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VI


Le lendemain matin, John dut attendre longtemps les ordres.

À son arrivée, Landine, la femme de chambre de Michelle, était venue le prévenir :

– Mademoiselle fait dire qu’elle ne sait pas à quelle heure elle sortira aujourd’hui.

Le jeune Russe avait bien été forcé de demeurer là, à attendre le bon plaisir de la jeune fille.

Selon son habitude, lorsqu’il était obligé de rester inactif, il se plongea, sans plus de manières, dans l’étude d’un livre de sciences qu’il emportait toujours avec lui.

C’est ainsi que vers onze heures, Landine le rejoignit de nouveau. Elle trouvait le chauffeur à son goût et s’efforçait d’attirer sur elle l’attention du beau garçon.

– Toujours dans vos livres, alors, joli blond ?

– Je n’ai rien à faire, fit-il en manière d’excuse.

– Oui, la petite patronne vous fait poser.

Elle ajouta, mystérieusement, en se penchant vers lui :

– Il paraît que je suis incapable, aujourd’hui, de transmettre les ordres.

Et comme il se taisait sans comprendre, elle ajouta en riant :

– Elle veut être seule avec vous : elle m’expédie à la poste et vous mande auprès d’elle.

– Elle me demande ?

– Oui, il faut que vous montiez chez elle.

Comme il rangeait son livre sans se presser, elle reprit avec un rire moqueur :

– Faites pas le dégoûté, monsieur le chauffeur. La petite Haricot est un morceau de choix dont plus d’un voudrait se régaler. Elle en a des soupirants, la petite patronne, je vous prie de le croire.

– Tant que ça ? fit-il enfin pour dire quelque chose.

– Des tas et des tas ! Pensez donc au nombre de millions qu’elle représente !

Il arqua ses sourcils.

– Et il en est un qu’elle préfère dans tous ces coureurs de dot ?

La soubrette eut une moue d’ignorance :

– Aucun, à ce qu’il paraît. Elle a flirté avec des centaines de jeunes gens, quand elle avait seize ou dix-huit ans. Ça ne tirait pas à conséquence tant elle était espiègle et gamine. Maintenant qu’elle a l’âge de prendre un mari, elle repousse tous les partis.

– Parce que celui qu’elle aime ne la demande pas ?

– Ça, c’est probable ! Mais elle ne le dit pas... Et si quelqu’un doit le savoir, c’est certainement vous.

– Moi ! Comment cela ?

– Puisque vous l’accompagnez partout.

– Mais je reste à la porte des maisons où elle va.

– Justement, vous voyez quels sont les plus empressés à la reconduire.

– Eh bien ! reconnut-il, je vous avoue que je n’ai jamais eu l’idée de faire cette constatation.

– Non, mais des fois ! Vous n’êtes pas si naïf, tout de même ! Si vous ne voulez pas voir, c’est que vous êtes aveugle.

– Ou que je suis encore trop nouveau dans la maison pour avoir rien remarqué.

– Ça, c’est encore possible qu’elle se méfie de vous. Mais je me sauve, car voici un quart d’heure que nous bavardons, et elle va être à cran quand vous allez la voir. Elle n’aime pas attendre, miss Haricot !

– Pourquoi l’appelez-vous ainsi ?

– Comment ! vous ignorez ? s’exclama-t-elle gaiement. Voyons, le père Jourdan était fabricant de conserves...

– Alors ?

– Vous ne comprenez pas ? Eh bien ! mon gros, vous en avez une couche, vous ! Le père Choucroute, la mère Petits Pois et la môme Haricot, ça fait la famille Jourdan-Ferrières... Vous y êtes ?

– Ah !

– Vous avez la comprenaison difficile, par moments. Cette fois, je me sauve ! Au revoir, joli blond ! Quand vous voudrez aller au cinéma, pensez à moi pour vous y accompagner.

Il la regarda s’éloigner, mutine et légère.

Il songeait que la domesticité parisienne était encore moins respectueuse que celle de Saint-Pétersbourg.

« Le père Choucroute, la mère Petit Pois et la môme Haricot, voilà la famille Jourdan-Ferrières ! »

Quelle ironie dans ces trois surnoms malgré les multiples millions que possédait l’ancien fabricant de conserves !

Pour la première fois, un peu de pitié se glissa en lui pour ces nouveaux riches qui porteraient, toute leur vie, le poids de leurs origines obscures.

On reproche aux aristocrates leur naissance et leurs ancêtres, mais on est plus sévère pour ceux qui, partis de rien, dominent le monde à coups de millions.

C’était la seconde fois que John pénétrait dans l’hôtel, la première ayant précédé son entrée comme chauffeur, le jour où M. Jourdan-Ferrières l’avait engagé.

Michelle l’attendait avec impatience.

– Vous ne vous êtes guère pressé, il me semble ! lui dit-elle sèchement, dès qu’il parut devant elle.

– J’ai dû chercher votre appartement, mademoiselle.

– Dites plutôt que la conversation de Landine avait l’air de vous intéresser fortement. Je regardais de ma fenêtre, et j’ai pu suivre votre parlote.

Il ne répondit pas, puisque ce qu’elle disait était vrai.

Son silence eut le don d’exaspérer Michelle :

– C’était probablement sur le dos des patrons que vous échangiez des confidences. Je connais ma femme de chambre : elle a la langue bien acérée ! Et, avec un amoureux, elle ne doit pas se gêner.

Dans le crâne de l’homme, il y eut comme une fatigue d’avoir à se défendre, devant une jeune fille, sur un tel sujet.

– Quand on doit subir la présence journalière, à côté de soi, d’une soubrette en qui on n’a pas confiance, mieux vaut s’en séparer.

Son ton hostile fit dresser Michelle.

– Vous dites ?

– Que c’est plus simple et plus digne pour la maîtresse comme pour la servante.

Elle le toisa de haut :

– Vous vous permettez, il me semble, de me répondre sur un ton inacceptable.

– Il y a des suppositions incompatibles avec la dignité d’un homme.

– Avec la vertu de Landine, plutôt ! Vous vous faites le champion de cette fille !

– Je ne crois pas que rien dans mon attitude, vis-à-vis d’elle, ait pu prêter à confusion.

– Alors, de quoi parliez-vous avec elle ?

– De rien d’intime, bien certainement.

– De l’après-midi d’hier, probablement.

– Oh ! protesta-t-il avec indignation, si la parole que je vous ai donnée, l’autre jour, ne suffit pas à vous rassurer, qu’est-ce que je peux bien dire de plus ?

– Ah !... votre parole !

– Si vous en doutez, mademoiselle, il ne me reste plus qu’à me retirer.

Il eut, vers la porte, un mouvement qu’elle arrêta d’un geste.

– Je vous en prie, John ; ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles.

Il s’était arrêté, son regard dur pesant sur celui de Michelle, dans l’attente d’une plus nette rétractation.

Elle porta son bras à son front où un martèlement, sans répit, semblait se concentrer.

– J’ai passé une nuit atroce... à cause de vous, John. J’étais sûre que vous ne me trahiriez pas, moi ; mais vous êtes libre, vous, de raconter les événements auxquels vous avez été mêlé, malgré vous.

– Je ne crois pas que l’interprétation d’une parole donnée comporte tant de subtilités. Mon silence vous étant acquis, il l’est dans toute l’acception du mot.

– Ce m’est un grand bonheur... Oui, un grand soulagement de sentir votre dévouement. Je tiens à vous remercier. Vous avez été parfait, hier. Tenez, acceptez ceci, je vous prie.

Elle lui tendait un billet de cent francs.

Le jeune Russe eut un haut-le-corps. Il regarda la jeune fille puis l’argent.

– Vous ne me devez rien, mademoiselle. Gardez votre billet, fit-il l’air contraint.

– Non. J’insiste, prenez. Je serai encore obligée d’avoir recours à vous, et je tiens à vous dédommager de tout le mal que je vous donne.

– Me dédommager... avec de l’argent ?

Elle eut un geste embarrassé.

– Je ne puis tout de même pas vous faire un cadeau.

– Votre merci suffisait, mademoiselle.

– Mais il ne me suffisait pas, à moi, fit-elle avec vivacité. Je paye toujours quand j’estime avoir une obligation envers quelqu’un.

Il eut un sourire indéfinissable.

– Il est regrettable que je n’aie pas l’habitude de recevoir de l’argent pour certains actes naturels à un homme bien élevé.

Elle eut de la main un geste un peu lassé.

– Allons, John, ne faites pas de manières. Prenez ce qui vous est dû et que ce soit fini.

Il ne répondit pas. Il la regardait, ses yeux plongeant dans les siens, essayant de comprendre cette âme de femme, faussée par sa fortune, au point de ne pouvoir admettre qu’il est des choses comme le dévouement qui ne se peuvent payer.

– Vous croyez que tout est à vendre ? demanda-t-il sèchement.

– Je crois que quand on est riche, c’est un devoir de dédommager ceux qui vous portent assistance d’une manière ou de l’autre.

– Et avec de l’argent, on paye le dévouement, la sympathie, l’amitié ; comme on paye son bottier ou son couturier ; comme on paiera, plus tard, le fiancé que l’on choisit ou le mari que l’on veut garder.

Elle recula, frappée de cette colère qu’elle n’avait pas senti venir sous l’irréprochable correction du Russe.

– Oui, reprit-il, vous ne comprenez pas ma révolte. Vous me payez, ça doit me suffire.

Il maîtrisait mal son emportement, devant sa maladroite insistance.

Tout à coup, il décida avec une rage continue :

– Eh bien ! mademoiselle Jourdan-Ferrières, j’accepte d’être payé, puisque, hormis l’argent, il n’est pour vous rien d’autre au monde. J’accepte votre argent.

– Je vous en remercie, c’est mieux ainsi, voyons !

Elle poussait vers lui le billet de cent francs.

Il ricana :

– Ce n’est pas avec cette somme dérisoire que vous comptez vous acquitter envers moi, je pense. Je vous ai sauvé l’honneur, et peut-être la vie, car ces hommes, qui en voulaient à votre personne, se seraient peut-être livrés à des voies de fait sur vous, si vous ne vous étiez prêtée de bonne grâce à leurs désirs ! Il me semble que l’honneur et la vie de Mlle Jourdan-Ferrières valent plus de cent francs.

Et, comme interdite par cette sortie, elle le regardait sans parler, il ajouta, la voix frémissante d’ironie :

– N’est-ce pas votre avis, vous qui tenez à vous acquitter loyalement de vos dettes ?

– Combien voulez-vous ? demanda-t-elle, désarçonnée, en attirant vers elle son sac à main qui traînait sur la table.

– Laissez donc cette bourse de côté, elle ne contient, certainement, pas assez pour solder la pudeur d’une jeune fille.

Elle fit une légère grimace, mais avec hauteur :

– Indiquez-moi un chiffre, je demanderai à mon père.

– Un chiffre ? Puis-je savoir à quelle somme vous vous estimez ? Quelle est, au juste, la valeur vénale de Mlle Jourdan-Ferrières ? Sérieusement, vous sentant si belle, si fière, si hautaine, je crois que la moitié de la fortune de votre père, si ce n’est la totalité, ne serait pas de trop pour vous décider à combler les vœux d’un des distingués personnages d’hier.

– Je vous défends de faire une pareille supposition ! s’écria-t-elle, furieuse. Je suis une honnête fille, monsieur !

– Et moi, un honnête homme, mademoiselle. Je ne demande que mon dû, puisque vous vous voulez vous acquitter.

Elle éclata de rire.

– Je vous ai laissé dire, John, voulant voir jusqu’où vous poursuivriez votre raisonnement. Il est très bien établi, évidemment, votre petit calcul. Il ne pèche que d’un côté...

– Lequel ?

– C’est que je suis ici, en bonne santé, à l’abri, et que je ne redoute plus rien des bandits d’hier. Si donc vous voulez dire un chiffre raisonnable, je l’accepte tout de suite : mon honneur n’a pas de valeur vénale, comme vous dites ! Mais si, au contraire, vous vous montrez trop exigeant, je vous dis : bernique ! vous n’aurez rien, mon ami !

– Là, fit-il, triomphant. C’est justement ce que je désirais vous faire dire. Tout à l’heure, je vous affirmais que vous ne me deviez rien, mademoiselle.

Il demeurait en face d’elle, tout souriant, mais si correct, si respectueux, qu’elle ne pouvait se fâcher de sa gaieté.

Une minute, elle eut la prescience qu’il était vraiment différent d’elle comme race.

Sur le visage de la jeune fille, il y eut une courte émotion.

– Vous n’êtes pas un chauffeur ordinaire, John. Je crois que nous nous heurterons souvent tous les deux.

– Peut-être parce que vous ne voulez voir en moi que le chauffeur.

Elle hésita, redevenue féminine, tout d’un coup.

– Et...

– Et... qui donc m’a rendu service, hier ?

– L’homme, bien certainement.

Une rougeur envahit Michelle, qui resta songeuse un instant. Elle savait que, depuis la révolution, beaucoup de membres de la bonne société russe avaient dû travailler pour vivre, John avait peut-être été bien élevé ? Mais elle n’avait pas à entrer dans ces considérations.

– L’homme ? Je ne veux pas le connaître... Je l’ignore. Il ne saurait m’intéresser, affirma-t-elle fermement.

– Tant pis, alors, car ce sera toujours lui que vous trouverez, chaque fois qu’il vous plaira de faire appel à ma bonne volonté.

– Je ne connais que mon chauffeur, l’excellent chauffeur que mon père a mis à ma disposition.

Il s’inclina, toujours souriant.

– À vos ordres, mademoiselle.

– Et c’est pourquoi je regrette, John, que cette question de... de...

Elle cherchait quel mot employer pour ne pas le blesser.

– Cette question de dette, fit-il sérieusement.

– Oui, je regrette qu’elle ne soit pas réglée entre nous.

– On peut remettre à plus tard... J’ai parlé d’un si gros chiffre, la totalité d’une fortune, je crois ! Quoi que je fasse désormais, je ne pourrai jamais exiger davantage.

Il riait, désarmé lui-même par son exagération.

– À moins qu’il ne vous faille ma tête, par-dessus le marché, riposta-t-elle en riant. Vous êtes un terrible créancier, John !

Ce disant, elle lui tendit la main, spontanément, pour donner congé.

– Votre tête ?... Non !

Il tenait la petite main de Michelle entre les siennes et l’examinait.

– Dieu ! que vous avez la main jolie et bien faite, mademoiselle ! Une reine ne saurait avoir plus fines extrémités.

Il courba sa haute taille, et, respectueusement, posa ses lèvres sur les doigts effilés.

Il était déjà parti que Michelle, médusée, regardait sa main.

Elle ne s’étonnait pas de ce baise-main traditionnel chez les Russes de bonne éducation, mais elle contemplait ses doigts si blancs aux ongles roses.

« Vous avez la main jolie et bien faite... des extrémités de reine. »

Elle ne savait plus si elle devait se réjouir du compliment de l’homme, ou se choquer de l’audace du chauffeur qui avait osé l’exprimer.
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