Littérature russe








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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


LITTÉRATURE RUSSE —

Alexandre Griboïedov

(Грибоедов Александр Сергеевич)

1795 – 1829

LE MALHEUR D’AVOIR DE L’ESPRIT

(Горе от ума)


1825

Traduction d’Arsène Legrelle, Gand, F.-L. Dullé-Plus, 1884.
TABLE

AVANT-PROPOS. 5

I. 5

II. 28

III. 53

LE MALHEUR D’AVOIR DE L’ESPRIT 73

ACTE PREMIER. 74

Scène Ire. 74

Scène II. 75

Scène III. 79

Scène IV. 81

Scène V. 87

Scène VI. 92

Scène VII. 92

Scène VIII. 100

Scène IX. 100

Scène X. 103

ACTE DEUXIÈME. 104

Scène Ire. 104

Scène II. 105

Scène III. 112

Scène IV. 114

Scène V. 114

Scène VI. 124

Scène VII. 124

Scène VIII. 125

Scène IX. 129

Scène X. 131

Scène XI. 132

Scène XII. 134

Scène XIII. 136

Scène XIV. 136

ACTE TROISIÈME. 137

Scène Ire. 137

Scène II. 143

Scène III. 145

Scène IV. 151

Scène V. 151

Scène VI. 153

Scène VII. 157

Scène VIII. 160

Scène IX. 161

Scène X. 164

Scène XI. 166

Scène XII. 166

Scène XIII. 168

Scène XIV. 169

Scène XV. 171

Scène XVI. 172

Scène XVII. 173

Scène XVIII. 174

Scène XIX. 175

Scène XX. 176

Scène XXI. 178

Scène XXII. 183

ACTE QUATRIÈME. 188

Scène Ire. 188

Scène II. 189

Scène III. 190

Scène IV. 191

Scène V. 198

Scène VI. 200

Scène VII. 202

Scène VIII. 204

Scène IX. 205

Scène X. 205

Scène XI. 207

Scène XXI. 208

Scène XIII. 213

Scène XIV. 214

Scène XV. 219

ADDITION. 220


À MONSIEUR Le Comte JEAN KAPNIST,

Gentilhomme de la Chambre.

Hommage du traducteur,

A. L.

AVANT-PROPOS.

I.


1 L’auteur de la comédie qu’on va lire, Alexandre Sergiévitche Griboièdove2, est né à Moscou, à une époque qui n’a pas encore été très nettement déterminée. À quelques recherches qu’on se soit livré, son acte de naissance n’a pu être retrouvé, peut-être par suite du grand incendie de 1812. La question semblerait cependant tranchée par une note biographique, que Griboièdove écrivit lui-même en 1829, au plus tôt en 1828, note dans laquelle il se donne trente-neuf ans3. Mais ce qui ne permet pas d’accepter sans réserve cet aveu, c’est qu’en 1790 sa mère (on le sait par des pièces authentiques) n’avait que 15 ans. Il existe de plus des raisons de croire qu’elle ne se maria qu’en 17934. Enfin des registres de paroisse mentionnent en 1805 Alexandre Sergiévitche comme âgé de dix ans, et, en 1815, comme âgé de vingt ans. On est donc à peu près d’accord maintenant pour le faire naître le 4 janvier 1795, quoi qu’il ait pu dire ou quoi qu’on ait pu lire sur ses brouillons5. Quant à sa maison natale, aucun doute n’existe, et elle a été conservée, malgré deux ventes successives, dans l’état où elle se trouvait lorsqu’y naquit un enfant destiné à devenir illustre6.

La noblesse de sa famille était fort ancienne, car un de ses ancêtres fut appelé de Lithuanie pour prendre part à la rédaction du Code (Oulojénié) promulgué sous le règne du tzare Alexis Mikhaïlovitche. Son aïeul paternel avait porté le titre de conseiller d’État, mais son père n’avait pas dépassé le grade de major en second7. Sa mère, qui était aussi une Griboièdove, cousine rapprochée de son mari, possédait une fortune de « dix mille âmes » dans divers gouvernements. C’est elle surtout qui paraît avoir dirigé l’éducation de notre jeune poète et de sa sœur, Marie Sergievna. Au reste, elle était veuve avant 1815. De bonne heure Alexandre Sergiévitche fut confié à un précepteur, Pétrosilius, connu comme érudit, et qui plus tard, vers 1836, rédigea le premier catalogue raisonné de la Bibliothèque universitaire de Moscou. Avant de fréquenter lui-même cette Université, le futur écrivain passa aux mains d’un gouverneur, qui était licencié en droit, Bogdane Ivanovitche Jone. Sous sa conduite, après s’être fait inscrire dans la section des sciences morales et politiques, il suivit les cours de plusieurs professeurs, dont l’un, Strakhove, protégeait de ses conseils un théâtre d’étudiants, et dont un autre, Buhle, donna à son élève le goût de la littérature classique. En somme, Griboièdove acquit, dès son adolescence, les talents les plus variés et les plus rares. Non-seulement il savait, outre sa langue maternelle, un peu de latin, le français, qu’il écrivait fort bien, l’allemand, l’anglais et l’italien, mais il jouait du piano en improvisateur consommé. Glinka8 lui-même ne lui marchandait pas l’épithète de virtuose9, et son goût musical était assez large pour que l’admiration de Mozart ne lui gâtât pas la grâce facile et légère de Boieldieu10.

L’invasion de Napoléon interrompit brusquement les études académiques de Griboièdove, qui cependant ne sortit pas de l’Université sans le grade de « candidat », c’est-à-dire de licencié. Le 26 juillet 1812, à dix-sept ans par conséquent, il entrait en qualité de « cornette » dans le régiment de hussards que le comte Saltykove était chargé de former à Moscou avec des volontaires. Mais Moscou fut pris, Saltykove mourut à Kazan, et Gribdièdove n’eut d’autre ressource, afin de prendre part à la guerre, que d’entrer en décembre 1812 dans un autre régiment de hussards, ceux d’Irkoutske, qui pataugeaient avec leurs chevaux dans les marais de la Lithuanie et ne furent pas non plus prêts à temps pour faire le coup de feu contre nos troupes en retraite. Les jeunes officiers du nouveau corps se consolèrent de leur inaction forcée en se livrant à des espiègleries qui n’attestaient pas toujours un grand raffinement dans les mœurs. On raconte que Griboièdove, pour sa part, abusa au moins une fois de ses talents d’organiste en se substituant au titulaire dans un couvent et en mêlant aux prières des excellents moines certains motifs tout-à-fait en contraste avec leur vie austère. Un soir même, avec plusieurs camarades, il serait entré à cheval au milieu d’un bal qui se donnait à un second étage11. Il ne s’en tint pas toutefois à ces excentricités, de bon ou de mauvais aloi. Il eut l’heureuse fortune à Breste-Litovski de contracter une amitié sérieuse, qui lui survécut, celle de Biègitchève, l’un des aides-de-camp de son général, et qui, d’après M. X. Polevoi, fut pour lui un « ange gardien ». Puis, et surtout, il se mit à écrire. La première en date de ses œuvres imprimées est un article sur « l’organisation de la cavalerie de réserve et son histoire », article qui parut dès la fin de 1812. Un autre, mêlé de vers, ne tarda guère à suivre, au sujet d’une fête donnée à son colonel. Néanmoins, ces essais en prose n’étaient pour Griboièdove qu’un passe-temps qui ressemblait fort à un pis-aller. Déjà en relations avec le prince Chakhovskoi, directeur du théâtre impérial où ses pièces attiraient la foule, et momentanément officier comme tout le monde, le jeune cornette de hussards cherchait à entrer dans la voie que délaissait pour quelque temps le prince. Nous reviendrons sur ses premiers débuts littéraires ; nous n’en marquons ici que la date et le lieu d’origine.

La vie de liberté que menait Griboièdove, et qui, en dépit des restrictions de la discipline militaire, contrastait si agréablement pour lui avec l’étroitesse de la vie de famille, ne se prolongea pas indéfiniment. Dès 1815, nous le trouvons à Péterbourg, au milieu du beau monde de l’époque, faisant connaître au public ses œuvres de Breste-Litovski, en préparant d’autres et s’efforçant avant tout d’être en progrès sur lui-même. Ses compagnons habituels, outre Chakhovskoi, sont alors Katénine, Gendre, Klimielnitzkii, Gretche, Boulgarine et Karatygine. Trait à bien noter : le sentiment de l’amitié, cette pierre de touche et ce cachet propre des natures vraiment viriles, vraiment généreuses, fut chez Griboièdove extrêmement développé. Le prince Odoievskii continua auprès de lui le rôle de Biègitchève, en cherchant à modérer l’ardeur surabondante de son tempérament. Vers 1817, il entra aussi en rapports avec Pouchkine. Admis dans la loge maçonnique des « Amis réunis », il s’y rencontra avec Tchaadaiève, Norove et Pestel, l’un des principaux « décembristes » de 1825. Si fort cependant qu’il penchât vers les idées de l’école nouvelle, il n’en avait pas moins su se créer des relations suivies avec quelques-uns des derniers classiques. Cette existence brillante et intelligente avait malheureusement son revers, et les effervescences de la jeunesse ne s’y donnaient qu’un trop libre cours. La franc-maçonnerie, s’il faut tout dire, ne préserva pas Griboièdove des danseuses. Non-seulement il fit au moins des vers en l’honneur d’un membre féminin du corps de ballet que daignait distinguer le gouverneur général de la capitale, le vieux Miloradovitche, insatiable de victoires en tout genre et à tout âge, mais encore il fut en grande partie la cause d’un duel à propos d’une autre élève de Terpsichore, dont la légèreté, en ville et à la scène, coûta la vie à un Chérémétiève12. La famille de notre jeune amateur de coulisses fit de son mieux pour mettre fin à cette vie où le scandale se mêlait de très près à la littérature. Le 25 mars 1816, Griboièdove avait quitté le service militaire. Le 9 juillet de l’année suivante, il était attaché au « Collège » des affaires étrangères. De simple traducteur promu bientôt au rang de secrétaire, il fut envoyé à Tiflis pour y remplir les fonctions auxquelles son nouveau grade lui donnait droit.

Là s’ouvrit pour Griboièdove une période d’activité plus régulière et plus précise, celle du tchinovnike inférieur qui se sent de l’avenir et qui ne veut pas manquer à cet avenir. Il y termina tout d’abord avec un spadassin de profession, Iakoubovitche, la « partie carrée » engagée à Péterbourg au sujet de la danseuse Istomina. Le spadassin, fort heureusement, voulut bien se contenter de ne blesser qu’au petit doigt son adversaire, qui se trouva ainsi privé, du moins pour quelque temps, de ses plaisirs de pianiste. Tiflis ne fut du reste pour lui cette fois qu’une sorte d’étape. Adjoint en 1818 comme secrétaire à la légation de Russie en Perse, il ne tarda guère à y suivre son chef hiérarchique, l’envoyé Mazarovitche. Ce ne fut pas toutefois à Téhéran que s’installa le personnel de la mission, mais bien à Tabriz13. Certaines circonstances avaient fait à cette époque de Tabriz la véritable capitale de l’Empire persan. Le shah Feth-Ali, notre ancien allié, languissait sous le poids des années, et c’était son fils Abbas-Mirza qui en réalité dirigeait les affaires. Or, cet héritier du trône avait fixé sa Cour à Tabriz, où, d’autre part, des officiers français, ayant accompagné ou suivi le général Gardanne14, avaient tâché d’apporter avec eux les bienfaits, ou les principales nouveautés, de la civilisation moderne. Ils avaient notamment organisé un noyau d’armée indigène, construit des routes, créé quelques fabriques industrielles. Aussi était-ce à Tabriz qu’étaient venus se grouper le peu d’agents expédiés par l’Europe en Perse afin de s’y disputer l’influence au profit de leurs gouvernements respectifs.

Griboièdove, une fois dans son « monastère diplomatique », ou, comme il l’écrit quelque part ailleurs en se moquant d’un vers classique,

Au centre des déserts de l’antique Arabie,

commença par se familiariser avec le persan, voire avec l’arabe. Il s’appliqua spécialement à rapatrier les prisonniers de guerre et les déserteurs qui, de 1804 à 1812, avaient été emmenés ou s’étaient sauvés en grand nombre, de Géorgie surtout, dans l’intérieur de la Perse. En l’absence de Mazarovitche, il fut chargé à plus d’une reprise de l’interim et sut se faire bien voir du prince Abbas. En somme, la direction qu’il donna sur les lieux à la politique russe ne fut pas malhabile, puisque la Perse finit par se battre avec la Turquie, ce qui ne pouvait qu’être fort avantageux pour son pays. Malgré ces fructueux résultats, malgré aussi diverses apparitions, soit à Téhéran, soit même à Tiflis, ce séjour de trois années au milieu d’un peuple peu civilisé parut bien long à Griboièdove, qui ne cessait d’insister au ministère pour obtenir son propre rapatriement15. Il eut enfin l’occasion de venir rejoindre le gouverneur général de la Géorgie, Ermolove, au moment même où commençaient les premières hostilités turco-persanes, et le hasard voulut qu’il se cassât le bras pendant le voyage. Très mal rajusté en route par un empirique, le bras endommagé se rompit de nouveau à Tiflis. Ermolove, le 12 janvier 1822, fit part au comte Nesselrode de ce double accident, et lui exprima le désir de garder auprès de lui l’intéressant et actif diplomate, qui, tout en restant à portée des secours de l’art chirurgical, comblerait dans son état-major un vide très sensible16. Le 19 février, satisfaction fut donnée de Péterbourg à ce désir.

Griboièdove, dont les biographes, consciencieux jusqu’à la minutie, ont suivi pas à pas l’existence, prit domicile dans le bazar arménien, au dernier étage (le second tout au plus) d’une petite maison. Son appartement, composé de deux pièces seulement, était tourné vers le nord, il donnait vue par conséquent sur l’imposante et sinueuse chaîne du Caucase. Par surcroît de bonheur, il put se procurer chez un colonel d’infanterie l’unique piano qu’il y eût alors dans la ville. Afin d’employer son temps le plus utilement possible, il poursuivit ses études de langue persane avec le maître d’un établissement de bains. Souvent il accompagna dans ses tournées d’inspection le gouverneur général, qui appréciait de plus en plus ce jeune homme de cœur et d’esprit. Il entra aussi en relations étroites, vers cette époque, avec la famille du prince géorgien Tchavtchavadzé, l’un des plus riches propriétaires du pays, qui devait un peu plus tard devenir son beau-père17. Malgré tout, ne rêvant que belles-lettres et triomphes littéraires, à Tiflis presqu’autant qu’à Tabriz, il se sentait comme en exil. Dès 1823, il avait obtenu d’assez longues vacances. En mai 1824 commença pour lui un second congé qui dura environ une année. Il devait en profiter pour aller prendre les eaux à l’étranger ; mais il préféra renouer, tant à Moscou qu’à Péterbourg et aux environs, tous les fils de sa vie passée et de ses amitiés suspendues18. Nous verrons en temps et lieu l’usage qu’il fit de ces loisirs, trop tôt terminés, comme tous les loisirs, par le retour au labeur quotidien.

La tentative révolutionnaire de décembre 1825, tentative favorisée par un grave malentendu à propos de l’ordre de succession au trône, troubla de loin, comme un brusque coup de tonnerre, la monotonie de cette existence en somme trop bureaucratique pour n’être pas parfois assez insipide. Incontestablement, notre poète était lié avec la plupart des « décembristes, » et, malgré certaines plaisanteries de sa pièce, plaisanteries dont nous ne connaissons pas au juste la date, il partageait au fond du cœur leurs velléités libérales. Rien n’autorise cependant à penser que, de Tiflis, il conspirât avec une poignée d’exaltés vivant sur les bords de la Néva et qui eux-mêmes ne faisaient qu’exploiter dans l’intérêt de leurs rêves un concours de circonstances inespérées. Néanmoins, à tout hasard, lorsqu’Ermolove eut reçu du gouvernement l’ordre d’arrêter sans délai Griboièdove et de l’envoyer à Péterbourg avec tous les papiers qu’on aurait pu saisir chez lui, le vieux général crut prudent de faire entendre à son jeune protégé qu’avant une heure ses secrets ne seraient plus en sûreté19. La perquisition, après un pareil avis, ne pouvait guère amener de découverte compromettante, mais Griboièdove n’en fut pas moins conduit manu militari au siége du pouvoir central et incarcéré dès son arrivée dans la forteresse de Saint-Pierre et Saint-Paul. Il avait pris assez gaiement cette mésaventure, et, avec les amis qu’il put voir en route, même avec sa mère et sa sœur, il ne se gêna pas pour rire de beaucoup de choses et de beaucoup de gens, à commencer par son guide en bottes fortes, un simple Feldjaeger qu’il s’amusait à qualifier de « grand d’Espagne ». La captivité du poète dura quatre mois, pendant lesquels il chercha le plus de distraction qu’il put dans des livres de toute espèce, y compris le Traité de calcul différentiel par Francœur. Les juges, qui auraient eu bien du mal à découvrir des preuves sérieuses contre lui dans sa correspondance, et qui d’ailleurs, pour la plupart, goûtaient fort son mérite, se montrèrent, à tout prendre, fort bienveillants. Au mois de juin 1826, Griboièdove fut rendu à la liberté. Il reçut même un avancement d’un rang dans le tchine et fut présenté à son nouveau souverain, Nicolas Ier 20.

Après avoir fini l’été en compagnie de son ami Boulgarine dans une maisonnette isolée du faubourg de Viborg21, il reprit le chemin de la Géorgie, où de graves changements étaient survenus. La guerre avait éclaté entre la Russie et la Perse, et Ermolove, auquel on reprochait en haut lieu l’insuffisance de ses préparatifs militaires, s’était vu remplacer par Paskévitche, qui avait épousé une cousine germaine de Griboièdove. Celui-ci, à vrai dire, dégoûté plus que jamais depuis son dernier enlèvement du travail impersonnel et souvent stérile auquel il était condamné, rêvait de consacrer dorénavant sa vie à l’étude et aux lettres. Mais sa mère, dont l’existence paraît avoir été assez précaire, insista auprès de lui pour qu’il tirât parti de son mérite comme diplomate et surtout de ses attaches de parenté. Ermolove, d’après certains récits, n’apprit pas sans quelque chagrin que son ancien secrétaire s’était mis à la disposition de son heureux rival. Attaché à l’état-major général du commandant en chef, avec des pouvoirs fort étendus pour toutes les affaires de Perse et de Turquie22, Griboièdove, dès le début des hostilités, eut l’à-propos de se prouver à lui-même, et surtout de prouver aux autres, ce que valait en lui, et ce que vaut toujours, l’énergie morale. Un jour, en voyant un de ses amis tomber à ses côtés sous un projectile ennemi, il avait été pris d’un saisissement involontaire. Il ne voulut pas que cet effet nerveux se reproduisît. Il alla donc, de gaieté de cœur, se placer au plus fort d’une grêle de balles et de boulets, uniquement afin de s’habituer au sang-froid en face de la mort et de développer dans son être physique l’impassibilité du vrai courage23. Les succès militaires de Paskévitche furent rapides. Dès le mois de juillet 1827, après la prise de la forteresse d’Abbas-Abad, Griboièdove était envoyé au camp du prince héréditaire, pour tâcher de conclure la paix. Ses efforts cette fois demeurèrent sans résultat24. Les Russes furent obligés de vaincre encore, et les nouveaux désastres de la Perse ne les rendirent pas moins exigeants. Le 10 février 1828, le triomphe de Paskévitche et de Griboièdove se trouva enfin complet. Par le traité de Tourkmentchaï, Nicolas agrandissait ses États du Khanat d’Érivan ainsi que de celui de Nakhitchevan, et obtenait pardessus le marché la promesse d’une indemnité de vingt millions de roubles pour ses frais de guerre.

Griboièdove avait été chargé par le conquérant d’Érivan d’aller offrir à Péterbourg ces magnifiques conditions. Il reçut une récompense proportionnée à l’éclat de ses récents services. L’inculpé de 1826 se vit nommer le 25 mars 1828 conseiller d’État et chevalier de Sainte-Anne de seconde classe, sans parler d’une gratification de quatre mille ducats. Ce ne fut pas tout. Il s’agissait de faire exécuter le traité et de rétablir les relations diplomatiques avec la Perse. Griboièdove, qui, au dire de Boulgarine, ne songeait plus qu’à se retirer avec lui et sa femme aux environs de Dorpat25, dut se laisser accréditer auprès du shah en qualité de ministre plénipotentiaire (25 avril 1828). Toutefois il ne se rendit pas immédiatement à son poste. Il dut d’abord s’occuper de la ratification du traité, et, à cet effet, courir à la recherche de Paskévitche, encore au milieu de ses troupes. Il contracta durant ces courses éperdues une fièvre des plus violentes, qui a même été qualifiée par lui de « fièvre jaune ». Puis, il revint à Tiflis pour s’y marier. Sa fiancée, qu’il aimait depuis longtemps, bien qu’elle n’eût que seize ans, était la fille du major-général Tchavtchavadzé, dont nous avons déjà parlé26. Le temps manqua pour demander à l’Empereur l’autorisation d’usage. Griboièdove était pressé par son zèle patriotique d’entrer en fonctions le plus tôt possible. Paskévitche prit sur lui de ne pas différer le bonheur des deux fiancés27. Le 22 août, leur mariage fut célébré dans la cathédrale, dite de Sion. Quelques fêtes de famille suivirent, quoique le beau-père fût absent et que le gendre restât toujours en proie à une fièvre ardente. Il quitta enfin Tiflis le 9 septembre, et, le 19, Érivan, où le prince Tchavtchavadzé était venu le voir. Le 7 octobre, il atteignit Tabriz, avec sa jeune femme, qui ne devait pas aller plus loin, et qui ne soupçonnait guère qu’elle y disait un suprême adieu à son mari.

L’esprit de Griboièdove était fort assombri à ce moment, si brillant en apparence, de sa carrière. Le 30 octobre 1828, de Tabriz même, il épanchait les secrètes tristesses de son âme dans une lettre privée au chef du département asiatique, Rodophinikine. « J’ai peu d’espoir », lui écrivait-il, « dans mon habileté, mais beaucoup dans le Dieu de la Russie. Cela vous prouve encore que chez moi les affaires d’État sont les premières et les plus importantes de toutes et que je fais absolument fi de celles qui me sont propres. Il n’y a que deux mois que je suis marié, j’aime ma femme à la folie, et cependant je la laisse seule ici, afin d’aller plus vite réclamer de l’argent au shah à Téhéran, mais peut-être aussi à Ispahan, n’importe où il lui aura plu d’aller28 ». Ces moroses pressentiments étaient plus que justifiés par la situation compliquée des affaires qu’il avait mission de dénouer. Le gouvernement persan ne versait la contribution de guerre qu’avec toute la mauvaise volonté possible. La dernière paix lui avait été trop onéreuse pour qu’il n’en eût pas gardé une sourde et durable irritation. Les Anglais, de leur côté, soufflaient avec toute l’ardeur imaginable sur ces cendres mal éteintes, afin de nuire aux Russes dans la pleine mesure de leurs forces29. Enfin, il ne sert à rien de ne pas l’avouer, un écrivain aussi mordant que Griboièdove, quelle que fût d’ailleurs sa compétence professionnelle, n’était pas l’homme qu’il eût fallu choisir pour apaiser les défiances et mener à bien l’œuvre de réconciliation qui doit succéder aux grandes victoires. À tort ou à raison, il méprisait avec une conviction par trop profonde la Perse et les Persans, et il revenait chez eux en vainqueur arrogant, plus apte à faire naître la haine partout autour de lui qu’à ramener les esprits à une résignation nécessaire, en usant de tact et de patience.

Dès le début, il installa un consul russe à Ghilan30, ce qui n’avait pas été convenu par le traité de paix, et ce qui forma un premier grief. Le voyage de la légation russe, de Tabriz à Téhéran, fut ensuite signalé par quelques incidents fâcheux. Mais les visites officielles du ministre devinrent une bien autre source de conflits et de mécontentements. On a prétendu notamment que Griboièdove aurait commis une faute grave, volontaire ou non, contre l’étiquette persane, en ne retirant pas ses sandales au lieu et au moment ordinaires, et que d’ailleurs le ton de sa conversation aurait été si peu mesuré que le shah aurait fini par la rompre avec une brusquerie offensante. Ces incidents, on s’en doute aisément, furent exagérés, avec toute la perfidie orientale, par les nombreux ennemis que l’influence russe comptait alors à la Cour et dans la famille royale. Divers subalternes que Griboièdove avait été obligé d’emmener du Caucase à sa suite contribuèrent encore davantage à attiser l’exaspération publique, en éveillant ou en encourageant chez beaucoup de réfugiés géorgiens le désir de retourner dans le pays qui les avait vus naître. La population de Téhéran prit fort mal ces cas de résipiscence factice, ou tout au moins tardive. La colère qui couvait dans les esprits se transforma en fureur, lorsqu’on sut qu’un des principaux eunuques du palais, Iakoube, venu jadis de Géorgie, demandait, lui aussi, à profiter de la clause du traité en vertu de laquelle tous les sujets de la Russie restaient libres de regagner leur lieu d’origine. Griboièdove, raconte-t-on, lui ferma une première fois sa porte, assez durement même. Mais Iakoube revint le lendemain, persistant dans ses intentions. Le shah fit sans retard réclamer le transfuge, l’accusant d’avoir volé des sommes importantes au harem, mais plus courroucé au fond de voir au milieu des Russes un homme initié à ses secrets les plus intimes que de ne pouvoir faire rendre gorge à un voleur. Griboièdove offrit de laisser trancher la question par un tribunal persan ; les juges, dit-on, manquèrent au rendez-vous. Pendant ce temps les prêtres ameutaient la foule dans les mosquées. Ils montraient le pays de leurs pères, leur capitale même menacée de subir la loi d’étrangers qui ne reculaient devant aucun empiétement. Ils n’eurent pas grand’peine à convaincre le fanatisme des indigènes. Un dernier incident fut comme l’étincelle qui vint mettre le feu aux poudres. Deux femmes, l’une Géorgienne, l’autre Allemande, mais ayant droit à la protection du ministre de Russie, se réfugièrent encore dans son hôtel, la veille de son départ. La plèbe cette fois les y suivit en armes, parlementa au début, puis bientôt enfonça les portes, grimpa sur les toits, massacra les quelques cosaques qui cherchaient à défendre leur maître, et, quand celui-ci apparut à la tête de ses derniers serviteurs, un sabre à la main, il fut à son tour rapidement entouré et assassiné (30 janvier 1829). Trente-sept Russes périrent dans cette lamentable échauffourée. Le valet de chambre, le cuisinier même ne furent pas épargnés. Il n’y eut de sauvé du personnel entier de la légation que le premier secrétaire, Maltzove. Les Persans de leur côté virent tomber soixante-neuf des leurs31. Les troupes du shah ne se présentèrent pour réprimer l’émeute que lorsque son œuvre fut bien complètement terminée32.

Cet attentat contre le droit des gens pouvait avoir des suites politiques d’une incalculable portée, car la Russie trouvait dans la mort de son plénipotentiaire un prétexte pour recommencer la guerre, si elle le souhaitait. Heureusement, elle venait d’acquérir assez de territoires aux dépens de la Perse pour se montrer clémente. Le gouvernement persan d’ailleurs ne marchanda pas les excuses. Dès les premiers jours, il avait reçu du ministre britannique à Tabriz une note fort énergique qui lui exprimait la répulsion la plus vive au sujet du forfait commis à Téhéran33. Le fils ou le neveu du ministre, le capitaine Macdonald, fut chargé d’y porter cette note et d’en ramener les Russes qui, épars dans la ville, auraient eu la bonne fortune, ainsi que Maltzove, d’échapper à l’hécatombe. Désavoué même par les Anglais, le shah se confondit en regrets dans une lettre qu’il prit la peine d’écrire à Nicolas. Le soin de remettre cette missive à son adresse devait d’abord être confié à son futur successeur, Abbas-Mirza ; toutefois, ce fut seulement l’un des fils de ce dernier, le septième, qu’on chargea de cette tâche. Khosrov-Mirza, au milieu d’un cortége de 140 personnes et de 300 chevaux, fit en effet son entrée solennelle dans Moscou le 14 juillet 1829. Il ne se contenta pas d’aller saluer cérémonieusement les autorités publiques, il fit aussi une visite de condoléance à la mère de Griboièdove. Ce voyage d’expiation ne se termina qu’à Péterbourg, où le tzare voulut bien se tenir pour satisfait de la punition infligée ou annoncée aux coupables34, notamment à l’un des principaux membres du clergé, qui dut quitter Téhéran.

Le corps de Griboièdove ne fut reconnu dans le monceau de cadavres où il se trouvait confondu que grâce à la mutilation que lui avait fait subir quelques années auparavant le bretteur Iakoubovitche. Au moment où l’humble et triste caravane qui ramenait à Tiflis les restes mortels du ministre de Russie à Téhéran allait toucher aux confins de l’Arménie, elle fit la rencontre inopinée d’un voyageur solitaire, errant le long de l’Euphrate au pied de la forteresse de Gerger et tout entier à l’émerveillement que lui causait le nouvel horizon de montagnes déployé devant lui. Ce touriste, perdu dans l’immensité des déserts russo-persiques, ce n’était rien moins que Pouchkine. « Deux bœufs », rapporte-t-il35, « attelés à un chariot, montaient un chemin escarpé. Quelques Géorgiens accompagnaient le chariot. — D’où venez-vous ? leur demandai-je. — De Téhéran. — Qu’apportez-vous ? — Griboièdove ! — C’était en effet le corps de Griboièdove assassiné qu’ils ramenaient à Tiflis. Je n’espérais plus rencontrer n’importe où notre Griboièdove. Je m’étais séparé de lui l’année précédente, à Péterbourg, avant son départ pour la Perse. Il était triste, il avait d’étranges pressentiments. Je voulus le tranquilliser, mais il me dit36 : Vous ne connaissez pas ces gens-là ; vous verrez qu’il faudra jouer des couteaux. Il supposait que la cause des massacres serait la mort du shah et les discordes intestines de ses soixante-dix fils. » — Pouchkine, à ce moment-là, enfant gâté de la gloire, ne se doutait guère que sa fin à lui-même serait aussi sanglante et non moins prématurée. Lermontove, lui aussi, devait mourir jeune, et des suites d’un duel, au Caucase. La longévité jusqu’ici n’a pas été en Russie le privilége du génie. Mais une vie écourtée en est souvent, sinon la rançon, du moins la sauve-garde, puisqu’elle le préserve de se survivre à lui-même, dans l’inconscience des décadences séniles et l’orgueil des engouements attardés.

Le cortége funèbre cependant poursuivit sa route au-delà de l’Araxe, limite des deux Empires, qui fut franchie le 1er mai37. Jusque-là les restes de Griboièdove avaient reposé dans une sorte de grand coffre, revêtu, intérieurement, de peau de bête, et, à l’extérieur, de peluche noire. Dès qu’on eut touché le sol russe, ils furent placés dans un cercueil plus convenable qu’on fixa sur un corbillard. De la ville voisine de Nakhitchevan, dont la plume de Griboièdove avait consacré la cession à son pays, étaient venus à sa rencontre, outre le consul général de Russie en Perse, les principaux dignitaires de l’Église orthodoxe, quantité de notables de la région et un bataillon d’infanterie, suivi de deux canons. Une halte assez longue eut lieu à Nakhitchevan. Puis, à travers la province d’Érivan, la procession mortuaire continua à pas lents sa marche jusqu’à Tiflis. Ce fut le 18 juin, mais très tard, qu’elle y arriva. Les ombres de la nuit entouraient ce retour lugubre de je ne sais quel indicible prestige d’effroi. La malheureuse veuve du poète, dont l’ambassadeur anglais avait pris soin à Tabriz, et qui avait regagné le chef-lieu de la Géorgie pour y attendre le cercueil de son mari, n’eut pas plus tôt aperçu la lueur des premières torches se réfléchissant le long des bords abrupts et des vignes de la Koura qu’elle tomba évanouie. Le lendemain, les obsèques furent célébrées en grande pompe dans l’église même où l’année précédente avait en lieu le mariage du défunt. Il fut inhumé dans ce monastère si pittoresque de Saint-David, qui avait tant de fois charmé son regard. Lui-même avait sur ce point coupé court par avance à l’embarras des siens. « Qu’on ne laisse pas mes ossements en Perse, » avait-il dit en propres termes à sa jeune femme, prenant congé de lui à Tabriz, « mais qu’on les enterre au monastère de Saint-David. » Un monument en forme de chapelle marque aujourd’hui la place où sont conservées ses cendres. Une femme agenouillée y embrasse une croix, au pied de laquelle gît le petit livre qui, avec une ligne dans l’histoire de la Russie, suffira à faire vivre le nom de son auteur. Sur le piédestal figure un médaillon, avec l’indication des deux dates de la naissance (4 janvier 1795) et de la mort, puis cette inscription touchante : « Ton esprit et tes actions ne mourront pas dans le souvenir des Russes, mais pourquoi mon amour t’a-t-il survécu ? » La jeune veuve de Griboièdove ne se remaria pas en effet, et fut enterrée dans le même tombeau que son mari, dès l’année où elle mourut, en 1857. Le trépas lamentable de son époux l’avait privée même des espérances de maternité qui s’ouvraient pour elle au moment où elle apprit l’affreuse nouvelle38. Le gouvernement russe, en lui accordant une rente de cinq mille roubles, plus un dédommagement de soixante mille (à partager avec la mère du diplomate) pour le pillage commis, ne put la consoler que bien médiocrement par ses libéralités de tout ce qu’elle perdait.

D’après M. X. Polévoi, Griboièdove était d’une taille moyenne, assez mince, et paraissait un peu plus vieux que son âge. Sa manière d’être avait pour traits caractéristiques l’aisance et l’affabilité. Sa parole toutefois était assez lente, et il ne se mettait guère à parler qu’en ébauchant tout d’abord un sourire sur son visage. En somme, il paraît avoir exercé personnellement une grande séduction sur tous ceux qui l’avaient approché. « Il suffisait de l’avoir vu pour l’aimer, » ajoute le même témoin. Malheureusement pour la postérité, le portrait le plus connu qui existe de lui et qui fut fait en 1824, portrait aujourd’hui reproduit en tête de beaucoup d’éditions, ne nous permet pas de nous rendre compte de ces avantages physiques ou semi-physiques. Une chevelure épaisse et lourde taillée en perruque, une paire de lunettes sur un nez un peu fort, un visage plus rond qu’ovale, une cravate cartonnée d’où émerge un triangle allongé de linge blanc, un jabot qui se crispe dans le châle d’un gilet, un habit noir à revers et à collet empesé d’une extrême largeur, des manches raides contenant des bras revus et corrigés dans un établissement orthopédique, des mains qui semblent gantées, un pantalon, non moins blanc que le gilet et étiré par des sous-pieds qui servent comme d’étrier à des bottines vernies, voilà l’aspect, fort correct sans doute, mais assez peu « génial » de notre auteur. Le cadre bureaucratique où il se trouve placé ajoute encore au désenchantement. L’artiste en effet l’a représenté dans un fauteuil à la Voltaire, auprès d’une table sur laquelle il pose un coude. Le tapis de la table, qu’on soupçonne devoir être vert comme une prairie en avril, supporte quelques livres empilés et une écritoire d’employé surmontée de trois plumes d’oie qui s’écartent l’une de l’autre à peu près de la même façon que les chevaux d’une troïka. Il faut bien le dire, c’est plutôt en présence d’un directeur de l’enregistrement que nous croyons nous trouver qu’en présence de l’homme qui a eu assez d’esprit pour pouvoir lui faire à l’esprit son procès sans jamais en manquer et fonder du premier coup un théâtre national en Russie.

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