Littérature russe








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Scène II.



TCHATZKII, SOPHIE, LISE.

LISE (en chuchotant).

Mademoiselle, Alexis Stépanytche vient vous voir ; il me suit.
SOPHIE.

Excusez-moi, il faut que je m’en aille au plus vite.
TCHATZKII.

Où donc ?
SOPHIE.

Le coiffeur m’attend.
TCHATZKII.

Dieu le garde !
SOPHIE.

Il va laisser refroidir ses fers.
TCHATZKII.

Eh bien ! Qu’il les laisse refroidir !
SOPHIE.

C’est impossible, nous avons du monde ce soir.
TCHATZKII.

Dieu vous garde ! Je reste de nouveau avec mon énigme. Permettez-moi pourtant de vous suivre dans votre chambre, ne serait-ce qu’en cachette, pour quelques instants. Les murs, l’atmosphère, tout m’y est cher ! Je me sentirai réchauffé, vivifié, reposé par les souvenirs de ce qui ne reviendra plus ! Je ne resterai pas longtemps, je ne ferai qu’entrer ; deux minutes en tout. Ensuite, songez-y, membre du Club Anglais, j’y consacrerai des journées entières à faire une réputation d’esprit à Moltchaline et de grandeur d’âme à Skalozoube. (Sophie hausse les épaules, entre dans sa chambre et s’y enferme. Lise l’a suivie).


Scène III.



TCHATZKII, puis MOLTCHALINE.

TCHATZKII.

Ah ! Sophie ! Se pourrait-il que Moltchaline ait été choisi par elle ! Mais pourquoi ne ferait-il pas un mari ? L’esprit certes n’est pas son fort ; mais, pour avoir des enfants, qui est-ce qui n’a pas assez d’esprit ? Il est serviable, modeste, il a du rose sur le visage. (Entre Moltchaline). Le voici, sur la pointe des pieds, et peu riche en paroles... Par quel sortilège a-t-il su s’insinuer dans son cœur ? (Il se tourne vers lui). Nous n’avons pas encore eu occasion, Alexis Stépanytche, d’échanger deux mots ensemble. Ah çà ! Quel genre de vie menez-vous ? Êtes-vous maintenant sans chagrin, sans soucis ?
MOLTCHALINE.

Comme par le passé, monsieur.
TCHATZKII.

Mais par le passé comment viviez-vous ?
MOLTCHALINE.

Au jour le jour, aujourd’hui comme hier.
TCHATZKII.

En posant les cartes pour la plume, et la plume pour les cartes, à heure fixe comme celle du flux et du reflux.
MOLTCHALINE.

Depuis que je suis entré aux archives, j’ai reçu trois récompenses, proportionnées à mon travail et à mes forces.
TCHATZKII.

Les honneurs et la notoriété vous ont séduit ?
MOLTCHALINE.

Non pas, monsieur, mais tout le monde a ses talents...
TCHATZKII.

Vous aussi ?
MOLTCHALINE.

J’en ai deux, monsieur : la modération et l’application.
TCHATZKII.

Ce sont deux talents des plus merveilleux, et qui valent tous les nôtres !
MOLTCHALINE.

On ne vous a pas donné d’avancement, vous n’avez pas réussi au service.
TCHATZKII.

Ce sont les hommes qui donnent l’avancement, et les hommes peuvent se tromper.
MOLTCHALINE.

Nous en avons été bien étonnés !
TCHATZKII.

Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?
MOLTCHALINE.

Nous vous avons plaint.
TCHATZKII.

La peine était inutile.
MOLTCHALINE.

Tatiana Jurievna a raconté je ne sais quoi, en revenant de Péterbourg, au sujet de vos relations avec les ministres, puis de votre rupture...
TCHATZKII.

De quoi se tourmente-t-elle ?
MOLTCHALINE.

Tatiana Jurievna ?
TCHATZKII.

Je ne la connais pas.
MOLTCHALINE.

Tatiana Jurievna ?
TCHATZKII.

Il y a des siècles que je ne l’ai rencontrée. J’ai entendu dire qu’elle était absurde...
MOLTCHALINE.

Mais est-ce bien la même, monsieur ? Tatiana Jurievna !... Elle est fort connue. Et puis toute l’aristocratie fréquente sa maison ; tous ceux qui ont des dignités ou des fonctions sont ses amis et ses parents. Vous devriez vous rencontrer, au moins une fois, avec Tatiana Jurievna...
TCHATZKII.

À quoi bon ?
MOLTCHALINE.

Eh ! mais, fort souvent nous trouvons une protection là où nous n’en avions pas cherché.
TCHATZKII.

Je vais bien chez les femmes ; seulement ce n’est pas pour cela.
MOLTCHALINE.

Qu’elle est affable, bonne, gracieuse, simple ! Elle donne des bals, on ne peut plus somptueux, depuis Noël jusqu’au carême, et en été des fêtes à sa villa. Voyons, vraiment, vous devriez prendre du service chez nous, à Moscou ! Vous recevriez des récompenses et vous mèneriez joyeuse vie !
TCHATZKII.

Quand je m’occupe d’affaires, je m’éloigne des distractions ; quand il s’agit de faire des folies, j’en fais. Il y a des gens qui mènent de front artistement ces deux métiers, mais je ne suis pas du nombre.
MOLTCHALINE.

Excusez-moi ; du reste, je n’y vois pas de crime. Ainsi Thomas Thomitche, lui-même... le connaissez-vous ?
TCHATZKII.

Eh bien ! quoi ?
MOLTCHALINE.

Il a été chef de division auprès de trois ministres ; on l’a transféré ici...
TCHATZKII.

Parfait ! C’est l’homme le plus vide parmi les plus incapables !
MOLTCHALINE.

Est-ce possible ? On cite ici son style comme un modèle. L’avez-vous lu ?
TCHATZKII.

Je ne lis jamais les sottises, surtout quand elles servent de modèles.
MOLTCHALINE.

Pourtant, il m’est arrivé de le lire avec plaisir. Je ne suis pas un écrivain....
TCHATZKII.

Cela est connu de reste.
MOLTCHALINE.

Je ne me permets pas d’exprimer mon jugement.
TCHATZKII.

Pourquoi tant de mystère ?
MOLTCHALINE.

À mon âge, il ne faut pas se permettre d’avoir son propre jugement.
TCHATZKII.

Permettez, nous ne sommes des enfants ni l’un ni l’autre. Pourquoi n’y aurait-il de sacré que les opinions d’autrui ?
MOLTCHALINE.

Mais il faut bien dépendre des autres.
TCHATZKII.

Pourquoi le faut-il ?
MOLTCHALINE.

Nous sommes dans les grades inférieurs.
TCHATZKII.

Avec de pareils sentiments ! Avec une âme pareille ! Aimé !... La trompeuse s’est moquée de moi !


Scène IV.



(Le soir. Toutes les portes sont entièrement ouvertes, excepté celle de la chambre de Sophie. Une suite de pièces illuminées se découvre en perspective. Les domestiques vont et viennent. L’un d’entre eux, le chef, dit :)
Çà ! Philippe, Thomas, allons ! Un peu plus prestement ! Des tables de jeu, de la craie, des brosses110 et des flambeaux. (Il frappe à la porte de Sophie.) Dites bien vite, Elisabeth, à mademoiselle que Natalie Dmitrievna est arrivée avec son mari et qu’une autre voiture est encore au perron. (Il s’éloigne. Tchatzkii reste seul.)


Scène V.



TCHATZKII, NATALIE DMITRIEVNA.

NATALIE DMITRIEVNA.

Ne me trompé-je pas ?... C’est bien lui, si j’en crois son visage... Ah ! Alexandre Andréitche, est-ce vous ?
TCHATZKII.

Vous me regardez avec des doutes de la tête aux pieds. Se peut-il que trois années m’aient changé à ce point ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Je vous supposais loin de Moscou. Y a-t-il longtemps que vous êtes revenu ?
TCHATZKII.

Je ne fais qu’arriver.
NATALIE DMITRIEVNA.

Pour longtemps ?
TCHATZKII.

Cela dépend. Mais qui, en vous apercevant, ne s’émerveillerait pas ? Avec plus d’embonpoint qu’auparavant, vous avez énormément embelli ! Vous êtes devenue plus jeune, plus fraîche. Du feu, un teint rose, l’air souriant, de l’expression dans tous les traits...
NATALIE DMITRIEVNA.

Je suis mariée.
TCHATZKII.

Il fallait le dire tout de suite !
NATALIE DMITRIEVNA.

Mon mari est un charmant mari. Il vient à l’instant, je vous ferai faire connaissance, voulez-vous ?
TCHATZKII.

Je vous en prie.
NATALIE DMITRIEVNA.

Je suis sûre à l’avance qu’il vous plaira. Vous verrez et vous jugerez.
TCHATZKII.

Je vous crois : c’est votre mari.
NATALIE DMITRIEVNA.

Oh ! non, pas à cause de cela, mais lui-même personnellement, par son caractère, par son esprit. Mon cher Platon Mikhaïlovitche est unique, inappréciable ! À présent il a pris sa retraite, il était dans l’armée, et tous ceux qui l’ont un peu connu auparavant affirment qu’avec sa bravoure, avec son talent, s’il était resté plus longtemps au service, il serait certainement devenu commandant de Moscou.


Scène VI.



TCHATZKII, NATALIE DMITRIEVNA, PLATON MIKHAILOVITCHE.

NATALIE DMITRIEVNA.

Voici mon cher Platon Mikhaïlovitche.
TCHATZKII.

Bah ! Un vieil ami ! Il y a longtemps que nous nous connaissons. Voilà un hasard !
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Comment va la santé, Tchatzkii, mon bon ?
TCHATZKII.

Cet excellent Platon ! Bravo ! Mes compliments les plus sincères ; tu te conduis comme il faut.
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Tu le vois, mon bon : je suis habitant de Moscou et marié !
TCHATZKII.

Tu as pu oublier le bruit des camps, tes camarades et tes meilleurs amis ? Vivre paisible et oisif ?
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Non pas, j’ai encore des occupations. J’apprends par cœur sur ma flûte un duo en la mineur...
TCHATZKII.

Que tu apprenais déjà par cœur il y a cinq ans ? Allons, les goûts constants sont plus appréciés que tout le reste chez les maris.
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Mon bon, une fois marié, souviens-toi de moi ! À force d’ennui, tu siffleras toujours le même air.
TCHATZKII.

À force d’ennui ? Comment ? Tu lui paies déjà tribut !
NATALIE DMITRIEVNA.

Mon cher Platon Mikhaïlovitche a du penchant pour certaines occupations qui à présent lui manquent... Pour l’exercice, les revues, le manège... Quelquefois il s’ennuie le matin.
TCHATZKII.

Mais qui, mon cher ami, t’oblige à demeurer inactif ? Au régiment ! On te donnera un escadron ! Es-tu officier supérieur ou simple officier ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Mon cher Platon Mikhaïlovitche est très faible de santé.
TCHATZKII.

Faible de santé ! Y a-t-il longtemps ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Toujours des rhumatismes et des maux de tête !
TCHATZKII.

Plus de mouvement ! À la campagne, dans un pays chaud ! Monte plus souvent à cheval. La campagne, l’été, est un paradis.
NATALIE DMITRIEVNA.

Platon Mikhaïlovitche aime la ville, Moscou. Pourquoi perdrait-il sa vie dans un désert ?
TCHATZKII.

Moscou, la ville !... Tu es un original ! Mais te rappelles-tu le passé ?
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Ah ! mon bon ! à présent ce n’est plus la même chose !
NATALIE DMITRIEVNA.

Oh ! mon petit ami ! Ici il fait on ne peut plus frais. Tu es tout à fait découvert et tu as déboutonné ton gilet.
PLATON MIKHAILOVITCHE.

À présent, mon bon, je ne suis plus celui...
NATALIE DMITRIEVNA.

Écoute-moi une petite fois, mon chéri ! Boutonne-toi au plus vite.
PLATON MIKHAILOVITCHE (avec sang-froid).

Tout de suite.
NATALIE DMITRIEVNA.

Éloigne-toi un peu de la porte. Il y a là un vent coulis qui souffle par derrière !...
PLATON MIKHAILOVITCHE.

À présent, mon bon, je ne suis plus celui...
NATALIE DMITRIEVNA.

Mon ange, pour l’amour de Dieu ! éloigne-toi de la porte !
PLATON MIKHAILOVITCHE (les yeux au ciel).

Soit, ma chère !
TCHATZKII.

Allons, Dieu te pardonne ! Tu as passablement changé en peu de temps. Il y a trois ans, n’est-ce pas ? à la fin de l’année, que je t’ai connu au régiment ? À peine le jour arrivé, le pied à l’étrier, — et tu t’élançais sur un étalon rapide, que le vent d’automne te soufflât à la face ou dans le dos.
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Ah ! mon cher ! c’était le bon temps alors !


Scène VII.



LES MÊMES, le prince TOUGOOUKHOVSKII111 et la princesse avec leurs six filles.

NATALIE DMITRIEVNA (d’une voix flûtée).

Le prince Pierre Iliitche ! La princesse ! Mon Dieu ! La petite princesse Zizi ! Mimi ! (Bruyants embrassements ; ensuite on s’assied et on se regarde mutuellement de la tête aux pieds.)
1re PETITE PRINCESSE.

Quelle délicieuse toilette !
2e PETITE PRINCESSE.

Quels petits plissés !
1re PETITE PRINCESSE.

Une bordure de franges !
NATALIE DMITRIEVNA.

Ah ! si vous aviez vu mon turlurlu en satin !
3e PETITE PRINCESSE.

Quelle écharpe mon cousin112 m’a donnée !
4e PETITE PRINCESSE.

Oh ! oui ! En barège !
5e PETITE PRINCESSE.

Ah ! c’est un charme !
6e PETITE PRINCESSE.

Ah ! qu’il est joli !
LA PRINCESSE.

Pst... Qui donc, dans le coin, nous a salués, quand nous sommes entrés ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Un nouvel arrivé, Tchatzkii.
LA PRINCESSE.

Re-trai-té ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Oui, il a voyagé, il n’y a pas longtemps qu’il est de retour.
LA PRINCESSE.

Et cé-li-ba-tai-re ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Oui, il n’est pas marié.
LA PRINCESSE.

Prince ! Prince ! Ici ! Plus vivement !
LE PRINCE (tournant vers elle son cornet acoustique).

Oh ! Hum ?
LA PRINCESSE.

Invite bien vite chez nous, pour jeudi, à la soirée, l’ami de Natalie Dmitrievna. Le voici !
LE PRINCE.

Oh ! Hum ! (Il se dirige vers Tchatzkii, tourne autour de lui et tousse un peu).
LA PRINCESSE.

Voilà ce que c’est que des enfants ! Pour eux le bal, mais le père se traîne pour aller faire des courbettes ! Les danseurs sont devenus effroyablement rares !... Il est gentilhomme de la Chambre ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Non pas.
LA PRINCESSE.

Riche ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Oh ! non pas.
LA PRINCESSE.

Prince, prince ! Arrière.


Scène VIII.



LES MÊMES, et les comtesses KHRIOUMINE, la grand’mère et la petite fille.

LA JEUNE COMTESSE.

Ah ! grand’maman ! Voyons, qui est-ce qui arrive de si bonne heure ? Nous sommes les premières ! (Elle se précipite vers la porte latérale.)
LA PRINCESSE.

Voilà qui est poli pour nous ! La première, elle ! Elle ne nous compte donc pour rien ! Elle est méchante ! Voilà un siècle qu’elle reste à marier ! Enfin ! Que Dieu lui pardonne !
LA JEUNE COMTESSE (qui est revenue, tourne son lorgnon sur Tchatzkii.)

M’sieu Tchatzkii ! Vous à Moscou ! Et toujours le même qu’autrefois ?
TCHATZKII.

Pourquoi changerais-je ?
LA JEUNE COMTESSE.

Vous êtes revenu célibataire ?
TCHATZKII.

Avec qui me serais-je marié ?
LA JEUNE COMTESSE.

À l’étranger, avec qui ? Mais une foule des nôtres s’y marient sans plus de renseignements et nous gratifient de l’alliance d’artistes des magasins de modes.
TCHATZKII.

Les malheureux ! Faut-il qu’ils aient à supporter les reproches des imitatrices de ces modistes, parce qu’ils se sont permis de préférer les originaux aux copies ?


Scène IX.



LES MÊMES et quantité d’autres hôtes, parmi lesquels ZAGORIETZKII. Les hommes paraissent, font leur révérence, s’éloignent de côté, vont et viennent d’une pièce à l’autre, etc. SOPHIE sort de sa chambre. Tout le monde va au-devant d’elle.

LA JEUNE COMTESSE.

Eh ! bonsoir ! vous voilà ! Jamais trop diligente,

Vous nous donnez toujours le plaisir de l’attente.113

ZAGORIETZKII.

Avez-vous un billet pour le spectacle de demain ?
SOPHIE.

Non.
ZAGORIETZKII.

Permettez-moi de vous en offrir un. C’est en vain que quelqu’autre entreprendrait de vous rendre ce service-là. Où n’ai-je pas couru pour me le procurer ? Au bureau ; — tout était pris. Chez le directeur, — il est de mes amis, — dès l’aurore, à six heures.— C’était un fait exprès ! Déjà, depuis la veille, personne ne pouvait plus en avoir. Chez celui-ci, chez celui-là, — j’ai mis tout le monde sens dessus dessous. Et ce billet enfin, je l’ai enlevé de force à un vieillard cacochyme. Il est mon ami, et on connaît son humeur casanière. Il peut bien rester en repos chez lui !
SOPHIE.

Je vous remercie pour le billet, et, doublement, pour votre peine. (Diverses personnes font encore leur entrée. Pendant ce temps Zagorietzkii se dirige vers les hommes).
ZAGORIETZKII.

Platon Mikhaïlovitche !...
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Loin d’ici ! Va-t’en avec les femmes, va leur mentir et les duper ! Je raconterai sur toi la vérité, et elle sera pire que tous les mensonges. (À Tchatzkii). En voici un, mon bon, que je te recommande ! Comment appelle-t-on ces gens-là, le plus poliment, le plus charitablement possible ? C’est un homme du monde, un fourbe fieffé, un fripon, — Antoine Antonytche Zagorietzkii. Défie-toi de lui ; il est très fort pour rapporter ce qu’il entend. Et ne joue pas aux cartes avec lui : il trichera.
ZAGORIETZKII.

Original ! Grondeur !... Mais sans la moindre méchanceté !
TCHATZKII.

Et ce serait ridicule à vous de vous en blesser. En dehors de l’honnêteté, il y a une multitude de consolations. Si on dit du mal de vous en un lieu, on vous remercie dans un autre.
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Oh ! non pas ! mon bon, chez nous on dit partout du mal des gens, mais partout on les reçoit114. (Zagorietzkii se mêle à la foule).


Scène X.



LES MÊMES et KHLESTOVA.

KHLESTOVA.

Si tu crois qu’à soixante-cinq ans il m’est facile de me traîner jusque chez toi, ma nièce ?... Quel supplice ! Nous avons mis une heure d’horloge à venir de Pokrovka115, je n’en puis plus. Et une nuit ! — c’est la fin du monde ! Pour me distraire, j’ai pris avec moi une jeune négresse, avec un chien. Dis, ma petite amie, qu’on leur donne leur pâture un peu plus tard, qu’on leur porte quelques restes du souper. — Princesse, je vous salue ! (Elle s’assied). Ah ! ma petite Sophie, ma chérie, quelle négresse j’ai à mon service ! Crépue ! Des omoplates en bosse ! Colère ! Tous les mouvements d’un chat ! Et comme elle est noire ! Une vraie horreur ! Se peut-il que le Seigneur ait créé une race pareille ! C’est le diable en chair et en os ! Elle est dans la chambre des servantes... Faut-il l’appeler ?
SOPHIE.

Non pas, dans un autre moment.
KHLESTOVA.

Imagine-toi ; on les met en montre comme des bêtes sauvages, à ce que j’ai entendu dire, dans cet endroit-là... une ville... de Turquie... Mais sais-tu qui me l’a procurée ? Antoine Antonytche Zagorietzkii. (Zagorietzkii se montre.) C’est un vilain menteur, un joueur de cartes, un voleur. (Zagorietzkii s’éclipse.) J’ai bien été sur le point de lui fermer ma porte, mais c’est un maître pour rendre service. À moi et à ma sœur Prascovie, il nous a fait avoir deux petits nègres à la foire. Il les a achetés, à ce qu’il dit ; je suis sûre qu’il les a filoutés aux cartes, mais il m’en a fait cadeau ; que Dieu lui donne la santé !
TCHATZKII (à Platon Mikhaïlovitche en éclatant de rire.)

Il n’y a pas trop de quoi se féliciter de pareilles louanges ! Zagorietzkii lui-même n’y a pas résisté ; il a disparu.
KHLESTOVA.

Qui est ce monsieur si gai ? Quel est son état ?
SOPHIE.

Celui-ci ? Tchatzkii.
KHLESTOVA.

Ah ! çà, mais qu’est-ce qu’il a trouvé de ridicule ? De quoi se réjouit-il ? Quel sujet de rire y a-t-il là ? C’est péché de rire de la vieillesse. Je me rappelle : tu as dansé souvent avec lui, quand tu étais enfant, et, moi, je lui ai tiré les oreilles, seulement pas assez.


Scène XI.



LES MÊMES, FAMOUSOVE.

FAMOUSOVE (d’une voix forte).

Nous attendons le prince Pierre Iliitche, et le prince est déjà ici ! Et moi qui m’oubliais dans la salle des portraits ! Où est Skalozoube, Serge Sergiéitche ? Hein ? Il n’y est pas, il me semble qu’il n’y est pas. C’est un homme qu’on aperçoit tout de suite, Serge Sergiéitche Skalozoube !
KHLESTOVA.

Dieu du ciel ! Il vous rend sourd ! Il fait plus de bruit que toutes les trompettes du monde !


Scène XII.



LES MÊMES, SKALOZOUBE, puis MOLTCHALINE.

FAMOUSOVE.

Serge Sergiéitche, vous êtes en retard ! Nous vous avons attendu, attendu, attendu ! (Il le conduit vers Khlestova.) Ma belle-sœur, à qui depuis longtemps déjà on a parlé de vous.
KHLESTOVA (assise).

Vous avez été précédemment ici... dans le régiment... lequel donc ?... de grenadiers ?
SKALOZOUBE (d’une voix de basse).
Dans celui de Son Altesse, vous voulez dire, des mousquetaires de la Nouvelle-Zemble116 ?
KHLESTOVA.

Je ne suis pas très forte pour distinguer les régiments.
SKALOZOUBE.

Il y a pourtant des distinctions extérieures dans l’uniforme : les passe-poils, les brides d’épaulettes, les boutonnières.
FAMOUSOVE.

Venez avec moi, mon cher ami, je vais vous amuser là-bas. Nous avons un whist qui n’a pas son pareil. Suivez-nous, prince, je vous prie. (Il emmène avec lui Skalozoube et le prince.)
KHLESTOVA (à Sophie).

Ouf ! J’ai échappé tout juste au nœud coulant ! Pour sûr, ton père est à moitié fou. Il s’est coiffé de ce brave haut de trois sagènes117, et il vous fait faire sa connaissance, sans vous demander si ça vous est agréable ou non !
MOLTCHALINE (lui présentant une carte).

J’ai arrangé votre partie : Monsieur Lecoq, Thomas Thomitche et moi.
KHLESTOVA.

Merci, mon cher ami. (Elle se lève).
MOLTCHALINE.

Votre petit chien est un charmant petit chien : pas plus gros qu’un dé à coudre. Je ne me suis pas lassé de le caresser. Son poil semble de la soie !
KHLESTOVA.

Merci, mon fils. (Elle sort, suivie de Moltchaline et de beaucoup d’autres.)


Scène XIII.



TCHATZKII, SOPHIE et quelques autres personnages secondaires, qui dans la suite de la scène disparaissent.

TCHATZKII.

Eh bien ! Il a dissipé le nuage...
SOPHIE.

Ne pourriez-vous pas ne pas continuer ?
TCHATZKII.

En quoi vous ai-je fait peur ? Je voulais le louer d’avoir calmé la colère de cette dame.
SOPHIE.

Et vous auriez fini par une méchanceté.
TCHATZKII.

Faut-il vous dire ce que je pensais ? Le voici : Les vieilles femmes sont promptes à s’irriter ; il n’est pas mal qu’il y ait auprès d’elles un complaisant attitré, afin de jouer le rôle de paratonnerre. — Moltchaline ! Mais quel autre arrange toutes choses d’une façon aussi pacifique ? Tantôt il flatte le carlin au moment opportun, tantôt il vous glisse une carte à l’instant propice ! Grâce à lui et par lui Zagorietzkii ne mourra pas ! Vous m’avez tantôt énuméré ses qualités, mais vous en avez oublié beaucoup, — oui, vraiment ! (Il sort.)


Scène XIV.



SOPHIE, puis MONSIEUR N.

SOPHIE (à part).

Ah ! Cet homme est toujours pour moi la cause d’un horrible agacement ! Il trouve sa joie à dénigrer, à blesser ! Il est envieux, fier et méchant !
MONSIEUR N. (s’approchant).

Vous êtes toute préoccupée ?
SOPHIE.

Oui, au sujet de Tchatzkii.
MONSIEUR N.

Comment l’avez-vous trouvé depuis son retour ?
SOPHIE.

Il n’a pas la tête à lui.
MONSIEUR N.

Est-ce qu’il a perdu la tête ?
SOPHIE (après un court silence).

Ce n’est pas à dire qu’il soit complètement...
MONSIEUR N.

Cependant il y a des signes... ?
SOPHIE (le regardant attentivement).

Je le crois.
MONSIEUR N.

Est-il possible ! À cet âge ?
SOPHIE.

Qu’y faire ? (À part.) Il est prêt à le croire. Ah ! Tchatzkii ! vous aimez à costumer tout le monde en fou, vous sera-t-il agréable d’essayer ce costume-là sur vous-même ? (Elle sort.)


Scène XV.



MONSIEUR N., puis MONSIEUR D.

MONSIEUR N.

Il est fou !... Elle le croit. Eh bien ! alors ! Il faut donc qu’il y ait des raisons... Comment l’aurait-elle inventé ? Tu as entendu ?
MONSIEUR D.

Quoi ?
MONSIEUR N.

À propos de Tchatzkii ?
MONSIEUR D.

Qu’est-ce ?
MONSIEUR N.

Il est devenu fou !
MONSIEUR D.

Sottises !
MONSIEUR N.

Ce n’est pas moi qui l’ai dit, ce sont d’autres qui en parlent.
MONSIEUR D.

Mais toi, tu n’es pas fâché de le redire ?
MONSIEUR N.

Je vais me renseigner. Pour sûr, quelqu’un sait ce qu’il en est. (Il sort).


Scène XVI.



MONSIEUR D., puis ZAGORIETZKII.

MONSIEUR D.

Croyez donc un bavard ! Il entend une sottise, et aussitôt il la répète ! Sais-tu quelque chose au sujet de Tchatzkii ?
ZAGORIETZKII.

Eh ! bien ?
MONSIEUR D.

Il est devenu fou !
ZAGORIETZKII.

Ah ! je sais, je me souviens, j’en ai entendu parler. Comment ne le saurais-je pas ? Ç’a été un cas extraordinaire : son oncle, un coquin, l’a enfermé avec les fous. On l’a empoigné, traîné dans la maison jaune118 et mis aux fers.
MONSIEUR D.

Pardonnez ! Il était ici tout à l’heure, dans cette pièce même.
ZAGORIETZKII.

Il faut alors qu’on l’ait déchaîné.
MONSIEUR D.

Allons, mon cher ami, avec toi on n’a pas besoin de gazettes. Je vais déployer mes ailes et m’informer auprès de tout le monde. Cependant, mystère et secret !


Scène XVII.



ZAGORIETZKII, ensuite LA JEUNE COMTESSE.

ZAGORIETZKII.

Quel Tchatzkii est ici ?... C’est un nom connu... J’ai été lié je ne sais quand avec un certain Tchatzkii. Vous avez entendu parler de lui ?
LA JEUNE COMTESSE.

De qui ?
ZAGORIETZKII.

De Tchatzkii. Il était tout à l’heure ici, dans cette pièce.
LA JEUNE COMTESSE.

Je le sais, j’ai causé avec lui.
ZAGORIETZKII.

Alors je vous fais mon compliment ; il est fou...
LA JEUNE COMTESSE.

Quoi ?
ZAGORIETZKII.

Oui, il est devenu fou !
LA JEUNE COMTESSE.

Imaginez-vous ! Je l’avais remarqué moi-même, et je l’aurais parié ; ce que vous dites, je me le suis dit.


Scène XVIII.



LES MÊMES, plus LA VIEILLE COMTESSE.

LA JEUNE COMTESSE.

Ah ! grand’maman ! Voilà des miracles ! Voilà du nouveau ! Vous n’avez pas entendu parler du malheur qui arrive ici ? Écoutez un peu ! Ah ! c’est charmant, c’est joli !...
LA VIEILLE COMTESSE (avec une prononciation sifflante).

Ma chère, mes oreilles sont bouchées ; parle un peu plus haut...
LA JEUNE COMTESSE.

Je n’ai pas le temps ! Il vous dira toute l’histoire.. Je vais me renseigner. (Elle sort).


Scène XIX.



ZAGORIETZKII et LA VIEILLE COMTESSE.

LA VIEILLE COMTESSE.

Qu’est-ce ? Qu’est-ce ? Il n’y a pas par hasard le feu ici ?
ZAGORIETZKII.

Non, c’est Tchatzkii qui a produit tout ce tapage.
LA VIEILLE COMTESSE.

Comment ? Qui est-ce qui a mis Tchatzkii en cage ?
ZAGORIETZKII.

Dans les montagnes119 il a été blessé au front, et sa blessure lui a fait perdre l’entendement.
LA VIEILLE COMTESSE.

Quoi ? Dans le club des francs-maçons ? Il a passé aux musulmans ?
ZAGORIETZKII.

On ne peut rien lui faire comprendre (Il sort).
LA VIEILLE COMTESSE.

Antoine Antonytche ! Ah ! Lui aussi se sauve, tout le monde a peur, se précipite...


Scène XX.



LA VIEILLE COMTESSE et LE PRINCE TOUGOOUKHOVSKII.

LA VIEILLE COMTESSE.

Prince ! Prince ! Oh ! ce prince ! Il va au bal, et c’est à peine s’il a un souffle ! Prince, vous avez entendu ?
LE PRINCE.

Ah ! Hum ?
LA VIEILLE COMTESSE.

Il n’entend absolument rien ! Mais peut-être au moins vous avez vu. Le maître de la police est venu ici ?
LE PRINCE.

Eh ! Hum ?
LA VIEILLE COMTESSE.

Qui est ce, prince, qui a emmené Tchatzkii en prison ?
LE PRINCE.

Hi ! Hum ?
LA VIEILLE COMTESSE.

Un coupe-chou pour lui et un havre-sac, et puis simple soldat ! Ah ! ce n’est pas une plaisanterie ! Il a changé de religion !
LE PRINCE.

Hu ! Hum !
LA VIEILLE COMTESSE.

Oui, il a passé aux musulmans ! Le voltairien maudit ! Qu’est-ce ? Ah ! Vous êtes sourd, mon bonhomme ! Tendez donc votre cornet. Oh ! la surdité est un grand défaut.


Scène XXI.



LES MÊMES, plus KHLESTOVA, SOPHIE, MOLTCHALINE, PLATON MIKHAILOVITCHE, NATALIE DMITRIEVNA, LA JEUNE COMTESSE, LA PRINCESSE avec ses filles, ZAGORIETZKII, SKALOZOUBE, puis FAMOUSOVE et beaucoup d’autres.

KHLESTOVA.

Il est devenu fou ! Est-ce bizarre !120 Tout à fait à l’improviste ! En si peu de temps ! Toi, Sophie, tu l’as appris ?
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Qui l’a raconté le premier ?
NATALIE DMITRIEVNA.

Ah ! mon cher, tout le monde !
PLATON MIKHAILOVITCHE.

Tout le monde ! Alors il faut bien le croire. Pour moi cependant la chose est douteuse.
FAMOUSOVE (entrant).

De qui s’agit-il ? De Tchatzkii, n’est-ce pas ? Qu’y a-t-il de douteux ? C’est moi qui le premier ai tout découvert ! Il y a longtemps que je m’étonne de ce que personne ne l’enchaîne. Mettez-le un peu sur le sujet des autorités, et Dieu sait ce qu’il en dit ! Il suffit qu’on s’incline un peu bas, qu’on courbe l’échine en cercle, devant quelque grand personnage que ce puisse être, pour qu’il vous appelle un drôle !
KHLESTOVA.

Et il est de ceux qui se moquent des autres ! À peine avais-je dit je ne sais quoi qu’il s’est mis à rire aux éclats !
MOLTCHALINE.

Il m’a déconseillé de servir à Moscou aux archives !
LA JEUNE COMTESSE.

Il a daigné m’élever au rang de modiste !
NATALIE DMITRIEVNA.

Et il a donné à mon mari le conseil de vivre à la campagne !
ZAGORIETZKII.

Tout prouve qu’il est complètement fou !
LA JEUNE COMTESSE.

Je l’ai bien vu à ses yeux.
FAMOUSOVE.

Il a pris la même route que sa mère, Anna Alexievna. La pauvre défunte a été folle huit fois.
KHLESTOVA.

Dans le monde il arrive des aventures merveilleuses ! À son âge tomber dans la folie ! Je parierais qu’il buvait trop pour son âge.
LA PRINCESSE.

Oh ! c’est sûr !
LA JEUNE COMTESSE.

Sans aucun doute.
KHLESTOVA.

Il absorbait le Champagne à pleins verres.
NATALIE DMITRIEVNA.

À pleines bouteilles, et quelles bouteilles !
ZAGORIETZKII (avec feu).

Non pas, à pleins tonneaux, et quels tonneaux121 !
FAMOUSOVE.

Allons donc ! Le grand mal qu’un homme boive un peu plus qu’il ne faut ! L’instruction, — voilà le fléau ; la science, — voilà la cause pour laquelle, à présent plus que jamais, il pullule autant de gens, d’actions et d’opinions insensées !
KHLESTOVA.

Oui, c’est bien assez pour devenir tout de suite fou que ces pensions, ces écoles, ces lycées, comme on les appelle, et cet enseignement mutuel des grandes cartes122.
LA PRINCESSE.

Non, il y a à Péterbourg un Institut pé-da-go-ni-que, c’est, je crois, le nom qu’on lui donne... On y voit s’exercer aux hérésies et à l’impiété des professeurs ! C’est chez eux qu’a été s’instruire notre parent, et il en est sorti... bon à entrer tout de suite dans une boutique d’apothicaire, en apprentissage ! Il fuit les femmes et jusqu’à moi-même ! Il ne veut pas entendre parler de carrière ! C’est un chimiste, un botaniste, le prince Fédore, mon neveu !
SKALOZOUBE.

Je vais vous faire plaisir : le bruit court partout qu’il existe un projet à propos des lycées, des écoles, des gymnases. On n’y enseignera plus que d’après notre méthode : une, deux ! Quant aux livres, on les gardera pour les grandes occasions.
FAMOUSOVE.

Serge Sergiéitche ! Non ! Si l’on veut couper le mal à la racine, il faut réunir tous les livres, puis les brûler !
ZAGORIETZKII (avec douceur).

Permettez, il y a livres et livres. Mais, entre nous, si j’étais nommé censeur, j’aurais l’œil sur les fables. Oh ! les fables me feront mourir ! Ce sont des plaisanteries éternelles sur les lions, sur les aigles ! On a beau dire, ce ne sont que des animaux, mais ce sont tout de même des tzares !
KHLESTOVA.

Mes bons amis ! Lorsque quelqu’un a perdu la raison, peu importe que ce soit pour avoir trop lu ou trop bu. J’ai pitié de Tchatzkii. Comme chrétiens, nous lui devons notre compassion. Ce n’était pas un sot, et il possédait trois cents âmes.123
FAMOUSOVE.

Quatre.
KHLESTOVA.

Trois, monsieur.
FAMOUSOVE.

Quatre cents.
KHLESTOVA.

Non ! Trois cents.
FAMOUSOVE.

D’après mon calendrier...
KHLESTOVA.

Tous les calendriers mentent.
FAMOUSOVE.

Quatre cents, ni plus, ni moins ! Ah çà, vous avez le verbe bien haut !
KHLESTOVA.

Non ! Trois cents ! Comme si je ne connaissais pas la fortune des autres !
FAMOUSOVE.

Quatre cents, entendez-le bien, je vous prie.
KHLESTOVA.

Non, trois cents, trois cents, trois cents !


Scène XXII.



LES MÊMES, plus TCHATZKII.

NATALIE DMITRIEVNA.

Le voici.
LA JEUNE COMTESSE.

Chut !
TOUS.

Chut ! (Ils s’éloignent de lui, en reculant du côté opposé).
KHLESTOVA.

Ah ! pourvu que, dans un accès, il n’aille pas se prendre de querelle, et nous attirer quelque méchante affaire !
FAMOUSOVE.

Seigneur, aie pitié de nous, pécheurs que nous sommes ! (Avec circonspection.) Mon bien cher, tu n’es pas dans ton assiette ordinaire. Après le voyage, on a besoin de sommeil. Donne-moi ton pouls. Tu n’es pas bien.
TCHATZKII.

Oui, je n’en puis plus !... J’endure un million de tourments ! Ma poitrine souffre d’avoir été pressée amicalement ; mes jambes, d’avoir fait des révérences ; mes oreilles, du bruit des exclamations, et surtout ma tête, de billevesées en tout genre. (Il s’approche de Sophie.) J’ai l’âme oppressée ici par je ne sais quel chagrin, je me sens perdu dans la multitude, je ne suis plus moi-même ! Non ! je ne suis pas content de Moscou !
KHLESTOVA.

Vous allez voir que c’est la faute de Moscou !
FAMOUSOVE.

Un peu plus loin de lui ! (Il fait un signe à Sophie.) Hum ! Sophie. — Elle ne regarde pas !
SOPHIE (à Tchatzkii).

Dites ce qui vous met si fort en colère ?
TCHATZKII.

Je viens de faire dans l’autre pièce une rencontre insignifiante : un petit Français de Bordeaux, en s’époumonant, avait réuni autour de lui une espèce d’assemblée, et racontait qu’avec effroi et non sans larmes il avait fait ses préparatifs de voyage pour venir en Russie, chez des barbares. Il arriva et trouva qu’on le choyait sans trêve. Il ne rencontra ni un son russe ni un visage russe. C’était comme s’il avait été dans sa patrie, avec ses amis, au milieu de sa province. — Par exemple, en soirée, il se sent ici comme un petit potentat ! Les mêmes idées chez les dames, les mêmes toilettes... Il était content, mais nous, nous ne l’étions pas. Il se tut. Et alors de tous les côtés, ce ne fut qu’un regret, qu’un soupir, qu’un gémissement ! — « Ah ! la France ! Il n’y a pas de pays préférable au monde ! » déclarèrent deux jeunes princesses, deux sœurs, répétant la leçon qu’on leur a serinée depuis l’enfance ! Où se mettre à l’abri des jeunes princesses ? J’émis de loin le souhait modeste, quoiqu’à voix haute, que le Seigneur extirpât cet esprit malsain d’imitation sotte, servile, aveugle, qu’il fît tomber une étincelle chez n’importe quel homme de cœur qui pût, par sa parole et son exemple, nous détourner, comme avec des rênes solides, de cette écœurante faiblesse pour tout ce qui vient de l’étranger. On peut m’appeler vieux-croyant124, si l’on veut ; mais notre cher Nord est pour moi cent fois pire depuis qu’il a tout abandonné, tout changé, tout mis à la mode nouvelle, et ses mœurs, et sa langue, et sa sainte antiquité, jusqu’à son imposant costume, pour en prendre un autre, taillé sur le modèle des bouffons : une queue par-derrière et par-devant, je ne sais quelle échancrure bizarre ; en dépit du bon sens, sans nul souci des saisons. Les mouvements sont gênés et la figure manque de beauté ; des mentons ridicules, rasés, gris ?... De même que les vêtements et les cheveux, les esprits aussi sont devenus courts !... Ah ! si nous sommes nés pour tout emprunter, prenons du moins aux Chinois quelque chose de leur sage ignorance des étrangers ! Nous tirerons-nous jamais de la puissance des modes exotiques, de telle façon que nos gens du peuple, si avisés, si bons, ne nous prennent pas, ne fût-ce que d’après la langue, pour des Allemands ou autres ? — « Comment mettre en parallèle ce qui vient d’Europe avec ce qui vient de notre nation ! Voilà qui est bizarre ! Voyons, comment traduire madame, mademoiselle ? Peut-être — soudarynia ? » — se mit à murmurer je ne sais qui... Imaginez-vous, chez tous un grand éclat de rire s’éleva alors à mes dépens. « Soudarynia !!125 Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Fort joli ! Soudarynia ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! C’est affreux ! » Courroucé et maudissant la vie, je leur préparais une réponse foudroyante, mais tous me laissèrent là ! Vous savez à présent ce qui m’est arrivé ; le cas n’est pas nouveau. Moscou, Péterbourg, la Russie entière sont faits de la même façon : à peine un habitant de la ville de Bordeaux a-t-il ouvert la bouche qu’il a le bonheur de fixer l’intérêt de toutes les jeunes princesses ; et, à Péterbourg comme à Moscou, celui qui n’est pas l’ami des gens importés de l’étranger, des manies, du langage affecté, celui dans la tête de qui, pour son malheur, se rencontrent cinq ou six idées saines, et qui prend la liberté de les répandre à haute voix — alors, voyez... (Il regarde autour de lui ; tout le monde tourne en valsant avec le plus grand entrain. Les personnes âgées sont dispersées aux tables de jeu).


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