La Bibliothèque électronique du Québec








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XI


Ils avaient fait une randonnée sur les bords de la Seine, une trentaine de kilomètres de Paris.

La campagne s’étendait autour d’eux coupée de maisonnettes. Sur une route éloignée, des autos filaient à tout allure ; à leurs pieds, la Seine coulait avec des frémissements silencieux.

Depuis une heure, debout devant la portière ouverte de l’auto, John mettait Mlle Jourdan-Ferrières au courant de ses démarches.

Il avait trouvé une maison de retraite tenant à la fois de l’œuvre privée et de la pension de famille. Après bien des démarches, il avait obtenu que le protégé de Michelle y fût admis. Il y aurait sa chambre et un petit atelier ; tous les soins lui seraient donnés et cela ne coûterait à la jeune fille qu’une somme relativement modeste pour assurer au vieillard de Ménilmontant la sécurité morale et matérielle dont il avait besoin jusqu’à sa mort.

C’était mieux qu’un asile de vieillards ; l’homme serait libre de sortir à son gré, un salon était à la disposition des pensionnaires pour recevoir les visiteurs, enfin et surtout, le milieu était de bonne compagnie et n’avait rien de trop rigide.

Lorsqu’il eut terminé ces longues explications que Michelle approuvait sans réserve, le jeune Russe demanda à la jeune fille :

– Connaissez-vous le nom réel de votre protégé ?

– Celui qu’il porte n’est-il donc pas le sien ?

– Il se fait appeler Jean Bernier et a signé tous ses tableaux de ce nom-là. En vérité, son nom réel est Jean Bernier de Brémesnil.

Une rougeur empourpra le visage de Michelle.

– Vous êtes sûr de ce nom ?

– J’ai tenu ses papiers d’état civil. Il est âgé de soixante-sept ans et appartient à une vieille famille de Normandie, dont quelques membres vivent encore. Il a reçu une bonne éducation, a passé par l’École des Beaux-Arts et a eu une petite notoriété comme peintre de portraits.

– Comment a-t-il pu tomber à ce point ? balbutia Michelle, qui paraissait agitée.

– Il prétend que c’est un chagrin d’amour qui l’a jeté dans la débauche, il y a vingt ans.

– Un chagrin d’amour ?

– Oui, il m’a expliqué qu’il s’était mis à faire la noce et à fréquenter les boîtes de nuit où l’on perd tous les jours un peu de son argent et beaucoup de sa dignité. Avec l’habitude du plaisir, le dégoût du travail est venu, et de chute en chute il a dégringolé dans la misère.

Elle demeura songeuse un moment, puis avec une timidité anxieuse elle demanda :

– Vous a-t-il dit le nom de cette femme ?

Il hésita légèrement et, devant le petit visage décomposé, affirma :

– Oh ! non ! Un homme bien élevé ne nomme jamais la femme qu’il a aimée.

Sur la figure de la jeune fille, un peu de rose réapparut.

– Vous a-t-il parlé d’autre chose ?... de sa vie intime ?

– Beaucoup de détails oiseux... un tas de mauvais souvenirs !...

– Et... de la femme... il n’a pas eu de ses nouvelles ?

De nouveau, la voix de Michelle se faisait hésitante.

– Cette femme est morte quelque temps après l’avoir quitté...

– Pourquoi l’abandonna-t-elle ?... Il ne vous l’a pas dit ?

Le jeune Russe regarda pensivement la jeune fille avant de répondre.

Il ne savait pas mentir et il se demandait s’il avait le droit de lui dissimuler une partie de la vérité.

Alors, bravement, comme un chirurgien qui décide une opération, il expliqua :

– Il paraît qu’il y avait un enfant.

– Un enfant ?

– Oui, une petite fille ! La femme était mariée, l’enfant appartient légalement au mari, elle eut peur que ce dernier, apprenant la vérité, ne la chassât et gardât la fillette, afin de se venger de la trahison de l’épouse.

– Oh ! c’est pour cela, fit Michelle d’un ton indéfinissable.

– Oui... pour l’enfant !

La jeune fille se sentait soudainement très lasse. Une mélancolie était tombée sur elle.

Elle se rejeta toute songeuse dans le fond de la voiture ; mais, comme John demeurait debout auprès de la porte, elle fit effort pour lui dire d’un ton indifférent :

– C’est très intéressant tout ce que vous m’apprenez ! Je ne me doutais pas que mon protégé eût eu une vie aussi passionnée... Pour ce qui le concerne, j’approuve toutes vos initiatives, vous êtes réellement débrouillard.

Il se déroba à ses remerciements en regagnant sa place à l’avant de la voiture, et elle lui sut gré de sa discrétion.

Elle se disait qu’elle avait bien fait de se confier à lui.

Évidemment, elle était à sa merci. Mais pourquoi bavarderait-il puisqu’elle offrirait toujours de payer son silence ?

D’ailleurs, elle avait en lui une confiance instinctive, sans qu’elle s’expliquât bien pourquoi.

Chose singulière, elle n’avait pas encore eu la pensée, même passagère, de ce qu’il y avait de singulier dans ce mystère qui les unissait tous deux, lui, le chauffeur, et elle, la fille du patron.

Il était John, sans qu’elle se souciât de la vraie personnalité de l’homme qu’elle désignait sous ce nom choisi par elle.

Et de cet étranger dont la vie intime lui était un mystère, dont le caractère désintéressé lui demeurait énigmatique, dont les allures de grand seigneur étaient incompréhensibles, de ce chauffeur extraordinaire enfin, elle avait fait un confident en qui elle avait maintenant mis toute sa confiance.

Mieux que cela, elle était inconsciemment heureuse de ce secret gardé entre elle et le jeune Russe. Cela créait un lien bizarre... c’était quelque chose de très doux et de très reposant... un terrain d’entente où jamais ils ne se heurtaient, même au plus fort de leurs démêlés.

Et de cela, pourtant, elle se rendait compte, c’est que, seul, parmi tous ses amis, connaissances ou domestiques, John ne pliait pas devant elle. Il était le seul qui osât lui tenir tête et mettre à néant la plupart de ses caprices.

Or, quel que fût leur état d’esprit vis-à-vis l’un de l’autre, mécontentement ou colère, morgue hautaine de la jeune fille ou orgueil blessé de l’homme, il suffisait qu’ils fussent obligés d’évoquer le secret de Michelle, pour qu’immédiatement toute rancune disparût entre eux et qu’ils fussent d’accord sans arrière-pensée.

La jeune millionnaire s’émerveillait de cette entente qu’elle ne s’expliquait pas, mais dont elle bénéficiait.

Naïvement, elle soupçonnait John d’être moins désintéressé qu’il ne le disait, et croyant à la toute-puissance de son argent, elle se laissait griser par le dévouement silencieux du jeune homme qu’elle pourrait toujours récompenser.

Elle n’avait pas compris que le jeune Russe était trop chevaleresque pour vouloir tirer avantage de sa situation de confident et qu’il se faisait un scrupule de faire payer, même d’une parole trop vive, le service qu’il lui rendait.

Il eut cependant, un jour, vis-à-vis d’elle, une audace dont elle ne se rendit pas compte sur le moment, que lui-même peut-être ne s’expliqua pas après coup.

Après une de leurs chevauchées matinales, et comme il lui tenait encore la main, alors qu’il venait de l’aider à descendre de cheval, il osa, d’une pression des doigts, attirer son attention.

– Mademoiselle Michelle, vous ne m’avez pas dit si je devais vous féliciter ?

– Me féliciter ? Et pourquoi, grand Dieu ?

– Pour votre fiancé.

– Où avez-vous appris que j’aie un fiancé, s’exclama-t-elle en riant franchement.

– Vous-même, ne m’avez-vous pas dit que, l’autre soir, monsieur votre père devait vous présenter un des plus beaux partis du monde ?

– Ah ! c’est de ce petit monsieur que vous voulez parler ?

Le pli dédaigneux de la lèvre fut toute une révélation pour le Russe et un éclair amusé brilla dans son regard.

– Ce grand parti, Seigneur, serait-il tout petit ? railla-t-il avec un sensible plaisir.

Le mot redoubla la gaieté de Michelle.

– Oui, justement ! Un petit gringalet, tout en buste et tout en nerfs. Moi qui n’aime que les hommes grands, j’ai eu tout de suite l’impression qu’il me suffirait de souffler sur celui-ci pour le désarçonner.

– Alors, rien de fait ?

– Oh ! absolument rien ! J’ai failli lui éclater de rire au nez, dès l’instant où je l’ai vu.

– Vous êtes terrible, mademoiselle, et ce pauvre jeune homme dut être fort déçu.

– La déception fut pour moi ; lui, il avait l’air enchanté de sa personne. Mais pensez donc, John, papa m’en avait dit tant de merveilles que je croyais réellement à quelque héros de roman ! Mon illustre paternel ne voit réellement que le chiffre de la fortune. Il n’en est pas encore revenu que j’aie refusé son favori !

Elle racontait tout ça, légèrement, heureuse de bavarder comme si elle avait eu devant elle un camarade au lieu et place d’un chauffeur.

Celui-ci, d’ailleurs, l’écoutait avec plaisir.

– Un mari de perdu, dix de retrouvés, dit un de vos vieux proverbes français. Le principal n’est-il pas que vous soyez toujours libre ?

– Libre ! fit-elle. Vous trouvez que c’est ça le principal ?

– Il me semble ! répondit-il un peu songeur. Ce doit être affreux de se sentir engagé pour toute la vie et de penser que jamais plus on n’aura la liberté d’aimer ailleurs.

Elle repartit à rire de plus belle.

– Oh ! John, comme vous raisonnez en adversaire du mariage ! Il me semble, à moi, que ce doit être délicieux d’être engagée à quelqu’un que l’on aime... pour toute la vie, être sûre de celui qui vivra à vos côtés ; c’est une impression qui doit être reposante et douce.

– Quand on aime, oui... mais puisque vous, vous n’aimiez pas.

– Si ce jeune homme m’avait plu, l’amour aurait pu venir.

– Non.

– Pourquoi dites-vous non si catégoriquement ?

– Parce qu’un mariage d’argent ne peut jamais se transformer en mariage d’amour.

– Et pourquoi ça, s’il vous plaît ?

Il souriait et, ses yeux un peu trop fixés, peut-être, sur ceux de Michelle, il expliqua :

– Le petit dieu malin se joue de toutes les conventions, se moque de toutes les entraves et renverse tous les projets. Si vous aimez un jour, mademoiselle Michelle, je suis sûr que ce sera en dehors des fiancés présentés par vos parents... quelqu’un qui bouleversera probablement toutes vos idées sur le mariage... et quand vous vous en apercevrez, il sera trop tard...

– Vous jouez au prophète, John ! remarqua-t-elle, railleuse, éprouvant le besoin de cacher l’émotion qui l’avait saisie à cette évocation d’amour spontané et involontaire.

– Ce n’est pas bien malin de vous prédire ces choses puisque c’est généralement ainsi que tout se passe.

– Eh bien ! moi, fit-elle avec décision, je puis affirmer que je n’aimerai pas sans me rendre compte... Et encore moins un homme qui ne réaliserait pas l’idéal que je me suis fixé ! Vous ne savez pas combien je puis être maîtresse de ma volonté et de mes sentiments.

– Que le Ciel entende vos désirs et ne vous donne jamais la preuve que la volonté n’a rien à faire là-dedans ! fit-il gravement. Je devine que, pour vous, le coup de foudre sera une déchéance et l’amour de l’homme une mortification pour votre orgueil.

Avait-il mis involontairement un peu d’âpreté dans le ton ? Michelle rougit, subitement gênée de parler de ces choses avec lui, et d’un bond elle s’échappa vers le perron qu’elle franchit deux marches à la fois.
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