La Bibliothèque électronique du Québec








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V


La porte du misérable logement refermée sur eux, ils se retrouvèrent dans la cage sombre de l’escalier délabré.

Debout, sur la première marche, Michelle pencha la tête. Il lui semblait percevoir des chuchotements en bas, et elle hésitait, de nouveau apeurée.

John tira un briquet de sa poche et l’alluma. La faible lueur permit de voir la cage de l’escalier déserte.

– Passez derrière moi, fit-il simplement.

Et il descendit, le bruit de son pas d’homme heurtant les marches résonnait formidablement aux oreilles de Michelle, qui aurait préféré passer inaperçue.

Comme ils arrivaient au dernier tournant, John s’arrêta une seconde.

Quelques types à mines patibulaires obstruaient le couloir.

D’un geste rapide, il plaqua sa casquette de chauffeur sur l’oreille, avança une mèche sur son front, et, familièrement, son bras gauche vint entourer la taille de Michelle, et la poussa en avant.

– Allons, ma belle, marche devant, je suis là.

Elle comprit instantanément le sens du geste et des paroles du Russe. Et, bien que son cœur battît fortement dans sa poitrine, elle marcha vers le groupe en s’excusant.

Comme ils ne s’écartaient pas assez vite, et que l’un d’eux avançait familièrement la main vers le menton de Michelle, la voix du chauffeur résonna en tonnerre.

– Acré, la môme ! C’est-il pour demain ?

Il y avait tant de menaçante énergie, tant de force hostile dans le ton du compagnon de Michelle, que les hommes se rangèrent un peu, en se tournant vers lui.

Ils le virent, le cou rentré dans les épaules, la tête sournoise sous la casquette déformée, la main droite dissimulant dans la poche quelque arme cachée. Instinctivement, ils reculèrent.

L’attitude hardie, jointe à la taille colossale du Russe, leur imposait encore une fois, et ils se dispersèrent prudemment, ne se souciant pas d’entrer en lutte avec un pareil géant.

En s’esquivant dans la salle commune, l’un d’eux s’écria avec admiration :

– Il n’a pas les foies, le mec !

Ceux qui étaient sortis dans la ruelle dévisagèrent Michelle au passage.

– Jolies, tes lanternes !

– Hé ! la môme, tu régales ? Il n’y a pas que les vieux qui soient intéressants.

Les yeux dilatés d’épouvante, Michelle recula d’un pas, les jambes soudain fauchées.

Le bras de John vint se passer sous le sien, pour la soutenir et l’entraîner, pendant que les hommes s’écartaient prudemment tout en lançant de loin, par fanfaronnade, de fades plaisanteries.

La jeune fille était toute pâle et si fortement émue que le jeune Russe dut maintenir son étreinte tout le long du chemin.

Elle se laissait aller, les yeux mi-clos, tassée contre lui, comme une petite chose inconsciente.

Et lui, en silence, guidait ses pas, doucement, sans heurts pour lui permettre de se remettre.

Il se rappela sa fière réponse, une heure auparavant :

– Je n’ai jamais peur.

Et il sourit plein d’indulgence pour cette faiblesse qui s’appuyait sur lui, et la faisait vraiment femme en cet instant.

Ils mirent plus de dix minutes à rejoindre l’auto.

Comme ils y arrivaient et qu’elle allait prendre place dans l’intérieur de la voiture, elle vit derrière elle le groupe des individus qui s’amusaient à les suivre de loin.

– John ! Ils sont là, fit-elle, affolée de nouveau.

– Oh ! maintenant, que peuvent-ils faire ? dit-il tranquillement. Montez, voulez-vous ?

Il ouvrait la portière devant elle.

– Non, non, pas là ! À côté de vous ! cria-t-elle avec épouvante.

Et, refermant brutalement la portière, elle s’élança sur le siège de devant.

– Vite, John ! oh ! partez vite.

Sans se presser, car il ne voulait pas donner l’impression d’une fuite à leurs poursuivants, le chauffeur mit le moteur en marche.

L’auto démarrait quand le groupe d’apaches arriva à leur hauteur.

Il y eu quelques cris, des coups de sifflet ; le bruit d’un coup de pistolet automatique percuta près d’eux.

– Raté, fit John, flegmatiquement.

– Ils ont tiré ?

– Oui, sur les pneus, je crois.

– Mais ces hommes sont des bandits !

– Ils sont chez eux, nous n’avions pas à leur rendre visite. Cette voiture de luxe insulte à leur misère.

– Vous savez bien que j’allais chez eux dans un dessein charitable.

– À leurs yeux, ce n’était pas dans un mauvais dessein qu’ils avaient jeté leur dévolu sur vous.

– Sans doute, ils m’auraient tuée, n’est-ce pas ?

– Non, fit-il en souriant. Je crois au contraire qu’ils voulaient vous apprendre à vivre... leur vie.

– Oh ! je serais morte de peur.

– Vous voyez bien qu’il ne faut pas retourner dans ce coin-là.

Il ajouta, se moquant de lui-même :

– J’ai fait le fanfaron, tout à l’heure, mais je n’étais qu’à moitié rassuré. J’ignore la boxe et la lutte, je n’étais pas même armé, et, en cas de bataille, malgré ma haute taille, j’aurais eu le dessous.

Elle le regarda avec admiration.

– Et pourtant, vous alliez lentement, sûr de vous !

– Il fallait bien vous rassurer. Mon calme éveillait aussi leur méfiance.

– Ils ont eu peur de vous.

Il se mit à rire.

– Souvent, étant étudiant, je me suis amusé avec des camarades à jouer de ma taille élevée : je me développe, je me gonfle comme un dindon, je prends un air terrible, il ne me manque qu’un couteau entre les dents ! Ça impose, quelquefois.

Elle dit, sincère :

– Aujourd’hui, vous avez été magnifique.

En parlant, ils avaient atteint le carrefour Oberkampf-avenue de la République.

John fit stopper l’auto.

– Vous avez été fortement secouée, tout à l’heure. Je crois que vous feriez bien de boire quelque chose de fort qui vous remettrait. Voici un café, à moitié potable, voulez-vous que nous y entrions ?

Elle accepta, contente qu’il lui fit cette proposition dont elle sentait la nécessité.

– J’ai eu réellement peur ! Je tremble encore sur mes jambes, remarqua-t-elle en faisant les quelques pas qui la séparaient du café.

Il hésita, puis il tendit le bras.

– Vous permettez, risqua-t-il un peu timidement, car maintenant que rien ne la menaçait, il n’osait plus la traiter avec la même familiarité.

Mais elle prit son bras, ayant encore besoin de se sentir protégée.

Il la fit asseoir sur une banquette, derrière une table de marbre.

– Que voulez-vous prendre ?

– Quelque chose de chaud, je suis glacée.

– Un grog, peut-être...

– Oui, je veux bien un grog.

Machinalement, il prit un siège et s’assit de l’autre côté de la table.

Pourquoi, en cette minute, Michelle cessa-t-elle d’être l’enfant reconnaissante en face de son sauveur, pour redevenir Mlle Jourdan-Ferrières en présence de son chauffeur ? Nul ne saurait l’expliquer, à moins que ce ne fût le geste trop naturel du jeune Russe s’asseyant en face d’elle.

Toujours est-il qu’elle le toisa avec hauteur, et, d’un ton sec, observa :

– Ça ne vous ferait rien, John, de vous mettre ailleurs qu’à ma table ?

Il y eut une seconde d’effarement sur le visage de l’homme.

Puis, brusquement, comprenant, il se leva d’un bond, et prenant le verre qu’on venait de déposer devant lui, il le porta sur le comptoir.

La vivacité de son geste n’avait pas échappé à Michelle, et un regret lui venait de l’avoir provoqué après le service qu’il lui avait rendu ce jour-là.

Mais l’orgueil, en elle, fut le plus fort.

« Tout de même, pensa-t-elle, il s’oubliait. Un chauffeur ! Si quelqu’un m’avait vue, ici, en cette compagnie ! »

Elle promena ses yeux autour d’elle. Presque toutes les tables étaient occupées, et, naturellement, elle ne connaissait personne.

La plupart des gens causaient entre eux, plus préoccupés de leurs affaires que de leurs voisins.

À la table voisine de la sienne, cependant, un homme seul la dévisageait.

Il y mettait une telle insistance qu’elle crut qu’il la reconnaissait, et elle se mit à l’examiner.

L’inconnu dut prendre son regard pour un encouragement, car, tout souriant, glissant sur la banquette, il se rapprocha d’elle et mit le verre de porto qu’il buvait à sa table.

Tout de suite, il engagea la conversation.

– Vous voulez bien, petite fille, que je vous tienne compagnie ? Je suis de passage à Paris, je n’y connais personne, et je serais enchanté de terminer la journée avec vous...

– Mais, monsieur...

– Oh ! ne craignez rien, mon enfant. Je suis un galant homme, et je saurai vous dédommager du temps que je vous ferai perdre.

– Je ne vous connais pas, monsieur, fit-elle avec dédain.

– Nous ferons connaissance, belle enfant.

– Je vous prie de me laisser tranquille.

– Voyons, voyons, petite fille, je vous répète...

Mais elle, outrée de son geste, car il venait de lui saisir la taille, n’eut qu’un cri instinctif :

– John ! John !

Le jeune Russe, plongé dans ses pensées moroses, avait à peine entendu crier son nom.

Pourtant, par-dessus son épaule, il jeta un coup d’œil vers la table où se tenait Michelle.

Il vit bien l’étranger assis auprès de Michelle, mais ne se rendit pas compte, tout de suite, de la situation.

Il ne la comprit vraiment qu’après un geste audacieux du personnage, souligné d’un nouvel appel de Michelle.

Il vit alors que la jeune fille, coincée entre le mur du café d’un côté et l’inconnu de l’autre, ne pouvait s’écarter de son poursuivant.

Il s’avança donc vers eux, et poliment, en soulevant sa casquette, il remarqua :

– Vous occupez ma place, monsieur ! Veuillez vous retirer.

L’étranger hésita, mais devant la ferme attitude de John, il balbutia quelques vagues paroles, et de nouveau, glissant sur la banquette de moleskine, il retourna à la table qu’il avait quittée. Le jeune Russe avait agi si naturellement et avec une telle correction que Michelle, sidérée, se demanda si elle n’avait pas rêvé cette scène.

Mais John fit un signe au garçon qui accourut.

– Ce porto est à monsieur... Apportez-moi le verre que j’ai laissé sur le comptoir.

Après, seulement, que ces divers ordres eurent été exécutés, John se tourna vers Michelle, interdite :

– Vous excuserez ma liberté, mademoiselle, mais je crois vraiment qu’il vaut mieux que ce soit moi qu’un autre qui prenne place à côté de vous. Au surplus, il vous suffit de m’ignorer, si ma présence vous est importune.

Elle ne répondit pas. Quand John prenait avec elle ce ton d’irréprochable politesse, elle avait l’impression d’une hostilité déguisée.

L’incident qui l’avait forcée à recourir, une fois encore, aux bons offices de son chauffeur lui était profondément désagréable. Elle était mécontente d’elle-même, qui n’avait pas su remettre à sa place un goujat familier.

Cette dernière aventure la mettait dans une position humiliante vis-à-vis du jeune Russe, puisqu’elle était obligée de le tolérer à sa table.

Elle chercha quelque réflexion désobligeante qui lui eût permis de renverser les rôles.

Elle crut l’avoir trouvée.

Comme ils quittaient le café après que John eut réglé les consommations, elle dit tout haut, avec malveillance :

– Quel vilain café louche ! C’est bien la première fois que je mets les pieds dans une boîte pareille.

– Ça fait la paire, alors, avec la maison où vous m’avez conduit, répliqua-t-il vivement.

Et, sans veiller, cette fois, à l’installation de la jeune fille, il alla soulever le capot de la voiture, comme si vraiment il avait quelque chose à y voir.
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