La Bibliothèque électronique du Québec








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X


Michelle Jourdan-Ferrières avait demandé, la veille, à son chauffeur :

– John, est-ce que vous savez monter à cheval ?

– Oui, mademoiselle.

– Un peu, ou très bien ?

– Plutôt bien.

– Je m’en doutais. Molly Burke le soutenait aussi, hier !... Vous ne vous en doutez pas, John, vous avez une tête à savoir monter à cheval.

Il esquissa un sourire :

– J’aurais plutôt pensé que j’avais des jambes le permettant, fit-il un peu moqueur.

– Oui, enfin, je me comprends. Je veux dire que vous avez l’allure sportive.

Elle s’arrêta, puis reprit :

– Et cela vous ferait plaisir de m’accompagner au bois, le matin ? Nous voici au milieu de mars, il va commencer à faire délicieux, sous les arbres du bois de Boulogne !

– Si cela vous est agréable, mademoiselle, je suis à votre disposition, moi...

Il hésitait, se demandant ce que dirait M. Jourdan-Ferrières de ce nouveau programme.

– Il faudrait peut-être demander son avis à monsieur votre père, se permit-il de dire.

– Oh ! papa est toujours de mon avis.

– Ce serait tout de même préférable.

– Mais pourquoi ?

– M. Jourdan-Ferrières m’a engagé comme chauffeur. Il ne serait sans doute pas content que je sorte de mes attributions.

Il songeait que ce n’était pas précisément la place de Michelle de sortir aussi librement avec un chevalier servant de son âge.

Mais, elle, imperturbablement, riposta :

– Qu’est-ce que vous voulez que ça fasse à mon père ? Pourvu que cela me plaise, il ne s’occupe pas d’autre chose !

« Après tout, pensa-t-il, ce n’est pas à moi d’apprendre à cette jeune fille la réserve inhérente à son sexe. Je n’ai pas à être plus royaliste que le roi. »

– Ainsi, John, c’est entendu. Vous irez, aujourd’hui, au gymnase où sont nos chevaux, vous en choisirez un à votre gré et vous direz au valet d’écurie qu’il les selle pour demain. À neuf heures, ici ; je veux faire une longue promenade. Vous serez exact n’est-ce pas ?

– Entendu, mademoiselle.

Et c’est ainsi que le jeune Russe se trouvait ce matin-là à l’hôtel de l’avenue Marceau, en tenue d’équitation, culotte courte boutonnée aux genoux, veston arrondi, bottes souples ; toujours impeccable quelle que fût la tenue qu’il portât.

Michelle, qui aimait cependant s’attarder au lit, fut d’une exactitude surprenante.

Elle montait en garçonne, selon la coutume importée d’Amérique, et, comme elle était grande, le costume masculinisé lui allait infiniment bien.

Elle avait les allures libres et le mépris du qu’en-dira-t-on, mais on ne pouvait lui méconnaître le mérite d’être infiniment distinguée et de savoir s’habiller avec un goût très sûr.

John, qui se tenait au bas du perron, les deux chevaux en main, ne put s’empêcher d’admirer l’élégance de la jeune fille.

Sous le feutre souple, avec ses grands yeux noirs, ses cheveux sombres un peu tirés derrière l’oreille, elle était réellement jolie, ce qui ne nuisait pas à sa fine silhouette.

Tout en boutonnant ses gants, elle examina son compagnon. Son œil sûr découvrit, tout de suite, la correction de la tenue.

Mais, justement, cette correction n’était pas de mise auprès d’elle. Du bout de sa cravache elle toucha le veston du jeune homme.

– Il faudra enlever ça ; le reste peut aller... demandez donc un gilet.

L’homme rougit imperceptiblement.

– Un gilet, comme un palefrenier ?

– Il me semble...

– Mais il vous semble mal, mademoiselle. Je suis chauffeur et je n’ai pas à porter la livrée de vos écuries.

Il parlait d’une voix un peu voilée qu’il s’efforçait de garder calme.

Elle ne voulut pas percevoir le frémissement de l’homme.

Au surplus, depuis quelques jours, après le mouvement d’abandon qui les avait un instant rapprochés, le lendemain de l’orage, ils se confinaient chacun dans sa sphère, elle dans sa morgue hautaine de grande dame et lui dans sa politesse irréprochable, frisant l’hostilité, de chauffeur de luxe.

Michelle était donc presque heureuse de trouver l’occasion de l’humilier un peu.

Comme si elle se méprenait sur le sens de sa protestation, elle fit avec dédain :

– Enfin, mettez n’importe quoi si notre livrée vous déplaît. Il y a des gilets ou des vestes de toutes les couleurs.

– Permettez, mademoiselle, vous ne paraissez pas avoir compris. Si vous acceptez ma présence à vos côtés, j’y serai dans une tenue correcte et non comme un domestique.

– Et si je ne veux pas de vous sous cet aspect ?

– Alors, je serai navré de vous causer du déplaisir, mais je resterai ici.

– C’est bien, fit-elle, glaciale. Aidez-moi à me mettre en selle.

Il tendit le genou, puis les deux mains croisées, et elle s’élança légèrement en cavalière consommée.

– Vous êtes prêt ? dit-elle sur le même ton en désignant de sa cravache l’autre cheval.

– Je vous accompagne tout de même ? demanda-t-il.

– Évidemment, puisque je ne puis faire autrement.

– On peut passer au gymnase, il y a toujours des valets d’écurie.

– Non. Comme valet vous me suffisez !

– Très flatté.

Quand ils furent dans l’avenue, elle prit de l’avance.

– Marchez une bonne longueur derrière moi, précisa-t-elle.

Et la promenade commença.

Elle croyait l’avoir vexé, alors qu’en réalité il avait envie de rire de la colère de la jeune fille.

« Tout de même, pensait-il, elle se rend compte de l’incorrection. Elle a beau être miss Haricot, elle a de la branche ! »

Cette constatation lui faisait plaisir. Il avait horreur du laisser-aller de Michelle Jourdan-Ferrières, même quand il en était le bénéficiaire. La moindre familiarité le mettait de mauvaise humeur comme si elle eût été une faute de goût.

C’est donc avec satisfaction qu’il la suivait, aux diverses allures qu’elle s’amusait à prendre, s’efforçant de garder la distance désirée.

Ils allèrent par la Muette et Auteuil jusqu’à Saint-Cloud, Michelle toujours en avant, sans échanger un mot. Cette bouderie ne pouvait s’éterniser.

La jeune fille immobilisa son cheval tout d’un coup.

– Il ne fait pas chaud, j’ai les pieds glacés.

– Voulez-vous que nous gagnions un café quelconque dans la ville ?

– Oui.

– Le Pavillon bleu, si vous voulez ?

– Il va y avoir un monde fou.

– Je ne crois pas. À cette heure, il sera désert.

– Alors, guidez-moi.

Il ne profita pas de l’avantage que lui donnait cet ordre. Il demeura derrière elle, se contentant d’indiquer la route.

– C’est tout droit devant nous. Il faut traverser le pont. Nous y sommes aussitôt.

Ils s’arrêtèrent à l’entrée du parc.

John sauta de selle et aida Michelle à descendre.

Sans l’attendre, la fille du millionnaire se hâta vivement vers l’intérieur chauffé.

Au bout de dix minutes, comme il ne l’avait pas rejointe, elle vint voir de la terrasse ce qu’il faisait.

Les brides des animaux passées sous son bras, il avait allumé une cigarette et fumait tranquillement, les yeux perdus dans son habituelle rêverie qui l’emportait si loin de France.

Cette randonnée à cheval lui avait fait un réel plaisir. Elle évoquait pour lui les longues chevauchées sur le front russe, pendant la guerre ou, souvenir plus doux à son cœur, certaines chasses, jadis, dans les steppes sauvages de la Russie septentrionale ou dans les forêts millénaires de la Russie Blanche.

De la terrasse, sans qu’il la vît, Michelle le regarda longuement, pensivement... grands yeux énigmatiques ouverts sur quelque vision intérieure...

Elle dut avoir pitié de l’homme immobile sous la bise, car elle avait eu véritablement froid. Rentrant au café, elle appela un chasseur :

– Allez tenir les chevaux, dehors, et dites au cavalier de venir me rejoindre.

John la retrouva, attablée devant une grande tasse de chocolat, les pieds posés sur une brique chaude qu’on venait de lui apporter.

– Il faut prendre aussi quelque chose de chaud, John. Vous devez être gelé ; je croyais, en partant, la température plus douce.

– Le vent souffle aujourd’hui, mais il ne fait pas réellement froid. Je crois plutôt que votre costume est un peu léger.

– Ce sont les pieds qui sont glacés. Mais c’est ma faute, j’ai mis des bas de soie ! Demain, je ne recommencerai pas.

La grande salle était complètement déserte. Il s’assit cependant à l’autre bout d’une table voisine de la sienne.

Comme on lui apportait le café qu’il avait commandé, il donna un billet au garçon, indiquant d’un geste discret qu’il fallait compter le prix des deux consommations.

Elle le vit rendre la monnaie, comprit, mais ne bougea pas.

« Il gagne assez maintenant pour pouvoir assumer cette petite dépense, pensa-t-elle.

Mais ce qu’elle ne s’avouait pas, c’est qu’il lui aurait été profondément désagréable, même en la présence d’un seul garçon de service, de payer les consommations d’un jeune homme tourné comme l’était le Russe.

Ce fut le seul incident de la promenade.

Elle observa, pour rentrer, la même attitude hautaine. John conserva imperturbablement la distance qu’elle avait indiquée.
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