Bibliographie : page 35 Sitographie : page 36 Xavier Malbreil Title of my paper : «How the artist imaginary have changed Internet»








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L’imaginaire de l’Internet et son évolution





Abstract …………………………………………………….page 2
Introduction…………………………………………………page 3

Jules Verne Ted Nelson Le mot Imaginaire L’image numérique

Chapitre Un : Le corps réel pourrait-il se lever ?……….page 8

Les demoiselles du téléphone Hole in the Space Communytree Neromancien Matrix Marshal MacLuhan Le Manifeste Gyborg Une nouvelle ontologie La perte de l’unité de lêtre humain Web2.0

Chapitre deux : Une vie redoublée ?…………………….page 16

Les nouveaux réseaux sociaux Second Life Mélange de Symbolique, imaginaire et réel Le Net comme espace mémoriel familial Donald Rodney Cimetière des données disparues Dis-moi tes secrets David Still

Chapitre trois : Relation scene, trangression scene…..page 24

Teilhard de Chardin La religion relie Le Messianisme technologique

Faux, satanisme, gothisme La trangression commence avec l’apparence La présence du mal sur le Net Chasse à distance La rupture du lien

Conclusion : ………………………………………………..page 33

Bibliographie :……………………………………………….page 35

Sitographie :…………………………………………………page 36

Xavier Malbreil

xavier.malbreil@free.fr

Title of my paper : « How the artist imaginary have changed Internet »
Biography : Xavier Malbreil works in south of France.

Sometimes, he writes in a very classical way novels (child's novels too) or short stories (porno) ; sometimes he makes net art like the « Book of the Dead » (see on www.livresdesmorts.com); some days he works as a criticist (for the CIAC's Electronic Magazine, on http://www.ciac.ca/magazine/ by exemple) ; sometimes he writes theater piece, see on http://www.0m1.com/Atten/Attentionnometre.doc ; sometimes he makes his garden.

Sometimes also, he teachs in Toulouse’s university for Master Multimédia.
Abstract

In this article, « About the Internet Imaginary and its evolution», which short version was first published in December 2006 on the Contemporaneous Art International Center (CIAC) Electronic Magazine of Montréal, http://www.ciac.ca/magazine/sommaire.htm, I put the focus on the Internet Imaginary evolution, in a historical and philosophical way.

Since more than 150 years, writers, poets, philosophers have imagined that some day, the networks will allow man to be near to anyone, near to the artworks, near to the books, etc…

So, after having clarify in what meaning I use the term « imaginary », I try to look at some art works, some social behaviours, that shows us something as an Internet Imaginary, and the evolution of this imaginary.

First, I notice how the networks have been the scene of contact and travel, since Marcel Proust « Telephone Ladies » to the novel Neromancer. Secondly, I search how men have conquered Internet to make him a place to stay, and to accumulate immateriel goods – which will correspond to the web 2.0.

And last, I show , how Internet has act as a substitute scene of religion, and how the evil has taken its place on it.

My article has the aim to analyse the distorsions between the real social network that Internet is and how the imaginary as depict it – so that we can see it how it is realy.

Xavier Malbreil
A first version of this article was published in December 2006 on the electronic magazine of the International Center of Contemporary art of Montreal, on http://www.ciac.ca/magazine/
Introduction


Alors que l’Internet, en 2007, est arrivé à un palier de maturité dans la plupart des pays développés, il convient de s’interroger sur les textes prémonitoires et les œuvres de fiction qui l’ont précédé et accompagné, sur l’imaginaire qu’il alimente, et sur les cauchemars qu’il continue de générer. L’Internet, davantage que la plupart des inventions du XX° siècle, est une machine à faire rêver, à imaginer. Avant même qu’il existe sous la forme que nous connaissons depuis une trentaine d’années, bien avant même, il avait été imaginé par les esprits les plus clairvoyants du XX° siècle, et même du XIX° siècle. Source actuelle de l’imaginaire, il est lui-même issu d’une agrégation d’utopies scientifiques et humanistes, de prophéties et de rêveries sur lesquelles bien peu auraient parié. Son imaginaire n’est ni intemporel, ni universel, il a une histoire, qu’il convient d’analyser, en dehors des enthousiasmes exagérés et des pessimismes de mauvaise foi qui ont pour l’instant prévalu.

Sa face la plus sombre aura même été imaginée, bien avant même qu’elle ne soit révélée par les faits.
Jules Verne
Parmi les écrivains ayant le plus et le mieux imaginé le futur, le romancier français Jules Verne, dans son roman datant de 1860, Paris au XX° siècle, décrit l’organisation de Paris en l’an 1960 de cette façon : « le réseau télégraphique couvrait alors la surface entière des continents et le fond des mers … la télégraphie photographique, inventée au siècle dernier par le professeur Giovanni Caselli de Florence permettait d’envoyer au loin le fac-similé de toute écriture, autographe ou dessin et de signer des lettres de change ou des contrats à 5000 lieues de distance ».

Paul Otlet, documentaliste belge, bien avant d’écrire son fameux « Traité de documentation, le livre sur le livre », écrivit à la fin du XIX° siècle « On peut imaginer le télescope électrique, permettant de lire de chez soi des livres exposés dans la salle teleg des grandes bibliothèques, aux pages demandées d’avance. Ce sera le livre téléphoté ».

Et Jusqu’au poète français Paul Valéry, qui dans un texte fameux, La conquête de l’ubiquité1, paru en 1928, prévoit que « Les oeuvres acquerront une sorte d'ubiquité. Leur présence immédiate ou leur restitution à toute époque obéiront à notre appel. Elles ne seront plus seulement dans elles-mêmes, mais toutes où quelqu'un sera, et quelque appareil. Elles ne seront plus que des sortes de sources ou des origines, et leurs bienfaits se trouveront ou se retrouveront entiers où l'on voudra. Comme l'eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin dans nos demeures répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi seront-nous alimentés d'images visuelles ou auditives, naissant et s'évanouissant au moindre geste, presque à un signe. »
Ted Neslon
Plus près de nous, en 1960, l’inventeur de l’hypertexte, Ted Nelson, aura porté son entreprise sous la forme d’une rêverie au nom baroque de Xanadu, mot polysémique entre tous puisqu’il désigna tour à tour la capitale de l’empire de Kublai Khan's, la maison mythique du magnat de Citizen Kane, l’état fictif dans lequel vit Mandrake le magicien, un certain nombre de jeux vidéo, de parcs d’attractions, de dessins animés, sans oublier l’allégorie de l’opulence dans le fameux poème de Colleridge, Kublai Khan, etc…

Aujourd’hui, alors que les zélateurs du web 2.0 se font beaucoup entendre, que les multinationales des médias ont largement investi dans le domaine de l’Internet, il serait peut-être temps de faire le point sur l’écart vertigineux qui s’est creusé entre les pratiques actuelles de consultation, certes décomplexées, et les espoirs, les rêveries, les utopies qui ont accompagné depuis plus d’un siècle l’établissement des réseaux connus sous le nom d’Internet.

Avant d’en venir à traiter de l’abîme entre l’usage réel et l’imaginaire des réseaux, il faudrait peut-être préciser dans quelle acception le mot « imaginaire » sera utilisé, ce qui nous évitera bien des confusions.
Le mot « Imaginaire »
L’imaginaire, dans le sens où nous allons l’employer n’est pas la construction de représentations collectives, archétypales, venues du fond des âges, comme l’entendait Carl Gustav Jung. Le concept du psychanalyste allemand, hautement estimable, serait bien difficile à utiliser dans le cas présent, et source d’imprécisions, puisque nous allons analyser tout à la fois des textes littéraires, des comportements sociaux, des œuvres d’art, toutes manifestations qui ne ressortissent pas du même registre, et qu’il serait délicat de placer sous le prisme de la psychologie des profondeurs.

L’apport du philosophe Maurice Merleau-Ponty nous sera par contre d’une meilleure aide, qui définit l’imaginaire comme la « …doublure du réel, l’invisible envers charnel du visible… »2. L’imaginaire n’est pas, clairement, hors du réel, ni atemporel. Il est, à côté du symbolique, la face du réel révélée par l’artiste, ou par quiconque s’attardant à solliciter la pensée, il est  « …pouvoir de restitution d’une vision naissante sur les choses et sur nous-mêmes. ».

L’imaginaire, dans ce sens-là, est à côté du réel. Il circule en parallèle, et resurgit à tout moment, dans une œuvre d’art qui le révèle, dans un mot, dans un comportement. L’imaginaire peut aussi précéder le réel, comme ne s’en privent pas de le faire les auteurs de science-fiction. Il peut en être également la traîne, comme la mémoire collective finit par le transfigurer. En aucun cas, donc, l’imaginaire, au sens où nous l’emploierons, ne sera assimilable au rêve, au fortuit, au non-intentionnel, ni aux puissances de l’au-delà. L’imaginaire est une construction volontaire de l’homme, pour lui permettre de mieux habiter le monde. Mais il peut également dépasser cette volonté, pour prendre son autonomie, et revenir par là où l’on ne l’attend pas. Voir comment l’imaginaire peut se reverser dans le réel sera l’un des enjeux de cet article.

Il y a donc un usage réel du Net. Et puis il y a ce que les artistes, les écrivains, les philosophes, ont imaginé, pensé, et continuent de penser, d’imaginer.

Pour ce qui concerne l’usage réel du Net, on pourra trouver dans les statistiques de sites comme Le journal du Net3, ou Internet World Stats4, un aperçu des pratiques de connexion dans le monde. Si l’on devait s’en tenir à ces données, le Net serait une synthèse du téléphone, du courrier postal, du télégraphe, de la presse écrite, de la télévision, de l’agence matrimoniale, du trader, du casino et de tout un tas de services utiles et inutiles. Si l’on devait se contenter d’observer les cartographies planétaires, montrant une surconcentration des réseaux dans le monde développé, et une quasi absence en Afrique, en Amérique latine, dans certains pays d’Asie, on pourrait penser que le Net n’est après tout qu’un décalque des flux commerciaux observables à travers le monde.

Mais si l’on devait en rester au seul domaine du quantifiable, comment pourrait-on expliquer toutes les métaphores liées au voyage pour parler du Net, comme s’il s’agissait d’un autre pays, d’un autre monde ? Comment comprendre le nombre élevé de vocables empruntés au domaine de la magie, de la religion, du surnaturel, tels que « magic », « wizzard », « evil », pour désigner de tout simples logiciels, sans oublier notre fameux Xanadu ?
Le Net n’est-il pas un peu plus qu’une fusion de réseaux ? Sa perception n’excède-t-elle pas notoirement le fait social et économique, dans l’imaginaire ? Les artistes, enfin, écrivains, plasticiens, expérimentateurs de tous ordres, qui ont rêvé l’Internet avant qu’il existe, puis qui ont suivi son invention, et qui aujourd’hui encore continuent d’interroger les modifications profondes que le réseau aura apporté à nos vies, ont-ils influencé l’histoire de sa création, à travers leurs propres constructions conceptuelles, ou bien n’ont-ils fait que prévoir et accompagner ce qui devait arriver ?
L’image numérique
Pour répondre à ces questions, nous devons d’abord nous interroger sur l’image numérique elle-même, sur ce que nous voyons dans un écran.

Aujourd’hui où la puissance des ordinateurs, et subsidiairement celle des réseaux, nous permet d’avoir un affichage graphique de haute qualité, nous pouvons oublier comme l’image perçue sur notre écran n’est que le résultat d’une suite de calculs et d’instructions données via la mémoire centrale de l’ordinateur. Chaque pixel perçu est le résultat d’une addition d’algorithmes.

C’est toute la différence avec l’image analogique, que l’on développe à la sortie de bains révélateurs, après l’avoir captée avec un appareil photographique. L’image analogique est la preuve d’un état du monde avéré. Comme écrivait Roland Barthes dans la Chambre Claire « ça a été »5. Pour peu que le personnage pris en photo nous soit proche, la photographie peut provoquer en nous ce « satori où les mots défaillent, évidence rare, peut-être unique du « Ainsi, oui, ainsi, et rien de plus. »6

L’image numérique, même si elle reproduit une image analogique, ne sera jamais de cet ordre. Elle n’arrache pas une part matérielle du passé, que nous pouvons presque saisir entre nos mains, comme une preuve tangible, plus fiable encore qu’un arbre généalogique. Elle ne risque jamais d’installer ce hiatus temporel que nous pouvons ressentir à la vision de vieux films dont les acteurs nous charment et sont tous morts depuis longtemps. L’image numérique ne nous met pas au contact du « ça a été ». Elle s’inscrit au contraire dans un en deçà de l’être-là. Ce que nous voyons sur notre écran affleure à peine à sa surface, et va disparaître bientôt. Le calcul qui a fait naître ce pixel, comment pouvons-nous être sûr qu’il sera reproduit fidèlement, de manière orthographique ?

L’image numérique, c’est ce moment infinitésimal où nous percevons des formes, des couleurs, des mouvements, où nous lisons des textes, sans la moindre assurance de pouvoir nous reposer dessus. Une tension asymptotique du visible vers l’image, qui ne parvient jamais tout à fait à nous convaincre, à nous permettre d’inscrire dans la durée ce que nous sommes en train de voir. C’est pourquoi le terme même « d’image » numérique pourrait être remis en cause. Ce n’est que par souci de clarté que nous conserverons l’usage commun de ce terme.

La part de l’image numérique dans la construction d’un imaginaire des réseaux, parce qu’elle est labile, parce qu’elle se promène dans l’interstice entre le réel et l’image du réel, ne devra donc jamais être sous-estimée.

L’en deçà du monde qui est inhérent à l’image numérique, certainement essayons-nous de le pallier, par des projections mentales. En tissant des réseaux, qui finissent par renouveler le concept de communautés, en essayant par de très nombreux moyens de construire un patrimoine numérique, en cherchant à recréer ce que le lien religieux avait noué, ou en transgressant la loi, la coutume et jusqu’à l’usage typographique, les utilisateurs du réseau construisent un objet culturel inédit, insaisissable, qui serait incompréhensible si sous n’acceptions pas d’entendre ce que l’imaginaire nous en dit.

Le corps réel pourrait-il se lever ?
«…les Danaïdes de l'invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons; les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l'espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement: «J'écoute»; les servantes toujours irritées du mystère, les ombrageuses prêtresses de l'invisible, les demoiselles du téléphone! Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d'apparitions sur laquelle nos oreilles s'ouvrent seules, un bruit léger - un bruit abstrait - celui de la distance supprimée - et la voix de l'être cher s'adresse à nous. C'est lui, c'est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin! Que de fois je n'ai pu l'écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu'il y a de décevant dans l'apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n'aurions qu'à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche - dans la séparation effective! Mais anticipation aussi d'une séparation éternelle! »7 

Dans le tome I du Côté de Guermantes, paru en 1920, Marcel Proust pouvait encore s’émerveiller de la présence à distance que le dialogue téléphonique inaugurait. En ce XX° siècle naissant, il n’était pas encore interdit de comparer les opératrices du téléphone à des Parques, des Danaïdes, des Furies, comme il le fait à plusieurs reprises dans la Recherche du temps perdu.

A sa façon, il inaugurait une riche production intellectuelle et artistique sur la notion de présence à distance. Il entrevoyait également que le réseau immatériel tissé par deux voix se parlant à distance créait un pont entre les êtres, au-dessus d’une terra incognita floue, effrayante, qui évoque pour lui la « séparation éternelle » mais qui sera métaphorisée par ailleurs d’une toute autre façon.
Hole in the space
Depuis, les œuvres s’appuyant sur ce dispositif se sont succédées. Pour prendre seulement l’exemple de l’installation Hole in the space 8 (1980) au cours de laquelle un écran cathodique était installé dans une rue de New York, tandis qu’un autre l’était dans une rue de Los Angelès, tous deux reliés par caméra et micro en temps réel, on peut remarquer que ce qui émerge d’un réseau, ce n’est pas seulement la réunion, le lien tissé, mais aussi le vide dessiné alentour. Le réseau met autant l’accent sur la présence dans l’absence, que sur l’absence dans la présence. Le titre de l’œuvre de Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz nous l’indique assez clairement, qui met en avant une notion de manque, ce « trou » dans l’espace qui devint, le temps de l’installation, une attraction et un lieu de rendez-vous pour les passants de la côte Est et de la côte Ouest des Etats Unis. C’est donc un paradoxe, souligné tout à la fois par Marcel Proust et par les plasticiens américains : le réseau crée du lien en soulignant la distance. La distance rapproche les hommes, et les amène à changer leurs façons de se rencontrer, de connaître, d’aimer l’autre. Le rôle des artistes, dans l’un comme l’autre cas, aura été de souligner ce que la technique impliquait. La technique permettait de réaliser la chose, comme se parler au téléphone, ou mettre en place un réseau télématique entre deux côtes des Etats-Unis, mais il aura fallu la volonté d’un geste artistique pour rendre lisible ce que la technique modifiait dans la psyché humaine.

Pour citer encore Maurice Merleau-Ponty, la « science rend le monde disponible, l’art le rend habitable ». Mais ce que l’histoire de la constitution des réseaux et de la naissance d’Internet nous montre, c’est que la dichotomie traditionnelle entre art et technique ne peut plus être tenue pour certaine, pour évidente. La puissance d’un imaginaire des réseaux brouille les frontières les plus fermement établies. Une expérience, comme celle relatée par Allucquère Rosanne Stone, dans son article « Le corps réel pourrait-il se lever ?9 », nous montre comment les premiers réseaux télématiques se sont constitués, à la fin des années 70, dans cet environnement si propice aux utopies technico-philosophiques, la Californie du nord.
Communytree
Les premiers membres de réseaux télématiques étaient des aventuriers, souvent étudiants ou professeurs dans les nombreuses universités autour de Palo Alto, qui possédaient les premiers ordinateurs personnels, et qui se cotisaient pour acheter un serveur télématique. Ce sont eux qui les premiers ont donné une réalité à la notion de réseau électronique. Eux qui ont commencé à entrevoir ce que pourrait être l’Internet.

L’une de ces premières communautés, reliée par un serveur télématique, s’appelait « Communytree » - parce que les discussions, disposées sous forme d’arborescence sur l’écran matérialisait chaque nouvelle discussion sous forme d’une nouvelle branche - et avait pour objet l’étude des nouvelles religions, formant cette nébuleuse appelée le new age. La profession de foi de cette communauté ne faisait certes pas dans la modestie, qui affirmait « Nous sommes comme des dieux, autant ne pas bâcler le travail » !10 Mais, contrairement à ce que l’hypersensibilité de Marcel Proust pouvait lui souffler, les membres de cette communauté ne voyaient pas la distance entre eux, et l’immatérialité de leur réseau, comme le préambule à la séparation éternelle. Tout au contraire.

Ce que Allucquère Rosanne Stone souligne dans son article, c’est justement la transposition quasi instantanée et unanime entre ce réseau électronique et une expérience de vie sociale avérée. Ceux qui faisaient partie de ce réseau avaient l’impression de participer à une « nouvelle forme d’expérimentation sociale »11. Pourquoi ?

La réponse à cette question est connue, donnée par William Gibson avec cette célèbre formule : « Le Net est une hallucination consensuelle ». Ainsi, les membres de Communytree, se connectant au serveur qui les reliait à ce premier réseau, et découvrant l’arborescence des messages, dans la pauvreté graphique que l’on peut imaginer, ne voyaient pas de simples lignes de chiffres, puis de mots s’aligner sur leur terne écran, mais voyaient des êtres humains, porteurs de spiritualité, porteurs d’un projet de transformation de l’humanité. Quoi que l’on puisse penser d’une certaine naïveté inhérente à cette époque, c’est la puissance d’imaginaire des réseaux qui doit être soulignée. Il faut retenir encore de cette expérience, racontée par Allucquère Rosanne Stone la façon dont le petit groupe initial des participants à Communitry fut vite dépassé par de jeunes étudiants, férus d’informatique, qui voulurent bousculer le bel unanimisme des initiateurs du réseau, en communiquant des messages scatologiques, à contenu sexuel, bref tout ce que l’on imagine sans peine. C’est pourtant grâce à ce « désordre » que la technique des réseaux dut évoluer, que les mesures de sécurité naquirent, et que l’obligation de disposer d’un « pseudonyme + mot de passe », pour exister sur un réseau fut établie. La création d’un mot de passe + pseudonyme, c’est le début de la notion d’avatar et de vie virtuelle, telles qu’on les connaît si bien de nos jours.

D’un brouillage de l’intention initiale des créateurs du réseau par de jeunes hackers, qui voulaient prouver leur savoir-faire, a découlé l’établissement d’une norme qui s’est révélée on ne peut plus féconde pour l’imaginaire : la création d’un Pseudonyme + Mot de passe, c’est le premier pas vers cette construction de soi comme un autre, qui est la marque des vies addic-tionnelles sur le réseau.
Ce qu’il faut retenir de l’expérience relatée par Rosanne Stone, c’est la façon dont l’organisation même du réseau, sous forme d’arborescence aura transmuté un acte technique en un objet social. La symbolique de l’arbre aura de plus fortement marqué un imaginaire du réseau comme sculpture sociale, comme nouvelle façon d’être-ensemble.

C’est toutefois de nouveau sous la forme d’un roman qu’une nouvelle impulsion, et dans une autre direction, sera donnée à l’imaginaire des réseaux
Neuromancien
Dans son roman « Neuromancien12 », paru en 1984, William Gibson décrit un univers de hackers, de contrebandiers, de performers, qui luttent en un brouillard existentiel, pour trouver de nouvelles façons de vivre leur corps dans un univers saturé de technique informationnelle. Le sujet de Neuromancien, c’est exactement cela : comment vivre la présence -irréfutable - du corps, alors que des techniques toujours plus efficaces permettent de le projeter à distance. Si Case, le héros de Neuromancien, a toujours un corps, il ne le considère plus que comme « viande », support de l’esprit qui, lui, veut voyager sur les réseaux informatiques, et vivre sa vraie vie. L’étape suivante sera la décorporisation.

Ce que Case et les autres personnages de Neuromancien indiquent dépasse de loin le cadre d’un roman de science-fiction, et c’est pourquoi l’œuvre aura une telle postérité. Sa popularité, débord assurée par les milieux de la contre-culture, et par les amateurs de science-fiction, gagnera peu à peu l’ensemble du corps social, grâce, il faut bien le dire, au film Matrix, qui popularisera ses thèmes, jusqu’à infiltrer l’univers de la publicité, du dessin, de la mode.

Une des représentations les plus frappantes de Matrix, ces longs rideaux de chiffres verdâtres dégoulinant du haut vers le bas, et qui matérialisent les flux d’information, est même devenue un gimmick pour indiquer la modernité de tout ce qui est en rapport avec les technologies des réseaux, téléphone, web, et pour finalement symboliser le passage dans un autre monde.
Matrix
Mais que reste-t-il du propos de William Gibson en dehors de ces quelques signes graphiques ? C’est une question que l’on pourrait se poser en la mettant en parallèle avec un roman ayant de beaucoup outrepassé son cadre, comme Don Quichotte. Le roman de Cervantès est resté par son personnage qui est devenu ce qu’on appelle un mythe littéraire. Du roman lui-même, et de sa complexité, il ne reste pas davantage auprès du grand public que ce mythe. Mais c’est déjà beaucoup. De même, avec Neuromancer, on tient un exemple parmi les plus frappants de la façon dont la littérature de science-fiction, sur une thématique liée aux réseaux, aura pu infiltrer l’ensemble du corps social.

La croyance en une théorie du complot, poussée jusqu’à son extrême dans Matrix, au point que c’est le monde apparent lui-même qui est le complot, voilà quelque chose qui sera passée aujourd’hui dans les croyances populaires de certains grâce au roman Neromancer. On peut dire de façon très claire que la fiction s’est introduite dans le réel et que l’imagination d’un romancier aura modifié l’imaginaire du grand public.

Tout comme une fraction non négligeable du peuple américain, à la question de savoir quelle est leur croyance religieuse, répond « La force », en référence à la série Star Wars, le corps social a réagi à la vision portée par William Gibson, et certainement bien au-delà des intentions de l’auteur !
Marshal MacLuhan
Ces riches années 80, au cours desquelles la technique des réseaux télématiques commençait à toucher un premier cercle d’utilisateurs, férus d’informatique et principalement issus du milieu universitaire, sont si fortement marquées par l’influence des travaux de Marshal Mac Luhan13, qu’on ne peut pas les passer sous silence.

Avec son fameux mantra « Le message, c’est le médium », il oriente la pensée de son époque, du fait même qu’il porte l’attention du public vers ce qui semblait aller de soi, déjà, à l’époque, à savoir les grands réseaux d’information comme la télévision et la radio. Ce que les travaux de Mac Luhan changent, c’est qu’on peut commencer à considérer les réseaux comme une matière, et non plus seulement comme le moyen de transporter des contenus. Dès lors, la tyrannie du contenu, la tyrannie du signifié, peuvent être évacuées, au profit de l’intérêt pour le support même du contenu, que l’on peut charger de sens, que l’on peut inclure dans la fabrique de l’imaginaire.

Il fallait Neuromancien pour oser imaginer que les réseaux puissent devenir davantage qu’un moyen de transferts des données numériques, davantage encore qu’un moyen de transport pour l’esprit, une matière romanesque. L’étape suivante sera franchie par certains théoriciens du post-modernisme et des gender studies comme Donna Haraway dans son fameux « Manifeste Cyborg14 » qui feront de la mixité entre corps et technologie le moyen d’une émancipation… à vrai dire assez fantasmatique.

Pourtant, on mesurera comment l’imaginaire des réseaux aura pu évoluer, depuis Marcel Proust et ses demoiselles du téléphone jusqu’au « Manifeste Cyborg », qui postule l’introduction de la technique dans le corps. La technique n’est plus extérieure au corps, et support à la rêverie, la technique rentre dans le corps pour en augmenter les capacités et le libérer.
Le Manifeste Cyborg
Mais que nous propose aujourd’hui, réellement, la technique ? L’infiltration de puces dans le corps humain pour en assurer la traçabilité, quelles que soient les raisons invoquées ; les prothèses de toutes sortes, visuelles par exemple, qui pallient les déficiences aujourd’hui, qui augmenteront les capacités demain pour fabriquer des surhommes ; la commande à distance sans l’usage des mains ni des pieds, uniquement grâce à la captation des influx nerveux ?, etc… Rien qui ne soit, en germe, dans le « Manifeste Cyborg ».
Une nouvelle ontologie
Ainsi peut-on observer comment l’imaginaire a pu s’emparer des réseaux de présence à distance, avec ce premier exemple donné par les Demoiselles du téléphone, de Marcel Proust, où la technique est support de rêverie, où la technique devient le tremplin pour réinvestir une fantasmatique des rapports amoureux.

Une nouvelle ontologie naît-elle de ce récit fondateur, dans laquelle l’être amoureux apprend que le corps peut être présent dans l’absence, et symétriquement absent dans la présence ? Le traitement littéraire que Marcel Proust donne à l’analyse de ce fait technique nous le fait recevoir comme une nouvelle chance pour l’écriture, qui dès lors peut se dégager de l’alternative présence / absence : dans la présence, les personnages sont obligés d’interagir sur l’instant, dans la spontanéité du dialogue, ou dans la fièvre des corps, et de fait sont soumis au risque de la maladresse, de l’échec, de l’incompréhension ; dans l’absence, c’est soit la lettre, soit la pensée adressée à l’autre, qui fait exister l’autre, en dehors de la vérité du corps, et qui parfois travestit l’autre, au risque de la déception. Le genre littéraire du roman épistolier sera pendant longtemps la façon dont la littérature tirera parti de l’absence.

On notera toutefois avec attention la dichotomie décrite par Proust, entre d’une part le réconfort d’entendre l’autre, et de pouvoir participer de son être vivant dans l’instant, ce réseau à deux qui s’appelle tout simplement l’amour, et d’autre part l’impression de déchirement qui ne peut être ôté d’une telle situation, pour la simple raison que l’autre n’est pas là, dans la réalité, et que l’écrivain transfigure comme un préambule à la « séparation éternelle ». Cette dualité, dès lors, ne cessera d’exister, dans toutes les installations de présence à distance, dans toutes les expériences de réseaux sociaux.
La perte de l’unité
Ce qui est dit là-dedans, c’est cette perte d’une unité de l’être humain, cet être humain que la Renaissance voulait « mesure de toute chose », qui devient, à cause ou grâce à le technique, une variable soumise aux aléas des réseaux. Soit il y a déchirement, parce que l’être est écartelé entre sa présence réelle, dans l’instant, et son transfert à distance, sous forme d’abord de la voix, puis du signal visuel – ce duo Login + mot de passe, qui se transformera en avatar, puis en image filmée du corps, dans les réseaux de téléphonie visuelle ; soit il y a fusion, constitution d’un réseau, dans lequel la disparition de l’identité se fait au profit d’un être social plus grand, plus enveloppant, où les questionnements de l’un disparaissent dans les réponses de tous.

Puis, avec les mutations technologiques que nous avons connues au cours de ces trente dernières années, vient ce rêve d’un homme multi-connecté, qui dans un premier temps se perd, se cherche, parfois se trouve, dans une longue dérive, un voyage, sur le fil des réseaux, pour enfin arriver à ce dernier stade, où l’on se saisit des réseaux pour les installer à l’intérieur de son propre corps, et faire de son corps cette carte géante, béante, lieu de tous les fantasmes, centre même de l’utopique noce de la technologie et de la biologie. Ce que le Manifeste Cyborg nous dit, c’est que cette unité de l’être humain, mesure de toutes choses, qui aura été perdue dans les techniques de présence à distance, peut être retrouvée, en reconnectant les réseaux à l’intérieur de son propre corps.

Certains films à succès comme « Matrix », « Johnny Mnemonic », « Total Recall » peuvent être vus comme l’aboutissement de ce courant utopique, inspiré en partie par Mac-Luhan, qui a débuté dans les années 60, puis s’est appuyé sur les progrès techniques pour se sédimenter.

Cette dichotomie, entre d’une part le déchirement, l’agressivité, qui se traduisent de façon visuelle par une image sombre, des décors froids, un ton pessimiste, tel que l’on peut le voir dans les séquences de Matrix où le transfert est programmé, et d’autre part la fusion à l’intérieur des réseaux, comme les scènes de transe collective, à l’intérieur de Zion, toujours dans la série Matrix, nous les montrent, cette dichotomie, donc, n’en reste pas moins présente – l’une étant marquée du signe négatif des prémices du web, et l’autre reprenant des accents enthousiastes, que l’on croyait rangé au rayon des antiquités.
Web 2.0
Dans un article sur le web 2.0, publié à la fin de l’année 2006, les journalistes de Newsweek, Steven Levy et Brad Stone, peuvent conclure « Le cyberspace était un endroit lointain. La Toile, c’est chez nous. 15». Comme une façon de tirer un trait sur un imaginaire cyberpunk, fortement lié aux balbutiements de la technique et à tout ce que l’imagination demandait de compléter, le constat fait par ces deux journalistes prend acte de ce que les réseaux sont aujourd’hui : une interface colorée, pratique, fluide, qui est entrée dans la vie de tous les jours comme une évidence.


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