C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec








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CARNETS DE PATAGONIE


de

Lorette Nobécourt

C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec eux, j’ai compris que non seulement je n’allais pas cesser d’écrire, mais que je n’avais sans doute pas encore commencé. Dès lors, le Chili, et le personnage d’un écrivain chilien, se sont naturellement glissés dans le manuscrit du roman « Grâce leur soit rendue », que j’avais en friche depuis déjà trois ans. Je me suis donc rendue au Chili en décembre 2010 pour un voyage qui conjuguait à la fois une nécessité pour mon livre, et ce rêve très grand et très ancien d’aller un jour en Patagonie.

L’avion qui relie Marseille à Madrid est tout petit. Quinze rangées de quatre places. Derrière moi, deux hommes à la voix grave évoquent leur correspondance pour Dakar. L’un connaît le pays, l’autre non. L’un a arrêté de fumer, l’autre non. C’est l’homme familier de Dakar qui fume encore. L’autre met des patchs. Ils se racontent tout ce que les gens se racontent dans ces situations. Fumer, le plaisir, bla, bla, ne pas fumer, la santé, bla, bla, bla. Ils ne parlent pas de la vraie chose. L’addiction. La consolation. La compensation. J’ai arrêté de fumer il y a quelques mois avec une joie indescriptible. Celle de ne plus être obligée de fumer. Sans blague.
Ils parlent un peu du pays, là-bas, des assiettes qu’ils devront acheter, des verres, des poêles. Leur conversation continue trouble le silence où je repose. Je voudrais pouvoir lire les Elégies de Duino de Rilke, mais l’évocation de toute leur cuisine rend la chose impossible.
Je parie sur le décollage pour les faire taire. L’un d’eux semble craindre ce moment du voyage. Promesse que ce silence inspiré par sa terreur.
« Il n’y aura plus de monde, amie, qu’au-dedans. Notre vie

passe en la métamorphose. Le dehors s’amenuise

de plus en plus. Où se dressait une maison durable,

se propose, de biais, une forme inventée, ne relevant

que du mental, à la croire toute encore dans le cerveau. »

Septième Elégie.
Il y a quelque chose de profondément sexuel dans le décollage d’un avion. Une puissance phénoménale qui m’a toujours réjouie.
L’hôtesse de l’air est espagnole, mais elle pourrait être russe. Son visage ovale, un peu large, dessine le paysage d’une féminité que je n’éprouve jamais à l’intérieur de moi. Quelque chose de rond et d’innocent. Le pur, je l’effleure parfois, mais l’innocent, je ne crois pas. Jamais. Il me semble que j’ai toujours eu conscience de l’ombre.

Les sandwichs industriels servis dans les avions reflètent de façon archétypale le monde qui les produit : ils sont désespérants, artificiels et froids.
En approchant de Madrid, nous traversons quelques turbulences. Arriverons-nous seulement à pénétrer les nuages ? Les nuages qui, d’ailleurs, n’existent pas, ne se déplacent pas. Ils sont cette incessante rencontre entre l’air et l’eau – je viens de l’apprendre – cette masse opaque toujours en mouvement, qui se fait et se défait sans cesse et qui, parfois, nous empêche de voir le soleil ; en nous-mêmes, cette part aveugle issue de nos différences intérieures/extérieures, nuages qui appellent le vent de la clairvoyance pour les chasser et dévoiler la vérité ensoleillée de notre être.
En bas, j’aperçois des villages, des écoles, des maisons, et la nature, tout cela que le grand manteau du régime de Franco a recouvert pendant tant d’années. J’y pense parce que je pense au livre que je suis en train d’écrire qui me fait passer par l’Espagne et par les temps d’avant, ceux-là qui, ne l’oublions pas, ont fécondé les nôtres.
Et maintenant me voilà à Madrid, à attendre mon vol pour Santiago de Chile. Douze heures où je vais étouffer sagement dans cet aéroport aseptisé qui aspire mon corps pour mieux l’annihiler. Pas d’odeur, pas de couleurs ou à peine, seulement cette transparence grisée qui attaque directement les sens, transparence contemporaine, commerciale et propre. Morte. Morte. Morte.
Et justement le soleil qui descend, et ce grand passage vers la nuit toujours difficile. L’heure du crépuscule.
En roulant vers l’aéroport de Marseille, avec ce petit prince qu’est mon fils, nous avons écouté celui de Saint-Exupéry pour apprivoiser la séparation.
« – Qu'est-ce que signifie « apprivoiser » ?
Tu n’es pas d'ici, que cherches-tu ?
Je cherche les hommes, Qu'est-ce que signifie « apprivoiser » ?
Les hommes, ils ont des fusils et ils chassent. C'est bien gênant! Ils élèvent aussi des poules. C'est leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?
Non, Je cherche des amis. Qu'est-ce que signifie « apprivoiser »?
C'est une chose trop oubliée, ça signifie « créer des liens... »
Créer des liens ?
Bien sûr. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde... »
Et pourquoi faut-il que je m’éloigne toujours et si régulièrement de ceux par qui je me suis laissée apprivoiser. Quelle est cette quête d’un ailleurs dont je ne suis pas sans savoir qu’il n’existe qu’à l’intérieur de nous-mêmes ? Et si nous pouvions un jour occuper cette place, il n’y aurait plus enfin à aller toujours si loin, au bout du monde – et j’y vais, j’y vais –, comme s’il y avait un bout, une fin, un lieu autre où demeurer ? Et pourquoi sommes-nous incapables de reposer là d’où nous venons, où nous avons toujours été, dans la demeure de l’amour, là où enfin commencerait le vrai voyage ? Dans quelle Patagonie intérieure trouverai-je le repos ? Dans quelle Terre de feu qui ne me brûlerait plus ?
Et faut-il donc toujours reconvoquer l’épreuve du manque pour être augmenté de la présence dans l’absence ?
Et voilà. Mierda ! Je pleure dans l’aéroport de Madrid et c’est idiot de pleurer comme ça toute seule, et toute petite, avec ce soleil qui descend et cette question sans réponse : Mais qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce je fais là ! 
Je quitte lentement les sièges aux accoudoirs hostiles et réguliers pour rejoindre un bar à Vino y tapas que j’ai repéré tout à l’heure en cherchant les toilettes. Une chance encore qu’il y ait du vin ! Una copa de vino tinto avec un petit sandwich au chorizo et fromage. Muchas gracias. Le vin est bon. J’ai pris le meilleur, et qui n’est pas forcément le plus cher.
Le bar en forme de U est occupé exclusivement par des hommes en costume. Sauf moi. Je ne suis pas en costume. Je vais en Patagonie. Est-ce qu’on va en Patagonie en costume ? Certes non. Mais ne suis-je pas moi aussi habillée d’images dont il faudra me défaire, pour m’enfoncer davantage dans la souplesse nue ?
Tout de même, à quoi sont-ils réduits ces hommes dans les aéroports, camisolés dans leur costume sombre, leur uniforme mondial, dont les corps crient la farce de leur vie. Des petites oreillettes façon Robocop sont accrochées à leurs oreilles – incrustées bientôt ? – par où s’écoule le flot presque ininterrompu de leur communication planétaire. En vrai, l’asile c’est bien ici. Un enfer organisé où errent des silhouettes sombres qu’une solitude transparente et liquide accompagne dans leur triste déportation. En comparaison, l’incarnation toute lente et brune du serveur est un enchantement. Quelle nationalité ? Bouche épaisse. Belle. Gestes tranquilles et efficaces. Jeunesse. Liberté. Promesse.
Deux grands verres de vin au milieu des hommes. ¡ Qué bueno ! J’en reprendrai un troisième. Non, ça c’est inutile de l’écrire. Et pourtant tu ne l’enlèveras pas, n’est-ce pas ? Non. Ce soir, j’en ai besoin.
L’espace d’où j’écris est soudain immense. Je n’ai pas froid, mais il y a là quelque chose en moi de craintif, craintif, oui, comme les biches. Tu comprends ?
C’est à la serveuse qui vient d’arriver que je demande ce troisième verre. Elle m’a souri. Comme une femme sourit à une autre quand elles sont entourées d’hommes. Une grande douceur. Comment pourra-t-on jamais témoigner de ces échanges dérisoires qui sont pourtant l’une des façons dont le « sans mesure », que chacun d’entre nous abrite, s’inscrit dans la mesure ? Cette indispensable mesure qui nous limite, nous contraint. Me vient cette phrase de Bataille à laquelle je me suis attachée tant d’années. « Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? » N’est-ce pas le silence auquel, parfois, j’aimerais avoir la force de me contraindre ? Ou est-ce là encore une phrase bouffie d’orgueil menacé ?
Le voyage n’a de sens que s’il est issu d’une telle contrainte, d’une nécessité sensible.
Ce que j’aime dans la perte de la compréhension du langage – lorsqu’au milieu de la foule on ne perçoit plus le sens de ce qui s’échange dans les langues à soi étrangères – c’est la vérité éclatante de celui des corps, qu’aucun signifiant de la parole ne vient plus parasiter. Le corps sait, il témoigne en vérité de ce que le corset du bavardage recouvre, et dit absolument ce que le sujet identifié ignore ou refuse de savoir.
Dans la navette qui va jusqu’à la porte R, deux vieilles femmes avec leurs cheveux teints. Dont je ne sais pas quoi faire. Sinon pleurer l’artifice de leurs cheveux. Recouvre-t-il la peur de mourir ?
Mais c’est assez de pleurer puisque le désir de vivre est revenu dans ma poitrine, dans mon ventre, entre les jambes. Ici, je remercie le vin. Ami.
En écoutant pour la première fois La Flûte enchantée de Mozart, je comprends que lui aussi a fait des choix.

Les choix de Mozart qui a pleuré, ri et chié comme chacun. Ca y est, j’en ai fini d’être seule, pauvre chose, j’espère de nouveau. En quoi ? Tout !
Il y a pourtant un moment où les cafés, les magasins dans l’aéroport vont fermer, où la nuit va me tomber dessus comme une araignée malade et suppliante. Si j’étais avec mes enfants, alors, je prendrais soin. Mais là, rien. Seulement l’effroi, la nuit obscure d’où je viens, à qui je suis liée par un insondable chagrin avec lequel je me suis réconciliée.
Et alors quoi ? Lire, écrire, se réjouir d’éprouver, être vivant au monde.
Je vais aux toilettes. Et voilà.
J’éprouve une infinie compassion pour les hordes d’humains qui errent la nuit venue dans les aéroports, posés ici ou là comme de petits cailloux dérisoires qu’un enfant du ciel a abandonnés pour jouer à d’autres jeux.
Leur visage, que la fatigue a lentement délabré, ne tente plus rien. Ils ont renoncé à toutes ces images d’eux-mêmes encore bien ordonnées au moment du départ et pendant les premières heures du voyage.
Coincé entre les accoudoirs hostiles des bancs métalliques, leur corps épuisé essaye de s’insurger pour échapper aux positions convenables et trouver un peu de repos. En vain.
Mais qu’est-ce donc qui tient encore ces deux femmes conversant à minuit comme dans un salon de thé à cinq heures ? Qu’est-ce donc qui les tient encore sinon l’admiration de l’une à l’égard de l’autre que la vanité orgueilleuse recouvre et accompagne comme une boursouflure transparente lorsqu’elle se lève pour aller jeter sa tasse de plastique à la poubelle.
La blonde, petite, repliée en elle-même, mais le cœur en expansion – c’est très nettement visible – couve de son regard la grande brune dont le beau visage nu ne sait rien encore du besoin qui est le sien de nager – au risque de se noyer – dans le regard de la première.
Je pense à Hugo. « Tout homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière. » Mon dieu comme j’ai sommeil !
Lorsque j’écoute Variations of breakfast, les larmes me viennent presque à chaque fois.

Est-ce que ce n’est pas sérieux ça, est-ce qu’il ne s’agit pas là de la répétition d’un événement considérable dont il faudra bien prendre en compte un jour toutes les conséquences ?
Masse qui s’accumule près de la porte d’embarquement. L’atmosphère à minuit est si différente de celle de midi, au moment d’embarquer pour Madrid dans l’aéroport de Marseille. C’est encore et toujours à cause de la nuit, qui crée une échancrure dans l’apparence du monde où toutes les entrailles du présent s’épanchent, débraillées.

Les visages souillés par l’épuisement témoignent de cette dislocation. Ils témoignent de l’illusion du sol. Car il n’y a de stabilité à nos vies qu’artificiellement fagotée. Et s’il existe un sol véritable, il dépend de notre seule capacité à marcher, à avancer à l’intérieur de soi.
Comme j’aimerais avoir la force de lire pour me redresser.
A minuit nous embarquons enfin. La petite nonne qui voyage à mes côtés est française. Elle vit au Chili depuis quarante-huit ans. Après cinq mois passés en France, elle retourne dans sa congrégation. C’est une petite marmotte aimable et douce. Elle habite dans le village où trente-trois mineurs ont été sortis vivants de dessous la terre. Trente-trois hommes qui ont vécu soixante-huit jours comme dans un tombeau. Rescapés, miraculés. Paix dans leur cœur. M’est avis que la remontée à la surface ne doit pas être commode. On ne rencontre pas impunément ce qui vit au centre de la Terre. Je le sais.
La nuit, j’ouvre les yeux et je vois que nous sommes si hauts dans le ciel que les étoiles sont sur le côté et non plus au-dessus. Dans l’Himalaya c’était pareil, nous étions les voisins des étoiles. Cela me touche encore une fois.
A l’arrivée, l’avion a plus de quatre heures de retard. Un malheureux petit pot de miel glissé dans mes bagages pour cette amie amie d’amie qui me reçoit, me retient une heure de plus à la douane. Je suis épuisée et Santiago est américaine. Agréable et américaine. Il fait chaud. Des hordes de 4x4 se précipitent dans un brouhaha de poussière comme des troupeaux de bisons aveugles sur les voies rapides. Par les vitres, on aperçoit au volant de toutes petites femmes au maquillage agressif dont le regard se dissimule derrière de grosses lunettes noires. Elles ont l’air de jouets en plastique.
Celle qui m’accueille a une petite voiture. Elle n’aime pas les 4x4 et peste contre la cruauté de la conduite féminine. Elle dit qu’elle ne veut pas de 4X4, elle dit que si elle prend un 4X4, elle les tuera tous.
Un proverbe chilien affirme « celui qui se dépêche perd son temps ». Les Chiliens le perdent ici certainement plus qu’ailleurs. Mais il y a les jacarandás en fleurs, ce bleu inouï – bleu tréma – qui surgit ici ou là, bouleversant, entre les immeubles. Le mot en espagnol sonne durement, Jacarandá, et ne sied pas du tout à la délicatesse de sa couleur. Je le baptise guardabosque. Et je marche dans Santiago au milieu des bougainvilliers en fleurs, dans l’air saturé d’une odeur sucrée de jasmin. Je pense au printemps, à Rome.
Bien sûr, Santiago m’est indifférente. Le tourisme ne m’intéresse guère. Si je suis là c’est pour aller vérifier que le 6 de la rue Loreto peut convenir comme cadre de vie à la jeunesse d’Unica, l’un des personnages principaux de mon livre.

Si je suis là, c’est pour découvrir dans quel jardin public elle a fait ses premiers pas, dans quel hôtel elle s’est réfugiée au moment de quitter le pays, et quel café peut faire l’affaire pour ses premiers rendez-vous.
Si je suis là c’est parce que Roberto Bolaño y a vécu, s’en est allé, et s’est approprié l’Europe comme je ne m’approprierai jamais le Chili. Et en effet, pour quoi faire ? Si je suis là c’est parce qu’il faut bien être quelque part et aller vers la Patagonie avant d’y séjourner.
Au Chili, me dit mon hôte, on ne pose pas de question. Conséquence de la dictature. Tant mieux. Je n’ai pas envie de parler. Pourquoi suis-je partie ? Nom de Dieu ! Ce matin, je me réveille avec une première ébauche de réponse : pour être seule.
Je me fous de Santiago, oui, je n’ai pas envie de marcher. Je n’irai pas voir le Museo de Arte Precolombiano, je n’irai pas voir La Chascona, ni la Catedral metropolitana, je n’irai pas au Palais de la Moneda ni sur la Plaza de Armas, au diable le cerro San Cristóbal, et Santa Lucía, au diable le Palacio de Bellas artes. Il n’y a de voyage qu’immobile. Et de tourisme qu’intérieur. Je le sais bien. Le voyage commence avec la solitude.
Hier soir, pourtant, j’ai voyagé un peu. Avec le quatuor de Ravel interprété par le Quatuor Diotime, quatre musiciens français que le conseiller culturel de l’ambassade m’a proposé de venir écouter.
Je n’avais jamais entendu cette pièce de Ravel. Merci à Ravel et à Diotime.
Ils ont joué au centre Gabriela Mistral – du nom de cette poétesse chilienne, prix Nobel de littérature en 1945 – qui a ouvert ses portes en septembre. C’est l’ancien siège du gouvernement Pinochet. Le bâtiment – dont l’architecture incongrue me plaît – avait été créé sous Allende comme centre de congrès.
Je suis toujours troublée par cette façon qu’ont les murs d’être les témoins silencieux des époques. Socialisme, dictature, culture. C’est comme cet hôtel de luxe qui a été construit dans une ancienne prison. Les cellules ont été transformées en chambres. Où ai-je lu l’article qui en vantait les mérites ? Dans l’avion ? Peut-être. Le monde est à l’envers. « Que de la gueule ! » comme dirait le petit garçon aux cheveux d’or qui est devenu grand.
A l’arrière des bus à Santiago il y a écrit « no subir ». Ce qui signifie « ne pas monter ». Mais moi je lis « ne pas subir ». Insoumis. Je lirai ce mot-là plus tard, sur l’île de Chiloé, peint avec un large pinceau sur une palissade en bois devant laquelle personne ne passe. Et je me mettrai à sourire dans les grandes largeurs. Insumiso, oui, parce que totalement soumis au ciel qui est en nous.
Dans la capitale, le dimanche, le peuple de Santiago se rend au mall où j’accompagne mon hôte. C’est le nouveau temple, la religion interplanétaire à laquelle se sont convertis tous les peuples.
On y entre par devant, sur les côtés, on monte, on descend, pour trouver là, impeccablement alignées, le détail d’un clergé de marques internationales : les mêmes qu’à Saint-Germain-des-Prés, à Belgrade ou à Moscou, dans lesquelles ont disparu les âmes latino-américaine, slave, européenne, etc.
J’entre dans cet univers tentaculaire avec la pleine conscience de la puissance des forces destructrices à l’œuvre.
La langue même qui soutient cette religion du diable s’est rétractée au point que les mots ne sont même plus des mots, juste des chiffres et des lettres, réduits à leur seule valeur marchande. For you. Ecrit avec un 4 et un u. C’en est fini du souffle propre au verbe, c’en est fini de cette dimension infinie que porte la langue et qui nous fait homme, dans son mystère et sa révélation possible. Les choses, pourtant, n’ont de réalité que reliées au verbe. En vidant la langue de sa substance, on ôte à l’homme son pouvoir de l’interpréter, et avec lui sa possibilité d’entrer dans l’être. Alors, à son tour l’homme devient une chose. Et la peste s’installe. Nous y sommes.
C’est la même force qui sous-tend la contamination de cette araignée qu’est devenue Internet, qui abolit toute forme de distance, d’espace, supprimant, de fait, la possibilité d’aller et de venir, d’être en mouvement, donc vivant.
J’avance entre les magasins avec un sentiment de tristesse irrémédiable. Le monde s’en va vers son apocalypse. L’étymologie du mot signifie « mise à nu ». Je vois avec une clarté stupéfiante la catastrophe en cours. Est-ce donc cela qui est nécessaire pour que l’homme cherche enfin son ailleurs en lui ? Son absolu, son infini ? Faudra-t-il donc que la mondialisation s’étende jusqu’à nous plaquer littéralement aux parois du néant pour que nous nous résolvions enfin à nous retourner vers le dedans ? A pénétrer à l’intérieur de l’ailleurs pour sortir de cette aporie qu’est la vie ? S’en retourner vers le chemin qui a du cœur et qui attend au-dedans de nous avec une patience mille fois millénaire ?

Faudra-t-il aller jusqu’à l’anéantissement du langage pour que le verbe advienne enfin ?
Ce sont là des constats qui suscitent en moi des chagrins bien plus anciens que les larmes. « Dans un monde unifié, on ne peut s’exiler », écrivait Debord en 1989. Et voilà, encore une fois, nous y sommes.
De là que la terre se mette à trembler. Les deux sont invisiblement liés.
En février 2010 – date à laquelle je devais être à Santiago, mais j’avais finalement reporté mon voyage – en février 2010, la terre a tremblé au Chili. Terremoto. Le mot est tendre en espagnol. Sa musique dit toute cette tendresse que l’homme a perdue dans son arrogance stupéfiante et qu’il lui faudra retrouver pour survivre. La retrouver ou mourir. Apprendre de nouveau à trembler.
Oui, en vérité le sol où nous marchons est meuble. C’est bien là ce que j’entends encore une fois lorsque mon hôte me raconte le terremoto du mois de février justement. La secousse a été si forte que son jardin – le sol de son jardin, la terre elle-même – ondulait en vagues harmonieuses et régulières comme au bord de la mer.
La terre, c’est bien seulement du liquide en un peu plus épais. Et gare à ceux qui refuseront d’apprendre à marcher sur l’eau. A bon entendeur salut !
Et ceci encore : les lattes du parquet se soulevaient comme des touches de piano. Je retiens un éclat de rire lorsqu’il me le dit. Ah non ! Ce n’est pas drôle. Et pourtant, il y a quelque chose de risible dans cette arrogance de l’homme à prétendre. Rarement au bon endroit. Dans la majorité des cas, il rate sa cible, ce qui, en hébreu, est le vrai sens du mot « pécher ».
Samedi matin. Le Quatuor Diotime va jouer à Valparaiso. Le conseiller culturel m’a proposé de m’emmener dans leur minibus. J’ai dit oui. Un marathon à Santiago nous coince dans des embouteillages extraordinaires. Rien ne m’attend nulle part. Tranquille. Après deux heures de route, je les abandonne. J’ai besoin d’être seule. L’hospedaje où je suis se situe passage Pierre Loti. Qu’est-il donc venu faire ici celui-là ? Et dans quelle vie ai-je lu Pierre Loti ? Je ne sais plus.
La petite chambre où je suis ne donne pas sur la mer. Mais le lieu me plaît, au fond d’une impasse où les bougainvilliers embaument entre le jasmin et les plantes grasses. Le bleu se déplie dans le ciel, les maisons, la mer… Je rapporterai cet éventail de bleu éclatant relevé par les jaunes orangés des baraques.

Une famille de Français déjeune dans la salle à manger. Ils ignorent ma nationalité, et je ne fais rien pour la leur faire savoir. Si bien qu’ils parlent librement sans se soucier du regard de l’autre. Ils voyagent depuis bientôt un an, et ne rentreront pas avant six mois. Tour du monde. Les parents posent des questions aux deux petits garçons qui récitent leur voyage. J’apprendrai demain que c’est un rêve que le couple accomplit, celui de faire un tour du monde avec des enfants, un rêve qui existait avant même leur naissance.
J’entends tout ce que les petits garçons ont déjà vu. Toutes les merveilles du monde. Angkor, le Taj Mahal, la Muraille de Chine, etc.
Leur restera-t-il un espace pour désirer le voyage ? En auront-ils le goût plus que quiconque, ou bien leur désir aura-t-il été épuisé par cette surabondance ? Peut-on, finalement, transmettre héritage plus précieux que celui de la soif suscitée par le manque ? Mais quelle sorte de manque ?
Je mesure, tous ces temps-ci, quelle plénitude porte le manque constitutif sur lequel s’est fondée mon existence. Et ce que vingt-cinq ans de lutte pour écrire dans le manque ont apporté à mon travail et à ma vie. Une confiance, une exigence que même l’abondance ne saurait plus défaire.
Il fait très beau, et malgré cela, quelques cheminées fument.
Dans le Cerro Alegre, à cause du nom, je cherche la maison dont j’ai besoin pour mon livre. Une maison ordinaire, sans histoire, dont le mystère ne tiendrait ni à l’architecture ni à la végétation. Je la trouve calle Lautaro Rosas. La voilà, c’est elle, c’est sûr. L’évidence est là. Alors je m’assois contre le mur et j’attends dans le soleil. C’est le premier jour où je peux m’asseoir ainsi. C’est maintenant que commence le voyage peut-être… Mais non ce n’est pas vrai, le voyage ne commence jamais, il n’a pas lieu, et il commence à chaque instant, selon que le livre trouve à s’y incarner.
Les scènes que j’ai écrites, il me faut maintenant les vérifier. Et peut-être que la vie est comme ça elle aussi : une fiction écrite dans un temps qui n’existe pas, dont nous sommes les personnages désincarnés qu’un auteur mystérieux vient sans cesse vérifier. Pour le livre, je dois déjeuner au Petit filou de Montpellier, le seul restaurant français du coin, ouvert il y a douze ans.
Et c’est comme ça que je suis là, à manger des moules marinières, suivis d’un steak avec pomme au four, et des profiteroles au chocolat pour dessert, le tout à quelque dix mille kilomètres de chez moi. C’est absurde mais la littérature n’est faite que de ça : d’absurde, de surdité qui cherche à se faire entendre.
Je pense à ceux de France. Dieulefit. Paris. Briey. Les Saintes. Aux amis inconnus. Aux djinns.
J’avais dit que je n’irais pas voir la maison de Pablo Neruda, mais finalement, une forme de désœuvrement épuisé m’ayant atteinte, je grimpe jusqu’à la Sebastiana. La maison de Pablo Neruda où ma mère est venue. C’est aussi pour elle que je m’y rends. Pour en parler à mon retour. Pour que nous échangions. Elle qui a tant voyagé.
La famille française est en train de la visiter et je les rejoins en leur lançant cette phrase stupide : « Ca peut mener loin la poésie ! »
C’est une phrase stupide parce qu’elle ne dit pas tout ce que je voudrais dire, en réalité, sur Pablo Neruda, la poésie, la puissance et le pouvoir. Que la poésie ne peut se conjuguer au pouvoir, qu’elle est affaire de puissance, de puissance et de profondeur, à l’opposé du pouvoir et de la surface. Mais je ne sais comment exprimer là, devant eux, le sentiment inexplicable de légère imposture que m’inspire Neruda. Et pourtant, oui, une forme d’imposture.
Les jours passent, un, deux. Je ne fais rien que marcher, m’asseoir, écrire et penser à ce petit garçon aux cheveux d’or qui a peuplé mes rêves. Je ne descends pas jusqu’à la mer. Je ne vais pas jusqu’à Viña del mar. Je circule un peu dans la ville d’en bas. A Valparaiso, il y a encore des cinémas pornos. Au ciné central, ils passent Retribución et American cherry. C’est mille pesos de 11 heures à 13 heures, soit un euro cinquante, et mille sept-cents pesos de 13 heures à 23 heures. A Valparaiso, il y a des cinémas pornos mais il n’y a ni Zara ni H&M. La présence des uns dit peut-être quelque chose de l’absence des autres. De la pornographie qui se déplace…
En cherchant mon chemin, j’aperçois un homme au loin dont la couleur de peau semble étrange : un gris inconnu ; dont je vois, en m’approchant de lui pour demander ma route, qu’il est entièrement tatoué, y compris sur le visage. Sa voix atrocement douce est d’une tristesse définitive.
Au café Brighton, deux amoureux se tiennent la main et se touchent derrière moi. Je les comprends.
En rentrant, je parle avec mon fils sur Internet. Avec l’ordinateur, je lui montre la vue de ma chambre. Il me présente ses nouveaux dinosaures. Je vois le canapé, à la maison, le feu dans le poêle. Comme si j’y étais. C’est étrange. Et son père. Là-bas, dans l’hiver. Nous parlons de l’amour. Nous vérifions le nôtre.
Demain, je rejoins en avion Puerto Montt, dans le sud, au nord de la Patagonie. Le voyage commence.
J’y suis. Dans l’avion, à mes côtés, un homme un peu fort, manifestement timide, lit Técnicas para hablar en público. Techniques pour parler en public. Il me touche. Il lutte.
A l’aéroport de Puerto Montt je trouve un bus pour aller en ville et en récupérer un autre jusqu’à Chiloé, cette île que l’on m’a recommandée, la qualifiant de « littéraire ». Qu’est-ce qu’une île littéraire ?
Dans le bus, mon voisin – un garde-côte d’après ce que je comprends – me parle de Toulon en France, où il est allé. Il me montre des photos sur son téléphone portable puis me met l’appareil entre les mains avec le visionnage automatique. Je ne sais pas très bien quoi en faire, je n’ose pas le lui rendre pour ne pas le froisser, et en même temps, ses photos de paysages me sont indifférentes. Peut-être est-ce lorsqu’il se prend lui-même que cela m’intéresse davantage… Car s’y lit une solitude dont témoigne son grand désir de conversation. L’odeur puissante et nauséabonde de son haleine dit encore autre chose, mais je ne sais pas quoi. Je prétexte un espagnol affreux pour faire silence. Je suis épuisée mais je lutte dans le bus pour ne pas m’endormir. Je veux voir. Les genets avec leur jaune d’un vif éclatant. J’entends encore cette voix de pétales froissés qu’était celle de Jean Genet il y a dix mille ans, et que j’écoutais lorsque j’en avais vingt.
« Ma mère s’appelle Gabrielle Genet, mon père reste inconnu…

Lorsque je rencontre dans la lande, et singulièrement au crépuscule au retour de ma visite des ruines de Tiffauges où vécut Gilles de Ray, des fleurs de genet, j’éprouve à leur égard une sympathie profonde, je les considère gravement avec tendresse, mon trouble semble commandé par toute la nature, je suis seul au monde et je ne suis pas sûr de n’être pas le roi, peut-être la fée de ces fleurs. Elles me rendent au passage un hommage, s’inclinent sans
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«Les livres devraient toujours être lus avec le même soin qui a été mis pour les écrire»

C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec iconAnnée universitaire 2009/2010
«il était une fois, un dragon qui dormait profondément dans une grotte lorsque soudain…»

C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec iconExamen du P. V. de l’ ag. Du 14 Mai 2009
La Commission de Contrôle réunie le 09 mars 2010 au siège de l’urros 320 av. André Malraux à 54600 villers les nancy, après vérification,...

C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec iconBibliographie
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C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec iconHistoire du Bowling
«to bowl» c’est-à-dire «rouler» ou «lancer», est apparu pour la première fois en 1611 dans les archives de la ville de Jamestown...

C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec iconEt pour la première fois dans les salles de cinéma Yes Planet
«Haut les cœurs !») et au Festival de Cannes 2016, avec la programmation de “L’effet aquatique”, “Queen of Montreuil” et aussi de...

C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec iconM. R. C. De la cote-de-beaupre
«Je soussignée, Lucie Gagnon, greffière-trésorière, certifie et atteste qu’il y a des fonds disponibles pour les fins pour lesquelles...

C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec iconM. R. C. De la cote-de-beaupre
«Je soussignée, Lucie Gagnon, greffière-trésorière, certifie et atteste qu’il y a des fonds disponibles pour les fins pour lesquelles...

C’est en 2009, lorsque je songeais, pour la première fois sérieusement, à renoncer à écrire que les livres du Chilien Roberto Bolaño me sont tombés dessus. Avec iconEn effet, depuis le 1er janvier 2009, en application de la loi du...
«aide financière au séjour» aux enfants inscrits sur le livret de famille du salarié ? Par une délibération du 16 mars 2009, la Haute...








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