La Bibliothèque électronique du Québec








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VIII


De bonne heure, le lendemain matin, Michelle descendit dans la cour.

John n’était pas encore arrivé, mais Mathieu Belland avait ramené les deux autos dont le vernis et les glaces brillaient comme un miroir.

– Mathieu, c’est vous qui avez nettoyé mon auto, hier soir ?

L’homme eut un regard sournois vers elle.

– Je ne pense pas avoir commis une faute en aidant un camarade fatigué.

– Vous avez bien fait, c’est entendu ; mais mon père ne veut pas que votre collègue soit privé de la prime qui lui a été promise.

– C’est difficile à concilier, dame !...

– Pas du tout. Mon père m’a chargée de vous remettre ce billet de cent francs que John vous a promis, mais quand ce dernier viendra s’acquitter vis-à-vis de vous, vous lui direz que le patron a réglé lui même cette question.

– Vraiment, mademoiselle, Monsieur est généreux, et je lui suis bien obligé.

Cette aubaine était tellement inattendue qu’il bredouillait en remerciant.

– Mon père est excellent, ne l’oubliez pas, Mathieu, dit Michelle, avec autorité. Vous servez un maître très juste qui veut que son personnel se plaise chez lui.

– Ah ! pour sûr que M. Jourdan-Ferrières est un bon maître, fit l’homme, avec conviction.

La gratification reçue lui remplissait l’âme d’indulgence.

– Eh bien ! je vais de ce pas rapporter vos paroles à mon père. Il faut que les maîtres et les serviteurs connaissent mutuellement leurs sentiments.

Elle s’éloigna, sereine, énigmatique, petit visage fermé sur des pensées intérieures qu’elle ne voulait pas laisser percer.

– Coucou ! mon papa ! Êtes-vous prêt à recevoir mademoiselle votre fille ?

Par la porte du cabinet de travail de son père, Michelle passait sa tête mutine. L’ancien fabricant de conserves tendit ses bras vers elle :

– Viens, mon petit. Tu ne me gâtes plus souvent de tes visites. Il y a des mois que je ne connais plus tes vraies caresses.

– Père, je viens vous gronder, déclara-t-elle, quand, l’ayant embrassé, elle se fut câlinement assise sur ses genoux.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Eh bien ! vous savez, pour John, hier soir, vous n’avez pas été chic.

– Comment cela ?

– Vous l’avez vexé !

– Par exemple ! C’est toi, au contraire, qui...

– Moi, ça ne compte pas ! De vous, c’est plus grave.

– Je ne me souviens pas.

– Rappelez-vous : vous lui avez offert cent francs.

– Eh bien ! tu devais faire la même chose, ce matin, avec Mathieu.

– Oui, mais ce dernier, ce n’est pas pareil. Je suppose que vous lui donniez cent francs, à Mathieu, et encore cent francs et toujours ainsi, jusqu’à ce soir, il accepterait sans jamais se lasser !

– Ça, j’en suis convaincu !

– Eh bien ! John, ce n’est pas pareil.

– Ah ! bah ! Il travaillerait pour rien, lui !

– Je ne dis pas ça, voyons. Seulement, avec lui, il y a la manière d’offrir.

– Tiens !

– Oui... et j’ai bien vu, hier soir, que vous l’avez vexé.

– Ce n’était pas mon intention.

– J’en suis persuadée, mais vous comprenez, mon papa, on n’offre pas ainsi cent francs à un chauffeur épatant qui vous ramène votre fille saine et sauve, après un cyclone épouvantable. Les journaux d’aujourd’hui parlent de nombreuses victimes.

– Évidemment, je me rends compte, ce n’était pas assez. J’aurais dû offrir le double.

– Oui... ou cent mille francs, ou un million ? Avec John, on ne sait jamais exactement ce qu’il faut lui donner.

– Non mais !... est-ce que tu es malade ?

Ahuri, le père écartait de lui son enfant pour mieux la regarder.

– Dame, papa. Songez un peu à la valeur marchande que je représente !

– Ta valeur marchande ?

– Hier soir, quand vous m’attendiez, rempli d’inquiétude, on vous aurait demandé de donner un million pour m’éviter un accident de voiture, que vous n’auriez même pas discuté le chiffre réclamé... alors, vous comprenez ?

– Je comprends surtout que tu te moques de moi depuis cinq minutes.

– Ah ! je vous affirme bien que je suis sérieuse ! Comment ! vous estimez que c’est payer trop cher la vie de votre fille de l’évaluer à un million ?

– Mais, ma pauvre chérie, je donnerais vingt millions, je donnerais toute ma fortune pour te sauver la vie, si un danger te menaçait.

« Comment pourrais-je me passer de ma Michelle adorée ? fit l’homme, en poursuivant son idée et subitement ému. C’est pour toi, mon enfant, que j’ai voulu être riche, et j’aimerais mieux perdre tout ce que je possède que d’être privé, pour toujours, de toi !

– Oui, c’est tout à fait ça ! fit Michelle, avec un sourire enchanté. Je connais quelqu’un qui m’estime exactement à la même valeur que vous... Seulement, lui, ajoute-t-elle avec un petit air désillusionné, ce n’est pas sa fortune qui est en jeu, c’est celle d’un autre !

– Ah !... Et qui est ce quelqu’un ?

Tout de suite, le père pensait à un mari possible, mais Michelle hocha la tête et répondit :

– Une personne que vous n’apprécierez pas à sa juste valeur. Un être désagréable au possible... Mais il est très bien malgré ça. Il raisonne tout à fait comme vous, à mon sujet.

– Eh bien ! tant mieux, ça me fait plaisir, fit le père, que tout ce babil léger commençait à lasser. Et maintenant, chérie, tu vas me laisser tranquille. Je suis enchanté d’avoir bavardé un peu avec toi, je vais lire mon courrier à présent.

– Et John ?

– C’est entendu, je lui donnerai le double...

– Vraiment, vous ne croyez pas qu’un million ? proposa-t-elle en pouffant de rire, malgré son désir de garder le sérieux.

– La plaisanterie a assez duré.

– C’est dommage, elle m’amusait. Voici une heure que je suis gaie comme un pinson.

Entourant de ses deux bras le cou de son père, elle lui parla à l’oreille. Longuement, minutieusement, elle lui expliquait quelque chose.

L’homme s’effarait, voulait protester, mais la jeune fille, chaque fois, lui fermait les lèvres d’un baiser.

Enfin il se dégagea et retirant son binocle pour mieux regarder sa fille dont les grands yeux le suppliaient, il acquiesça dans un grognement :

– Allons, achève, puisque tu ne me laisseras pas tranquille tant que je n’aurai pas fait tes quatre volontés.

– Eh bien ! quand vous aurez dit beaucoup de mal de moi et louangé ses qualités comme elles le méritent, vous lui annoncerez pompeusement que, connaissant maintenant sa valeur, vous portez son traitement à quatre mille francs par mois.

– Combien dis-tu ?

– Quatre mille francs.

– C’est insensé.

– Alors, cinq mille, si vous préférez.

– Mais ce sont des gages qu’aucun chauffeur ne touche.

– Oh ! je vous demande pardon, papa. Tous les chauffeurs de mes amies ont d’importantes gratifications. Avec moi, John n’a rien. Je ne mets jamais mon auto à la disposition des autres, et John ne fait pas de petites commissions... très productives. Avec une patronne comme moi, qui n’aime ni les billets doux, ni les rendez-vous clandestins, John n’a pas un sou de pourboire.

– D’où il résulte que je dois lui donner des appointements de député.

– Oui, si je veux le garder. Ça rend jalouses toutes mes amies que j’aie un pareil gentleman à mon service. Molly est prête à lui offrir cent mille francs par an, pour me le soulever. Or, je veux qu’il reste ici. Ce serait humiliant qu’il nous quittât pour une raison de gages, comme si nous étions des petits bourgeois.

– C’est bon ! n’en parlons plus, ton chauffeur aura ses quatre mille francs.

– Père, vous avez accepté cinq !

M. Jourdan-Ferrières poussa un grognement.

– Je vais avoir l’air d’un imbécile d’offrir de pareils gages à un chauffeur.

– Oh ! pouvez-vous dire ! Vous aurez l’air d’un milliardaire américain payant largement son personnel, quand celui-ci le mérite.

– Tu es une enjôleuse ! Sauve-toi, maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais ; j’ai à travailler.

– Et vous ne direz pas à John que l’idée est de moi ?

– Je ne dirai rien.

– C’est juré ?

– Mais oui, bon sang ! Est-ce que je peux aller raconter que ma fille a perdu le sens commun à propos d’un chauffeur que des camarades lui envient ?

Quand elle eut refermé sur elle la porte du cabinet de son père, Michelle s’arrêta, sa gaieté subitement tombée, comme un masque qu’elle aurait arraché de son visage.

Les mains croisées sur sa poitrine en un geste puéril qui lui était habituel lorsqu’elle était émue, elle murmura :

« Il le recevra tout de même, mon sale argent, le monsieur que je ne puis comprendre ! »

Et, dans ses yeux noirs qui regardaient sans voir, il y eut comme une lueur de triomphe qui étincela.
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