Fragments d’une politique législative du travail








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Fragments d’une politique législative du travail
par

Alain Supiot

(Institut d’études avancées de Nantes)


Quelles sont les raisons profondes de l’incapacité de la Gauche européenne à proposer une autre voie que l’ultralibéralisme ? Pourquoi semble-t-elle condamnée à « accompagner » sur le mode compassionnel la dégradation des conditions de vie et de travail engendrées par la globalisation1 ? Ou bien à se réfugier dans un catéchisme révolutionnaire oublieux de la faillite du communisme réel ? Ces interrogations étaient déjà celles du grand intellectuel et syndicaliste Bruno Trentin (1926-2007), dont le maître livre doit prochainement paraître en version française sous le titre La Cité du travail2. Titre qui résume la réponse avancée par Trentin : c’est parce qu’elle a déserté la question du travail et de ses transformations que la Gauche s’est condamnée à l’aveuglement et l’impuissance. Publié d’abord en italien en 19973, le livre de Trentin n’a malheureusement rien perdu de son actualité. L’actualité de la campagne présidentielle confirme le bien-fondé de son diagnostic (I) en même temps qu’elle invite à esquisser les grandes lignes de ce que pourrait être une véritable politique législative du travail (II)

I – Le manque d'une politique du travail

Selon le candidat des primaires citoyennes « Les mots qui manquent le plus dans la situation dans laquelle nous sommes en France sont  “fierté“, “dignité“, “considération“»4. Bruno Trentin aurait sans doute pensé pour sa part que le mot qui manque le plus dans la situation dans laquelle nous sommes est “travail“. Lors des élections présidentielles de 2007, la gauche avait si complètement laissé tomber la question du travail, que M. Sarkozy n’eut qu’à se baisser pour la ramasser et la placer, avec un indéniable sens politique, au cœur de sa campagne électorale. S’adressant « à la France qui se lève tôt », il l’engagea à « travailler plus pour gagner plus » et son vibrant plaidoyer pour « la valeur travail » fut l’une des clés de sa victoire électorale. La traduction juridique de ce programme électoral fut la loi du 21 août 2007 « en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat », dite « loi TEPA »5, dont le contenu a révélé l’étrange conception que la nouvelle majorité présidentielle se faisait du travail. La « faveur » témoignée au travail ne s’est traduite dans cette loi ni par une amélioration de ses conditions d’exécution ni par une augmentation des salaires, mais par une baisse de la fiscalité, dont les premiers bénéficiaires ont été les entreprises (dont on a réduisait les charges sociales sur les heures supplémentaires, les incitant ainsi à ne pas embaucher), les propriétaires d’immeubles (dont on défiscalisait les intérêts d’emprunt), les héritiers (dont on allégeait considérablement les droits de succession) et les titulaires de grandes fortunes (qu’un « bouclier fiscal » renforcé immunisait contre toute augmentation d’impôts).
Placer de telles mesures sous l’égide de la « valeur travail » ne pouvait se faire bien sûr qu’au prix d’une perversion sémantique, consistant à baptiser « travail » le capital et la rente. On peut s’indigner d’une telle perversion du langage, mais elle n’a rien qui puisse surprendre. Dans un ordre politique dont la clé de voûte est la maximisation des utilités individuelles, la parole est condamnée à perdre sa valeur, chacun étant incité à prêter aux mots le sens le plus conforme à ses intérêts du moment. La pratique consistant à ignorer la loi de la langue et à mettre sous un mot son contraire, n’est donc pas limitée au « travail ». Elle participe du refus plus général de l’hétéronomie, qui caractérise ce que le philosophe Dany-Robert Dufour appelle la Cité perverse6. Aussi hédoniste et « décomplexée » soit-elle, une telle Cité présente toutefois l’inconvénient de n’être point durable. Lorsque les mots subvertissent la réalité, celle-ci finit nécessairement par se venger et dissiper les illusions qu’une armée de courtisans et de prédicateurs s’employaient à entretenir. Dans le fameux conte d’Andersen – L’habit neuf de l’empereur – c’est un enfant qui ose dire que le roi est nu, ramenant ainsi le public à la décence et la raison. On se souvient de la fin de l’histoire « Il n’a rien sur lui cria finalement tout le peuple ! L’empereur frissonna, car il lui semblait bien que ces gens avaient raison, mais il se dit qu’il lui fallait subir la procession jusqu’au bout. Il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la traîne qui n'existait pas »7. Qui pervertit le sens des mots finit toujours par être ainsi pris à son propre piège et ne peut renouer avec le sens commun sans se disqualifier lui-même. Il lui faut faire comme si tout allait bien tout en sachant que rien ne va plus, et se soumettre au principe de réalité sans le dire. De fait, le gouvernement actuel continue de vanter les mérites de la loi TEPA tout en détricotant à bas bruit celles de ses dispositions dont le coût, l’iniquité ou l’inefficacité ont éclaté au grand jour8.
Au moment où s’engage une nouvelle campagne présidentielle, la Droite risque donc fort de ne plus pouvoir se faire l’avocate du travail et le slogan du « travailler plus pour gagner plus » rejoindra au musée des fusils politiques à un coup, celui de la « fracture sociale », agité en 1995 et oublié en 2002. La Gauche aura-t-elle l’idée de s’en saisir à son tour pour affronter les bouleversements considérables dont il fait l’objet ? Rien n’est moins sûr si l’on en juge par la consultation des « trente propositions » qui résument le programme du parti socialiste pour 2012. Aucune de ces propositions n’est consacrée au travail, qui se trouve seulement évoqué à propos du revenu agricole (proposition 9), de l’âge de la retraite (proposition 16), de la fiscalité (proposition 18), et de l’immigration (proposition 27)9. Silence redoublé lors des « primaires citoyennes », durant lesquelles le travail a rejoint la situation internationale et les révolutions arabes dans la liste des questions dont ni les candidats, ni les journalistes qui les interrogeaient, ne semblaient avoir cure.
Selon Trentin c'est l'adhésion de la Gauche à l’idéologie de la rationalisation industrielle et à l’organisation “scientifique“ du travail, qui la rend aujourd'hui incapable de répondre aux défis de la globalisation. Adhésion critique, qui n’a pas été sans débats et sans résistances de la part de courants demeurés minoritaires, mais qui l'a emportée dans l’entre deux guerres aussi bien en terre communiste que capitaliste. Cette adhésion a fait disparaître le travail de l'horizon politique de la Gauche et a cimenté ce que Trentin appelle le « compromis fordiste », consistant à compenser financièrement les conséquences d’une aliénation au travail jugée inévitable dans son principe. L'un des éléments de ce compromis a été, dans tous les pays industriels, l'acceptation de l'idée selon laquelle la "rationalisation du travail" relèverait d'une technique politiquement neutre. On a donc considéré que la question de la justice sociale ne concernait pas le contenu et le sens du travail, mais seulement les contreparties, en temps et en argent, de son aliénation au travail. C'est pourquoi le droit, dit « du travail », issu de la seconde révolution industrielle est bien plutôt un droit des relations professionnelles, qui règle les termes de l'échange salarial. Il a pour paradigme l’emploi salarié, qui insère un statut de nature à garantir la sécurité physique des travailleurs, à limiter la durée de leur travail et leur assurer un salaire décent, mais qui ignore le travail lui-même. Le périmètre de la justice sociale a été restreint aux termes de cet échange salarial, c’est-à-dire à des quantités de temps et d’argent, tandis que la dimension qualitative du travail, son sens et son organisation, étaient censés relever d’une pure rationalité technoscientifique. L’essor d’une politique de l’emploi s’est ainsi payé d’une dépolitisation du travail.
Les révolutions du travail
Pour croire ce compromis durable, il fallait avoir oublié l’instabilité inhérente aux formes d’organisation de l’industrie moderne. Trentin rappelle l’observation de Marx selon laquelle cette dernière est par nature révolutionnaire et « bouleverse, avec la base technique de la production, les fonctions des travailleurs et les combinaisons sociales du travail, dont elle ne cesse de révolutionner la division établie en lançant sans interruption des masses de capitaux et d’ouvriers d’une branche de production dans une autre » ce qui « finit par détruire toutes les garanties de vie du travailleur, toujours menacé de se voir retirer, avec le moyen de travail les moyens d’existence »10. C’est à une destruction de ce genre qu’ont été exposées depuis trente ans, d’abord les classes populaires, puis aujourd’hui les classes moyennes des pays qui avaient adopté le compromis fordiste. L’effacement des frontières du commerce, la révolution numérique et le déploiement de l’armée de réserve des travailleurs des continents émergents, se conjuguent pour saper les bases de l’Etat social (emploi salarié, sécurité sociale, services publics) et permettre un retour en force du travail marchandise.
Ceci devrait conduire la gauche à reconsidérer les bases du compromis fordiste et en particulier son adhésion à la conception du travail qui avait présidé à la seconde révolution industrielle. Ce retour critique est indispensable en effet pour qui prétend mettre au centre de son projet politique la possibilité pour chacun de se réaliser soi-même dans des œuvres utiles à tous. Au lieu de quoi elle s’est enfoncée dans des impasses dont Trentin dresse un réquisitoire sans complaisance : sa croyance dans l’autonomie du politique et la priorité qu’elle accorde à la conquête du pouvoir ; sa soumission aux impératifs de la gouvernabilité ; son indifférence à l'expérience concrète que les salariés ont du travail ; sa vision purement quantitative d’un travail « partageable » et ses dérives néocorporatistes. Pour sortir de ces impasses, il faudrait qu'elle prenne la mesure des transformations du travail engendrées par la révolution numérique dans un contexte de globalisation des marchés et des capitaux. Ces transformations se sont jusqu’à présent traduites pour les travailleurs par une augmentation simultanée des responsabilités et de la précarité, et par une restructuration permanente des cadres institutionnels de leur action.
Comme les deux précédentes révolutions industrielles, celle-ci rend inopérantes les formes antérieures d'organisation ou d'action collective, et oblige à concevoir un cadre institutionnel propre à mettre le développement technique au service du progrès social. Le problème essentiel auquel on se trouve aujourd’hui confronté est donc de penser cette troisième révolution, d’en comprendre les ressorts afin d’en saisir les opportunités pour la liberté et la justice sociale. Cet impératif n’est pas seulement politique et juridique, il est aussi économique. A l’heure où la déréglementation des marchés financiers a précipité le monde dans une crise financière sans précédent, la vraie richesse sur laquelle peuvent compter les peuples ne se trouve pas dans les coffres des banques mais dans leurs capacités de travail. C’est de ces capacités qu’il faut partir si l’on veut sortir des impasses actuelles et cela implique de ne pas considérer le travail comme une ressource exploitable ou un capital humain, mais comme un lieu essentiel de la réalisation de soi.
Le travail imaginé
Pour s’engager dans cette voie, il faut d’abord prendre acte de la force des systèmes de représentation qui, tout à la fois, structurent une civilisation et la font évoluer. Depuis le Moyen Age et l’installation dans les églises d’horloges astronomiques offertes à l’adoration des fidèles, l’essor techno-scientifique de l’Occident a été porté par différents types d’imaginaire social, qui ont modelé notre représentation du travail. L’homme-machine des Temps modernes était réduit à un jeu de forces physiques asservi à la cadence de la chaîne de production11. Son corps devait se plier au modèle de l’horloge, cher à de La Mettrie12. «  Les manœuvres sur machines, observait Simone Weil, n'atteignent la cadence exigée que si les gestes d'une seconde se succèdent d'une manière ininterrompue et presque comme le tic-tac d'une horloge, sans rien qui marque jamais que quelque chose est fini et qu'autre chose commence. Ce tic-tac dont on ne peut supporter d'écouter longtemps la morne monotonie, eux doivent presque le reproduire avec leur corps »13. Selon le mot célèbre de Taylor, on ne demande pas alors à l’ouvrier de penser. Bien plus on le lui interdit, en réduisant son travail à une succession de gestes simples et mesurables. La qualification professionnelle et ses mystères doivent se fondre dans le fonctionnement exotérique et transparent de l’usine14. Dans un tel univers industriel, le travail était ramené à sa plus simple expression de travail de bête de somme. L’ouvrier était privé à l’usine de l’expérience proprement humaine du travail, qui consiste à réaliser quelque chose qu'on a d'abord imaginé.
A ce modèle physique de l’horloge, qui dès le XVIIIe siècle conduisait à voir dans l’homme lui-même une machine, s’est ajouté au XIXe siècle le modèle biologique de la sélection naturelle, qui a conduit au darwinisme social et continue de sévir sous les espèces de l’ultralibéralisme et de la compétition de tous contre tous. A ces représentations, qui ne s’annulent pas mais se superposent, s’ajoute aujourd’hui celle de l’homme programmable, portée par la cybernétique et la révolution numérique. Son modèle n'est plus l'horloge et son jeu de forces et d'engrenages, mais l'ordinateur et son traitement numérique des signaux. L'ordinateur obéit à des programmes plutôt qu'à des lois. Autorisant une extériorisation de certaines facultés cérébrales de l'être humain, il ouvre une ère nouvelle dans notre rapport aux machines, aussi bien que dans le contenu et l'organisation de notre travail.
Il y a dans cette conception réifiée du travail l’expression d’un imaginaire social typique de la modernité, dont Cornelius Castoriadis a magistralement dévoilé la dimension potentiellement délirante : « Traiter un homme en chose ou en pur système mécanique n’est pas moins, mais plus imaginaire que de prétendre voir en lui un hibou, cela représente un autre degré d’enfoncement dans l’imaginaire ; car non seulement la parenté réelle de l’homme avec un hibou est incomparablement plus grande qu’elle ne l’est avec une machine, mais aussi aucune société primitive n’a jamais appliqué aussi radicalement les conséquences de ses assimilations des hommes à autre chose, que ne l’a fait l’industrie moderne de sa métaphore de l’homme-automate. Le sociétés archaïques semblent toujours conserver une certaine duplicité dans ces assimilations ; mais la société moderne les prend, dans sa pratique, au pied de la lettre de la façon la plus sauvage »15. La participation de la gauche politique et syndicale à cet imaginaire de l’homme automate l’a conduite, non seulement à abandonner le contenu même du travail à une pseudo rationalisation techno-scientifique, mais encore à faire sienne le projet d’extension à la société toute entière du modèle d’organisation de l’entreprise. On sait que Lénine voyait dans le taylorisme « un immense progrès de la science »16 et que la révolution bolchevique aurait selon lui atteint son but le jour où « la société toute entière ne sera plus qu’un seul bureau, un seul atelier »17. Trentin cite quant à lui Gramsci, selon lequel la division du travail industriel faisait ressentir au prolétaire «  la nécessité que le monde entier soit comme une seule et immense usine, organisé avec la même précision, la même méthode, le même ordre dont il constate qu’il est vital dans l’usine où il travaille  »18.
La volonté d’étendre à la société toute entière ce que l’on imagine être une organisation scientifique du travail n’a nullement disparu de nos jours. Elle a seulement changé de forme. Son modèle n’est plus celui des lois la physique classique, mais celui des algorithmes de la cybernétique. La révolution numérique va ainsi de pair avec celle qui se donne à voir en matière juridique, où l'idéal d'une gouvernance par les nombres tend à supplanter celui du gouvernement par les lois. A toutes les échelles de l'organisation du travail – celles de l'individu, de l'entreprise et de la nation – on demande désormais moins aux hommes d’obéir à des prescriptions que d'atteindre des objectifs, dont la réalisation est évaluée au regard d'indicateurs chiffrés. A toutes ces échelles se pose la question de la domestication par les hommes des nouvelles techniques immatérielles, qui peuvent aussi bien contribuer à libérer qu'à écraser leurs capacités de création.
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