Bulletin des actes administratifs l’ordonnance suivante : «L’assesseur de collège Godnieff, principal du collège d’E est admis à faire valoir ses droits à la retraite.»








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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


LITTÉRATURE RUSSE —

Alexeï Pissemski

(Писемский Алексей Феофилактович)

1821 — 1881

MILLE ÂMES

(Тысяча душ)


1858

Traduction de Victor Derély, Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1886.
TABLE

PREMIÈRE PARTIE 3

I 3

II 18

III 33

IV 44

V 55

VI 73

VII 84

VIII 103

IX 124

DEUXIÈME PARTIE 131

I 131

II 145

III 162

IV 179

V 195

VI 212

VII 227

VIII 234

IX 252

TROISIÈME PARTIE 260

I 260

II 272

III 291

IV 310

V 328

VI 342

VII 349

VIII 361

IX 373

X 390

XI 405

XII 418

XIII 429

QUATRIÈME PARTIE 446

I 446

II 456

III 466

IV 481

V 490

VI 499

VII 507

VIII 520

IX 532

X 544

XI 560

XII 580

XIII 588



PREMIÈRE PARTIE

I


Un jour parut dans le Bulletin des actes administratifs l’ordonnance suivante :

« L’assesseur de collège Godnieff, principal du collège d’E..., est admis à faire valoir ses droits à la retraite. » Plus loin, on lisait un autre décret ainsi conçu : « Le candidat Kalinovitch est nommé principal du collège d’E... »

À E… Godnieff possédait une maison à lui, avec un jardin, et, dans la banlieue, un bien de trente âmes. Veuf, il habitait avec sa fille, Nastenka, et sa femme de charge, Pélagie Eugraphovna. Cette dernière avait quarante-cinq ans et n’était pas des plus belles. Cela n’empêchait pas l’ispravnitza,1 une bien mauvaise langue, de dire que Pierre Mikhaïlitch devrait bien épouser sa charmante sommelière ; qu’au moins, ainsi, il n’y aurait pas de péché. À quoi les personnes plus équitables répondaient qu’il ne pouvait être question de péché entre ces deux vieilles gens, et que, dès lors, ils n’avaient aucun besoin de se marier ensemble.

Ce n’est pas exagérer de dire que Pierre Mikhaïlitch était connu non seulement dans la ville et dans le district, mais dans la moitié de la province ; chaque jour, à sept heures du matin, il sortait de chez lui pour aller au marché, et, chemin faisant, il avait coutume de causer avec toutes les personnes qu’il rencontrait. Apercevait-il, par hasard, la bourgeoise, sa voisine, à la fenêtre d’une petite maisonnette délabrée, il lui disait :

— Bonjour, Fékla Nikiphorovna.

— Bonjour, batuchka,2 Pierre Mikhaïlitch, répondait-elle.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes revenue du chef-lieu ?

— Depuis hier, monsieur. Je n’ai pas pu me procurer de charrette, et j’ai dû faire la route à pied, au milieu de cette boue. Ce que je me suis crottée !

— Comment vont les affaires ?

— Mes affaires, Pierre Mikhaïlitch, sont entre les mains de l’autorité.

— Allons, si elles sont entre les mains de l’autorité, tant mieux !

— Est-il bien vrai, mon père, que ce soit tant mieux ?

— Oui, oui, c’est tant mieux... disait Godnieff en s’éloignant.

À dire vrai, Pierre Mikhaïlitch ne savait même pas en quoi consistaient les affaires de sa voisine, ni si c’était réellement un bien pour elle qu’elles fussent entre les mains de l’autorité, mais il parlait ainsi à seule fin de la consoler.

S’il rencontrait le pope, Pierre Mikhaïlitch n’attendait pas qu’il fût près de lui pour le saluer.

— Bonjour, disait-il en ôtant sa casquette et en s’approchant pour recevoir la bénédiction du prêtre.

— Bonjour, répondait celui-ci de sa voix de basse.

— Eh bien, père, avez-vous lu mon livre, ou en avez-vous encore besoin ?

— Je l’ai lu, et j’avais l’intention de vous le rendre aujourd’hui même avec mes remercîments. C’est un charmant ouvrage !

— Oui, oui, un livre instructif... Rapportez-le-moi un de ces jours.

— Je n’y manquerai pas, répondait le pope.

Et, sur ce, il tirait sa plus belle révérence.

Rentré chez lui, Pierre Mikhaïlitch allait droit à la cuisine, où Pélagie Eugraphovna, la cuisinière, était déjà en train d’allumer le poêle.

— Voici pour toi, commandante ! Je t’apporte les biens de la terre ! disait-il en tendant un sac de nattes à la femme de charge. Celle-ci le prenait et commençait à en retirer les provisions, non sans hocher la tête et proférer des « Hé ! hé ! hé !... »

— Allons, voilà que tu te mets à bougonner ! Quelle grondeuse !... J’ai mal acheté, n’est-ce pas ?

— Fort bien, au contraire, répliquait avec une mordante ironie Pélagie Eugraphovna.

Jamais elle n’était contente des achats de Pierre Mikhaïlitch, et, à cet égard, elle avait parfaitement raison. Tantôt les marchands le trompaient sur le poids, tantôt ils lui vendaient comme fraîches des denrées gâtées. Or, l’économie domestique était la passion dominante de Pélagie Eugraphovna. Quoique d’origine allemande, elle ne savait s’exprimer qu’en russe. Comment et pourquoi était-elle venue dans cette petite ville de district ? Je l’ignore ; toujours est-il qu’elle pensa y mourir de faim ; ensuite elle entra à l’hôpital. Ce fut là que Pierre Mikhaïlitch eut occasion de la voir ; sans la connaître, il se mit, selon son habitude, à causer avec elle, et comme il était depuis peu devenu veuf, il la prit chez lui pour en faire la gouvernante de la petite Nastenka. Mais, entrée comme niania, Pélagie Eugraphovna attira peu à peu entre ses mains tout le gouvernement de la maison. Depuis le lever du jour jusqu’à une heure avancée de la nuit, elle vaquait aux divers soins du ménage, elle grimpait au grenier, descendait à la cave, bêchait dans le jardin, frottait, balayait ; enfin, à huit heures du matin, après avoir retroussé ses manches et ceint un tablier, elle s’occupait de la cuisine, et, pour lui rendre justice, il faut dire qu’elle s’acquittait très bien de cette tâche. Les salaisons et les marinades étaient surtout son triomphe. Par exemple, le poisson salé, qu’elle accommodait en botvinia3 pendant le grand carême, était tel que Pierre Mikhaïlitch n’en pouvait manger sans s’écrier :

— Messieurs, voilà du poisson et de la botvinia comme Lucullus lui-même n’en a jamais mangé !

Les plastrons de Pierre Mikhaïlitch, les cols et les manchettes de Nastenka, la femme de charge les lavait toujours elle-même, et je crois bien qu’elle aurait aussi blanchi tout le reste, si ses forces le lui avaient permis ; car, selon sa propre expression, le cœur lui saignait à la vue du linge blanchi par la repasseuse.

Il aurait été assez difficile de préciser quand dormait et de quoi se nourrissait Pélagie Eugraphovna ; elle-même, d’ailleurs, n’aimait pas qu’on l’entreprît sur ce sujet. Elle buvait son thé, pour ainsi dire, à ses moments perdus ; à la table de famille où son couvert était toujours mis, elle ne restait qu’une minute ; dès qu’on servait le rôti, elle se levait brusquement et s’en allait à la cuisine.

— Eh bien, commandante, pourquoi donc ne manges-tu jamais rien ? lui disait Pierre Mikhaïlitch, quand il la voyait reparaître ensuite.

— Puisque je vis, c’est donc que je mange, répondait en souriant Pélagie Eugraphovna, et elle retournait à la cuisine.

C’était avec beaucoup de répugnance qu’elle acceptait ses honoraires (cent vingt roubles assignats par an). D’ordinaire, à la fin de chaque mois, Pierre Mikhaïlitch lui remettait dix roubles.

— Qu’est-ce encore que cela ? disait la femme de charge.

— C’est votre argent. L’argent est une bonne chose. Vous plaît-il de le prendre et de m’en donner un reçu ? répondait Godnieff.

— Eh... finissez-en avec vos sottises ! reprenait Pélagie Eugraphovna, qui se détournait et commençait à regarder par la fenêtre.

— L’ordre, commandante, n’est pas une sottise. Veuillez prendre cet argent, insistait Pierre Mikhaïlitch.

— Comme si je n’avais pas chez vous la nourriture et le vêtement, répliquait-elle sans retourner la tête.

— Accepte, ma chère, je t’en prie ; tu sais que je n’aime pas cela ! poursuivait Godnieff de plus en plus pressant.

Pélagie Eugraphovna prenait l’argent avec colère et le jetait dédaigneusement dans le tiroir de sa table à ouvrage.

Chaque fois qu’avait lieu cette scène, bien que le mécontentement se montrât sur son visage, des larmes roulaient dans ses yeux.

— Il m’a recueillie quand j’étais dans la misère, il m’a empêchée de mourir de faim, et il me donne encore des gages, l’effronté ! Il a une fille : il ferait mieux d’amasser quelque chose pour elle ! grommelait en aparté la brave femme.

— Ne t’avise pas de me parler ainsi, entends-tu ? Je n’ai pas de leçons à recevoir de toi ! grondait à son tour Pierre Mikhaïlitch.

Ces paroles faisaient taire Pélagie Eugraphovna, mais, malgré cela, c’était toujours à contre-cœur qu’elle acceptait ses gages.

Quand il avait remis ses emplettes entre les mains de la femme de charge, Godnieff allait prendre son thé au salon avec Nastasia. Presque chaque matin une conversation de ce genre s’échangeait entre le père et la fille :

— Nastasia Pétrovna, vous êtes encore restée sur pied toute la nuit... Ce n’est pas bien, ma chérie, non, vrai, ce n’est pas bien... Il y a un temps pour le travail, un temps pour la récréation et un temps pour le sommeil.

— Je n’ai pu m’arracher à ma lecture, papa. J’ai déjà fini le roman d’hier.

— Tant pis. Comment allons-nous faire aujourd’hui ? Nous n’avons rien à lire pour ce soir.

— Si fait, je vous achèverai la lecture de ce roman ; moi-même je ne serai pas fâchée de le relire une seconde fois. Figurez-vous que ce Valentin devient un affreux homme...

— Allons, allons, ne raconte pas. Il m’est plus agréable d’être mis au courant des choses par l’auteur lui-même, interrompait Pierre Mikhaïlitch, et Nastasia en restait là de son récit.

Après cela, le plus souvent ils se quittaient. Nastenka passait la journée soit à lire, soit à faire des extraits, soit à se promener dans le jardin. Ni le ménage, ni les ouvrages de main ne l’occupaient. Godnieff revêtait son uniforme et se rendait au collège. Généralement il trouvait dans l’antichambre Gavrilitch, ancien soldat, attaché en qualité de storoj à l’établissement scolaire d’E... Il fallait la patience vraiment chrétienne de Pierre Mikhaïlitch pour conserver depuis dix ans un cuistre comme ce Gavrilitch : à la fois bête, paresseux et grossier, le vieux militaire laissait l’établissement dans un tel état de saleté que le directeur était obligé, au moins une fois par mois, de louer à ses frais des laveuses pour nettoyer les parquets. En outre, le storoj, qui adorait le chtchi4 et en mangeait toujours à son déjeuner, avait l’habitude de le faire cuire, pendant toute la nuit, dans le poêle du cabinet directorial. En entrant, Pierre Mikhaïlitch était suffoqué.

— Tu as encore étuvé du chtchi, grenadier ! disait-il ; quelle odeur ! il n’y a pas moyen de respirer !

— Allons, soit, j’en ai étuvé, on sait bien que tu n’as jamais autre chose à me dire, répliquait Gavrilitch.

— Mais, sans doute, tu en as étuvé ! Il faut que tu aies un joli aplomb pour le nier ! Fi, que c’est laid de mentir à ton âge !

— Regarde toi-même dans le poêle, tu verras bien qu’il n’y a rien.

— Je sais qu’il n’y a rien dans le poêle : tu as mangé ce que tu y avais fait cuire, tu as encore de la graisse sur ton museau, imbécile !... Et il se permet de répliquer, qui plus est ! Je te mettrai à la porte, tu entends !

— Mets-moi à la porte ! Si tu crois que je tiens à rester dans ta boîte !... répondait Gavrilitch, et il s’en allait.

— Imbécile ! répétait Pierre Mikhaïlitch.

Du reste, tout finissait par là.

Dans l’entre-classe, le directeur rédigeait des rapports, des comptes rendus ; ensuite il allait faire sa tournée d’inspection dans les diverses salles de cours. S’il avait à réprimer quelque désordre, il faisait la grosse voix et fulminait des menaces, d’ailleurs rarement suivies d’exécution.

En général, la sévérité répugnait à Pierre Mikhaïlitch. Au surplus, ce n’étaient pas encore les élèves qui lui donnaient le plus de mal ; quand il ne pouvait en venir à bout autrement, il leur faisait donner le fouet par Gavrilitch. Mais rien n’était plus pénible au vieillard que d’avoir à réprimander un des membres du personnel enseignant placé sous ses ordres. Un seul, il est vrai, se mettait parfois dans le cas de mériter des reproches : c’était le professeur d’histoire, Exarkhatoff, un homme intelligent, qui avait étudié dans une université et possédait à fond sa science.

Tout le long du mois, il se montrait paisible, taciturne et appliqué à ses devoirs ; mais dès le lendemain du jour où il avait touché son traitement, on le voyait arriver tout guilleret dans sa classe ; il plaisantait avec les élèves, puis allait se promener dans la rue, le chapeau sur l’oreille, le cigare aux lèvres, chantonnant, sifflotant et tout prêt à faire un mauvais parti à qui l’eût regardé de travers. Dans ces occasions-là, Exarkhatoff devenait fort épris du beau sexe et allait coqueter avec les blanchisseuses dans les bateaux amarrés au bord de la rivière... Les vitres, la vaisselle et les gens avaient grandement à souffrir de son ivresse.

Le lendemain, une fois les fumées du vin dissipées, il n’y avait pas plus tranquille que lui. Au temps où il faisait ses études à Moscou, il avait épousé une veuve chargée de cinq enfants et appartenant Dieu savait à quelle condition sociale. Cette femme, sotte et tracassière, était, disait-on, la cause des habitudes d’intempérance contractées par son mari. Lorsqu’elle voyait celui-ci en ribote, madame Exarkhatoff s’enfuyait chez des voisins ; mais dès que la raison était revenue au professeur, sa femme, non contente de lui faire une scène terrible, allait ensuite se plaindre de lui à son supérieur.

— Batuchka, Pierre Mikhaïlitch, ayez pitié de moi ! criait-elle en entrant comme une trombe dans le cabinet du directeur.

— Qu’est-ce qui est arrivé ? Que voulez-vous de moi ? demandait Godnieff, quoiqu’il devinât parfaitement le motif de cette visite.

— On sait bien de quoi il s’agit ! Il a bu pendant quarante-huit heures ! Je suis à bout de forces ; il ne reste plus une cuiller, plus une jatte à la maison, il a tout cassé. Moi-même, c’est à grand’peine que j’ai pu m’échapper vivante ; voilà la troisième nuit que je couche hors de chez moi, avec mes enfants.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait Pierre Mikhaïlitch en haussant les épaules. Calmez-vous, madame ; je lui parlerai, et j’espère que ce sera pour la dernière fois.

— Batuchka, lavez-lui bien la tête ; ne pourriez-vous même pas lui donner le fouet ?

— Est-ce possible, madame ? Vous ne devriez pas parler ainsi, répliquait Pierre Mikhaïlitch. — Gavrilitch ! criait-il ensuite, allez appeler M. Exarkhatoff.

Vêtu d’un uniforme râpé, Exarkhatoff arrivait, la tête basse, le visage défait, une ecchymose sur l’œil gauche, bref, ne payant pas de mine.

— Nicolas Ivanitch, vous voilà encore adonné à votre malheureuse passion ! Vous connaissez sans doute l’adage grec : « L’ivresse est une démence en petit. » Eh bien ! quel plaisir y a-t-il à perdre la moitié de sa raison ? Un homme de votre intelligence, de votre éducation... ce n’est pas bien, non, ce n’est pas bien !...

— Pardon, Pierre Mikhaïlitch, je sens fort bien moi-même que j’ai tort, répondait le professeur en baissant encore plus la tête.

— Allons donc, crapule ! vociférait madame Exarkhatoff sans aucun souci de la présence du directeur ; tu reconnais tes torts en paroles, mais, au fond, tu ne sens rien du tout. Tu as cinq enfants, et c’est ainsi que tu pourvois à leur entretien ! Il faudra donc que je vole, que je mendie pour leur donner à manger !

— C’est pourtant vrai, disait Godnieff en hochant la tête.

— Pardon, Pierre Mikhaïlitch, répétait Exarkhatoff.

— Je crois à votre repentir, et j’espère que vous êtes maintenant corrigé pour toujours. Je vous prie de retourner à vos occupations, reprenait le principal. Eh bien, vous voyez, madame, ajoutait-il quand Exarkhatoff était sorti : je ne l’ai pas ménagé, je lui ai adressé l’admonestation qu’il méritait : à présent, vous n’avez plus lieu d’être affligée.

Mais madame Exarkhatoff n’était pas encore satisfaite.

— Et pourquoi n’ai-je plus lieu d’être affligée ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ? Vous lui avez doucement passé la main sur la tête : est-ce ainsi qu’il aurait fallu traiter un pareil chien ? reprenait-elle.

— Ah ! comment une dame peut-elle tenir un tel langage ? répliquait Pierre Mikhaïlitch ; ce n’est pas par des injures, c’est par la douceur et l’amour que les époux doivent corriger les défauts l’un de l’autre.

— Avec ça que cet avorton en mérite, de l’amour ! répondait madame Exarkhatoff : si j’avais su, je ne serais pas venue : pour la réprimande que vous lui avez adressée, ce n’était pas la peine, achevait-elle en se retirant.

Pierre Mikhaïlitch souriait et se disait à part soi :

— Voilà une femme de caractère ! Ah ! quel caractère ! Elle a fait le malheur de son mari qui est un garçon si distingué !

En regagnant son logis, Godnieff était toujours heureux quand il rencontrait quelque propriétaire de sa connaissance, venu momentanément à la ville.

— Arrêtez... une petite minute ! criait-il.

Le propriétaire s’arrêtait.

— Êtes-vous pour longtemps ici ? demandait Pierre Mikhaïlitch.

— Pour jusqu’à demain.

— Êtes-vous invité à dîner quelque part aujourd’hui ?

— Non, je n’ai fait encore aucune visite.

— Eh bien, venez manger la soupe avec moi ; si vous refusez, je me fâche, je me brouille pour tout de bon avec vous. Nous ne nous sommes pas vus depuis un an.

— Je vous remercie. J’accepte, si cela ne vous dérange pas. Je vous demande seulement la permission de donner un coup de pied jusqu’au tribunal, et ensuite je suis à vous.

— Bien, bien ! Vous savez, c’est tout à fait sans cérémonie, à la fortune du pot ! Au revoir ! disait Pierre Mikhaïlitch.

Pélagie Eugraphovna ne cessait de s’élever contre cette habitude qu’il avait d’inviter ainsi les gens à brûle-pourpoint.

— Eh bien ! commandante, qu’est-ce que nous avons aujourd’hui pour dîner ? demandait-il en arrivant chez lui.

— Vous aurez de quoi manger, soyez tranquille.

— C’est que j’ai invité quelqu’un...

— Vous n’en faites jamais d’autres ! Est-ce que vous ne pourriez pas me prévenir en temps utile ? Comment voulez-vous que je me procure des vivres à cette heure-ci ?

— Allons, assez, commandante ! Celui qui n’aime pas à partager son repas avec un ami est un ladre.

Au fond, Pélagie Eugraphovna elle-même était de cet avis ; seulement, elle n’aimait pas à être prise au dépourvu. En dehors des hôtes d’occasion, Pierre Mikhaïlitch avait chaque jour à sa table son frère, Phlégont Mikhaïlitch Godnieff, capitaine en retraite. Ce dernier était célibataire, il recevait une pension de cent roubles et occupait un petit logement de deux pièces dans une maison voisine de celle de son frère. Aussi taciturne que Pierre Mikhaïlitch était causeur, le capitaine se bornait à répondre aux questions qu’on lui adressait, encore le faisait-il très laconiquement. Il aimait beaucoup les oiseaux et en avait chez lui jusqu’à cent espèces différentes. Il était, en outre, passionné pour la chasse et la pêche ; mais l’objet de son plus tendre attachement était sa chienne Diane. Il couchait avec elle, la lavait, ne s’en séparait jamais et, durant des heures entières, la regardait dormir sous la table ; ensuite il souriait.

— Qu’est-ce qui vous fait sourire, capitaine ? lui demandait Pierre Mikhaïlitch. Il appelait toujours son frère « capitaine ».

— Mais voyez donc Diane : elle dort, répondait celui-ci.

Phlégont Mikhaïlitch n’avait pas encore cessé de porter l’uniforme militaire. Grand fumeur, il avait toujours sur lui du tabac turc et une petite pipe d’écume, le tout enfermé dans une bourse brodée de perles. Cette bourse était l’ouvrage de Nastasia. Sur le désir de son oncle, la jeune fille avait figuré d’un côté un Cosaque tuant un Turc, de l’autre la citadelle de Varna. Tous les jours, une demi-heure avant l’arrivée de Pierre Mikhaïlitch, le capitaine faisait son apparition : il saluait Nastenka, lui baisait la main et s’informait de sa santé ; après quoi il prenait une chaise et restait silencieux.

— Eh bien, vous ne fumez pas ? lui disait sa nièce pour l’occuper à quelque chose.

— Si, je vais fumer, répondait-il ; puis il bourrait sa courte pipe, allumait de l’amadou qu’il avait fabriqué lui-même avec du papier à sucre, et commençait à fumer.

— Bonjour, capitaine ! disait en arrivant Pierre Mikhaïlitch.

Le capitaine se levait et s’inclinait respectueusement. Rien qu’à ce salut, on pouvait deviner en quelle profonde estime il tenait son frère. À table, s’il n’y avait pas de convive étranger, Pierre Mikhaïlitch faisait seul tous les frais de la conversation ; Nastenka ne parlait guère et mangeait fort peu ; le capitaine se taisait tout le temps et mangeait beaucoup ; Pélagie Eugraphovna quittait à chaque instant sa place. Après le dîner avait presque toujours lieu, entre les deux frères, le dialogue suivant :

— Où allez-vous ? Donner un coup d’œil à vos oiseaux, je suis sûr ? disait Pierre Mikhaïlitch en voyant le capitaine prendre sa casquette.

— Oui, il faut leur faire une petite visite, répondait Phlégont Mikhaïlitch.

— Que Dieu vous conduise ! Vous viendrez ce soir ?

Le capitaine s’en allait, après avoir promis de revenir le soir, et en effet, à l’heure du thé, on le voyait arriver avec sa blague, sa pipe et Diane.

Au thé succédait ordinairement une lecture. Phlégont Mikhaïlitch aimait surtout les ouvrages historiques et militaires, ce qui, du reste, ne l’empêchait pas d’écouter assez attentivement quand on lisait d’autres livres, et si, pendant la lecture, Diane venait à remuer ou à faire du bruit, il menaçait du doigt la chienne en lui disant à voix basse : « Couche ! »

Les jours de fête, la vie des Godnieff prenait un caractère un peu différent. Pierre Mikhaïlitch avait coutume d’aller entendre matines à sa paroisse, vêtu de sa grosse redingote de tous les jours, et coiffé de sa vieille casquette ; le capitaine assistait aussi à l’office du matin ; la cérémonie terminée, les deux frères retournaient chacun chez soi. Quelques heures plus tard, Pierre Mikhaïlitch se rendait à la messe avec Nastenka ; cette fois le directeur du collège avait un manteau neuf, un chapeau et un uniforme qui n’était pas celui des jours ouvrables ; le capitaine était, lui aussi, endimanché.

Après l’office, les deux vieillards allaient baiser la croix, puis ils s’embrassaient et se complimentaient à l’occasion de la fête. Le capitaine, en outre, s’approchait de Nastenka, s’informait de sa santé et lui adressait les félicitations d’usage. Au sortir de l’église, toute la famille prenait le chemin de sa demeure, où l’attendait le café préparé par Pélagie Eugraphovna. Dans ces circonstances, Pierre Mikhaïlitch était encore plus gai et mieux disposé que de coutume.

— Vous plairait-il, notre cher frère, de nous prêter votre pipe et votre tabac ? disait-il au moment de prendre la tasse de café hebdomadaire qu’il avait l’habitude de déguster en fumant.

Cette demande causait toujours le plus grand plaisir au capitaine. Il nettoyait consciencieusement sa pipe, la bourrait avec soin et, après l’avoir allumée, l’offrait à Pierre Mikhaïlitch, qui le récompensait par un baiser.

La nouvelle que Godnieff renonçait à ses fonctions surprit toute la ville.

— Vous avez pris votre retraite, Pierre Mikhaïlitch ? lui disait-on.

— Oui, monsieur, répondait-il.

— Quelle idée vous avez eue !

— Eh bien, quoi ? Il me semble que j’ai servi assez longtemps.

— Mais vous n’allez plus toucher que la moitié de votre traitement ?

— Qu’importe ! Grâce à Dieu, j’ai un morceau de pain, je ne suis pas en peine de vivre.

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