La Bibliothèque électronique du Québec








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II


Avant le grand magasin que la jeune fille avait indiqué à son chauffeur, Michelle prit le cornet acoustique.

– John ! arrêtez ! lança-t-elle.

L’auto stoppa.

– J’ai changé d’avis, reprit-elle. Conduisez-moi à l’église Notre-Dame-de-la-Croix.

– Bien.

Malgré cette approbation, le chauffeur parut hésiter.

Michelle le vit atteindre un petit indicateur des rues de Paris et le consulter.

Elle reprit l’acoustique.

– Vous ignorez le chemin à prendre ?

– L’emplacement de cette église m’échappe, mademoiselle.

– En haut de la rue des Amandiers.

Elle ne put voir l’étonnement qui apparut sur les traits du jeune homme, mais comme il restait muet, elle insista :

– Je vous dis, en haut de la rue des Amandiers. Vous ne connaissez pas ? Là-bas ! à Ménilmontant.

– Si, je vois ! mais je croyais avoir mal entendu.

Un énervement secoua Michelle.

– Allons, filez, si vous savez où c’est ! Vous réfléchirez demain.

De nouveau, l’auto s’élança, souple et silencieuse sous la main qui la guidait.

Le jeune Russe s’étonnait un peu. Peu habitué, sans doute, à servir des maîtres aussi arrogants que cette poupée millionnaire, il trouvait étrange la destination choisie par cette jeune fille. Il connaissait assez Paris pour savoir que le quartier de la rue des Amandiers n’était pas habituellement fréquenté par les habitants des avenues avoisinant l’Étoile.

Cependant, au bout d’une demi-heure, après avoir profité d’un encombrement pour s’informer discrètement de l’emplacement de l’église, il stoppait devant Notre-Dame-de-la-Croix.

Michelle dut elle-même ouvrir la portière, le chauffeur étant demeuré droit sur son siège.

Comme il levait les yeux vers la très belle église dont une équipe d’ouvriers nettoyait la toiture, une colère saisit Michelle.

– Vous pouvez vous occuper de la portière quand j’ai à descendre. Faites donc votre service au lieu de bailler, le nez en l’air !

Le Russe laissa tomber son regard sur Michelle.

– Je m’excuse auprès de mademoiselle, mais M. Jourdan-Ferrières m’avait annoncé un valet de pied, lorsque mademoiselle irait dans le monde.

– Nous ne sommes pas dans le désert, il me semble ! Je veux que vous fassiez complètement votre service auprès de moi.

Il ne répondit pas.

Il regardait à quelques pas une toute jeune fillette qui venait de tomber. Dans sa chute, un litre de vin, qu’elle portait dans ses bras, s’était brisé.

Redressée, les petites mains en sang, l’enfant regardait avec détresse les éclats de verre et le vin répandu à ses pieds.

De gros sanglots secouaient sa petite poitrine.

John – nous lui donnerons désormais ce nom puisque c’est ainsi que la famille Jourdan-Ferrières devait le désigner – avait vivement sauté de l’auto et d’un bond s’était élancé vers la fillette.

– Tu t’es fait mal, petite ?

– C’est le litre. Je vais être battue.

Incliné vers l’enfant, le Russe avait saisi les petites mains transies et vérifié les écorchures, sans gravité, heureusement.

– Ne pleure pas, mignonne, je vais te donner le prix de ton litre de vin et tu ne seras pas battue.

En même temps, il mettait un billet de cinq francs dans la main de l’enfant.

– Tiens, va chercher une autre bouteille... et fais bien attention de ne pas tomber à nouveau.

L’enfant s’esquiva, ses pleurs subitement taris.

Michelle avait suivi cette scène sans faire un mouvement.

Elle restait un peu interdite de la liberté prise par son chauffeur alors qu’elle lui parlait.

Et puis, des gens s’étaient arrêtés, dévisageant l’auto et ses occupants ; et Michelle avait horreur de se donner en spectacle.

Comme le Russe revenait, elle murmura du bout des lèvres, mais assez haut pour qu’il entendît :

– Philanthrope ou humanitaire ?

Il tourna la tête vers elle.

– Non, mademoiselle. Égoïste, simplement.

– Comment, égoïste ?

– Je n’aime pas voir un enfant pleurer.

Une mauvaise humeur secoua Michelle :

– Eh bien ! moi, fit-elle simplement, je n’aime pas beaucoup ces démonstrations publiques de générosité. En ma présence, vous voudrez bien garder la correction de commande qu’on exige de vous.

Entre ses paupières demi-closes, le chauffeur considéra longuement la jeune tête orgueilleuse qui réclamait de lui tant de servilité.

Il demeurait debout, immobile, impeccable. Ses lèvres serrées surent retenir l’ironie qui montait en lui.

Michelle dut se contenter de ce pesant silence.

Heureuse de lui avoir fait sentir le poids de son autorité, elle reprit, plus bienveillante :

– John ! Vous allez rester ici à m’attendre ! Je serai peut-être assez longtemps, ne vous en occupez pas, demeurez ici.

– Bien, mademoiselle.

Elle fit quelques pas vers l’entrée de l’église, puis se retourna et regarda le chauffeur.

Il était remonté sur son siège et, indifférent au décor et alentour, il reprenait son livre et se remettait à lire.

La fille de M. Jourdan-Ferrières eut une hésitation : ce chauffeur glacial lui imposait plus qu’elle ne l’avouait en elle-même.

Mais elle ne devait pas être souvent en proie aux tergiversations.

Elle revint vivement vers la voiture et, familièrement, demanda :

– John ! Combien mon père vous donne-t-il chaque mois comme gages ?

– Dix-huit cents francs, mademoiselle, répondit le jeune homme surpris de la question.

– Peste ! Il vous paye bien !

– Parce que je ne prends pas mes repas à l’hôtel. Je mange et couche dehors.

– Ah ! vous mangez et... Eh bien ! John, je vous donnerai autant que mon père : je tiens à être bien servie.

Il eut un geste vague de protestation et dit sans élan :

– Je remercie mademoiselle... j’étais disposé à la bien servir.

– Oui, oui, c’est entendu, mais je suis très indépendante. Or, je tiens non seulement à être obéie passivement, mais aussi être libre d’agir à ma guise, sans que mes gens se croient obligés de s’inquiéter ou de me surveiller.

Il demeura muet, se demandant où elle voulait en venir.

Comme il se taisait, elle poursuivit :

– En ce qui vous concerne particulièrement, je veux que vous ayez des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir.

Il acquiesça d’une inclination de tête.

– Vous comprenez, insista-t-elle. Je compte absolument sur le silence de mon chauffeur.

– Je serai muet, promit-il.

– C’est une condition essentielle de notre pacte. À la moindre indiscrétion, comme à la plus petite curiosité, vous perdrez les avantages que je vous concède et qui, joints à ce que vous donne mon père, vous assurent de beaux gains mensuels.

De nouveau, les yeux de l’homme eurent une flamme aiguë. Pourquoi cette jeune fille insistait-elle si maladroitement sur cette question d’argent, puisqu’il venait de l’assurer de son silence ?

– Toute ma discrétion vous est acquise, répliqua-t-il froidement.

– C’est bien compris : nous sommes d’accord ?

– Mais oui, mademoiselle.

Il aurait voulu pouvoir ajouter :

« Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse à moi, tout ce qui vous concerne ! »

Mais il se retint, il n’avait aux lèvres que des réflexions désobligeantes.

Il trouvait à Michelle un air décidé et désagréable qui heurtait son caractère de Slave hanté de rêveries nostalgiques.

Et le ton hautain, les réflexions pratiques, lui paraissaient déplacées sur des lèvres si jeunes.

Comme elle se dirigeait, cette fois, vers l’église, d’un pas alerte, il la suivit pensivement des yeux.

Elle était jolie, certes. Sa haute taille la faisait paraître plus femme, mais ce n’était qu’une apparence, les grands yeux sombres, la bouche si rouge, le cou frêle, la peau transparente ; tout cela était encore d’une enfant... et d’une enfant impertinente et mal élevée !

En l’engageant, Mme Jourdan-Ferrières lui avait dit :

– Vous serez attaché exclusivement à ma fille. Elle a vingt ans et toutes les curiosités de la vie. Je compte sur vous pour savoir allier ses impatiences et sa folie de vitesse à sa sécurité. C’est la vie de mon unique enfant que je confie à votre habileté de chauffeur. Croyez-vous pouvoir prendre la responsabilité de cette tâche de confiance ?

Il avait accepté, sûr de sa longue expérience de l’automobile.

Pourtant, en ce moment, il se dit que s’il avait mieux connu la fille de M. Jourdan-Ferrières, il aurait peut-être refusé.

Servir ne lui coûtait pas. Il était décidé a être irréprochable dans son travail. En acceptant ce poste de chauffeur auquel rien, jusqu’ici, ne l’avait préparé, il était bien résolu à en subir tous les inconvénients comme à en accepter tous les profits.

Et voilà qu’il s’apercevait que l’arrogance de Michelle faisait frémir son orgueil. La bouche féminine était trop jolie pour donner des ordres aussi secs. Aurait-il la force de se taire sous les sarcasmes de l’enfant gâtée ? Enfin, pourrait-il accepter l’argent qu’une femme lui offrirait ?

Longtemps sa rêverie l’emporta dans ce cercle pénible de désagréments journaliers. Il venait seulement d’entrer en fonctions, et déjà il se sentait infiniment las de l’effort qu’il lui faudrait fournir.

Il demeurait inerte, le cerveau engourdi, loin de ce coin de Ménilmontant où le caprice d’une jeune fille l’avait entraîné.

Soudain, il tressaillit.

Une voix auprès de lui, disait de son ton décidé :

– John ! Aux Champs-Élysées, chez Élisa.

Et déjà, la jeune fille s’engouffrait dans l’auto.

Les yeux du Russe tombèrent sur le petit cadran horaire placé à côté de l’indicateur de vitesse. Et pendant qu’il débrayait, à son grand étonnement. il lut quatre heures quarante.

La fille de M. Jourdan-Ferrières était demeurée une heure trois quarts dans l’église Notre-Dame-de-la-Croix.
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