Littérature russe








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ACTE TROISIÈME.




Scène Ire.



TCHATZKII, puis SOPHIE.

TCHATZKII.

Je l’attendrai jusqu’au bout, et lui arracherai un aveu. Qui enfin lui plaît ? Moltchaline ? Skalozoube ? Moltchaline jadis était bien bête ! C’était une créature lamentable ! Peut-être lui est-il venu un peu d’esprit ?... Mais l’autre, cet enroué, cet étranglé, ce basson, qui brille comme une constellation108 aux manœuvres et à la mazourka ! C’est le destin de l’amour qu’il faille jouer avec lui à cache-cache. Quant à moi... (Sophie entre.) Vous ici ? J’en suis ravi, je le désirais.
SOPHIE (à part.)

Quel contre-temps !
TCHATZKII.

Assurément, vous ne me cherchiez pas ?
SOPHIE.

Je ne vous cherchais pas.
TCHATZKII.

Ne m’est-il pas possible d’apprendre, — que ce soit à propos ou non, peu importe, — qui vous aimez ?
SOPHIE.

Eh ! mon Dieu ! tout le monde !
TCHATZKII.

Qui vous est le plus cher ?
SOPHIE.

J’ai beaucoup de parents.
TCHATZKII.

Vous les aimez tous plus que moi ?
SOPHIE.

Il y en a.
TCHATZKII.

Qu’ai-je donc à faire, puisque tout est décidé ? À me mettre la corde au cou, et cela lui semble risible.
SOPHIE.

Voulez-vous savoir deux mots de vérité ? Il suffit que quelqu’un laisse découvrir la plus petite étrangeté pour que vous vous en donniez à cœur-joie. Votre bon mot est tout prêt à l’avance. Mais, vous-même...
TCHATZKII.

Mais moi-même ? N’est-ce pas, je suis ridicule ?
SOPHIE.

Parfaitement. Votre regard sévère, votre ton tranchant... et pourtant il y a chez vous des abîmes de ces singularités. Pour vous aussi un peu de sévérité ne serait pas sans profit.
TCHATZKII.

Je suis étrange ? Mais qui n’est pas étrange ? Celui qui sur tous les points ressemble aux sots, Moltchaline, par exemple...
SOPHIE.

Les exemples ne sont pas nouveaux pour moi. On voit bien que vous êtes prêt à épancher votre bile sur tout le monde ! Afin de ne pas vous gêner, je m’éloigne.
TCHATZKII (la retenant).

Demeurez ! (À part.) Une fois dans ma vie je dissimulerai. (Haut.) Laissons là cette discussion. Je n’ai pas été juste envers Moltchaline, je l’avoue. Peut-être n’est-il plus ce qu’il était il y a trois ans. Il se fait sur la terre de si grands changements de gouvernements, de climats, de mœurs et d’esprits ! Il y a des personnages d’importance qui ont passé pour des imbéciles. L’un était dans l’armée, l’autre, méchant poète, un autre encore... je crains de les nommer, mais il est reconnu de tout le monde, surtout dans les dernières années, qu’ils sont devenus extrêmement spirituels ! Admettons donc qu’il y a chez Moltchaline une intelligence alerte, un génie entreprenant. Mais y a-t-il en lui une passion, un sentiment, une ardeur tels que l’univers entier sans vous ne lui paraisse que poussière et vanité ? Que chacun des battements de son cœur se précipite avec amour vers vous ? Que l’âme de toutes ses pensées, de toutes ses actions, ce soit vous, votre contentement ? Moi-même je sens cela, mais c’est à peine si je puis l’exprimer ! Non, ce qui maintenant bouillonne, s’agite, fait rage en moi, je ne le souhaiterais pas à mon ennemi intime. Et lui ? Il garde le silence et baisse la tête. Assurément il est paisible ; — jamais ses pareils ne sont pétulants. Dieu sait quel secret est caché en lui ! Dieu sait ce que vous avez supposé en lui de choses qui jamais de la vie ne se sont fourrées dans sa tête ! Peut-être lui avez-vous transmis, en vous éprenant de lui, une foule de vos qualités. Il n’a aucun tort en cela, c’est vous qui péchez cent fois davantage. Non ! non ! J’accorde qu’il a de l’esprit, qu’il en a de plus en plus d’heure en heure ! Mais vous vaut-il ? Voilà la seule question que je vous adresse. Pour que je puisse supporter avec plus d’indifférence votre perte, traitez-moi comme un homme qui a grandi avec vous, comme votre ami, comme un frère, et donnez-moi les moyens de me convaincre. Après, je réussirai à me préserver de la folie. J’irai bien loin me calmer, me refroidir. Je ne songerai plus à l’amour, mais je saurai me perdre dans le monde, m’oublier et me distraire !
SOPHIE (à part).

Ah ! Sans le vouloir je lui ai fait perdre la raison ! (À haute voix.) Pourquoi dissimuler ? Moltchaline tantôt pouvait perdre un bras ; je me suis vivement intéressée à lui. Mais vous, vous trouvant là à ce moment, vous ne vous êtes pas donné la peine de réfléchir qu’on peut être bon envers tout le monde, sans distinction. Pourtant il est possible qu’il y ait du vrai dans vos suppositions, car je le prends chaudement sous ma protection. À quoi bon, je vous le dis franchement, avoir une langue aussi intempérante, un mépris si déclaré pour les gens, que même le plus modeste n’est pas épargné ? Voyons ! Arrive-t-il à quelqu’un de le nommer ? La grêle de vos épigrammes et de vos railleries retentit aussitôt ! Railler ! Toujours railler ! Comment pouvez-vous y suffire ?
TCHATZKII.

Ah ! mon Dieu ! se peut-il que je sois un de ceux pour lesquels rire est le but de la vie entière ? J’éprouve de la gaieté, quand je rencontre des gens ridicules, mais, le plus souvent, je m’ennuie fort avec eux.
SOPHIE.

C’est en vain que vous rejetez le tort sur les autres. Moltchaline ne vous aurait sans doute pas ennuyé, si vous aviez fait plus intimement connaissance avec lui.
TCHATZKII (avec feu).

Mais pourquoi vous êtes-vous liée si intimement avec lui ?
SOPHIE.

Je n’ai fait aucun effort pour cela ; c’est Dieu qui nous a réunis. Voyez, il a conquis l’amitié de tout le monde dans la maison. Depuis trois ans il est au service de mon père, qui s’emporte souvent sans raison. Eh bien ! par son silence il le désarme, et par bonté d’âme il ne lui en veut pas. Cependant il pourrait chercher des distractions. — Pas le moins du monde. Il ne quitte pas d’une semelle les vieilles gens. Nous folâtrons, nous rions aux éclats. Toute la journée il reste assis avec eux, content ou pas content, il joue...
TCHATZKII.

Il joue toute la journée ! Il garde le silence quand on le gronde ! (À part). Elle n’a pas d’estime pour lui.
SOPHIE.

Assurément, il n’y a rien en lui de cet esprit qui, pour les uns, est du génie, et, pour les autres, une peste, qui est vif, brillant, mais qui fatigue bien vite, qui flagelle tout le monde en masse, afin que le monde en dise n’importe quoi ! Est-ce cet esprit-là qui fait le bonheur d’une famille ?
TCHATZKII.

La satire et la morale sont le mobile de tout ce qu’elle dit ! (À part). Elle ne donnerait pas un kopièke de lui.
SOPHIE.

Enfin son caractère est tout-à-fait exceptionnel : il a de la déférence, de la modestie, du calme. Sur son visage, pas une ombre d’agitation, et dans son âme pas la plus petite noirceur. Il ne frappe pas à tort et à travers sur les étrangers, — et voilà pourquoi je l’aime.
TCHATZKII (à part).

Elle plaisante ! Donc elle ne l’aime pas. (À haute voix.) Je vous aiderai à achever le portrait de Moltchaline109. Mais Skalozoube ? Voilà quelque chose de superbe à voir ! Pour protéger l’armée il vaut une montagne, et, par la rectitude de sa tenue, par sa physionomie, par sa voix, c’est un héros...
SOPHIE.

Ce n’est pas celui de mon roman.
TCHATZKII.

En vérité ? Ah ! qui vous devinera ?


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