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VII


Michelle avait dit :

– Gagnez par Saint-Cloud et Versailles la vallée de Chevreuse, nous nous arrêterons dans un coin solitaire.

Et ils étaient là, à mi-côte d’un chemin retiré, grimpant sur la droite vers une plaine surélevée, que de grands arbres bordaient.

L’auto arrêtée, ils s’étaient assis sur le bord du talus, le dos à la route, la vallée à leurs pieds ; leurs yeux pouvaient suivre par-dessus les buissons et les ronces enchevêtrées de l’escarpement, la route qui s’allongeait indéfiniment.

– Avez-vous pensé, John, à la promesse que nous avons faite l’autre jour à ce malheureux ?

– J’y ai pensé, oui, mademoiselle, mais il faudrait que vous me guidiez dans vos désirs.

Elle répondit d’un élan presque involontaire :

– Avant tout, je ne veux pas agir personnellement.

– C’est bien ainsi que je l’escomptais, fit-il simplement.

Puis, avec une hésitation mêlée de sollicitude :

– Mademoiselle Michelle, je vous en prie, répondez-moi même si je suis indiscret. Est-ce pour vous seule que vous craignez de voir votre intérêt découvert ?

– Pourquoi... Oh ! pourquoi me demandez-vous cela ?

– Pour détourner le danger de la tête qui est menacée.

– Il n’y a aucun danger, et personne n’est menacé, jeta-t-elle avec orgueil.

Elle ajouta, plus simplement :

– Ce sont des larmes et des déchirements que je redoute... pour moi et pour quelqu’un qui m’est très cher...

Elle cacha son visage dans ses mains pour lui dérober la vue des larmes obscurcissant soudainement ses yeux.

John la regarda silencieusement, un pli de dureté barrant son front.

Elle avait dit :

« Pour quelqu’un qui m’est très cher... »

Et il cherchait à deviner qui pouvait être ce quelqu’un. À la fin, il rejeta cette image importune.

– Pour vous seule, j’agirai, car je ne veux pas vous voir pleurer, prononça-t-il sans se rendre compte du sauvage accent avec lequel il avait parlé.

Il continua plus doucement :

– Votre nom ne sera pas prononcé, et personne ne pourra jamais remonter jusqu’à vous. Je vous tiendrai au courant, vous me direz si tout est fait selon vos désirs.

Elle redressa la tête et le fixa avec plus d’abandon.

– Il faudrait retirer cet homme de son taudis, l’installer ailleurs, proprement, et trouver quelqu’un pour le soigner... Enfin, fixer un chiffre mensuel à verser sans qu’on soit obligé d’être derrière lui pour veiller à l’exécution de ce plan.

– Et si ce programme était rempli, en seriez-vous quitte avec l’obligation que vous croyez avoir vis-à-vis de cet homme ?

– Oui... complètement.

– Alors, je vous promets qu’il en sera ainsi.

Elle eut vers lui un élan de gratitude et lui tendit la main.

– Dieu permettrait donc que je ne regrette pas ma confiance en vous ?

– En avez-vous douté ? dit-il en effleurant ses doigts de ses lèvres tièdes.

– Ah ! je ne sais plus. En vous mêlant à cette affaire, j’ai obéi à un sentiment plus fort que ma volonté : à la peur ! Et qui aurais-je pu mettre dans la confidence ? N’importe lequel de mes amis aurait fait des gorges chaudes de ma philanthropie... Vous, ça importe peu ! Pouviez-vous vous étonner de voir ma charité s’exercer au profit d’un malheureux ?

Il songea qu’il s’était étonné, pourtant ! Et les réflexions intimes qu’il s’était faites, d’autres auraient pu les faire également.

Mais il ne voulut pas la désillusionner par ces remarques.

Elle continuait, d’ailleurs :

– Il a fallu que l’attitude d’une bande d’apaches vînt modifier mes plans. Vous m’avez fait des reproches, vous étiez mécontent d’être entraîné dans cette affaire : j’ai dû m’excuser... Les mots s’enchaînent, ce fut l’engrenage. Maintenant, je suis à votre merci.

Elle soupira douloureusement, comme si la situation lui paraissait inextricable.

– Vous n’êtes pas à ma merci, répliqua-t-il avec force. Tout mon respect vous est resté acquis.

– Je vous remercie de me l’affirmer.

Son ton devait manquer d’élan, car le jeune Russe reprit plus âprement :

– Si vous avez des doutes sur mes sentiments, rassurez-vous : je puis vous quitter et vous ne me reverrez jamais. Et je vous affirme sur la mémoire de ma mère, qui est tout ce que j’ai de plus précieux au cœur, que vous n’entendrez plus jamais parler de moi.

Sa voix ferme et décidée rendit courage à Michelle.

– Non, ne m’abandonnez pas. Je compte sur vous, maintenant. Si seulement vous aviez voulu accepter une gratification, j’aurais été plus tranquille.

– Je ne vois pas pourquoi.

– Oh ! si. Quand l’intérêt des gens est en jeu, on peut compter sur eux !

Il se dressa, les yeux étincelants de fierté :

– Eh bien ! mademoiselle Jourdan-Ferrières, il faudra vous habituer à l’idée qu’on peut compter sur Alexandre Isborsky sans qu’il soit besoin de faire miroiter une récompense à ses yeux !

– Je n’ai pas voulu vous blesser, protesta-t-elle.

– Alors, si votre intention n’est pas agressive à mon endroit, ne mettez jamais cette question d’argent entre nous.

– À quoi bon ce désintéressement avec moi ? Je suis riche et puis payer les services que je demande.

– Celui que vous réclamez est d’une catégorie spéciale ! Il s’agit d’une question de confiance : on la donne ou on la refuse. Si vous en manquez vis-à-vis de moi, brisons là et n’en parlons plus.

Elle le regarda silencieusement, puis doucement, fit remarquer :

– Comme vous êtes vif ! Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi susceptible que vous.

– C’est que, peut-être, sans vous en rendre compte, vous avez éloigné de vous ceux qui avaient le droit de l’être.

– Si vous étiez de mon rang, John, la fille de mon père se froisserait de vos paroles.

Il se mordit les lèvres pour ne pas répondre, car il ne voulait pas être discourtois vis-à-vis d’une jeune fille.

Elle lui lança un regard de côté :

– Je vous ai encore fâché, John !

– Oh ! pourquoi ? Comme vous le dites si bien, nous ne sommes pas du même rang !... Et il y a un tel abîme entre nous deux !

Malgré le ton irréprochable, Michelle eut l’impression d’un dédain infini, et pourtant, son chauffeur ne pouvait pas avoir voulu lui exprimer une telle chose.

N’était-elle pas la belle Michelle Jourdan-Ferrières, aux multiples millions devant qui chacun rampait ?

Et la jeune fille s’attarda dans une rêverie qui semblait l’isoler du monde.

Autour d’eux, cependant, tout s’était assombri.

Sur la campagne, la brume crépusculaire parut s’étendre.

De gros nuages noirs se poursuivaient dans le ciel, noyant subitement d’ombre les moindres éclaircies.

En même temps, un vent violent se déchaînait, soulevant les poussières et les feuilles en tourbillon de tempête.

L’attention de John fut enfin attirée par cette menace atmosphérique qui gonflait sa blouse de chauffeur et faisait claquer les rideaux de l’auto.

– Mademoiselle, voici l’orage. Il serait prudent de partir.

Ils eurent à peine le temps de regagner la voiture, qu’une vraie trombe d’eau se déversa sur le paysage.

En un instant, des ruisseaux se formèrent, et ils durent avancer au milieu des flaques d’eau grossissantes, sous l’aveuglante clarté des éclairs qui semblaient se poursuivre.

Pris au centre du cyclone, avec autour d’eux des arbres déracinés, des cheminées croulantes, des murailles jetées bas, ils ne durent leur salut qu’au sang-froid du Slave, qui guida l’automobile vers un abri naturel, entre deux talus escarpés, où ils purent braver la fureur du vent passant en tourbillon déchaîné par-dessus leurs têtes.

John n’embraya le moteur que lorsque les remous formidables se furent apaisés.

Il mit deux heures à rentrer à Paris au milieu des rues ravagées et des fondrières creusées en travers des routes, mais il ramenait l’auto intacte et Michelle en bonne santé.

Déjà, à l’hôtel de l’avenue Marceau, les gens s’inquiétaient, et M. Jourdan-Ferrières se précipita vers sa fille dès qu’il l’aperçut.

– Oh ! mon enfant ! par quelles transes je viens de passer ! te savoir toute seule, quelque part, au milieu de l’orage et de la nuit me rendait fou.

– Mais, père, je n’étais pas seule, répliqua-t-elle gentiment, en l’embrassant. Quand je suis avec John, il ne faut pas vous inquiéter : c’est un chauffeur épatant qui a un sang-froid merveilleux. Je vous assure que vous pouvez être tranquille.

Le père se tourna vers le Russe, qui quittait sa blouse dont une manche était toute mouillée.

– Vous avez entendu ce que ma fille pense de vous, mon ami ? Vous êtes épatant !

– Je ne crois pas avoir fait quelque chose d’extraordinaire, aujourd’hui, fit modestement le jeune homme. Il fallait ramener la voiture sans dommage, il n’y avait qu’à prendre son temps.

– Oui, il fallait ouvrir l’œil ! Eh bien ! pour vous récompenser d’y avoir réussi, je vous donne une gratification de cent francs, mon ami. Vous viendrez me voir demain matin.

Michelle éclata de rire.

– Pan ! Vous êtes content, John ? s’écria-t-elle avec ironie.

Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle ajouta :

– Votre habileté de chauffeur se range-t-elle dans une catégorie spéciale, ou faut-il, ce soir, poser la question de confiance ?

Il eut un sourire amusé, puis, placidement :

– J’accepte avec plaisir la gratification de monsieur votre père, mademoiselle. Elle s’adresse au professionnel.

– Ah ! bon. Je vais essayer cette nuit de faire le distinguo.

– Oh ! ce n’est pas la peine... vous y passeriez, en vain, tout votre temps de sommeil.

Elle fit un pas vers lui, et les yeux subitement enflammés de colère :

– Parce que je suis trop bête, n’est-ce pas ? fit-elle à mi-voix.

Il protesta avec vivacité :

– Oh ! parce que vous ne voulez pas me comprendre.

– C’est rudement spirituel de se poser en homme incompris.

Devant le regard étincelant qu’elle levait sur lui, il détourna la tête, préférant ne pas répondre.

– Vous êtes à bout d’arguments, il paraît !

Son rire ironique le fouetta péniblement.

– Que vous répondre ? Je suis à vos gages, mademoiselle ; je me suis permis de vous le rappeler déjà tantôt.

– Oh ! ne croyez pas que je l’oublie !

Et, s’écartant, faisant le tour de l’auto couverte de boue jusqu’au plafond de la carrosserie, elle cria tout haut, afin que chacun l’entendît :

– Dites donc, John, cette auto est dans un état épouvantable. Vous allez la laver tout de suite, avant d’aller manger.

– Mais, fillette, ce n’est pas tellement pressé, protesta M. Jourdan-Ferrières, du haut du perron qu’il venait de gravir.

– Ah ! permettez, père, je ne veux pas que ma voiture passe la nuit dans cet état ; John la lavera avant de s’éloigner. Au garage, ils ne le feraient que demain.

Sans acquiescer, John se tourna vers Mathieu Belland, le chauffeur de M. Jourdan-Ferrières.

– Dites donc, Mathieu, fit-il simplement, sans hausser la voix, mais également sans baisser le ton, cette randonnée sous l’orage m’a mis les nerfs à fleur de peau. Je suis fourbu. Je vous donne le billet que l’on vient de me promettre si vous acceptez de doucher cette voiture avant de la conduire au garage.

– C’est entendu, mon vieux, ne t’en fais pas. Tu as bien mérité du repos ce soir. Va boulotter, mon ami. Quand tu auras fini ton souper, l’ouvrage sera terminé ici, et tu n’auras plus qu’à aller te coucher.

Michelle, avec stupeur, avait entendu les deux hommes.

Sous la bonhomie apparente des mots, elle sentit le blâme que chacun d’eux lui adressait.

Elle eut, un instant, le violent désir d’intervenir et d’exiger que l’auto fût lavée par celui qui en avait la responsabilité, mais elle rencontra le regard impassible du jeune Russe, et, médusée, furieuse, elle s’éloigna, s’efforçant de paraître indifférente sous les gros globes qui dardaient à foison leurs lueurs électriques.
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