les autres biens peuvent faire l'objet de commerce, à condition de prendre le maximum de précaution30. Il répugne à ce qu'un musulman épouse, dans dar al-harb, une femme scripturaire, qu'elle soit libre ou esclave, par peur que sa progéniture ne devienne captive ou qu'elle adopte la morale des mécréants. Le musulman ne peut y recourir que comme moyen pour éviter l'adultère. Il ne voit cependant aucun empêchement d'épouser une femme dhimmie ou une musulmane captive dans dar al-harb31.
Le commentaire d'Al-Sarakhsi (mort en 1090) sur le livre d'Al-Shaybani (mort en 804) précise les normes auxquelles sont soumis les musulmans dans dar al-harb. Si un musulman commet un délit dans dar al-harb, il n'est pas punissable parce qu'il n'existe pas d'autorité appliquant la loi (in'idam al-mustawfi)32 Dans leurs rapports entre eux, les musulmans restent, cependant, régis par les normes islamiques, à l'exception de la loi du talion au cas où un musulman tue un autre et des délits fixés par le Coran (had)33.
Al-Shafi'i (mort en 820) se pose la question de savoir si la migration, dans le sens susmentionné, est toujours exigée. Selon lui, la migration de dar al-harb vers dar al-islam, n'est exigée qu'en cas de déclaration du gihad, et à condition de pouvoir accomplir la migration. Le musulman pouvait rester dans dar al-harb tant qu'il pouvait pratiquer sa religion. Il invoque le fait que Mahomet avait autorisé des convertis à l'islam à rester à la Mecque (avant sa conquête) du moment qu'ils ne craignaient pas pour leur religion34. Al-Shafi'i ne dit rien du musulman qui se rend dans dar al-harb.
Ibn-Qudamah (mort en 1223) traite de la migration de la même manière qu'Al-Shafi'i. Il considère comme obligatoire la migration des musulmans vivant dans dar al-harb vers dar al-islam, s'ils ne peuvent y accomplir leurs devoirs religieux. En sont dispensés les incapables pour raison de maladie, contrainte ou faiblesse. Mais, même si un musulman peut accomplir ses devoirs religieux, dans dar al-harb, il est préférable qu'il émigre vers dar al-islam pour pouvoir faire le gihad contre les mécréants et agrandir le nombre des musulmans. Il rapporte, à cet effet, l'histoire d'Al-Abbas, oncle du prophète, qui s'était converti à l'Islam. Sa famille lui avait dit d'y rester et lui garantissait la protection. Il a donc retardé sa migration et finit par l'accomplir. Mahomet lui dit: Ma famille m'a expulsé et a voulu me combattre, et ta famille t'a protégé et a voulu t'empêcher de partir. Al-Abbas répondit: "Ta famille t'a sorti vers l'obéissance de Dieu et au gihad contre ses ennemis, mais ma famille m'a retenu de la migration et de l'obéissance de Dieu"35.
Les légistes qui ont eu des rapports avec les non-musulmans de la péninsule ibérique, se sont montrés hostile à la migration vers dar al-harb. C'est le cas d'Ibn-Hazm et des légistes malikites.
Ibn-Hazm (mort en 1064), de Cordoue, interdit le commerce dans dar al-harb si ses normes s'appliquent sur les commerçants. Il interdit de porter un exemplaire du Coran, des armes, des chevaux et autres biens pouvant les renforcer contre les musulmans. Il cite à cet effet Mahomet: "Je suis quitte de tout musulman qui séjourne parmi les polythéistes". Il ne permet le voyage vers dar al-harb que pour faire le gihad ou pour remettre un message de l'émir36.
Al-Qurtubi (mort en 1071) de Cordoue, considère comme illicite le séjour du musulman dans dar al-kufr alors qu'il peut le quitter. Le musulman, selon lui, ne doit pas épouser une ressortissante d'un pays de mécréance ni séjourner dans un pays où la loi applicable est la loi de la mécréance37.
S'appuyant sur l'autorité de Malik, Ibn-Rushd (mort en 1126), imam de la Mosquée de Cordoue et grand-père d'Averroès, dit que l'obligation de la migration est maintenue jusqu'au jour de la résurrection. Il cite les versets 4:97-98 et 8:72 et le récit de Mahomet: "Je suis quitte de tout musulman qui séjourne parmi les polythéistes". Le converti à l'islam, dans un pays mécréant, doit émigrer vers dar al-islam pour que les normes musulmanes lui soient appliquées. A plus forte raison, le musulman ne peut se rendre dans un pays de mécréants dans le but de faire du commerce ou autre chose, car les lois de ce pays lui seront appliquées, à moins qu'il ne s'agisse de racheter un musulman tombé en captivité. S'il y va volontairement, sans contrainte, il ne peut présider la prière et son témoignage est rejeté. Ibn-Rushd demande à l'autorité musulmane d'installer sur les routes des contrôles afin que personne ne puisse se rendre dans ce type de pays, notamment s'il transporte ce qui est interdit et qui pourrait renforcer les mécréants dans leurs guerres contre les musulmans. Dieu, dit-il, a fixé à chacun une destinée à laquelle il parviendra et des richesses qu'il obtiendra38.
Ibn-al-'Arabi (mort en 1148), juge de Séville, s'oppose aussi au séjour du musulman dans dar al-harb ainsi que dans dar al-bid'ah, pays de schisme (en vertu du verset 6:68). Il prescrit aussi au musulman d'émigrer du pays dominé par l'illicite (haram) et du pays où il y a un danger pour sa santé, sa personne, ses biens et ses proches. Il cite Abraham (29: 26 et 37:99) et Moïse (28:21) qui avaient fui devant la peur39.
On retrouve cette opposition chez le grand Soufi andalou Ibn-'Arabi (mort en 1240):
Veille à émigrer et à ne pas rester parmi les mécréants, car y rester constitue une insulte à la religion de l'Islam, une élévation de la parole de la mécréance au-dessus de la parole d'Allah. En effet, Dieu n'a ordonné le combat que pour que la parole de Dieu soit supérieure, et la parole des mécréants l'inférieure. Prends garde de ne pas séjourner ou de ne pas entrer sous la protection (dhimmah) d'un mécréant autant que cela t'est possible. Sache que celui qui séjourne parmi les mécréants - tout en pouvant les quitter - n'a pas de chance dans l'Islam, car le Prophète (prière de Dieu et son salut sur lui) dit: "Je suis quitte de tout musulman qui séjourne parmi les polythéistes". Il ne lui a donc pas reconnu la qualité de musulman. Dieu a dit de ceux qui sont morts parmi les mécréants: "Au moment de les emporter, les Anges disent à ceux qui se sont fait tort à eux-mêmes: "En quel état étiez-vous?". Ils répondent: "Nous étions faibles sur la terre". Les Anges disent: "La terre de Dieu n'est-elle pas assez vaste pour vous permettre d'émigrer?" Voilà ceux qui auront la Géhenne pour refuge: quelle détestable fin!"(4:97).
C'est la raison pour laquelle nous avons interdit aux gens dans cette époque de visiter Jérusalem (bayt al-maqdis) ou d'y séjourner du fait qu'elle se trouve dans les mains des mécréants. Le pouvoir leur appartient, ainsi que la domination sur les musulmans, et les musulmans avec eux se trouvent dans la pire des situations - que Dieu nous garde de la domination des passions. Ceux parmi les musulmans qui visitent aujourd'hui Jérusalem ou y séjournent sont ceux à propos desquels Allah dit: "Leurs actions sont vaines et nous n'attribuerons aucun poids à celles-ci le Jour de la Résurrection" (18:104). De ce fait, émigre de toute créature humaine blâmée par la loi religieuse et qui a été blâmée par la Vérité dans son Livre ou sur la langue du Prophète d'Allah (prière de Dieu et son salut sur lui)40.
La crainte des juristes musulmans pour la foi de leurs coreligionnaires voyageant dans dar al-harb se limitait à la partie du monde musulman en contact avec le monde chrétien qui était resté fermé jusqu'au 19ème siècle. Ceci contredisait la nécessité de la vie et contraste avec le fait que Mahomet, avant sa mission, et bon nombre de ses compagnons étaient des marchands qui entreprenaient de longs voyages pour vendre leurs produits. Un des récits de Mahomet dit: "Le marchand musulman honnête, digne de confiance, sera avec le martyr le jour de la résurrection"41. Les marchands musulmans ont parcouru l'Océan indien parvenant jusqu'à la Chine, contractant des mariages mixtes et convertissant parfois leur entourage. C'est ainsi que l'Islam a pu pénétrer à Sumatra, Java, les Moluques et Malacca. Il en fût de même au Soudan et dans la Corne de l'Afrique. Les marchands étaient suivis de missionnaires lorsqu'ils ne l'étaient pas eux-mêmes42.

6. Musulmans dont le pays est devenu dar harb



Le dixième siècle vit le commencement de la reconquête et de la contre-attaque chrétienne qui obligèrent, parfois temporairement, parfois définitivement, les musulmans à se retirer des anciens territoires chrétiens qu'ils avaient conquis. Ce fut ainsi le cas de la Sicile et de la Péninsule ibérique. La question, qui se posait alors aux légistes malikites, était de savoir si les musulmans pouvaient rester dans ces pays devenus dar harb ou s'ils devaient émigrer vers des terres musulmanes? Ce dilemme, qui se posait aux populations musulmanes, fut résolu par leur départ volontaire ou forcé.
En 1091, la conquête de la Sicile fut achevée après une occupation musulmane d'un peu plus de 270 années. Un grand nombre de musulmans quittèrent l'île, environ 50'000, selon les estimations minimales, en l'espace de 50 années, pour se réfugier de l'autre côté de la Méditerranée.
L'Imam Al-Mazari, originaire de Mazzara (Sicile) (mort en 1141, en Afrique du Nord) reçut, de la part de musulmans vivant en Sicile, une question relative, à la légalité de leur séjour dans ce pays, et, à la valeur d'une décision judiciaire prononcée, sur déposition de témoins assermentés, par un juge, également musulman mais investi par un prince de confession non-islamique.
A la première partie de la question, il rappelle l'interdiction du séjour dans dar al-harb. Cette règle, cependant, connaît des exceptions:

- le séjour dans un pays ennemi pour une raison impérieuse;

- le séjour volontaire mais en ignorant que le séjour est interdit;

- le séjour en territoire ennemi en espérant de l'arracher d'entre les mains des occupants et de le restituer à l'islam, ou de parvenir à mettre les infidèles sur la bonne voie, ou, du moins, à les détourner d'une hérésie quelconque. Al-Baqillani (mort en 1012), ainsi d'ailleurs que les compagnons de Malik, signalent très brièvement la possibilité de pénétrer en territoire ennemi en vue de délivrer un prisonnier.
Dans ces cas précis, on ne peut attaquer la probité du juge. Si, par contre, ce dernier agit en méconnaissance de la loi, ou en se détournant sciemment de tout effort d'interprétation, il y a certainement là un motif d'atteinte à sa probité. Cependant, il y a divergence à l'intérieur de l'école malikite pour ce qui est de récuser le témoignage de toute personne pénétrant de son propre gré dans un territoire ennemi, dans le but d'y faire du commerce. Al-Mazari cite, à cet égard, "un principe fondamental ... qui consiste à accorder un préjugé favorable à tout musulman et à écarter de lui toute idée de désobéissance".
Concernant l'investiture du juge par un roi infidèle, Al-Mazari dit qu'elle ne porte nullement atteinte aux jugements du juge puisque ces derniers sont pour la protection des justiciables, tout comme s'il avait été investi par un prince musulman. Il cite Malik qui établit la légalité de tout intérim assuré par les notables d'un lieu quelconque, en l'absence du prince (sultan), et ce, de peur de ne pouvoir traiter un cas d'urgence dans les délais prescrits43.
Avec la capitulation de Tolède en 1085, la grande majorité des musulmans quittèrent la ville. Ceux qui y sont restèrent pouvaient garder leur mode de vie, leurs propriétés, leurs lieux habituels de résidence, ainsi que leur régime fiscal et leur liberté de culte contre le paiement d'un tribut44. Ces musulmans étaient méprisés par ceux qui avaient émigré et par ceux qui n'avaient pas été conquis. Ils les appelaient ahl al-dajn, ou mudajjan, mots utilisés pour qualifier les animaux apprivoisés ou domestiques, par opposition aux animaux sauvages ou libres. Ils sont passés dans la langue espagnole sous la forme de mudéjar.
La tolérance des rois chrétiens d'Espagne à l'égard de leurs sujets, tant juifs que musulmans, ne devait cependant pas durer. Grand nombre de musulmans se convertirent au christianisme mais continuèrent de vivre secrètement leur foi, s'exposant à la fureur de l'inquisition. Ils furent appelés les Morisques. Ceci se termina par la décision de les expulser après celle concernant l'expulsion des juifs en 1492, expulsion dont la plus grande partie fut achevée dans toute l'Espagne au cours de l'année 1610; mais d'autres opérations complémentaires se déroulèrent au cours des trois années suivantes. "Il ne fallait pas lésiner sur les moyens: mieux valait expulser tous les suspects, au risque de châtier des chrétiens sincères, que de laisser une graine d'une si mauvaise herbe sur le sol espagnol"45. Un millier de Morisques, et parmi eux, des hommes et des femmes très âgés, désireux de mourir dans la foi chrétienne, y sont restés en obtenant des certificats de chrétienté de leurs prélats46.
Le nombre des expulsés serait, selon certains, d'un demi million. Selon d'autres sources, ils seraient de 300'000 auxquels il faut ajouter environ dix mille ou douze mille personnes tuées dans les rébellions de Valence ou mortes de fatigue sur le chemin du départ47.
Les Morisques, sous le pouvoir chrétien, cachaient leur religion. Légitimant une telle attitude, une fatwa du mufti Ahmad Ibn Jumaira, datée du début de décembre 1504, leur donnait des consignes précises pour s'adapter à leur milieu hostile. Ainsi, si les chrétiens les obligent à injurier le prophète, ils devront prononcer son nom comme Hamed, à la manière des chrétiens et penser non à l'envoyé de Dieu mais à Satan ou à une personne juive du nom de Muhammad. S'ils sont forcés de se rendre à l'église, à l'heure de la prière musulmane, ils seront dispensés de celle-ci, et le culte leur sera compté comme s'ils avaient accompli la prescription coranique, tournés vers la Mecque. S'ils sont empêchés de faire la prière le jour, qu'ils la fassent la nuit. L'ablution rituelle pourra être également remplacée: suivant les circonstances, on se plongera dans la mer, ou l'on frottera son corps avec une substance propre, terre ou bois. Si l'on est obligé de boire du vin ou de manger du porc, on pourra le faire, mais en sachant que c'est un acte impur, et en réservant son intention. Si les Morisques sont forcés de renier leur foi, ils devront essayer d'être évasifs; si on les presse, ils devront intérieurement nier ce qu'on les oblige à dire48.
La fatwa précédente concernerait les musulmans qui ne pouvaient pas émigrer de leur pays49. Quant à ceux qui pouvaient, Wansharissi (mort en 1508) est d'avis, dans deux fatwas, qu'ils ne devaient pas rester, avis qui tranche singulièrement avec l'avis d'Al-Mazari qu'il cite sans commentaire50.
La première fatwa, écrite en 1484, concernait des immigrés qui ont regretté leur migration et cherchaient à revenir dans leur pays, estimant que la migration devait se faire non pas de l'Espagne vers le Maroc, mais du Maroc vers l'Espagne. On demanda à Wansharissi ce qu'il en pensait et s'il estimait que la migration de dar al-harb vers dar al-islam ne devait se faire que lorsque cette dernière était en mesure d'accueillir les immigrés et de leur assurer leurs besoins, ou au contraire s'il suffisait pour ce pays de garantir la sûreté de la religion et de la progéniture quelle que soit la situation matérielle qui attend les migrants.
Wansharissi dit que la migration du pays de la mécréance au pays de l'islam reste un devoir jusqu'au jour de la résurrection. Il en est de même d'un pays de fitnah, révolte. Il rapporte de Malik qu'il aurait dit: Il est interdit à une personne de séjourner dans un lieu où il agit selon l'injustice. Et s'il ne le trouve pas, il doit choisir alors le pays le moins injuste. Wansharissi cite, à cet effet, le verset 4:97. Seul est dispensé de la migration celui qui ne peut l'accomplir pour raison de paralysie, de captivité, de maladie grave ou d'une grande faiblesse. Celui-ci doit cependant garder l'intention d'émigrer dès qu'il le pourra. Il est interdit de séjourner parmi les mécréants au même titre qu'il est interdit de manger le cochon ou de tuer autrui sans raison. Celui qui refuse d'émigrer quitte la communauté. Wansharissi ne donne pas moins de 17 versets qui tous, dans son esprit, interdisent l'alliance avec les infidèles (al-muwalat al-kufraniyyah); il cite aussi quatre traditions de Mahomet dans le sens de l'interdiction de toute vie commune avec les infidèles et encore plus de séjour sous leur autorité. Il cite aussi Ibn-Rushd (mort en 1126), le cadi Ibn-al-'Arabi (mort en 1148) et l'imam Ibn 'Arfah (mort en 1401).
Wansharissi rejette les plaintes des immigrés face à la situation matérielle qu'ils ont rencontrée au Maroc. Il les qualifie de personnes de peu de foi et de raison. Il cite l'exemple des premiers immigrés qui avaient quitté leurs biens, leur patrie et leurs parentés et avaient combattu contre ces derniers. On ne peut, à cet égard, avancer des intérêts matériels inférieurs pour nier le devoir de la migration, car la religion est au-dessus de tout. Il cite, à cet effet, le verset 63:9. Ces personnes méritent les plus durs châtiments51.
La deuxième fatwa, écrite en 1495, concerne un musulman qui rendait des services à Mirabelle, à des opprimés, en les défendant auprès des gouverneurs dont il connaissait la langue. Est-ce que ce musulman pouvait y rester tout en sachant que son départ pouvait causer du tort aux opprimés qui n'avaient personne pour le remplacer?
Wansharissi répondit que le musulman doit fuir le séjour avec les mécréants afin de sauvegarder sa foi. Son éventuelle aide, pour les mudéjars désobéissants, ne peut être considérée comme une raison valable pour retarder sa migration. Seul un ignorant peut invoquer une telle raison. Il est interdit de séjourner avec les mécréants, pas même une heure vu l'impureté et les dommages religieux et temporels qu'un tel séjour peut produire pour toute la vie.
Celui qui reste, sous le pouvoir des mécréants, approuve la supériorité de la mécréance sur l'Islam. Il ne pourra pas accomplir la prière sans que les mécréants se moquent de lui, et ceci est condamné par le Coran (5:58), ni le devoir de l'aumône légale due à l'imam qui est un élément important de l'islam, ni le devoir du jeûne de Ramadan, ni le pèlerinage à la Mecque ni le gihad. Ce séjour dans le pays des mécréants est contraire à la parole de Mahomet qui dit: "Le musulman ne doit pas s'avilir"; et "la main supérieure est meilleure que la main inférieure". Un tel séjour expose le musulman à la perversion en matière de religion. Et à supposer que les grands puissent éviter une telle perversion, que faire des petits, des incapables et des femmes faibles? D'autre part, les descendants et les filles (furug) des musulmans risquent, en restant parmi les mécréants, d'être détournés par les non-musulmans de leur religion par le mariage et de copier leurs habitudes, leurs habits, leurs mauvaises coutumes et leur langue. Or, si l'on perd la langue arabe, on perd le culte qui lui est lié. Enfin, les musulmans ne pouvaient pas se fier aux mécréants qui peuvent trouver des prétextes pour les accabler de taxes et manquer à leurs engagements52.
Wansharissi exprime ailleurs l'avis que le jugement des juges musulmans, installés par les chrétiens, ne sont pas reconnus parce qu'ils ne sont pas légitimes. Il signale que les légistes divergent sur la question de savoir si les biens des musulmans mudéjars qui acceptent d'être régis par les chrétiens ont une immunité53.
Un autre problème s'est posé avec l'avancée des Tatares. Une fatwa d'Ibn-Taymiyyah (mort en 1327) concerne la ville de Mardine, en Turquie, dont les soldats étaient musulmans mais où la loi islamique n'était pas appliquée. Fallait-il considérer cette ville comme faisant partie de dar al-silm (pays de paix) ou de dar al-harb? Pouvait-on continuer à y séjourner ou fallait-il en émigrer? Pouvait-on collaborer avec les nouveaux maîtres considérés comme ennemis des musulmans?
Cette fatwa est importante dans la mesure où les islamistes actuels se réfèrent à Ibn-Taymiyyah et qu'ils reprochent aux régimes arabes d'avoir substitué au droit musulman un droit positif.
Ibn-Taymiyyah dit que la ville en question n'était ni dar silm, ni dar kufr, mais tombait dans une autre catégorie. Les musulmans qui y vivaient devaient être traités selon ce qu'ils méritaient; celui qui ne respecte pas la loi islamique sera combattu selon ce qu'il mérite. Quant à la migration, elle était obligatoire si le musulman ne pouvait y pratiquer sa religion. S'il pouvait pratiquer sa religion, la migration n'était pas obligatoire mais préférable. Le musulman ne devait, cependant, pas aider les ennemis des musulmans, et si la migration était le seul moyen pour ne pas les aider, elle devenait obligatoire54.
Comme nous l'avons vu, le musulman devait aussi émigrer d'un pays qui tombait dans les mains d'une secte musulmane. Les sectes, elles-mêmes, imposaient aussi à leurs adeptes d'émigrer de leur pays pour les rejoindre. Ce fut notamment le cas des Kharigites qui considéraient tout péché majeur comme une mécréance, nécessitant la déclaration du gihad contre son auteur, et donc la migration55.

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