Essais utopiques libertaires de «petite»








télécharger 0.73 Mb.
titreEssais utopiques libertaires de «petite»
page3/24
date de publication07.02.2018
taille0.73 Mb.
typeEssais
l.21-bal.com > littérature > Essais
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   24

b)Les « petites revues », pour un art libre et libertaire - France


Les Décadents ont une certaine antériorité, particulièrement avec la revue Le Scapin (n°1 - 1885) animée par Édouard DUBUS (1864-1895) qui a milité parfois avec des anarchistes. On le retrouve par la suite proche de Georges DARIEN. La revue accueille quelques articles de Louise MICHEL.

La revue suivante, Le Décadent, semble plus distanciée avec les libertaires, à l'exception peut être de Georges HUGON sensible au message de Louise18. Il anime La butte en 1887. En 1888 Le Décadent s'ouvre cependant un peu plus sur «l'art social».

Il n'en demeure pas moins qu'il «s'agit des premières rencontres des anarchistes et de la littérature»19.
Depuis 1883 FÉNÉON est un des créateurs et animateurs de ces « petites revues » qui alors mêlent artistes, intellectuels et parfois militants, dans une forme d’intelligentsia engagée, au moins pour un projet culturel. Non seulement FÉNÉON y écrit, mais il en est souvent directeur ou rédacteur, et même généreux pourvoyeur de fonds, car ses revues éphémères ont toutes le triste privilège d'être souvent sans moyen. D'après John REWALD c'est lui (à 23 ans) et son ami Georges CHEVRIER qui fondent en 1884 La Revue Indépendante et en deviennent «propriétaire-directeurs»20.

Rémy DE GOURMONT leur consacre un ouvrage au Mercure de France en 1900 Les petites revues. Essai de Bibliographie. La Libre revue (1883-1884), La Revue indépendante politique, littéraire et artistique (1884-1885), puis La Revue moderniste (1885-1886)… forment une introduction plus ou moins évidente à l’engagement symboliste de leur fondateur. Marie KRYSINSKA (1845-1903), la reine du cabaret du Chat noir, ancienne Zutiste et Hirsute, et adepte également du « vers libre », aide Félix à la Revue Indépendante. La Vogue (1886), fondée avec Gustave KAHN, Charles HENRY et Jules LAFORGUE (1860-1887), peut apparaître comme la première revue spécifiquement symboliste. Vogue connaît une courte renaissance en 1889.
FÉNÉON participe également à la revue très éphémère Le symboliste (1886) fondée par ses amis ADAM, LAFORGUE, KAHN et MORÉAS. Entre 1886 - 1889, Félix dirige un temps, et écrit, pour La Revue indépendante, revue homonyme récemment fondée par le journaliste et écrivain Édouard DUJARDIN (1861-1949), personnage typique de « dandy » parisien. Elle prend de l’ampleur en 1888 sous la direction de KAHN, et rassemble la plupart des symbolistes et des néo-impressionnistes plus ou moins libertaires, souvent attirés par FÉNÉON qui y joue divers rôles. La revue de DUJARDIN s’appuie sur une librairie, rue de la Chaussée d’Antin, nommée Librairie de l’Art indépendant21 par un FÉNÉON qui s’en sert avidement de lieu de rencontres, de débats, d’exposition. En 1888-1889 il écrit également dans La cravache parisienne de Georges LECOMTE (1867-1958), où il côtoie le franc-comtois Adolphe RETTÉ (1863-1903), symboliste et anarchiste affirmé lui aussi, au moins jusqu’à sa conversion au catholicisme vers 1904. En 1889 Félix rejoint l’humoriste Alphonse ALLAIS (1854-1905) - lui aussi ancien Hydropathe et Fumiste - dans la revue Le chat noir (1882-1895) du même nom que le cabaret auquel elle est liée.
Plus radicale est sa participation à La Plume. Littéraire, artistique, sociale (1889-1914), qui siège dans une cave d’un café du Boul’Mich’, et qui est, à ses débuts, plus marquée par l’anarchisme. Le 1er janvier 1897 le journal contribue à mettre une pierre dans le mouvement des Milieux libres, en donnant la recette pour la Fondation d'une communauté d'artistes subvenant eux-mêmes à leurs besoins.
C’est surtout dans la prestigieuse La Revue Blanche (fondée en 1891) par les 3 frères NATANSON qu’il intervient après 1894, jusque vers 1903, date de disparition de la revue. La Revue blanche, qui avait connu une existence liégeoise (Belgique) avant de se fixer à Paris est une extraordinaire pépinière d’esprits libres, vrai « centre de ralliement de toutes les divergences » disait André GIDE22. Les hommes d’affaires ouverts et indépendants que sont les NATANSON (surtout Thadée 1868-1951) y sont pour beaucoup. L'appui de Tadhée à Félix en 1894 (Procès des Trente) est le début d'une longue amitié et d'une belle collaboration. En 1896 FÉNÉON est rédacteur en chef, et coordonne également les activités de la maison d’édition du même nom : c’est grâce à lui que sont édités, parmi de nombreux auteurs, l’humoriste iconoclaste Alfred JARRY (1873-1907), le pro-libertaire Octave MIRBEAU, le pacifiste anarchisant Léon TOLSTOÏ et l’anarchiste individualiste Max STIRNER.
Félix intervient dans une autre revue au début teintée à la marge d’esprit libertaire : Les Entretiens politiques et littéraires (mars 1890-décembre 1893) dirigée par Francis VIELÉ-GRIFFIN ; il y est proche du peintre Edmond COUSTURIER. On trouve aussi dans cette revue les noms de Paul ADAM et d'Henri de RÉGNIER (1864-1936). Esprits libres et parfois provocateurs, ils sont malgré tout bien peu engagés, et fort peu anarchistes23. Cette revue, bien peu anarchisante avant 1892 pour Jean-Pierre LECERCLE, n'en soutient pas moins Jean GRAVE et La Révolte dans sa lutte contre les droits d'auteur, notamment en proposant la libre utilisation des articles des Entretiens. C'est donc une belle position, qui anticipe les situationnistes ; en février 1992 on trouve la formule suivant dans la revue «La reproduction, et même le plagiat, des Entretiens est non seulement licite mais recommandée»24. C'est sans doute la présence de Bernard LAZARE qui pousse à un engagement plus radical et plus libertaire : articles de Pierre QUILLARD, Élisée RECLUS, CHARLES-ALBERT (pseudo de Charles DAUDET 1869-1957), Jean GRAVE ou références à RAVACHOL et à KROPOTKINE.
En 1896 Manuel DEVALDÈS (= LOHY Ernest-Edmond 1875-1956) fonde à Paris la Revue rouge de littérature et d'art. Les collaborateurs y sont prestigieux, et la majorité sont liés à la mouvance libertaire : Félix FÉNÉON, Henry BAUËR, ZO D'AXA, Laurent TAILHADE, STEINLEIN. Ils y côtoient Paul VERLAINE ou Gustave KAHN…
On pourrait citer également La Renaissance, revue animée par Pierre MARTINET et à laquelle collabore l'incontournable FÉNÉON en 1896.
Tout naturellement FÉNÉON participe de plus en plus aux revues anarchistes (L'En-dehors, La Revue libertaire, Le Père Peinard, …) dans les années 1890, sauf La Révolte de Jean GRAVE (incompatibilité avec « le pape de la rue Mouffetard » ?). Il y écrit sous son nom, sous pseudonyme ou de manière anonyme, mais n’en est pas moins fiché par la police. Il y affirme des convictions très fermes et même polémiques contre les patries et le nationalisme, la corruption parlementaire et bourgeoise, et pour la propagande par le fait.
Il est très proche de L’Endehors fondé en 1891 par Alphonse GALLAUD DE LA PÉROUSE, dit Zo D’AXA (1864-1930). Il y côtoie entre autres le libertaire Georges DARIEN (pseudonyme de Georges Hippolyte ADRIEN 1862-1921), Francis VIELÉ-GRIFFIN, et le gérant, un coiffeur anarchiste, Louis Armand MATHA (1861-1930). Mais c’est dans les locaux du journal qu’il se lie admiratif à Émile HENRY (1872-1894). Après la fuite de Zo D’AXA, FÉNÉON assume la responsabilité de la revue avec l’écrivain et journaliste Victor BARRUCAND (1864-1934), l’écrivain et pamphlétaire libertaire Bernard LAZARE, le poète anarchiste Pierre QUILLARD (1864-1912) et le romancier Lucien DESCAVES (1861-1949) : belle brochette de l’intelligentsia libertaire de la période. Camille MAUCLAIR y participe également et y affirme en mars 1892 que «nous ne pouvons être qu'anarchistes»25. En 1897-1899 Zo D'AXA sort une autre revue libertaire, La Feuille, qui a l'appui d'un nombre impressionnant d'artistes connus : STEINLEN, LUCE, WILLETTE, Paul HERMANN…
FÉNÉON participe au journal fondé par Émile POUGET en 1889 : Le Père Peinard. Ce journal « populiste » au bon sens du terme est illustré par tous les grands noms de l’art libertaire du moment, tous ces « anarchos de la peinture » (FÉNÉON) : « Maximilien LUCE, Camille et Lucien PISSARRO, H.G. IBELS, WILLETTE, STEINLEIN et Félix VALLOTTON »26.
Il soutient La Revue anarchiste, fondée par Charles CHATEL (1868-1897) en 1893 et gérée par Henri GUÉRIN. Camille MAUCLAIR y participe ; son engagement «anarchiste» y est surtout esthétique et éthique.
Il est actif également à La Revue libertaire, également gérée par GUÉRIN, en 1893-1894. Elle prolonge en fait la revue précédente et le changement de nom est le moyen utilisé pour contourner la censure. Camille MAUCLAIR y collabore.

Même s’il traite le plus souvent d’art et de littérature dans toutes ces revues, on sort nettement du symbolisme et de ses avatars. FÉNÉON assume totalement, paie de sa personne, et représente un bel exemple des intellectuels « engagés » de la fin du XIX° siècle. Arrêté le 26 avril 1894, il est un des accusés du fameux Procès des Trente, la police ayant regroupé quelques intellectuels et artistes, quelques anarchistes et des petits malfrats : amalgame classique qui échoua lamentablement. L'avocat Thadée NATANSON, de La Revue Blanche, assuma une courageuse défense, et le témoignage très favorable de Stéphane MALLARMÉ compta beaucoup.

c)Les « petites revues », pour un art libre et libertaire - Espagne


Dans la péninsule, les anarchistes littéraires sont surtout des écrivains et artistes qui s'expriment librement et qui assument un mode de vie libre et bohème. Ils sont plus anarchisants qu'anarchistes, plus conscients qu'engagés, plus solidaires compagnons de routes que militants, et encore pour une courte période la plupart du temps27. Mais ils marquent là aussi leur époque, et malgré l'engouement par la culture parisienne, ils présentent une nette spécificité ibérique, même si les liens ne sont jamais rompus. On peut évoquer par exemple la notoriété de l'écrivain et chanteur symboliste français Henri Albert CORNUTY (1873-1904) en Espagne sous le nom d'Enrique ; il est évoqué comme chanteur anarchiste itinérant28 dans Aurora Roja de Pío BAROJA.

Parmi d'autres on peut citer d'illustres représentants de la «génération de 1898» comme José MARTÍNEZ RUIZ dit AZORÍN, le poète Manuel MACHADO (1874-1947), Don Ramón del VALLE INCLÁN (1866-1936) ou Pío BAROJA (1872-1956) et son frère Ricardo (1871-1953). On peut y rattacher à la marge Pedro Luis de GÁLVEZ (1882-1940), poète proche de l'anarchisme : ces conférences acrates de 1905 le conduisent d'ailleurs en prison et lui permettent de triompher ensuite avec son livre En la carcel - Dans la prison. Malgré l'aide humanitaire qu'il apporte durant la Guerre civile à des conservateurs, il finit sommairement face à un peloton d'exécution franquiste. Nombreux ont été marqués par le sens de la rébellion, l'anti-cacicisme et le stirnérisme de Silverio LANZA (Juan Bautista AMORÓS Y VÁZQUEZ DE FIGUEROA - 1856-1912). Dans son La rendición de Santiago, il écrit : «je suis anarchiste parce que je désire la chute de tout gouvernement fondé sur le cacicisme…»29. Tous sont (un peu) acrates à un (petit) moment de leur existence, et presque tous connaissent des dérives plus ou moins graves ensuite30. Pour la période qui nous intéresse, en 1897 AZORÍN publie Charivari, crítica discordante et Bohemia (cuentos) au titre révélateur. BAROJA frôle l'anarchisme avec sa trilogie de La Lucha por la vida - La Lutte pour la vie (1904-1905) : La busca - La Recherche, Mala hierba - Mauvaise herbe et surtout Aurora roja - Aurore rouge. VALLE INCLÁN évoque l'anarchiste Mateo MORRAL dans son poème Rosa de Llamas (1918). Ricardo BAROJA écrit dans La Tierra anarchisante et soutient un temps le Parti Syndicaliste31.
Parmi les revues, l'article cité indique Germinal de l'estonien nihiliste et anarchisant Ernesto BARK (1858-1924) et Joaquín DICENTA (1862 ou 1863-1917), Don Quijote d'Alejandro SAWA MARTÍNEZ (1862-1909) et de son frère Miguel SAWA (1866-1910), El Motín de José NAKENS (1841-1926), La Campaña de Luis BONAFOUX (1855-1918) éditée à Paris, La Anarquía Literaria (juillet 1905)… Cette dernière qui manie le ton libre et acide se veut oeuvre critique et sociale ; elle accueille toutes les grandes plumes de la bohème engagée de l'époque.

Tous écrivent dans des feuilles anarchistes comme La Anarquía pour SAWA, Tierra y Libertad, El Porvenir del obrero et El Despertar pour AZORÍN32, Acción, ¡Despertad! et Helios et beaucoup d'autres pour BONAFOUX… Au tournant du siècle, AZORÍN connaît Federico URALES, traduit KROPOTKINE et HAMON, a lu BAKOUNINE, mais également PROUDHON et d'autres fédéralistes. D'autres écrivians sont plus résolument anarchistes comme le journaliste, écrivain et éditeur Ernesto ÁLVAREZ MENDOZA, un des collaborateurs du El Motín. Dans La Anarquía puis dans La Idea libre qu'il dirige, il fait une large place à la littérature populaire et militante. Même Luis BONAFOUX est digne d'appartenir à l'anarchie selon l'italien Errico MALATESTA, qui lui préface Bilis en 190833. Julio CAMBA gravite autour de el Motín avant de fonder son El Rebelde.

Le groupe autour de Germinal au départ, avant l'arrivée de DICENTA (1898), est plutôt libre penseur et républicain34. Les participants forment un groupe auto-proclamé «Gente Nueva - Les gens nouveaux». Le journal, non anarchiste et plutôt républicain radical, compte cependant bien des compagnons de route de l'anarchisme, notamment un des bohèmes les plus engagés, «le Laurent TAILHADE espagnol» (Federica MONTSENY) : le peintre Rafael DELORME (1886-1962)35. Mais on trouve également l'écrivain et juriste Eduardo BARRIOBERO Y HERRÁN (1875-1939) qui va devenir l'avocat de la CNT, occuper des charges durant la Guerre civile, et finir exécuté par le franquisme à la suite de fausses alégations. BARK y côtoie l'écrivain plus ou moins libertaire, mais plus tard nationaliste, Ramiro de MAETZU (1875-1936 - lui aussi exécuté pendant la guerre civile mais par les républicains), les frères SAWA et AZORÍN. DICENTA est l'ami d'acrates connus comme Manuel BUENACASA et Joaquín MIR I MIR.

Parmi les revues prestigieuses les plus engagées, Las Dominicales del Libre Pensamiento, lancée en 1883 à Madrid, réunit quelques bohèmes plus ou moins anarchisants comme Pedro BARRANTES (1850-1912) ; il a donné, avant son étonnante contrition, au blasphème et à l'anathème (Cf. Anatemas, 1892) ses lettres de noblesse, mais en a retiré censure et condamnations.

El Motín (1881-1926) est au départ joint à cette revue anticléricale très diffusée. Il est surtout républicain radical et libre penseur plus que libertaire. Mais José NAKENS son directeur s'est parfois solidarisé avec quelques anarchistes connus, notamment contre l'aveugle répression. On lui reproche même d'être trop compréhensif vis à vis de Mateo MORRAL, alors qu'il a pourtant toujours condamné le terrorisme. Aux côtés de NAKENS oeuvrent surtout Juan VALLEJO LARRINAGA (mort en 1892) et le caricaturiste Eduardo SOJO (dit DEMÓCRITO, 1849-1908) qui a déjà exercé ses talents pour El Quijote. Ils ont dû être suffisamment acides puisque la revue compterait près de 84 procès36 pour la seule période 1885-1886. AZORÍN collabore parfois à El Motín lors de son époque anarchisante, et également dans La Campaña.
L'hispano-grec SAWA, «anarchiste romantique»37, est un de ceux qui sont le plus liés au parisianisme : le Parnasse et le symbolisme surtout. Ramón María DEL VALLE-INCLÁN (1866-1936) en dresse tardivement (1920) le portrait dans son Luces de bohemia - Lueurs de bohème. Lié au français Alphonse DAUDET (1840-1897) et au nicaraguayen Ruben DARIO (1867-1916), ce célèbre bohème espagnol semble aujourd'hui bien oublié. Dans sa phase anarchisante, il fait de «PROUDHON par le livre, et BAKOUNINE par la barricade… ceux qui on eu la principale influence, soleils majeurs, pour l'expansion parmi nous du mouvement anarcho-communiste» (Iluminaciones en la sombra 1910 - ouvrage préfacé par Rubén DARÍO)38. Il a été proche du militant anarchiste gaditan Fermín SALVOCHEA (1842-1907) et de l'ancien de la FRE-Fédération de la Région Espagnole Teobaldo NIEVA AGUILAR (1834-1894) très actif vers Málaga : l'article cité nous offre les deux éloges que SAWA dresse de ces militants.

d)Entre Impressionnisme et Néo-impressionnisme


Joan HALPERIN met en évidence les multiples réseaux de ces riches années, et réaffirme la forte influence de FÉNÉON dont « les penchants anarchistes »39 motivent bon nombre de ses choix. Les peintres ne sont pas tous militants affirmés ni même conscients des réalités sociales, mais il est clair que dans ces années là, certains d’entre eux (« presque tous » ose dire FÉNÉON40) font œuvre de solidarité, voire d’affinité idéologique, avec le mouvement anarchiste.

Une des origines de ces regroupements affinitaires semble liée à l’ancien communard Robert CAZE (1853-1886). C’est chez lui, à Paris rue Condorcet, que se rencontrent, lors de « réunions littéraires » hebdomadaires41, des militants, des écrivains (dont les pro-anarchisants Félix FÉNÉON, Paul ADAM, Lucien DESCAVES, Jean AJALBERT…) et des artistes comme Georges-Pierre SEURAT (1859-1891) ou Paul SIGNAC (1863-1935), ou surtout Camille PISSARRO (1830-1903) dont les liens avec l’anarchisme sont très forts. On trouve aussi le curieux gendarme peintre Albert DUBOIS-PILLET (1846-1890) au parcours atypique. Les données scientifiques dont va se servir le nouveau mouvement pictural reposent en grande partie sur les recherches de Charles HENRY (1859-1926) et son Une esthétique scientifique de 1886.

Mais un des autres centres quasi phalanstériens de toute cette mouvance artistico-littéraire se situe dès 1884 au siège de La Revue Indépendante, quasiment toutes les fins d'après midi ; entre débats sur l'art et la politique, FÉNÉON n'hésite pas à y glisser bons mots et histoires épicées42.
Camille PISSARRO est sans doute, parmi les peintres connus, un des plus engagés en faveur de l’anarchie, comme en témoignent Les lettres qu’il adresse à son fils Lucien PISSARRO (1863-1944)43. Cet ouvrage est un régal, pas du tout ennuyant malgré les évidentes et nombreuses répétitions. On y découvre un PISSARRO chaleureux, engagé, perspicace, et un père rare et aimé. Dans ses lettres il exprime son intérêt pour la «femme extraordinaire» qu'est Louise MICHEL44, note l'importance d'écrits proudhonien (La Justice surtout)45, se lie fortement à FÉNÉON, Maximilien LUCE, MIRBEAU (depuis 1887), Émile POUGET, Jean GRAVE… En Belgique c'est tut naturellement qu'il se retrouve avec Élisée RECLUS. Très lié à Bernard LAZARE, il est dès le début pro-dreyfusard. Il se dresse souvent contre la bêtise des bourgeois46, critique le parlementarisme47, vante «l'harmonie»48 et une «philosophie moderne, résolument sociale, antiautoritaire et antimystique»49.

Lucien artiste lui-même, comme son père, est gagné à la cause «anarchiste»50. En Angleterre, installé à Hammersmith, il est proche de tout un milieu influencé fortement par William MORRIS et par KROPOTKINE qu'il trouve très bien51.

Tous les deux soutiennent de plus en plus le mouvement : La Révolte ou Le Père Peinard ont la chance d’obtenir leurs productions et leurs appuis. Camille à donné 3 lithographies aux Temps Nouveaux, animé surtout par Jean GRAVE, dont il est abonné ; il paie même par deux fois les dettes du journal52. Les principaux autres donateurs et soutiens de GRAVE sont le photographe (comme son père Félix) Paul NADARD (pseudonyme de Paul TOURNACHON 1856-1939), Henri-Edmond CROSS (pseudonyme de Henri Edmond Joseph DELACROIX 1856-1910) et SIGNAC. CROSS assume la couverture de la brochure de Jean GRAVE Enseignement bourgeois et enseignement libertaire. CROSS est un des partenaires assidus des Temps Nouveaux pour lesquels il offre plusieurs dessins et lithographies.

En 1891, avec LUCE, LECOMTE, POUGET les PISSARRO essaient de définir ce que doit être l'art en liberté dans la société anarchiste à venir53.

Camille tient un peu le rôle d’un Gustave COURBET pour la génération précédente. En outre, parmi les peintres les plus âgés, c’est un des plus ouverts vis-à-vis de la nouvelle génération, et un soutien de poids pour les futurs néo-impressionnistes, notamment son fils.

Toute la famille PISSARRO, très soudée, autour d'une mère un peu autoritaire et un père-compagnon forme une mini-communauté libertaire, solidaire et unie, une «famille d'artistes» exemplaire pour le témoin Octave MIRBEAU54.
FÉNÉON a beaucoup fait pour le « néo-impressionnisme » (terme qu’il popularise en 1886 dans La Vogue et qu'il analyse pour la revue bruxelloise L'Art moderne en 1887 et 188855) et pour d’autres peintres (Cf. Les impressionnistes en 188656). Il voit en eux des « novateurs », des « dissidents »57, termes connotés très favorablement par les libertaires. Les peintres le lui rendent bien : il est pris comme modèle par beaucoup d’entre eux, ce qui prouve une nouvelle fois son rôle moteur et l’intensité des liens. On peut citer ceux recueillis en illustrations dans le livre de Joan HALPERIN. Georges SEURAT (1886) fait un croquis. Maximilien LUCE (1858-1941) le présente en prison avec Dans la cellule (1894) et Dans la cour (1894). Paul SIGNAC lui consacre un magnifique Portrait en 1890 intitulé exactement Sur l’émail d’un fond rythmique de mesures et d’angles, portrait de Monsieur Félix FÉNÉON en 1890, Opus 217. Le belge Théo VAN RYSSELBERGUE place FÉNÉON au centre et en position dominante dans La lecture de 1903. Henri de TOULOUSE-LAUTREC fait une Caricature de Félix FÉNÉON en 1896. Édouard VUILLARD le montre travaillant À la Revue blanche (1901) ; Félix VALLOTTON avait déjà utilisé le même registre vers 1896 avec Félix FÉNÉON au bureau de la Revue blanche. LUCE, à nouveau, réalise en 1903 Portrait de Félix FÉNÉON. Pietro FERRUA évoque aussi les portraits faits par Émile COMPARD, Sacha GUITRY, Severino RAPPA, Théo VAN DONGEN58

L'anarchisme de FÉNÉON n'est pas une posture, il passe au tribunal, il défend les militants, il vit dignement à l'écart des honneurs malgré sa célébrité en milieu artistique. Il a amené à une proximité libertaire nombre d'artistes et d'écrivains, à commencer par Jean PAULHAN (1884-1968), un de ses préfaciers (1948) comme le rappelle Michel RAGON59. Comme indiqué ci-dessus, quand ZO D'AXA doit s'exiler à Londres, il confie naturellement la direction de son journal L'En-dehors à FÉNÉON. Les liens sont forts, quoique mouvants, entre les membres des avant-gardes artistiques et de l'intelligentsia libertaire.
Ce n’est pas étonnant de la part de Maximilien LUCE, qui se revendique à très juste titre assez souvent et fermement de l’anarchie. Il est comparable à Camille et Lucien PISSARRO, et sans doute encore plus militant. Il se lie à deux grands noms de l'anarchisme, Jean GRAVE et Émile POUGET depuis 1887-1888. On retrouve son aide dans de nombreuses revues libertaires. Par exemple il illustre la couverture du Père Peinard d'Émile POUGET et celle de l'almanach pour la révolution de 1903, Ni dieu ni maître. Son Incendiaire est considéré comme valorisant le destructeur anarchiste : c'est une planche pour Les Temps nouveaux, de 1896. Il soutient ses amis, leur fournit de nombreux dessins, peintures, en-têtes de revues… sans compter, et toujours de manière très désintéressée. Le seul POUGET aurait reçu plus de 200 dessins entre 1885-1900, la moitié concernant le Père Peinard60. Il leur écrit un nombre énorme de courriers, surtout à Jean GRAVE. Il soutient aussi La Plume, La Bataille syndicaliste, La Voix du Peuple, Le Chambard socialiste, Les Hommes du Jour (particulièrement son beau portrait de KROPOTKINE en juillet 1909) et Les Hommes d'aujourd'hui, L'Almanach de la Révolution, La Sociale, Le libertaire… et il ne refuse pratiquement jamais sa solidarité. Ses tableaux évoquent aussi des artistes proches comme Paul SIGNAC occupé à lire La Révolte de 1890, ou Portrait de FÉNÉON de 1903.

Il ne renie jamais ses origines populaires, et conserve des sympathies avec les anarchistes et les antimilitaristes durant de longues années, et avec des syndicalistes et membres de coopératives. Pour le Cinéma du peuple, il réalise l'affiche allégorique La Commune. Son empathie populaire est constante et sincère, ne serait-ce qu'en observant son mode de vie. Il passe, plus que COURBET ou PISSARRO, comme le peintre de la condition prolétaire, le peintre des travailleurs, ou de la «condition humaine»61 : il se consacre surtout aux «petits métiers»62 et artisans (cordonniers, typographes, menuisiers, travailleurs sur argile, dockers de France et des Pays Bas,…) et à tous les métiers liés à la mine (puddleurs, pousseurs de charrois, fondeurs, briquetiers…), surtout après ses visites en Wallonie, «pays qui l'épouvante»63 tant le labeur y paraît dantesque. Il ne néglige pas l'industrie moderne, comme tout ce qui est lié à la sidérurgie, notamment avec le superbe tableau L'Aciérie de 1895. Les hauts fourneaux sont à la fois un lieu social terrible, et un hymne à la couleur et à l'exploit ouvrier. De la même manière les métiers du bâtiment sont bien représentés et là encore sont de vraies œuvres historiques (Cf. par exemple Construction, Quai de Passy en 1907 ou Le Percement de l'avenue Junot en 1910). Son tableau sur Les Trimardeurs évoque un monde chanté par la bohème anarchiste de toutes les époques, même s'il en évoque la misère comme avec Le chemineau et son chien. Les femmes ne sont pas oubliées, comme Les Lavandières ou celle qui peine dans La Lessive.

Il maintient une autonomie toute prolétaire en continuant un métier artisanal dans la gravure sur bois.

Dans le débat sur l'art engagé64, il est un des plus proches des pensées de PROUDHON et de KROPOTKINE (alors que la majorité des néo-impressionnistes se jugent révolutionnaires plus par la méthode et la liberté des sujets que par la teneur de l'engagement) et accepte de transmettre une certaine idéologie dans quelques œuvres, comme l'Incendiaire déjà cité ou Le Drapeau rouge, connu sous le titre de La Bataille syndicale65. À une époque où le drapeau noir tarde encore à être le symbole de l'anarchie, c'est le drapeau rouge qui est omniprésent chez Maximilien. Cependant dans l'affiche pour La Bataille syndicaliste de 1910, drapeau rouge et drapeau noir se côtoient au devant de la manifestation. On aperçoit également un petit drapeau noir dans Le Drapeau rouge ou La Bataille syndicale66. Dans La Grève, il n'y a qu'un drapeau noir.

Lui qui n'avait que 13 ans au moment de La Commune, il en reste marqué pour la vie, et consacre à l'évènement une forte série de peintures et de lithographie. Comme la plupart des libertaires, cette révolution sociale est primordiale et plus qu'emblématique. La majorité des toiles dénoncent la terrible répression et évoque le courage des militants, comme le célèbre À la mémoire d'Eugène VARLIN, militant ouvrier, internationaliste et bakouniniste ; la toile sur L'exécution de VARLIN complète le cadre.

Désolé par la trahison de maints révolutionnaires antimilitaristes face à la Guerre de 1914-1918, LUCE reste fidèle à ses convictions et s'il apparaît comme anti-impérialiste prussien, il ne tombe jamais dans la caricature anti-boche et un stupide nationalisme. Ses tableaux sont une vraie œuvre d'historien, tant sur les tranchées que sur l'habillement et l'équipement des soldats. Comme dans les tableaux sur la Commune, il dénonce les inutiles boucheries (Cf. L'Agonie, Scène de guerre ou Le Champ d'honneur). En hommage à DARIEN, son affiche Contre Biribi voue les militaires-garde-chiourmes aux gémonies.
Paul SIGNAC fait d’ailleurs de même, malgré un engagement idéologique apparemment moins ferme, qu’il a contracté cependant dès 1888. Il est même emblématique du mouvement lorsqu’il produit Au temps d’harmonie en 1894-1895. Ce tableau célèbre devait d’ailleurs s’appeler Au temps d’anarchie !
Comme autre néo-impressionniste libertaire, en tout cas favorable au changement social, on trouve Charles ANGRAND (1854-1926). Henri-Edmond CROSS, pourtant ami de SIGNAC et de FÉNÉON, a un engagement social plus limité mais fait œuvre de solidarité. À cette bande d’intimes du critique français il faut ajouter Hippolyte PETITJEAN (1854-1929) et le belge Théo VAN RYSSELBERGUE (1862-1926). Les membres restreints de ce « groupe » de favoris, FÉNÉON les a choisis car ils « rêvaient tous d’un monde plus juste, et plus harmonieux et s’étaient engagés, avec plus ou moins d’ardeur, dans la révolte anarchiste contre l’exploitation de la société capitaliste »67. On peut y ajouter qu’ils aimaient aussi la vie, un hédonisme libre et libertaire, tant vis-à-vis de la bonne chaire que pour les aventures féminines, comme le révèlent les joyeuses virées de SIGNAC et FÉNÉON vers 1890-1891.
Parmi les dessinateurs, proches de ses milieux picturaux, il faut surtout noter quelques personnalités fortes. Théophile-Alexandre STEINLEIN (1859-1923) est un soutien actif et régulier des œuvres et journaux libertaires, mais ne milite pas. Aristide DELANNOY (1874-1911) se considère «dessinateur anarchiste» ; il est un des piliers de l'Assiette au beurre (peut-être 300 dessins ?) ; on le trouve au Libertaire, aux Temps nouveaux, à la Guerre sociale, aux Hommes du jour... Sa thématique antimilitariste est une des plus radicales et lui attire des ennuis. Jules GRANDJOUAN (1875-1911) est également militant anarchiste, et sensible à l'esclave moderne, particulièrement celui des Verriers en 1907. Il illustre les mêmes périodiques que DELANNOY et comme ce dernier son antimilitarisme radical lui attire des difficultés nombreuses : il est inculpé plusieurs fois68. Gustave-Henri JOSSOT (1866-1951) assume également près de 300 dessins dans l'Assiette au beurre. Révolté et individualiste plus que révolutionnaire anarchiste, on trouve néanmoins sa patte dans de nombreux périodiques. Il évolue bien mal après 1910 redevenant catholique puis musulman.

e)L'autre voie de «L'art social» et de l'Action d'art


Face à un individualisme exalté et à une absence d'engagement déterminant auprès du mouvement social, d'autres artistes et écrivains se regroupent autour de L'art social69. Ce sont les socialistes qui en sont à l'origine, autour d'Adolphe TABARANT (1863-1950) et son Club de l'art social vers 1889. La revue L'art social paraît dès novembre 1891 jusqu'en 1894, animée par le socialiste Eugène CHATELAIN (1829-1902), le syndicaliste Gabriel DE LA SALLE (mort en 1914) et Augustin HAMON (1862-1945).

Syndicalistes libertaires et anarchistes les rejoignent, à l'image de Fernand PELLOUTIER, Charles ALBERT, Léon CLADEL, Paul DELESALLE, Bernard LAZARE, Charles MALATO, Han RYNER.

Pour MANFREDONIA, cette mouvance, qui survit à la mort de la revue, exprime trois tendances particulières :

1- la volonté de rendre l'art populaire et de le mettre à la portée de tous.

Dans cette lignée, le rôle des cafés concerts, celui des chansonniers libertaires (Cf. ci-après La Muse rouge), des groupes théâtraux, des chorales, des Bourses du Travail et des Universités populaires… sont particulièrement importants. Louis LUMET (1872-1923) anime un groupe de propagande au nom bien évocateur : L'Art pour tous. Il est également l'animateur du Théâtre civique dès 1897 «première tentative de théâtre libertaire».
2- l'encouragement au développement d'un art authentiquement populaire fleurissant en sein des classes populaires.
3- la valorisation des formes de créations populaires.
Art propagandiste, art social, art issu du peuple… nous sommes ici plus proche des conceptions proudhoniennes que de celles des militants de l'art libre.

Trop propagandiste et utilitaire il anticipe les dérives du réalisme socialisme de sinistre mémoire.

Bien ancré dans le peuple, mais parfois exclusif, ouvriériste (chez un Georges YVETOT par exemple) et sectaire, il anticipe les écrivains populistes et les écrivains prolétariens. La dérive anti-intellectualiste déjà présente chez PROUDHON, reprise partiellement par quelques syndicalistes révolutionnaires et par leur mentor Georges SOREL, va alors faire bien des dégâts.

À mi chemin entre toutes ses tendances le Mouvement d'Action d'art d'André COLOMER (1886-1931) semble pour MANFREDONIA70 la meilleure voie libertaire expérimentée avant 1914. Entre 1907-1908 COLOMER anime La Foire aux Chimères puis Les Actes des Poètes (1909-1910). L'action artistique et le travail d'écriture étant en symbiose avec l'engagement libertaire pour édifier un monde nouveau.

Après guerre COLOMER poursuit sa militance au Libertaire et dans La Revue anarchiste. Il dirige L'Insurgé en 1925-1926. C'est seulement en fin de sa vie (1927) qu'il se convertit au communisme, pour mourir en exil en URSS.

f)1906-1908 : l'Abbaye, un phalanstère à Créteil ?


On retrouve parfois l'expression «phalanstère» tirée du fouriérisme pour désigner un collectif d'intellectuels et d'artistes qui se fixe à Créteil, dans une villa le long de la Marne. Le terme d'Abbaye de Créteil71 nous renvoie encore plus avant dans le monde utopique, avec la référence à Thélème de RABELAIS, puisque comme l'écrit Charles VILDRAC c'est un lieu «où vivre libres, en thélémitès passionnés»72. Ce renouveau rabelaisien s'accompagne depuis 1906 de la publication du livre de Louis ESTÈVE La nouvelle Abbaye de Thélème.

Le regroupement semble très progressiste, car il s'agit d'un «phalanstère d'artistes regroupés autour de convictions dreyfusardes, d'idéaux libertaires, et de valeurs esthétiques ancrées dans le symbolisme»73. Michel DÉCAUDIN, tout en reconnaissant que les membres de l'Abbaye ne sont pas des anarchistes militants, affirme que celle-ci est à relier aux tentatives libertaires des milieux libres, dont il cite 2 exemples frappants : Château-Thierry (Vaux) et Aiglemont74.

Il s'agit, par le partage du travail (4h par jour par personne), de se laisser du temps libre pour les activités créatrices et pour le développement de l'édition. Par leur stimulation et par leurs productions, les phalanstériens contribuent à l'essor du mouvement artistique, notamment poétique.
Didier OTTINGER fait de l'inventeur du peintre cubiste Albert GLEIZES (1881-1953) un des fondateurs essentiels. Mais il semble bien que l'action initiale principale revienne au fils de communard Charles VILDRAC (de son vrai nom Charles MESSAGER 1882-1971) qui y amène ensuite Georges DUHAMEL (1884-1966) tout à la fois compagnon de route et beau-frère. VILDRAC est un poète et un écrivain de théâtre, qui va offrir quelques ouvrages de pédagogie libertaire pour enfants ; il sera plus tard un des signataires du Manifeste des 121 au moment de la Guerre d'Algérie. Madame VILDRAC soutient son mari et abandonne même le commerce qu'elle gérait pour se joindre à l'aventure. Un assez riche mécène, lui-même poète et écrivain, fournit les premiers fonds : Henri-Martin BARZUN (1881-1974). Parmi les autres «thélémites» essentiels on trouve d'autres écrivains comme René ARCOS (1880-1959), futur fondateur avec Romain ROLLAND de la revue Europe. Le poète Alexandre MERCEREAU (connu alors sous le pseudonyme d'ESHMER-VALDOR 1884-1945) qui y séjourne garde un mauvais souvenir de cette expérience qu'il décrit par la suite de manière caricaturale dans un pamphlet édité chez Figuière (L'Abbaye et le bolchevisme) ; ce texte s'inspirerait d'une autre critique radicale de Jean MAXE (L'abbaye, le bolchevisme culturel) paru dans les Cahiers de l'Anti-France75. Le couple du musicien Albert DOYEN (1882-1935) est aussi de l'aventure ; DOYEN, qui initie DUHAMEL à la musique, est le futur fondateur des Fêtes du peuple en 1917.

Le typographe Lucien LINARD (1881-1914), du fait du rôle central des publications, y pèse vite d'un grand poids.

Des compagnons de route prestigieux y font de remarquées apparitions comme Jules ROMAINS (de son vrai nom Louis Henri Jean FARIGOULE 1885-1972), Théo VARLET (alias Déodat SERVAL 1878-1938), le traducteur et fin connaisseur de Walt WHITMAN Léon BALZAGETTE (1873-1928), Georges PÉRIN (1873-1922), Pierre-Jean JOUVE (1887-1976) et Filippo Tommaso MARINETTI (1876-1944)... On peut rajouter l'amitié d'Alfred JARRY (1873-1907), ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait l'engouement qu'il portait à RABELAIS.

Si on tient compte de la vingtaine d'ouvrages édités par le Groupe de l'Abbaye, on comprend l'importance qu'il a eu dans le monde littéraire et artistique de son époque.
C'est à l'Abbaye que DUHAMEL rencontre sa future compagne l'actrice de théâtre Blanche ALBANE (1886-1975). C'est là aussi qu'il développe ses connaissances musicales, ses liens avec l'unanimisme (développé par Jules ROMAINS et JOUVE) et le pacifisme. L'unanimisme lancé par Jules ROMAINS est une théorie poétique qui montre la force de l'âme collective des regroupements affinitaires, qui dépasse les forces des individus. En 1908, ROMAINS à l'Abbaye le texte qui résume ses positions d'alors : La vie unanime. Mais c'est ce prosélytisme unanimiste, qui est loin de la «fraternité humanitaire» initiale, que semble dénoncer MERCEREAU dans son pamphlet.

Quelques traits de cette période communautaire sont évoqués dans le 5° volume publié au Mercure de France en 1937 de la Chronique des Pasquier, Le désert de Bièvres ; Le désert est le nom d'une communauté artistique et littéraire du sud de Paris, en 1907-1908, qui rappelle Créteil sur bien des plans, et notamment sur le rôle central tenu par les activités d'imprimerie.
Comme bien des communautés, la réelle (Créteil) et la fictive (Bièvres) explosent face aux problèmes économiques et financiers, et du fait des rivalités croissantes entre de forts individualismes. Ni vraiment libertaire, ni totalement utopiste, ce mouvement surtout littéraire, et surtout poétique, est une des tentatives de créer ici et maintenant des rapports humains et économiques nouveaux, sans nier une forte tradition utopique rabelaisienne et fouriériste qui transparait au moins dans les termes qui le désigne.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   24

similaire:

Essais utopiques libertaires de «petite» iconEssais utopiques libertaires de «petite»
«L’Enfance Heureuse», une «société populaire d’éducation» aux teintes libertaires 88

Essais utopiques libertaires de «petite» iconEssais et conférences
«essais et conférences» portant sur les résultats de quelques-uns de nos travaux. Notre nouveau recueil, où se trouvent groupés des...

Essais utopiques libertaires de «petite» iconAnarchisme belge, mouvements et utopies libertaires

Essais utopiques libertaires de «petite» iconIV. dystopies et anti-utopies sont-elles libertaires ?

Essais utopiques libertaires de «petite» iconEssais sur l’individualisme Louis Dumont (Seuil,1983) Introduction...
«idéologie» un système d’idées et de valeurs qui a cours dans un milieu social donné

Essais utopiques libertaires de «petite» iconBibliographie sur mouvements et théories libertaires et autogestionnaires en France

Essais utopiques libertaires de «petite» iconBibliographie sur mouvements et théories libertaires et autogestionaires en France

Essais utopiques libertaires de «petite» icon235 – D62 – 15 : chambre regionale des comptes – rapport d’observations...
...

Essais utopiques libertaires de «petite» iconRapport financier par Franck barra l’Association n’engage quasiment...
«petite réserve» IL a été demandé cette année une de cotisation de 5 Euros /personne ou couple

Essais utopiques libertaires de «petite» iconI- les licences restaurant et les licences de vente à emporter
«petite licence restaurant», de la «licence restaurant» mais aussi de la «petite licence à emporter» et de la «licence à emporter»...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
l.21-bal.com