Littérature québécoise








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Adolphe Nantel

Au pays des bûcherons





BeQ

Adolphe Nantel

1886-1954

Au pays des bûcherons

(« À la Hache » réédité pour la jeunesse.)

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 206 : version 1.02

Adolphe Nantel (1886-1954) a été typographe, journaliste et écrivain. Il a collaboré à de nombreaux journaux, dont Le Devoir et La Presse. Il a écrit quelques romans du terroir : Au pays des bûcherons (1932), La Terre du huitième (1942) et À la hache (1932), qui lui valut le prix David l’année suivante.

Image de la couverture :

Maurice Galbraith Cullen (1866-1934), Coupe de bois en hiver, Beaupré. 1896 (huile sur toile, 63,9 X 79,9 cm ; Hamilton, Art Gallery of Hamilton, don du Women’s Committee, 1956).

Au pays des bûcherons

Édition de référence :

Éditions de l’A. C.-F., Montréal, 1932.

Première partie



Printemps – Été



I



Au lac Clair


Le poste de la Laurentide Company, au lac Clair, – touchant aux trois comtés : Berthier, Joliette et Maskinongé, – laisse ses dix chantiers dormir au soleil.

Les auges, en cèdre fendu, des couvertures luisent dans la lumière. Les mousses des joints coulent de la peinture verte, le long des toits.

Dans un abri de branches, une envolée subite fait un bruit joyeux.

Je termine un rapport dans le modeste bureau. La grêle de la machine à écrire, sur le rouleau, éveille les premières cigales. Elles répondent au bruit, avec des voix chaudes.

Une chatte est étendue sur une souche de bouleau. On la voit s’étirer davantage, lorsqu’une brise plus douce frôle sa toison blanche. Les yeux, infimes boutons jaunes, suivent un lièvre broutant des fleurs de trèfle, entre les poutres du vieux pont.

Deux perdrix se caressent dans les sapins, poussés droits, près du lac, où sont attachés les canots.

Dans la baie, les truites sautent. Elles décrivent une courbe mauve, sous les rayons de midi. Je quitte mon travail. Il faut que j’aille causer avec mon ami le forgeron.

Almanzar L’Épicier active un feu de forge, avec un soufflet en cuir d’orignal. Ses bras nus, noirs d’un poil de fauve, sont durs comme l’acier qu’il travaille. Le contremaître Arthur Deslauriers lui a commandé 200 gaffes neuves pour les équipes de flottage du bois. Ces dernières partent de Saint-Michel-des-Saints, dans deux jours, afin de commencer les opérations du printemps.

J’entre dans la « boutique ». Le marteau écrase des étoiles. La sueur inonde le front du bonhomme et les minces crochets de fer tombent, un à un, dans une cuve pour y chanter l’agonie du métal rouge de feu. La forge s’emplit d’une vapeur de rouille. Le forgeron s’essuie du revers de la main laissant sur son front des coulées de suie. Ensuite, il mord dans une torquette de tabac, toujours prête, sur son établi. Almanzar chique comme un ruminant. Les lourds crachats tombent sur le parquet en gaules et s’écrasent comme des prunes trop mûres, entre les pièces usées par les bottes des hommes.

Les poissons, là-bas, se montrent plus nombreux. Je m’écrie :

– À la pêche, ce soir, père Manzar ?

– Çartin que oui. Le vent va timber et vis-à-vis la Pointe de Roche j’ai une vraie cachette. Le lac Clair est bien poissonneux, mais y faut trouver les trous... et j’sus un peu là...

Content, j’aide au bonhomme et m’accroche au soufflet.

À cinq heures, le cuisinier Désiré Desrochers, de Saint-Damien, frappe sur un triangle de fonte, avec une énorme fourchette, et appelle ainsi au souper les rares habitants du dépôt. C’est l’Angelus de la forêt, doux comme des Ave.

Chacun se lave au bord du lac, à pleines mains. L’eau inonde les faces et retombe, en perles grasses, sur le sable roux. Des canards sauvages continuent à plonger, sachant bien que les humbles travailleurs sont des amis. On court à la cuisine. La table, recouverte d’un tapis en toile cirée blanche, offre ses mêts délicieux : haricots au lard cuits sous la cendre ; pains sortant du four ; thé noir, épais comme du rhum ; pommes de terre et ragoût de castor. Le dessert : des prunes bleues, flottant dans un sirop d’ambre.

Sept heures. Je ferme la porte du bureau avec un clou, et caresse, en passant, un chien de traîne, puis me sauve au lac. L’Épicier sort de sa petite mansarde, avec aviron et trôle. Il me fait asseoir au milieu du canot. Au départ, le vieux me donne un avis formel :

– J’vous défends ben de grouiller même un ch’veu... L’eau est frette vous savez...

Le soleil couchant jette des fraises, au sommet des érables, et se colle délicieusement aux premières feuilles. Le lac est calme. Le jour se repose avant de mourir. Le sillage du canot fabrique des écus d’or qui vont s’entasser et se perdre sur la rive. L’aviron chante, en soulevant une dentelle purpurine qui tombe et se déchire, à chaque coup du rameur.

Les yeux noirs de mon compagnon sont fixes. Ses lèvres rudes, closes. J’en respecte le silence. Sans doute, goûte-t-il comme moi, sans s’en rendre compte peut-être, la majesté émouvante de cette nature sauvage. L’air pur, chargé de sève, remplit l’âme d’ivresse.

Nous côtoyons l’île Valade. Un chasseur de ce nom y habite depuis un quart de siècle.

Dans la passe, entre les grand et petit lacs Clair, l’eau est lisse comme la chevelure d’une sirène.

De leurs queues des castors battent la surface. On croirait entendre des coups de fusil, que l’écho répercute.

Mon compagnon modère la vitesse du canot. Il jette sa ligne. La cuillère brille, en étoile filante, et descend dans l’onde. La corde de soie glisse, glisse, attirée par les profondeurs, et imite un long vermicelle, dans la nuit devenue bleue.

L’odeur des fougères flotte, pénétrante. Des grenouilles annoncent l’heure du crépuscule. Les étoiles, distraites, échappent leurs rubis dans le miroir du lac. C’est la nuit troublante de mai, silencieuse et parfumée.

* * *

– Ça mord... Bonguenne que ça mord !

L’Épicier, d’un coup sec, après avoir laissé jouer le poisson, pendant quelques minutes, tire, à longues brassées, et une truite frétillante tombe à mes pieds. Elle se débat rageusement. Ses muscles se raidissent, sa queue coupant l’air avec fureur. L’hameçon en trépied déchire les ouïes et je ne vois plus qu’un corps rose, gonflé, rigide, avec deux yeux froids. Des émeraudes où se condense déjà l’ombre. Quinze truites sont capturées, en moins de trente minutes. La plus petite pèse au moins six livres. L’Épicier, content, retire sa ligne et nous reprenons le chemin invisible du lac pour retourner au camp.

En repassant en face de l’île Valade, des hurlements viennent briser le silence. Mon compagnon déclare :

– Ses chiens nous sentent... Y en a douze et chaque nuit, beau temps mauvais temps, les saudits appellent les loups... Ces derniers leur répondent. T’nez, écoutez...

Au loin, par delà les monts, un roulement plaintif, affamé, monte des savanes. Rien n’est plus empoignant que ces plaintes animales où je retrouve les passions des hommes, criant, tour à tour, le désir, la faim, les regrets...

Au moment d’atterrir devant la « boutique » de forge, la lune se montre, fureteuse, au-dessus d’un bosquet d’épinettes, tendue sur des coussins jaunes, des édredons blancs. Elle mire sa forme arrondie dans le lac.

Accrochés aux branches d’un arbre mort, des hiboux hululent au vent qui s’élève.

II



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