La Bibliothèque électronique du Québec








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XL


À Paris, Michelle n’eut aucune peine à retrouver les traces de Sacha. Jean Bernier, qui demeurait toujours à la pension de famille, lui dit recevoir assez fréquemment des nouvelles du jeune Russe, qui exerçait maintenant en Angleterre, comme cela avait été prévu. Il lui donna même à lire plusieurs lettres de Sacha.

Et comme Michelle, spontanément, lui apprenait tous les doutes torturants qui l’avaient assaillie, le vieux peintre lui offrit de la conduire immédiatement rue des Amandiers, afin de vérifier avec elle l’absence et le départ de celui qu’elle y allait secourir.

Très émue de la suspicion qu’elle avait fait peser sur Sacha et sur l’ancien ami de sa mère, Michelle se montra, à partir de ce moment, tout particulièrement affectueuse et confiante avec ce dernier.

Ils allèrent ensemble avenue des Ternes, au domicile de Sacha, où Michelle passa la nuit avec l’intime satisfaction de reposer sous le toit conjugal. Puis, le lendemain matin, toujours escortée de son père naturel, elle rendit visite à la petite chapelle de Neuilly, où le vieux prêtre lui confirma la régularité, selon le rite orthodoxe, de son mariage religieux avec le prince Isborsky.

Une autre visite à la baronne Colensky lui apprit encore que, par son intermédiaire, et grâce à la complaisance des religieuses, elle avait pu faire parvenir régulièrement à son cousin des nouvelles de la malade.

Cette certitude que Sacha, à aucun moment, ne s’était désintéressé de son sort, rendit à Michelle toute sa confiance en l’avenir. Et sa foi dans un proche bonheur était telle qu’avant de s’embarquer à Dieppe elle ne put résister à l’envie de rassurer sa belle-mère par une carte postale sur laquelle elle écrivit ces seuls mots :

« Je pars, confiante, rejoindre mon mari... Merci. »

Elle ne signa pas, persuadée que Mme Jourdan-Ferrières comprendrait. Et pour être sûre que, seule, sa belle-mère lirait son message, elle mit sur l’enveloppe le mot personnelle.

Cette carte apporta une réelle joie à sa destinataire. Tant de doutes l’avaient assaillie, depuis le départ de sa belle-fille, que c’était pour elle une réelle nécessité que d’être rassurée.

Elle eut donc une pensée affectueuse, pleine de gratitude, pour l’enfant qui semblait avoir deviné ses inquiétudes.

Un mot du laconique billet la surprenait bien un peu : ce titre de mon mari que Michelle donnait à l’homme qu’elle allait rejoindre (la belle-mère pensait : le prince Isborsky) paraissait bien un peu exagéré à cette dernière ; mais enfin, puisque la fugitive avait préféré cette appellation à celle de fiancé, c’est que, probablement, elle l’avait jugée plus persuasive pour rassurer complètement la mère inquiète.

Mme Jourdan-Ferrières se demanda si elle devait montrer à son mari la dépêche de Michelle. Il fallait toujours craindre les maladresses de l’homme trop impulsif, mais l’épouse, qui voyait son compagnon très déprimé, n’eut pas le courage de le laisser plus longtemps dans l’inquiétude.

– Écoute, lui dit-elle bientôt. Donne-moi ta parole que tu ne quitteras pas Deauville et que tu ne feras aucun geste pour contrarier les projets de Michelle, et je te communique une nouvelle que j’estime être assez rassurante.

– Tu peux parler, fit l’homme avec un pauvre sourire de vaincu. Je n’ai plus du tout envie de contraindre ma fille à se plier à mes désirs : qu’elle épouse celui qu’elle aime, cette petite. Pourvu que je ne sois pas privé de l’affection de ma fille il m’est bien égal qu’il soit pauvre ou sans position, ma fortune me permet d’assurer leur avenir.

– Eh bien ! lis ça ! jeta la mère, avec joie, en lui tendant la carte.

Le millionnaire, après avoir lu, demanda tout surpris à sa femme :

– Mais pourquoi est-ce à toi qu’elle envoie cette carte ? Et pourquoi ce merci ?

L’épouse se mit à rire comme d’un bon tour qu’elle aurait joué à son mari.

– Parce que, tu sais, répondit-elle, le chèque... celui de cinquante mille... je n’avais pas perdu au jeu et je l’ai donné à Michelle quelques jours avant son départ.

– Ah ! çà, c’est heureux ! Alors, ma fille n’est pas sans le sou ! Et, tout ému, il embrassa sa femme.

– Tu es meilleure que moi, ma bonne amie. Mais pourquoi cette invention ? Cette perte au jeu ?

– Il fallait bien trouver un prétexte pour avoir une forte somme, puisque tu la lui refusais, à elle...

– C’est merveilleux, les femmes ! Tu as tout de suite pensé à ça !

Et, se frottant les mains, satisfait de la tournure des événements :

– Allons, me voici tranquille, à présent. Du moment que la petite a le portefeuille garni, il y a des chances pour que nous ayons bientôt de bonnes nouvelles. La mâtine a la tête solide, elle tient de moi, et si jamais elle s’aperçoit que l’homme qu’elle aime lui fait grise mine, elle saura bien faire machine en arrière. Je fais crédit à son orgueil.

Mme Jourdan-Ferrières ne répondit pas.

Elle essayait d’évoquer une haute silhouette, une taille athlétique... des yeux bleus, rêveurs... une tête un peu altière... et une infinie correction amalgamant tout ça. Chauffeur, médecin ou prince, la mère ne savait plus exactement quoi supposer.

Depuis des semaines, elle avait saisi toutes les occasions de se documenter sur les Russes exilés à Paris et elle avait découvert des infortunes qui, pour être princières, n’en étaient pas moins complètes !

Et le beau et énigmatique visage de John se prêtait, en ce sens, à toutes les suppositions...

XLI


Dans la longue salle d’attente de l’hôpital, où mères et enfants malingres et souffreteux attendaient leur tour, alignés sur des bancs de bois, Michelle s’était assise dans un coin.

Fatiguée du voyage, tout affaiblie encore par sa rude maladie, elle demeurait immobile, la tête appuyée contre la muraille ripolinée.

Dans sa face émaciée, ses grands yeux noirs brillaient d’un éclat fiévreux : cette attente, si près du but, mettait ses nerfs à une dure épreuve.

Arrivée de la veille, elle avait tout de suite voulu rejoindre le prince Isborsky, mais elle n’avait pu arriver jusqu’à lui.

On lui avait expliqué, chez le concierge, que le docteur avait bien une maison, à lui, à l’autre extrémité du parc. Ce logis était complètement aménagé et prêt à être habité, mais, pour des raisons connues de lui seul, le prince n’y résidait pas encore. Il s’était fait meubler une chambre à l’hôpital même et il y reposait, au milieu des internes et des malades.

Pour le rencontrer, comme on ne permettait à personne de pénétrer à l’intérieur de la maison de santé en dehors des heures de visite, on avait donc conseillé à la visiteuse de venir à la consultation du docteur Isborsky. Justement, c’était le jour des enfants, elle serait au milieu des mères et pourrait l’approcher facilement.

Michelle était donc venue. Et, un peu dépaysée de se trouver parmi tant d’infortunes, qui venaient chercher gratuitement la santé de leurs enfants, elle demeurait à sa place, gênée mais un peu curieuse devant ce spectacle si nouveau pour elle.

Soudain, elle tressaillit, et, dans sa poitrine, son cœur se mit à battre de grands coups sourds qui lui faisaient mal.

Une porte, au fond de la salle, venait de s’ouvrir et, dans l’embrasure, la haute silhouette de celui qu’elle aimait venait d’apparaître.

Elle eut le courage de ne pas l’appeler, de rester immobile.

Elle irait vers lui, après qu’il aurait terminé sa consultation.

C’est qu’en effet, à sa vue, un élan avait poussé vers lui les mères anxieuses. Déjà, elles le connaissaient toutes et, comme un hommage, leur confiance en lui se traduisait par des paroles accueillantes, des mains tendues, des visages heureux de le voir.

Michelle le vit scruter, d’un regard qui embrassait tout, d’un regard profond, pénétrant, toutes ces faces enfantines ravagées par la maladie.

Autour de lui, deux internes et quatre nurses venaient ranger.

Et, debout, à l’extrémité de la salle, se penchant tour à tour vers chacun des enfants, interrogeant les mères ou donnant des ordres aux nurses, qui entraînaient les petits patients vers d’autres salles, le médecin commença sa consultation.

Tout à son examen, l’homme n’avait pas encore aperçu la forme féminine, immobile à l’autre extrémité. Un moment vint, cependant, où ses yeux se portèrent machinalement de ce côté.

Surpris de la silhouette entrevue, son regard aigu s’arrêta mieux sur Michelle et il pâlit soudain.

La jeune fille perçut sur les siens la vrille acérée de ses yeux bleus : il lui sembla qu’il avait pour elle le même regard de dureté qu’elle avait senti déjà peser sur elle, une fois, à Paris, au parc Monceau, quand elle s’y promenait avec son cousin.

Ce fut à peine une impression. Bien que devenu fort pâle, le médecin commandait à ses impressions.

Les yeux baissés sur un jeune garçon, qu’il maintenait de la main à l’épaule, il se pencha vers une jeune nurse et prononça quelques paroles.

La blonde et jolie nurse approuva de la tête et, une seconde après, Michelle la vit se diriger vers elle.

– Madame, si vous voulez me suivre : le docteur a dit que je vous fasse attendre dans son cabinet.

La jeune fille sourit. Elle était à peine revenue auprès de Sacha que, déjà, elle sentait peser à nouveau sur elle son inlassable protection.

Elle suivit la nurse : mais, avant de quitter la salle, elle se tourna vers le jeune Russe et, de loin, lui adressa un timide et discret sourire. Il lui parut que le regard de l’homme s’humanisait un peu.

Dix minutes après, le prince Isborsky, trop troublé pour continuer utilement sa consultation, venait la rejoindre.

Sur le seuil de la porte, il s’arrêta et, longuement, l’examina. Son regard de médecin découvrit tout de suite les signes symptomatiques d’une récente maladie et d’une convalescence à peine achevée et qui s’éternisait en anémie.

– Ma petite Michelle, fit-il avec une infinie pitié, comme tu as été malade !...

Elle vint vers lui.

– Mon Sacha bien-aimé...

Il n’eut qu’à ouvrir les bras pour la recueillir toute palpitante contre lui, comme un oiseau effarouché.

Et la grosse rancœur de l’homme se fondit en un reproche très doux :

– Comment as-tu pu être si longtemps à revenir ? Et pourquoi m’avoir laissé sans nouvelles ?...

– Oh ! ne m’accuse pas, ne me gronde pas. Est-ce qu’on est responsable de la maladie et de la folie ? Mon Sacha chéri, je suis venue, dès que mes forces ont pu me porter jusqu’à toi...

– Et tu viens pour longtemps ? demanda-t-il, tout bas et presque craintivement.

– Mais pour toujours ! Je suis ta femme et j’ai tout quitté pour te rejoindre...

Alors, l’homme referma les bras sur la fragile compagne qui lui était rendue. Et ses lèvres, à lui, posées sur celles de l’aimée, ils reprirent l’éternelle chanson d’amour des couples unis...

La prédiction de la sorcière rouge était accomplie : la guérison était une résurrection, et ils allaient aller dans la vie, cœur contre cœur, et main dans la main, heureux, entièrement, absolument...

Quinze jours après, Michelle écrivit à son père, et le millionnaire, soulagé, recevait les lignes suivantes :

« Mon cher père,

« J’ai le grand bonheur de vous apprendre mon mariage avec le prince Alexandre Isborsky.

« Notre union avait été célébrée religieusement, il y a trois mois, à Paris, dans une église russe. Ma maladie et les événements ne nous ont permis d’achever les formalités que ces derniers temps.

« Depuis trois jours, je suis tout à fait la femme de l’homme que j’aime et je suis heureuse.

« Mon mari dirige une maison d’assistance médicale et il fait beaucoup de bien autour de lui.

« Par contrat, nous sommes assurés d’une vie large pendant dix ans.

« Je me sens une âme émerveillée de petite princesse, heureuse de vivre une vie simple auprès d’un mari aimant et bon.

« Si jamais, plus tard, vous consentez à oublier que vous êtes riche, je serais heureuse, mon papa, de vous montrer tous les enchantements de ma nouvelle vie.

« Recevez, en attendant, ainsi que maman, tous les affectueux baisers de votre Michelle, qui vous aime. »

Après avoir achevé de lire cette lettre, une grande joie souleva l’ancien charcutier.

Sa fille était princesse ! Elle avait su mener sa barque, la mâtine !

Tout exalté, il se précipita vers la chambre de sa femme.

– Michelle m’écrit. Elle est mariée ! Jamais tu ne devinerais l’invraisemblable nouvelle qu’elle m’annonce ! Voyons, essaye un peu de deviner le titre de son mari ?

La mère sourit. Elle faillit prononcer le nom du prince Isborsky, qui lui montait aux lèvres, mais il y avait un tel épanouissement sur le visage du millionnaire, qu’elle voulut lui laisser le plaisir de le nommer.

– Eh bien ! ma bonne amie, le croirais-tu : Michelle est princesse ! Elle a épousé un docteur, le prince Isborsky, qui dirige une maison de santé, en Angleterre. Elle est heureuse, c’est le principal ! Nous partons tout de suite la rejoindre...

Et comme la mère protestait que c’était trop tôt, qu’il fallait les laisser un peu seuls, M. Jourdan-Ferrières l’envoya promener.

– Ah ! ne douche pas ma joie, ma bonne amie. Voici trois semaines que je suis privé de ma fille ! Et puis, ajouta-t-il, un peu mystérieux, j’ai envie de voir comment elle est, Michelle, en petite princesse ! Connaît-elle bien toutes ses obligations ? C’est que, maintenant que je suis le beau-père d’un prince, il faut qu’elle sache dépenser princièrement mon argent !

Cet ouvrage est le 237e publié

dans la collection Classiques du 20e siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.

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est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Kokochnik, bonnet brodé de perles et de pierreries porté par les tsarines et les femmes de la cour.

1 Tsarskoya krov : sang du tsar.

1 Elle et Lui, l’éternel couple humain.

1 Rue aristocratique de Saint-Pétersbourg.

2 Pajeski Cospous : École des Pages.

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