Essais utopiques libertaires de «petite»








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D.Quelques grandes aires d'influence


L'ordre alphabétique choisi pour quelques aires est forcément très contestable. Désolé.

1.ALLEMAGNE ET SUISSE - Une aire germanique vivace

a)Ascona au début du XXème siècle et ses antécédents suisses et germaniques


Entre la fin du XIX° siècle et la prise du pouvoir par HITLER en 1933134, la sphère germanique (Allemagne, Autriche, Suisse) compterait une «centaine de colonies agricoles et de "communautés de travail"»135.

Leur composition est diversifiée et plurielle : anarchistes et membres d'autres courants du socialisme, premiers écologistes, abstinents et autres tempérants, végétaliens et naturistes, mystiques, voire réactionnaires comme les nationaux-ethniques, ou modérés comme les libéraux… La plupart sont des intellectuels ou des personnes plus ou moins insérées socialement qui abandonnent temporairement leurs activités pour s'installer dans une communauté.

Leurs points communs sont assez importants : retour à la nature et à ses équilibres, vie libre par rapport aux carcans, tabous et autres conventions, régénération par le travail manuel, développement d'une nouvelle éthique…
(1)Quelques antécédents communautaires, notamment suisses et allemands

Un des premiers antécédents plus ou moins libertaires en milieu germanique fut la colonie végétarienne dite Colonie fruitière ou Colonie coopérative Eden, vers Orianenburg. Elle est fondée par Erwin ESSER en 1893. Le travail collectif semble assez sérieux. C'est un véritable essai de colonie agraire. Elle dispose de nombreux ateliers, dont la célèbre cordonnerie de l'anarchiste Carl TOMYS (1866-1927). Le végétalien, naturiste et pacifiste Alfred STARKE (1883-1952) y fonde une librairie. Il semble présent à Eden depuis 1909.

Eden compte près de 350 habitants avant 1914. Deux courants principaux s'y manifestent : un plutôt nationaliste, raciste et traditionaliste, et l'autre globalement libertaire ou socialisant.

Des responsables du mouvement pour l'économie libre et/ou naturelle résident à Eden, notamment Silvio GESELL (1862-1930) qui meurent à Eden, et Paulus KLÜPFEL (1876-1918). Leur proximité avec le proudhonisme et avec la pensée de LANDAUER est souvent présentée.

Une partie des membres de la communauté rejoignent la Ligue socialiste animée par Gustav LANDAUER (1870-1919) vers 1909. Un groupe de la Ligue, Grund und Boden (Terroir), y existe dès cette époque. Il est animé par Carl TOMYS membre d'Eden depuis 1903, et Alfred STARKE.

Insatisfaits de la vie à Eden, ces libertaires tentent d'autres expérimentations136 :

- tentative vite échouée en 1910

- essai de Wittenberg en fin 1913 : la Siedlungs-Vereinigung «Gemeinschaft». La coordination est faite par Otto LOTHE, le groupe Commencement de Leipzig, le contrôle étant assumé par le groupe Terroir et par Friedrich LISOWSKI (1886-1959). LISOWSKI est installé à Eden depuis 1910 et marié à Käte MÜLLER (1889-1959), grande spécialiste de la civilisation celtique et gaëlique.

L'échec des gauches en Allemagne favorise à Eden la montée progressive du national-socialisme. Les derniers libertaires fuient la communauté au milieu des années 1930.
Des anarchistes autour de Wilhelm WIESE et Gustav LANDAUER créent la coopérative Befreiung vers 1895. Elle est absorbée en 1900 par l'Association de consommation de Berlin, future Coopérative de consommation, fondée en 1899 et qui dure jusque vers 2005.

LANDAUER est peut-être également lié à la Coopérative de consommation de Friedrichshagen et environs, fondée le 12/02/1899 autour d'Hermann TEISTLER137.
La colonie d’ASCONA est en partie liée à l’essai de la Neue Gemeinschaft - Nouvelle communauté des frères anarchistes HART, à Berlin (au bord du lac de Schlachtensee) entre 1901-1904. Elle compte parmi ses membres les libertaires Gustav LANDAUER, Erich MÜHSAM et Martin BUBER ; mais les libertaires s'en retirent assez vite, pour des conflits de personnes et des critiques des choix de vie mis en œuvre. Elle semble être une sorte de prototype d’Ascona : même mélange de militants politiques, d’artistes, de mystiques, dans un ensemble empreint de naturalisme et de religiosité, et d’individualisme pacifiste. Elle fait figure de «première commune rurale de Berlin».

Il faut rappeler que LANDAUER fut le grand soutien des expérimentations utopiques communautaires, car pour lui, le nouveau monde se tente dès maintenant. Ce volontarisme est essentiel, car rien n’est jamais prédéterminé. Il faut donc agir dans le présent, et c’est pourquoi dès 1900 il écrit : « Commençons ! Créons notre vie en communauté »138 qui devient un des slogans de l’anarchisme expérimental germanique. Il fut aussi actif que les frères HART dans la fondation.
Depuis 1902 se fonde la DGD-Deutsche Gartenstadt Gesellschaft - Société allemande des cités-jardins. Gustav LANDAUER en est proche. Il participe aux rencontres de 1903, et partage les aspects anti-urbains et la volonté de retour à la campagne, retour souvent lié à l’époque à un néoromantique assez diffusé dans la jeunesse allemande139. L'association allemande est présidée par l'anarchiste Bernhard KAMPFFMEYER (1867-1942) qui dispose de l'estime de KROPOTKINE. Il est très actif dans le Gartenstadtbewegung, parfois aidé de son frère Paul (1864-1945) et son cousin Hans (1876-1932). Paul est anarchisant en fin du XIX° siècle puis passe au SPD.

Hans est moins impliqué idéologiquement, mais plus pratiquement autout du Gartenstadt Karlsruhe (1907-1982). En 1917-1918 il se lance dans un projet utopique Friedenstadt. Ein Vorschlag für ein deutsches Kriegsdenkmal.
Moins libertaire, nettement plus traditionaliste et sans doute partiellement néoromantique, le Lebensreform-Bewegung (créé vers 1892) regroupe dans l’Allemagne d’alors de multiples individus souhaitant la vie de groupe, les ballades collectives, le « ressourcement » avec la nature. Une sorte de mouvement de « scoutisme patriotique », les Wandervogel (Oiseaux migrateurs), forme également un arrière plan de retour à la nature, mais dans un cadre bien discipliné et donc non libertaire, même si des anarchistes y ont participé. La camaraderie, l'esprit anti-bourgeois et la volonté de vivre en symbiose avec la nature sont des idées largement diffusées au début du XX° siècle.
Amie de Gustav LANDAUER et d'Erich MÜHSAM, la suisse Margarethe FAAS-HARDEGGER, syndicaliste libertaire, néomalthusienne, féministe… vit librement sa vie personnelle et amoureuse. Elle rompt avec son mari (1908), elle est en conflit avec LANDAUER (1913) mais elle continue à tenter l'aventure communautaire dont l'allemand lui a sans doute donné le virus. Plusieurs tentatives échouent. Elle s'installe cependant à Minusio (proche de Locarno) avec son compagnon Hans (Giovanni) BRUNNER (1887-1960) et une poignée d'autres membres. La communauté est soutenue par l'anarchiste Bernhard MAYER140.
En 1914 est fondé le Siedlungsheim - Foyer communautaire municipal de Charlottenburg. Le rôle du socialiste pacifiste Ernst JOËL (1893-1929) semble déterminant ; cet étudiant juif est sensible aux idées de BUBER et de LANDAUER141. Dans un esprit naturiste et post-fouriériste, JOËL fonde la communauté plurielle du Foyer sur le retour à la nature et l'usage fréquent de la musique142. Cette harmonie artistique est encouragée par la jeune femme Wally MEWIUS pour la danse et la gymnastique. La diffusion se fait au travers de Der Aufbruch-Monatsblätter aus der Jugendbewegung.

Ce centre qui rappelle les Athénées ibériques accueille maints orateurs, dont Gustav LANDAUER qui soutient l'expérience, mais aussi Martin BUBER ou Walter BENJAMIN.
À la même époque (vers 1916), le Foyer populaire juif de Berlin (fermé en 1929) joue un rôle semblable de regroupement fraternel et solidaire (notamment avec les juifs de l'est émigrés) et de centre culturel et artistique. La tendance principale, animée par Siegfried LEHMANN, semble révéler une forme de sionisme de gauche. LANDAUER y donne aussi des conférences dont sa plus célèbre sur Judentum und Sozialismus - Judaïsme et socialisme le 16/05/1916.
Après guerre, quelques communautés suisses et allemandes sont sensibles au message de LANDAUER :

- octobre 1918 : communauté d'Herrliberg (vers Zurich-Suisse) par l'ancienne compagne de LANDAUER, Margarethe HARDEGGER).

- février 1919 : Colonie Blankenburg, vers Donauwörth.

- mai 1919 : communauté dans le Tessin suisse lancée par Margarethe HARDEGGER.

- mars 1920 : Colonie Bergfried vers Rosenheim.

- juin 1920 : Colonie Sannerz vers Schlüchtern.

- juillet 1921 : Colonie Freie Erde vers Dusseldorf.
(2)Monte Verità, une colonie « pluraliste » sur le lac Majeur

À Monte Verità – La Montagne Vérité, sur le lac Majeur (Lago Maggiore), à proximité de la ville d’Ascona (Tessin, Confédération Helvétique), se développe un embryon de communauté intellectuelle et artistique, un très original, hétéroclite et atypique centre alternatif.

Un groupe plus ou moins théosophique (autour du conseiller de Locarno, Alfredo PIODA 1848-1909)143 ou rosicrucien a déjà tenté d’installer depuis 1889 une communauté sous le nom de Fraternitas.
La petite communauté de Monte Verità d’Ascona se fonde sous ce nom vers 1899-1900. Au départ il semble que ce sont surtout des végétariens et naturistes qui s’y fixent, en construisant tout de leurs mains. L’idée est de former une sorte de « coopérative végétalienne individualiste » et autogérée si on ose l’anachronisme. Ils proviennent surtout de la région de Munich et y ont été proches des mouvements ou personnalités anarchistes, la plupart ayant vécu dans le quartier bohème de Schwabing. La communauté a déjà éclaté à la veille de la Première guerre mondiale, mais des « colons » sont encore présents sur la colline tessinoise vers 1920. Dans l’entre-deux-guerres, sont toujours présents quelques artistes et réfugiés, au moins jusqu’en 1927.

Plus que d’une colonie unie, il faut parler de regroupement en un même lieu de différentes communautés et/ou individualités, ne vivant pas toujours en bonne entente, même si la tolérance est grande vis-à-vis de toutes les initiatives. C'est également un lieu de passage et de visite plus qu'un lieu de résidence.

Après 1927, c’est le baron Eduard FREIHERR von der HEYDT (1882-1964) qui modifie le site, entreprend de multiples constructions et y règne en maître jusqu’en 1956, date à laquelle le Mont revient au Canton du Tessin (volonté testamentaire du baron). Si sa grande culture permet d’y maintenir des activités multiples, il ne s’agit bien sûr plus d’une communauté. Les visites prestigieuses se poursuivent cependant, dont HESSE, REMARQUE ou JAWLENSKY.
Elle accueille sans doute beaucoup trop d’originaux d’origine germanique le plus souvent, et fréquemment liés au monde artistique et bohème, surtout après 1904. Ce mélange hétéroclite de pratiques et de pensées hétérodoxes ou novatrices permet de faire de l'expérience un précurseur de la contre culture144. La littérature semble bien représentée avec la forte influence d'Herman HESSE (1877-1962) qui écrit un livre sur l’expérience145 et de Max WEBER (1864-1920) et notamment de son épouse Marianne qui a été enthousiaste un temps des idées du psychanalyste libertaire Otto GROSS notamment sur la sexualité libérée. WEBER, qui est tout sauf anarchiste, mais qui rejoint la volonté éthique de l'anarchie, passe à Ascona à 2 reprises en 1913 et en 1914146. Il en est de même pour l’architecture moderniste (le Bauhaus surtout) et le théâtre d’avant garde et pour la danse rythmique.

De nombreux autres écrivains sont de passage où y séjournent peu de temps, comme Leonhard FRANK (1882-1961), Erich Maria REMARQUE, Hugo BALL, Stephan GEORGE…

La danse et le théâtre sont très représentés. Le chorégraphe munichois d’origine hongroise Rudolph von LABAN (1879-1958) y donne des cours pendant 5 ans, et y développe sa théorie rythmique. La danseuse Mary WIGMAN et Isadora DUNCAN sont passées à Ascona. Un des inventeurs de la gymnastique rythmique, Émile Jacques DALCROZE se mêle aux initiatives tessinoises ; pour certaines sources, il serait très marqué par les philosophies orientales du Yin et du Yang, symboles qui orneraient son école147. La danseuse de mimes Charlotte BARA, influencée par ces tendances et par le site, va faire construire le Teatro San Materno en 1928, avec l’aide de l’architecte Oscar WEIDERMEYER.

Des dadaïstes autour de Hans Van ARP s’y installent même un temps…
Des mouvements proches de la nature, de l’écologie, du mode de vie « naturel » s’y développent. Une sorte de pacifisme écologique s’approfondit, en mêlant références orientales et philosophies non-violentes, comme celle de KRISHNAMURTI qui est passé dans la communauté. Les fondateurs de Monte Verità en 1899-1900, Henri OEDENKOVEN (fils aisé d’un industriel d’Anvers – 1875-1935) et sa compagne Ida HOFMANN (pianiste et professeur de musique) animent une communauté végétarienne, frugivore surtout. Un couvent théosophique est projeté. Nudisme, naturalisme et toutes les utopies pré-écologiques y sont tentées148. MÜHSAM parle à ce propos de « colonie éthico-socialo-végétarienne et communiste »149. Le poète « aux pieds nus » et orientaliste Gusto ou Gustav GRÄSER (1879-1958) y tient parfois un rôle de quasi gourou, malgré ses aspirations libertaires et totalement pacifistes. Des regroupements naturistes se livrent parfois à un culte du soleil, et à une exaltation des corps et du travail manuel qui présente à la fois des aspects libératoires, voire libertaire (libre sexualité, rapport libéré à la nature, au corps, à la jouissance, refus des tabous, émancipation féministe…) et des aspects quasi sectaires. Les cheveux sont souvent longs ; quand le temps l’oblige, on recouvre les corps par des tuniques assez uniformes : simplicité égalitaire, mais aussi conformisme sont au rendez-vous.

Mais les tensions sont nombreuses, surtout lorsque le couple fondateur OEDENKOVEN- HOFMANN fondent un sanatorium à but lucratif en 1904.
Les dadaïstes150 et surtout les anarchistes y sont fortement présents, comme Erich MÜHSAM (1878-1934) et son ami et sans doute amant Johannes NOHL ou l’ancien député social-démocrate Rafael FRIEDEBERG devenu anarchiste depuis 1904, et lui-même ancien de Die Neue Gemeinschaft.

Le psychanalyste freudien anarchiste Otto GROSS (1877-1920) vit également irrégulièrement à Ascona de 1905 à 1911, en essayant d’y réaliser une sorte « d’utopie matriarcale» nous rappelle MÜHSAM en 1931. Marianne WEBER évoque cette sorte de « communisme sexuel »151. GROSS est un des initiateurs des théories sur la libération sexuelle et sur le combat contre tout autoritarisme, jugé cause essentielle de bien des psychoses. La néerlandaise Olga FRÖBE-KAPTEYN et Carl JUNG s’en inspirent ; ce dernier serait d'ailleurs également venu dans la communauté. À Ascona, Otto GROSS, bien que marié depuis 1903 avec Frieda SCHLOFFER, vit une sorte de polygamie volontaire avec différentes femmes de l’intelligentsia germanique ou du mouvement anarchiste : il a des liaisons fortes avec les sœurs Von RICHTHOFEN, Else JAFFÉ et Frieda WEEKLEY. Il est inquiété à la suite du suicide de l’anarchiste Lotte CHATTEMER qui a sans doute été son amante, suicide qu’il a vraisemblablement facilité en 1906. Dans son deuxième grand passage à Ascona vers 1910, il vit avec la peintre anarchiste munichoise Sophie BENZ, qui se suicide elle aussi en 1911. Très lié à MÜHSAM, Otto GROSS projetait de créer avec le poète libertaire une « Académie anarchiste » à Ascona vers 1912. Dans son roman contre-utopique Das grosse Wagnis de 1918, Max BROD décrit la vision d’une colonie utopique nommée Liberia, régie par un docteur ASKONAS qui n’est autre qu’Otto GROSS. Ses idées y sont largement retransmises, mais le plus souvent de manière caricaturale, et le la communauté sombre vite dans un autoritarisme destructeur152.

Le couple Otto VAN REES et Adya (Adrienne Catherine DUTILH) marqué par le tolstoïsme communautaire du père d’Otto y font de fréquents passages dès 1911, avant de marquer sur Zurich le dadaïsme radical.

Vont également passer à Monte Verità le grand théoricien kropotkinien Gustav LANDAUER (assassiné pendant la révolution allemande par les corps francs) et le sioniste libertaire, et future référence anarchiste incontournable pour les premiers kibboutzim, le philosophe Martin BUBER.

Quant à Valter SEGAL, né à Monte Verità, il deviendra dans l’exil britannique un architecte libertaire ami du groupe Freedom Press et surtout très lié à Colin WARD.
Mais pour survivre, les fortunes personnelles des membres sont dilapidées rapidement et les tentatives d’autoproduction paysanne, sympathiques, sont peu efficaces.
(3)Le poète libertaire Erich MÜHSAM, participant critique

Le poète anarchiste allemand Erich MÜHSAM, plus tard exécuté à la hache par les nazis, y vit quelques mois au début du siècle et reste un interlocuteur critique essentiel. Il écrit un petit livre en 1905 sur cette expérience153.

Dans l’ensemble, l’anarchiste est hostile à l’élitisme assez fermé d’intellectuels souvent trop ésotériques. Il y dénonce le dogmatisme des sectes végétariennes et spiritualistes, et ce qu’il nomme « le conformisme de l’anticonformisme ». Mais il porte aussi un regard amusé et parfois bienveillant sur ces hippies d’alors, sur leur indépendance, les essais d’amour libre, les expérimentations coopératives et il souhaite parfois réhabiliter le « vrai bohème », comme il le fut dans sa jeunesse. Cependant il se dresse de plus en plus, après son séjour à Monte Verità, sur une position révolutionnaire collective, ce qu’il aura dans la douleur l’occasion de faire durant la révolution conseilliste bavaroise de l’après-guerre.
(4)Quelques comparaisons possibles et quelques avertissements…

La comparaison que je propose avec les mouvements végétariens et libertaires espagnols de l’époque, et avec le futur mouvement hippie possède donc de fortes justifications. Même liberté des corps et des esprits, même spontanéité trop désordonnée, même imprégnation culturelle, même revendications naturiennes (végétarisme, nudisme…), même diversité des tentatives, et mêmes échecs économiques et sentimentaux. L’anti-autoritarisme, l’antimilitarisme, l’objection de conscience… semblent être fréquents à Monte Verità.
Mais des traits plus inquiétants s’y révèlent : un culte des corps, des mouvements de groupes, du mysticisme, du fondamentaliste écologique… C’est pourquoi Rudolph Von LABAN se sent si en symbiose avec GOEBBELS, même si cela ne dure qu’un temps, et qu’il choisit assez vite l’exil outre-Atlantique.
Tout cela annonce donc bien, à la fois le paganisme et les liturgies nazis, et la culture New Age. C’est en tout cas la forte thèse du documentaire bien construit de COLOMER sur cette expérience, réalisé en 1996. Bien sûr, c’est excessif (simpliste dit Alain GIRY154) et l’expérience de Monte Verità ne peut pas être lue seulement au regard des années sombres qui vont suivre (danger évident d’anachronisme). Le film semble assez manipulateur ou en tout cas très réducteur, car il établit de fait la relation quasi systématique entre mouvements naturo-mystiques de la fin du XIX° siècle, mouvements réactionnaires nazis, le négationnisme et le néo-mysticisme « new age » de la fin du XX° siècle. Cela fait beaucoup !
(5)Bakuninhütte - refuge, communauté et lieu de vie alternative

«Terre libre et libre refuge

Esprit libre et libre parole

Hommes libres et liberté d'action

M'attirent toujours plus vers ce lieu»

Hymne du refuge par l'anarchiste Max BAEWERT.
Dans les années 1920 les militants de la centrale anarcho-syndicaliste FAUD-Freie Arveiter Union Deutschlands de Meiningen acquièrent un terrain de 6 400 m² sur une colline proche de la ville (Hohe Maas) sur lequel ils bâtissent une petite cabane155. Son usage est triple :

- lieu d'autoproduction agricole (mais seulement au début).

- lieu de vie communautaire, surtout temporaire (pique-niques, veillées, débats, vacances familiales ou non…).

- refuge et lieu de rencontres au-delà du groupe initial.

L'activité principale est cependant la rencontre conviviale et l'échange d'idées.

Peu à peu la cabane connaît des extensions, cuisine, dortoir, salle commune… L'extérieur est aménagé pour les passages, le repos et la détente et la culture florale… Son succès oblige à de nouvelles constructions en 1932, grâce à une forme avant la lettre de crowdfunding (autofinancement communautaire).

En juillet 1926 le bâtiment prend le nom de Bakunin-Schutzhütte pour le cinquantième anniversaire de la mort de l'anarchiste russe. Une pierre commémorative lui est dédiée ; elle est faite par les marbriers anarchistes Otto WALZ et son fils Heini. Deux autres pierres s'ajoutent plus tard : une pour SACCO et VANZETTI et l'autre pour Francisco FERRER.

L'ensemble est autogéré et s'enrichit des apports de chacun. La Société "Aide mutuelle" (Siedlungsverein "Gegenseitige Hilfe") fondée en 1927 donne une structure légale au mouvement, tout en adoptant un nom aux consonances fortement kropotkiniennes. La FAUD de Thuringe est cependant responsable de l'ensemble et le journal Der Syndicalist est un des appuis les plus puissants. Vers 1930 le relieur anarchiste Fritz SCHERER devient le gardien du refuge (Hüttenwart), le coordonnateur de maintes activités et également l'historien du lieu (grâce au livre qu'il enrichit constamment - le Hüttenbuch).

L'inauguration officielle a lieu les 27-28/05/1928. L'année suivante aux mêmes dates (19-20/05/1929) la Bakuninhütte connaît une rencontre libertaire interrégionale. En février 1930 y passe Erich MÜHSAM. En juin 1930 s'y tient le premier camping national de la SAJD-Syndikalistische Anarchistische Jugend Deutschlands.
La prise du pouvoir hitlérien stoppe tout. Le refuge revient aux SS puis au NDSAP munichois avant d'être vendu en 1938.

Après guerre le centre est utilisé par diverses administrations de la RDA et sert en 1970 de lieu d'entrainement policier !

En 1989 elle passe dans le patrimoine de la RFA réunifiée, mais est progressivement abandonnée et tombe en ruines.
En 2005 le lieu est acheté par des militants, et géré par une association fondée en 2006 : Wanderein Bakuninhütte. Mais il faut attendre les années 2011 et 2012 pour s'y réinvestir, suite notamment à une nouvelle campagne d'autofinancement. Dès lors les activistes de la Bakuninhütte tentent de renouer avec les fonctions initiales : lieu de convivialité, de solidarité et d'échanges.

b)La GFB-Gilde freiheitlicher Bücherfreude, Berlin, 1929-1933


Autour de l'anarcho-syndicalisme germanique, notamment de la FAUD-Freie Arbeiter Union Deutschland (1919-1934), diverses activités culturelles, pluralistes et ancrées dans le monde du travail (Chambres ou Bourses-Arbeitbörsen) se mettent en place. La tradition libertaire allemande du théâtre et de la poésie engagée est très forte. Il suffit de citer le rôle du poète anarchiste Erich MÜHSAM (1878-1934).

Vers 1928 à Leipzig, un groupe anarcho-syndicaliste ouvre une bibliothèque et une salle de lecture, qui devient une sorte d'athénée dont le monde ibérique est couvert. En 1929, en avril-mai, se fonde à Berlin la GFB-Gilde freiheitlicher Bücherfreude-Guilde des amis du livre libre, qui essaime rapidement dans plusieurs localités. Le groupe de Brême semble particulièrement actif, mais le plus visité semble être le centre de Göppingen animé par plus de 80 militants.

La GFB se dote à partir du 01/05/1929 d'un organe : Besinnung und Aufbruch, d'abord mensuel puis trimestriel (en 1931). Il est sans doute édité par la maison d'édition de la FAUD, Der Syndikalist. Le dernier numéro sort en février 1933.

Elle met sur pied également un centre d'éditions, qui publie ouvrages anarchistes et utopiques. Il est dirigé par Max BÜTTNER.

En juin 1930 elle organise une Première rencontre internationale à Berlin.

La GFB se veut ouverte, mais prioritairement libertaire et tournée vers le prolétariat. Rapidement elle dépasse l'aspect purement littéraire156, pour s'étendre à tous les arts, aux loisirs, à la psychanalyse, au nudisme, à la défense de l'homosexualité… Elle organise débats, concerts, pièces de théâtre… La psychanalyse plus ou moins libertaire a bénéficié dans l'aire germanique de nombreux auteurs importants comme Wilhelm REICH (1897-1957) ou Otto GROSS (1877-1920). Les promenades, l'écologie sociale et le nudisme sont, comme en Catalogne ou en pays Valencien, souvent liés aux groupes et à la bohème libertaires. La défense de la sexualité libre, et de l'homosexualité, sont assumés avec une grande cohérence par tous les mouvements libertaires allemands157.
La nuit nazie tombe cependant très vite. Le dernier numéro de Besinnung und Aufbruch sort en février 1933. Les locaux berlinois sont assaillis par la police le 09/03/1933. Les responsables sont arrêtés, comme Max BÜTTNER et Wenner HENNEBERGER. Erich MÜHSAM est torturé et exécuté en camp de concentration…
En 1948-1949 le groupe de Brême tente une renaissance, et publie Die Gilde.

c)Théâtre militant et autogéré en Allemagne - années 1970


Diverses initiatives provenant de jeunes ouvriers et apprentis, liés au mouvement étudiant, surgissent en Allemagne à la suite des mouvements soixante-huitards. Les apprentis se sont notamment dotés d'organes de presse, de collectifs, et de troupes théâtrales autonomes158.

À Dortmund la troupe ITD/DL (Initiative théâtrale-Théâtre d'apprentis) existe depuis 1970 et met en scène sa première pièce en 1972. Dans la Ruhr se fonde en 1974 la KKR-Coopérative Culturelle. À Berlin, Munich ou Hambourg existent d'autres coopératives du même modèle.

Ces troupes sont organisées sous la forme coopérative, de manière autogérée. Elles vivent de manière communautaire et réalisent leurs activités du début à la fin, insistant sur leur volonté d'auto-organisation et d'autonomie. Elles fonctionnent comme les anciens groupes d'agit-prop, partant de la réalité sociologiquement vécue pour la dénoncer et proposer des esquisses d'alternatives. Leur dénonciation est parfois plus "politisée", en collaboration notamment avec le Tribunal RUSSEL.

Ces mouvements ont l'appui du milieu communautaire et du Werkkreis, cercle de littérature prolétarienne qui revit depuis 1968159.

d)L'agence photographique suisse INTERFOTO depuis 1976


À Lausanne existe dans les années 1970 le collectif artistique photographique FOTOLIB qui sert un peu de référence, sinon de modèle.

En 1976 à Genève une demi-douzaine de personnes fonde INTERFOTO (Adresse : case postale 111, 1211 GENEVE 7)160. C'est un collectif alternatif qui se veut militant, lié aux luttes sociales et politiques (notamment celle du quartier Les Grottes de Genève), aux journaux engagés et aux syndicats : «Proches des syndicats et organisations de gauche, (notre) premier objectif était de fournir à ces groupes un matériel photographique pour leur tracts, journaux, livres et expositions en photographiant les événements alors peu couverts par les agences commerciales : manifestations, occupations, luttes syndicales ou de quartier...»161. Leur première contribution à une publication concerne justement la lutte urbaine de Genève162. La seconde s'intéresse aux conditions sociales du travail163. Ensuite l'engagement demeure, mais les thèmes sont plus éclectiques et les clients ne sont plus forcément militants : «Parallèlement Interfoto s'est de plus en plus intéressée à différents aspects de la vie quotidienne : vie au travail, habitat urbain, transports en commun…et a progressivement créé elle-même des publications et des expositions sur ces thèmes». Le groupe, toujours reconnu engagé, devient une sorte d'agence sollicitée y compris par des institutions (musées, agences étrangères…).

Mais INTERFOTO se réserve le choix des commandes, et refuse de se compromettre avec des clients qu'ils ne veulent pas soutenir. Chaque artiste est libre de son temps et de ses actes.

Son fonctionnement est très original pour un milieu artistique car le collectif l'emporte et la propriété privée est minorée. Ainsi les négatifs demeurent la propriété du groupe, pas de l'artiste, et bien des photos ne sont pas signées. Leur déclaration d'intention sent bon l'autogestion et la démarche démocratique et antiautoritaire : «Les photographes d'Interfoto ont choisi de ne pas privilégier la photo d'auteur, mais au contraire la création collective : c'est en équipe qu'ils déterminent les reportages à effectuer, qu'ils décident des photos à distribuer, qu'ils se répartissent les tâches sans hiérarchie ou spécialisation. C'est selon les disponibilités de chacun qu'ils effectuent les prises de vue, le travail en laboratoire, l'archivage et l'administration, la construction des expositions et des livres».
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«petite licence restaurant», de la «licence restaurant» mais aussi de la «petite licence à emporter» et de la «licence à emporter»...








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