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IX


John arriva véritablement en retard ce matin-là.

Mathieu, avec étonnement, le vit sauter d’un taxi dont il paya la course au conducteur.

– Mademoiselle ne m’a pas demandé ? s’informa-t-il tout de suite.

– Non. Elle est venue rôder par ici, mais elle ne s’est pas informée de toi.

– Tant mieux ! Et elle n’a pas reparlé du lavage de la voiture ?

– Si, pour me dire que j’avais très bien fait de le faire à ta place.

– Alors, c’est parfait !... Oh ! à propos, Mathieu, je vous dois cent francs que M. Jourdan-Ferrières m’a promis devant vous.

– Ne t’en fais pas mon vieux. La somme m’a été versée tout à l’heure, et il paraît que le père Choucroute t’en réserve une semblable.

– Comment cela ?

– Eh bien ! oui. Le patron ne veut pas que tu sois privé de ton bénéfice, et il estime qu’un marché est un marché... Alors, tu comprends...

– Il est venu vous le dire ?

– Non ! C’est la môme Haricot qui m’a apporté le fafiot.

– Ah ! c’est mademoiselle...

Il ne dit plus rien, un pli barrant subitement son front pâle.

Il avait couru toute la matinée pour le service de Mlle Jourdan-Ferrières. Pourquoi, en son absence, éprouvait-elle le besoin de se mêler de ses affaires ?

« Évidemment, il fallait qu’elle me le rejette à la tête, son billet de cent francs. Si elle croit que, maintenant, j’irai le réclamer à son père ! »

En cet instant, il était véritablement furieux contre la jeune fille.

« Ce qu’elle peut être crampon, la môme Haricot, comme ils l’appellent ! »

Mais un maître d’hôtel, gras, gourmé, bien imposant, vint prévenir « le chauffeur de Mademoiselle » que M. Jourdan-Ferrières le réclamait au bureau.

John se fit répéter l’invitation, croyant avoir mal compris.

– Le temps de me laver les mains, répondit-il sans empressement.

Il demeurait debout, la tête tournée vers l’homme qui s’éloignait, se demandant quelle humiliation il allait lui falloir encore subir, car son impression était désagréable.

« C’est pénible de servir chez les autres, pensa-t-il. Surtout quand on n’a pas l’habitude. Mais si quelque chose cloche, je file ! »

Et, plutôt avec mauvaise grâce, il gagna le cabinet de l’ancien fabricant de conserves.

En traversant la cour, ce fut plus fort que lui de lever les yeux dans la direction de l’appartement de Michelle.

« Elle me guette peut-être derrière une de ses fenêtres », supposa-t-il.

Puis, se secouant :

« Allons, mon ami, tu ne vas pas attacher tant d’importance aux faits et gestes d’une gosse mal élevée. Tu n’as pas grand-chose à faire, tu es libre, pour quelques mois, c’est presque une sinécure ! »

On l’introduisit auprès de M. Jourdan-Ferrières, sans le faire attendre.

Il était venu nu-tête, ayant horreur de tenir une casquette à la main et préférant la laisser sur son siège, quand il prévoyait qu’il devait rester découvert.

– J’ai à vous parler, mon ami, fit le millionnaire, qui, avant de continuer, examina le jeune homme.

Il le vit grand, élancé, bien pris dans son veston croisé.

John portait du linge empesé, une cravate nouée à la main, des souliers fins aux pieds. Il avait réellement du chic et n’était pas un chauffeur ordinaire.

« Ma fille a raison, pensa le maître. Ce garçon est superbe ! Ça fait bien au volant d’une auto, un gaillard bâti comme celui-là ! »

Dans son orgueil d’homme riche qui, pour lui et les siens, peut se payer tous les luxes, il ne lui vint pas à l’idée que l’homme était trop joli garçon pour accompagner une fille de vingt ans et que les jalousies des amies de Michelle pouvaient s’exercer dans tous les sens.

Si quelqu’un d’une autre époque, d’une autre mentalité surtout, lui en avait fait l’observation, il aurait, de bonne foi, répondu que tous les millions dont sa fille pouvait se parer la mettaient à l’abri de toutes les réflexions féminines comme de toutes les audaces masculines.

Non, sa pensée n’effleura même pas un tel sujet.

Il fut plutôt fier que sa fille fût assez riche pour se payer un chauffeur aussi aristocratique.

– J’ai réfléchi, je ne vous donnerai pas la gratification promise.

– Je n’en demandais pas, monsieur, fit John, impassible, bien que cette entrée en matière lui fit prévoir le pire.

– Vous valez mieux que cette somme dérisoire, reprit le millionnaire. Vous êtes habile, vous avez du nerf et du sang-froid ; je suis heureux de pouvoir vous apprécier à votre valeur.

– Monsieur me comble !... balbutia le jeune Russe, éberlué.

– D’un autre côté, continua le maître, j’ai une fille... hum !... une charmante enfant... et, quoique je l’aie abominablement gâtée, elle a un cœur d’or et j’en suis fou !

John ne broncha pas, bien qu’il eût voulu pouvoir rire. Il se demandait où tous ces préambules allaient aboutir.

– Or, c’est à vous que je l’ai confiée, reprenait le millionnaire. C’est une terrible responsabilité. Vous vous rendez compte, John, de ce que j’exige de vous...

– Cela ne m’effraie pas, affirma le jeune homme, qui pensait qu’en bien des circonstances, avec Michelle, il n’en faisait qu’à sa tête.

– Oui, vous avez la manière, ma fille vous estime énormément.

Il s’arrêta un moment, cherchant ce qui lui restait à dire.

– Ah ! oui.

Il se gratta la tête. C’était décidément embêtant d’offrir une pareille mensualité à un garçon qui se contentait de dix-huit cents francs par mois.

Son hésitation n’échappa pas au chauffeur qui se demandait toujours ce que cela pouvait vouloir dire.

Mais M. Jourdan-Ferrières était comme sa fille, il ne tergiversait pas longtemps.

– Alors, voilà, John. Je vais vous intéresser à votre tâche : vous toucherez désormais cinq mille francs par mois...

– Monsieur a dit ? fit le jeune Russe, interloqué.

– Cinq mille, mon ami ! Vous valez ça... Vous êtes épatant. Je le répète, vous... enfin, êtes-vous content ?

– On le serait à moins, monsieur, et je me demande...

– Ne vous demandez rien ! C’est tout naturel que le mérite soit payé ce qu’il vaut...

– Je suis vraiment confus, monsieur, et je vous remercie...

– Je compte sur vous... ma fille, n’est-ce pas !... Votre responsabilité... Allez, mon ami, je suis content de pouvoir vous rendre justice !

Abasourdi, John s’éloigna.

Au moment où il atteignait la porte, M. Jourdan-Ferrières le rappela.

– Voyons, John, une bonne fois, convenez-en, ma fille est insupportable et vous donne beaucoup de besogne ?

Un sourire détendit le visage du Russe.

Mis ainsi en demeure de donner son avis, il ne sut que répondre :

– Mademoiselle est charmante.

– Elle a été très mal élevée et en abuse singulièrement.

– Alors, fit doucement le jeune homme, mettons qu’elle soit délicieusement mal élevée, on ne peut pas lui en vouloir longtemps.

La physionomie du père s’éclaira. Il vint au chauffeur et lui donna une tape amicale sur l’épaule.

– Allons, vous me faites plaisir, John. Je serais désolé que vous gardiez rancune à cette gamine... et hier soir... oui, réellement, hier soir, elle a abusé un peu.

Quand John se retrouva seul, dans le vestibule, il fit comme Michelle, une heure auparavant.

Il s’arrêta, essayant de s’y reconnaître.

« C’est fantastique, une chance pareille ! cinq mille francs par mois ! »

Et tout de suite, il soupçonna Michelle :

« C’est elle qui a obtenu ça de son père... en s’accusant, peut-être ? Elle a réussi, tout de même, à me le faire prendre son argent. »

Une indulgence détendit ses traits.

« Elle a trouvé le moyen de me le faire accepter... et, cette fois, c’est mieux ! C’est presque bien... »

Il était à peine de retour au garage que Michelle apparut.

– Vous êtes venu tard, ce matin, John ?

– Je m’en excuse, mademoiselle. Je me suis occupé de ce dont vous m’avez chargé et j’ai été retenu plus que je ne le supposais.

– Vous avez du nouveau ?

– Pas encore, mais dans quarante-huit heures, j’aurai une solution.

– Très bien ! Tant mieux !

Elle se fit conduire à l’église Saint-Pierre-de-Chaillot, et n’y resta que deux minutes, le temps d’une très courte prière.

Puis, du même air réservé et distant qu’elle avait pris ce jour-là, dès le début, elle donna l’ordre de rentrer.

Il songea qu’il était payé maintenant cinq mille francs pour subir ces petits caprices.

– Sortez ! filez ! arrêtez ! attendez ! rentrez !

Le travail n’était pas terrible, malgré les grands airs que prenait sa jeune patronne.

Et comme son âme était à l’optimisme, il pensa avec indulgence à cette dernière.

« Il est difficile de se faire pardonner une grosse fortune ! Et comme tous les caractères ne sont pas forgés sur le même moule, il faut toute une psychologie pour y arriver. Ainsi, avec moi, elle a bien du mal, la pauvre gosse !

Il se rappela qu’elle lui avait dit qu’il avait mauvais caractère.

« C’est peut-être vrai ! On se juge mal soi-même. Je la trouve insupportable et remplie d’orgueil... Je suis, sans doute, plus orgueilleux qu’elle-même. »

Lorsqu’il l’aida à descendre de l’auto, il lui dit, mi-sérieux, mi-railleur :

– Je vous remercie, mademoiselle.

– Me remercier ? De quoi ?

– De toutes les délicatesses de monsieur votre père.

– Ah ! bon ! Il a mis son projet à exécution.

– Grâce à vous, qui le lui avez généreusement suggéré.

Il risquait cette audacieuse supposition, à peu près sûr de ne pas se tromper.

Et Michelle, qui ne savait au juste comment son père s’était tiré de toutes ses recommandations, n’osa pas nier ouvertement.

– Mon père cherchait à vous récompenser, je l’ai conseillé...

– Je m’en doutais un peu, dit-il, en souriant sans arrière-pensée.

– Oui, mais attendez, il n’a pas voulu m’écouter ; je lui ai dit de vous offrir un million, ou vingt, ou cinquante ! Je ne sais pas, moi ! Vous m’aviez empêchée de me noyer dans la Bièvre et, grâce à votre sang-froid, la voiture avait évité tous les tessons de bouteilles de la route, cela valait bien une fortune, n’est-ce pas ?

– Vous raillez, je crois ! fit-il, déjà cabré sous le sarcasme.

– Oh ! non. J’avais bien retenu tous vos arguments : la vie de la fille de mon père n’avait pas de valeur vénale... ou plutôt, c’était incalculable ! J’ai mis toute mon éloquence à lui expliquer l’affaire. Eh bien ! le croiriez-vous, il m’a ri au nez, il n’a pas compris !

– Je n’en doute pas.

Il avait du mal à tenir son sérieux. L’impertinence de la jeune fille ne lui échappait pas, mais l’idée qu’elle avait ressassé ses réflexions de l’avant-veille le mettait en joie.

– Et alors, reprit-elle, avec conviction, papa vous a donné un million ?

Une réplique baroque, qui n’avait pas de sens et qu’il ne fut pas maître de retenir, glissa sur ses lèvres :

– Non, comme dans les contes de fées, il m’a offert la main de votre sœur, mais je n’en ai pas voulu.

Michelle eut un sursaut.

– Je n’ai pas de sœur.

– Ah ! j’avais cru comprendre.

Elle le regarda, les yeux agrandis de stupeur, comprenant qu’il se moquait d’elle.

Une colère grondait en elle, mais elle le vit calme, souriant même et elle comprit qu’elle allait se couvrir de ridicule si elle se fâchait d’une plaisanterie médiocre peut-être, mais cependant en rapport avec la sienne.

– Vous avez été très intelligent de refuser, reprit-elle, s’efforçant de sourire.

– Votre approbation me flatte.

– Aujourd’hui, les reines n’épousent plus les bergers.

– C’est quelquefois heureux pour ces derniers.

Les yeux noirs étincelèrent.

– Vous croyez votre réponse intelligente et polie, John ?

Il partit d’un grand éclat de rire.

– Non, elle est bête comme tout, surtout pour qui ignore mon dédain invincible pour le mariage.

La colère de Michelle tomba subitement. Son intérêt éveillé par les paroles du chauffeur, elle demanda :

– N’êtes-vous pas marié, John ?

– Nullement.

– Vous êtes réellement... complètement célibataire ?

– Et même célibataire impénitent !

– Je ne sais pas qui m’a affirmé que vous viviez avec une femme.

– C’est une erreur, affirma-t-il. Je vis et ai vécu absolument seul.

– Et pourtant, reprit la fille du millionnaire, on vous a vu avec une jeune femme, très belle et très distinguée...

Elle parlait au hasard, plaidant le faux pour connaître la vérité.

Un étonnement se peignit sur le visage du Russe. Il fit un effort de mémoire pour savoir à quelle jeune femme elle pouvait faire allusion.

Il répondit, après une seconde de réflexion :

– Je ne puis affirmer n’être jamais sorti avec une femme. Ce dont je suis sûr c’est que je n’ai encore mêlé aucune femme à mes projets d’avenir.

– Le berger attend la reine qui lui fera signe ?

– Il faudrait qu’elle fût rudement jolie pour m’enchaîner... Je viens de vous dire mon besoin d’indépendance absolue.

– Bah ! une jolie femme... qui serait riche, risqua Michelle, sans comprendre quel démon la poussait à parler.

Il tressaillit. Pourquoi faisait-elle une telle supposition ?

– Je crois qu’il vaudrait mieux élever une pastourelle jusqu’à moi.

– Je vous souhaite beaucoup de bonheur et de bien-être avec votre fleur des champs.

Un instant, ils se regardèrent curieusement, en gens de bonne compagnie que le hasard a rapprochés et qui, venant d’émettre quelques idées générales, s’aperçoivent qu’ils sont aux antipodes l’un de l’autre.

Ce fut elle qui rompit la première le silence.

– Allons, voici l’heure du déjeuner, j’ai juste le temps de me préparer. Vous pouvez disposer de votre après-midi ; je ne sortirai pas aujourd’hui.

Et, comme si le petit démon qui la poussait à bavarder n’avait pas dit son dernier mot, elle ajouta coquettement :

– Ce soir, il y a grande réception à l’hôtel, mon père me présente un des plus beaux partis du monde.

Une ombre passa sur le visage du jeune Russe, éteignant le fugitif sourire.

– Une fortune colossale !... Je vous souhaite tout de même un peu de bonheur avec, mademoiselle Michelle, affirma-t-il doucement.

Et il y avait tant de sincérité dans ce simple souhait, que la jeune fille s’éloigna, une mélancolie obscurcissant, tout à coup, les objets autour d’elle au point d’amener une buée légère à ses cils.

– Le bonheur !

Elle serait fabuleusement riche. Est-ce que tant d’argent ne lui permettrait pas de tout acheter ?

Mais l’impression qui lui étreignait l’âme ne se dissipa pas.

Oui, elle achèterait tout... tout ce que l’homme peut atteindre avec de l’argent... mais le bonheur ? Eh bien ! le bonheur...

En éclair, elle en eut la foudroyante révélation.

Le bonheur, elle ne l’achèterait jamais, parce que c’est la seule chose qui ne se paye pas !

Et dans la splendide demeure où la fille du millionnaire venait d’entrer, Michelle se sentit effroyablement pauvre... plus misérable que le plus humble des serviteurs, dont les rires joyeux éclataient parfois sous ces lambris dorés.
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