La Bibliothèque électronique du Québec








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IV


L’automobile fut rangée le long d’un trottoir, devant une maison d’alimentation à l’étalage de laquelle se tenait un gros homme.

John pria le commerçant de bien vouloir surveiller la voiture. C’était une précaution utile dans ce coin-là. Puis il marcha à la suite de Michelle, réglant son pas sur le sien. C’était la première fois qu’ils allaient de compagnie, côte à côte. Bien qu’elle fût grande pour une femme, elle paraissait petite auprès de lui.

Mais cette remarque ne l’occupait pas, certainement.

Ils avaient à peine fait une vingtaine de pas qu’obsédée par une pensée Michelle retint son compagnon.

– John, il faut que je vous prévienne. La dernière fois, deux hommes m’ont suivie et m’ont fait peur.

– Que voulaient-ils ?

– Oh ! je pense que ces messieurs... spéciaux... en casquette... Ils n’ont pas l’habitude de parler respectueusement aux femmes. Ils m’ont prise pour...

– Pour une des leurs ! acheva-t-il comme elle hésitait.

– Justement ! fit-elle, ravie qu’il eût compris.

Elle était soulagée d’avoir parlé. Il était prévenu, maintenant, et ne serait pas pris au dépourvu si les deux affreux bonhommes réapparaissaient.

Les yeux bleus du Slave, sous une réflexion intime, enveloppèrent la jeune fille.

Il devinait que c’était par peur qu’elle se faisait accompagner de lui. Il allait donc jouer auprès d’elle le rôle de protecteur.

Cette pensée l’amusait. Mais il se garda bien d’exprimer ses sentiments.

Michelle ne se doutait pas des réflexions que faisait John. En revanche, elle était rassurée par la présence de celui-ci.

Un coup d’œil qu’elle jeta sur lui la remplit d’un sentiment de sécurité.

Qui donc oserait s’attaquer à elle accompagnée d’un pareil colosse ?

Ils étaient arrivés dans une petite ruelle étroite, sale, malodorante. Des linges pendaient aux façades sordides, des enfants déguenillés jouaient dans l’unique ruisseau coupant en deux la longueur de l’impasse.

– C’est par là ? interrogea le chauffeur qui, malgré son air impassible, trouvait l’endroit abject.

– Oui, tout au fond.

– Et c’est ici que vous êtes déjà venue, seule ?

– Oui.

– Eh bien ! mes compliments. Vous n’avez pas peur pour une jeune fille élevée dans un milieu si différent de celui-ci.

Dans l’appréciation du Russe, elle sentit comme un blâme caché.

– Je n’ai pas peur, répliqua-t-elle avec hauteur.

Mais, malgré son ton d’orgueil, il y avait une mélancolie dans ses yeux qui regardaient au loin.

Ils avaient dépassé le milieu de la sente.

Dans le fond, un groupe d’individus à mine patibulaire causaient devant la porte.

– Ce sont eux, fit Michelle en les désignant à son compagnon.

En même temps, elle ralentissait le pas.

– Et où allons-nous ?

– Là... la porte derrière eux, indiqua-t-elle en désignant justement le couloir sombre dont ils masquaient l’ouverture.

Le groupe, sans bouger, s’était tu à leur approche.

– À quel étage ? interrogea hâtivement le chauffeur.

– Troisième, fit-elle laconiquement, la gorge soudain serrée devant les hommes qui, immobiles, la dévisageaient.

John ne tergiversa pas. Il empoigna Michelle par le bras.

– Eh bien ! allons, fit-il à voix haute, en la poussant dans la direction désirée. Pardon, messieurs.

La voix forte, le geste hardi étaient un ordre.

Ils s’écartèrent et laissèrent passer le couple, un peu étonnés peut-être de la taille colossale du Russe.

Un coup d’œil permit à John d’apercevoir, sur sa droite, une porte basse, ouverte sur une salle enfumée et louche, où une dizaine d’individus étaient attablés.

Il pensa :

« Quel coupe-gorge ! »

Et malgré lui, en montant, il s’assurait qu’il n’était pas suivi.

Quand ils furent en haut, dans la chambre étroite où un homme de soixante ans environ les reçut, le chauffeur laissa percer sa mauvaise humeur.

– Vous en avez des idées, mademoiselle, de venir faire la charité dans un pareil endroit ! Est-ce à vous d’être ici ? Croyez-vous que votre père serait content d’apprendre de pareilles excentricités !

C’était la première fois qu’il osait lui parler si hardiment. Lui, habituellement si courtois et si réservé, était réellement mécontent.

– Qu’est-ce à dire ? répliqua-t-elle, offusquée. Vous vous permettez...

– De vous blâmer ? Ah ! certainement, je n’ai pas envie de me colleter avec des apaches et, s’il nous arrivait quelque fâcheuse aventure, chacun serait en droit de se demander ce que nous faisions, vous et moi, en pareil endroit.

– Vous craignez pour votre réputation, fit-elle avec ironie.

– Peut-être pour la vôtre aussi, expliqua-t-il plus doucement car il s’apercevait qu’elle tremblait.

Peur ou colère, en effet, Michelle s’était laissée tomber sur une chaise et nerveusement grelottait,

II vint vers elle.

– Pardonnez-moi : j’ai été trop vif, mais l’endroit m’a paru si mal famé que la pensée de vous y voir avec moi me révoltait.

Il avait pris ses mains dans les siennes et doucement les tapotait.

L’homme qu’ils venaient voir était d’aspect usé et minable.

Grand et maigre, les cheveux très noirs pour son âge, il avait encore de beaux traits, mais le vice, la misère, le chagrin peut-être, avaient imprimé sur sa figure un masque tragique de précoce sénilité.

– On pourrait peut-être lui envoyer les secours que vous lui destinez... ou encore lui fixer un rendez-vous ailleurs qu’ici, pour lui remettre.

– Ce malheureux est à moitié paralysé actuellement, répondit-elle docilement. Et puis, j’ai promis de m’occuper de lui, de ne pas le délaisser. Une promesse, c’est sacré, ça devient un devoir.

Du tragique passa dans ses yeux noirs.

– Un devoir ! Oh ! oui, croyez bien qu’il s’agit d’un devoir... D’un devoir inéluctable et non pas d’une excentricité comme vous le disiez tout à l’heure.

Il vit ses yeux se remplir de larmes et ses mains se nouer nerveusement sur sa poitrine comme pour comprimer son émotion.

Le chauffeur, étonné, se tourna vers l’homme et l’examina longuement. Ses yeux, plusieurs fois, allèrent du frais visage de sa compagne aux traits flétris du miséreux.

Aucune ressemblance possible entre ces deux êtres.

Ils étaient grands et bruns tous les deux, mais là s’arrêtait le rapprochement.

Le regard du Russe explora la chambre.

Un lit de fer, dans un coin, laissait traîner, à terre, draps et couverture en un désordre malpropre.

Pourtant, le matelas et la literie étaient neufs, comme aussi un fauteuil de velours et deux chaises cannées. Et John pensa que la bourse de Michelle avait contribué à leur achat.

Sur une table, des verres, des bouteilles à demi remplies, un reste de charcuterie dans un papier. Le long des murs, à terre, de nombreuses toiles de peinture entassées les unes contre les autres montraient leurs dos rugueux couverts de poussière. Un chevalet, au milieu de la pièce, portait une peinture représentant une tête de femme inachevée.

Le chauffeur tressaillit.

Le portrait était déjà ancien. Il avait dû être commencé longtemps auparavant, mais il semblait au jeune homme que, dans la femme de trente ans environ, qu’il représentait, il retrouvait les traits de Michelle Jourdan-Ferrières.

Et le jeune Slave, rêveusement, se disait que là, sans doute, était le fil de l’intrigue qui forçait sa jeune patronne à venir visiter le vieillard.

La jeune fille maintenant s’activait dans la pièce. Courageusement, la jeune millionnaire avait retiré sa jaquette et mis un peu d’ordre dans les couvertures du lit.

– Pourquoi faut-il que ce soit vous qui soyez obligée de faire cette besogne ? demanda doucement John en venant vers elle. Cet homme doit pouvoir trouver, dans son milieu, l’assistance dont il a besoin.

Elle eut un geste de découragement :

– J’ai déjà donné de l’argent... beaucoup, déjà !... Chaque fois, le malheureux me promet de faire nettoyer sa chambre, son linge, je ne vois jamais de résultat.

Hésitante, elle montra le lot imposant de bouteilles vides qui s’amoncelaient dans un coin.

– Je crois que le mal est là, fit-elle à mi-voix.

– Vous vous trompez, je ne bois pas, intervint le misérable avec hauteur.

John tressaillit. Le ton de l’homme avait quelque chose de distingué qui contrastait avec le milieu sordide où il vivait.

Et comme le chauffeur l’examinait avec plus d’attention, il vit le pli des lèvres dessiner la même courbe arrogante qu’il avait parfois remarquée chez Michelle. Ce ne fut qu’un éclair, mais il suffit pour confirmer le Slave dans son hypothèse hardie.

Le même sang coulait dans les veines de sa patronne et dans celles du miséreux. À quel degré étaient-ils parents ? C’est ce que John n’aurait pu préciser, mais ce dont il ne pouvait douter, maintenant, c’est qu’ils fussent de même race.

– Voyons, reprit-il, s’adressant à l’inconnu, que faites-vous de l’argent que Mademoiselle vous donne ?

– J’avais de petites dettes et je paye peu à peu... Dans ce quartier tout s’acharne contre un homme sans défense : chacun sait quand vous venez me voir et, lorsque vous êtes partie, ils viennent tous prélever leur dîme sur ce que vous m’avez apporté.

Michelle haussa les épaules, blasée peut-être de ces plaintes qu’il avait dû déjà exprimer.

– Me permettrez-vous de chercher une solution ? demanda John.

– Oh ! je veux bien ! Puisque vous êtes au courant, maintenant, aidez-moi de votre expérience ; vous devez connaître le peuple, vous !

Il ne répondit pas.

Il songeait soudain qu’il avait cru longtemps le connaître, le peuple de Russie. Illusions et croyances avaient abouti à l’horrible massacre où tous ceux qu’il aimait avaient péri...

Vraiment ! S’il n’avait que cette connaissance du peuple pour l’encourager à sauver l’épave humaine que Michelle venait voir, il serait un auxiliaire bien peu convaincu.

– Puisque vous vous plaignez du milieu qui vous entoure ici, accepteriez-vous de quitter cette chambre pour aller habiter ailleurs ? demanda-t-il au vieillard.

– Oui, la demoiselle n’a qu’à me prendre auprès d’elle. Je lui rendrais de menus services et je vieillirais heureux.

À cette proposition, Michelle eut de la main un geste d’énergique protestation. Non ! bien sûr, elle ne pouvait pas accepter, sous prétexte de charité, ni même de devoir, une pareille promiscuité.

Cela ne fit aucun doute dans l’esprit du chauffeur. Il ne releva pas même les paroles du vieillard.

– Écoutez-moi, reprit-il, nous allons vous tirer d’ici. Quand tout sera arrangé, nous vous enverrons chercher.

– Où me conduirez-vous ? Je veux savoir.

– Nous verrons ça ! Il est d’ailleurs inutile de vous l’indiquer d’avance. Les gens qui vous entourent n’ont pas à vous poursuivre.

– Et si je refuse de partir d’ici sans savoir où je vais ?

– Eh bien ! mon ami, vous resterez. Seulement, dites-vous bien que c’est la dernière fois que vous nous voyez chez vous.

Michelle voulut intervenir, mais le jeune Russe insista du geste et du regard pour l’empêcher de parler.

– Laissez-moi débattre cette question, mademoiselle. Nous n’allons pas entretenir tout le quartier à vos frais sous prétexte de philanthropie à l’égard de cet homme.

Et, de nouveau tourné vers le vieillard :

– Réfléchissez, reprit-il. Pour nous, c’est notre dernier mot.

Le jeune Russe ne semblait pas vouloir se laisser attendrir. Il vint vers Michelle, lui retira un verre qu’elle essuyait bravement :

– Laissez cette besogne à d’autres mains. Les amis qui viennent ici tenir compagnie à cet homme, et l’aider à dépenser vos libéralités, peuvent, en échange de ces complaisances, faire le nettoyage de sa chambre.

Subjuguée par l’autorité qui émanait du jeune homme, Michelle abandonna son nettoyage.

Il continuait :

– Donnez-lui une somme suffisante pour vivre un mois. D’ici là, il y aura du nouveau pour lui. Et prévenez-le, surtout, que vous ne remettrez plus les pieds ici.

Elle hésita, car, véritablement, l’ultimatum que posait John s’adressait autant au vieillard qu’à elle-même. Bien qu’il lui fût désagréable de paraître obéir aux objurgations de son chauffeur, elle se résigna à agir comme il conseillait.

Elle se rendait compte qu’elle n’oserait plus jamais se risquer dans cet endroit sans y être accompagnée. Et, d’autre part, à qui se confierait-elle pour la suivre en cette équipée, si John se refusait une autre fois à venir avec elle ? Malgré leur soumission apparente, les yeux clairs du Russe indiquaient une certaine volonté, et elle comprenait qu’il serait maladroit de heurter de front cet unique allié.

Elle prit congé du vieillard dans les termes que John avait indiqués.

Comme ils atteignaient la porte, l’homme fit entendre un gémissement.

– C’est entendu, ne m’abandonnez pas, je ferai tout ce que vous voudrez.

– Eh bien ! c’est parfait, comptez sur nous.

Et John s’effaça pour laisser passer Michelle.
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