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Max du Veuzit

John, chauffeur russe



BeQ

Max du Veuzit

John, chauffeur russe
roman


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 237 : version 1.0

Max du Veuzit est le nom de plume de Alphonsine Zéphirine Vavasseur, née au Petit-Quevilly le 29 octobre 1876 et morte à Bois-Colombes le 15 avril 1952. Elle est un écrivain de langue française, auteur de nombreux romans sentimentaux à grand succès.

John, chauffeur russe
Édition de référence :

Éditions V.D.B.

I


Une longue auto, à conduite intérieure, de couleur sobre mais de forme irréprochable, s’allongeait dans la cour d’allée d’un grand hôtel particulier de l’avenue Marceau à Paris.

Assis sur le marchepied, le nez plongé dans une brochure, le chauffeur, un grand jeune homme blond d’une trentaine d’années, attendait des ordres.

Il y avait plus d’une heure que l’homme lisait quand, du haut du perron majestueux descendant de l’hôtel, apparut Michelle Jourdan-Ferrières, la fille de l’ancien fabricant de conserves, bien connu, aujourd’hui, dans le monde de la finance internationale.

Elle était un peu grande, si fine, si distinguée dans son tailleur sombre que les yeux s’accrochaient à elle, involontairement, pour la détailler avec plaisir.

La petite tête altière, au profil régulier, se rejetait en arrière, avec un charme hautain fait de réserve et d’orgueil.

L’immense fortune de son père, brave homme, mais d’intellectualité médiocre, qui se croyait d’essence supérieure pour avoir su réaliser sur des fournitures de conserves, à l’État, des bénéfices atteignant le taux, normal pour lui, de trois cent cinquante pour cent, avait fait de Michelle un être particulier, mi-cynique, mi-naïf.

Foncièrement honnête et droite, elle n’admettait pas cependant qu’un seul de ses désirs pût être mis en échec.

Une mère aurait pu atténuer, peut-être, ce que son caractère avait de trop volontaire et de trop orgueilleux. Mais Michelle avait perdu sa mère alors qu’elle était encore très jeune, et son père, s’étant remarié quelques années après, ne lui avait donné pour belle-mère qu’une femme jolie et insignifiante, trop coquette pour être bonne éducatrice, trop imbue de sa petite personne pour penser à celle des autres.

La seconde Mme Jourdan-Ferrières n’était pas méchante ; elle aimait sa belle-fille à sa façon et ne contrariait pas ses volontés, pourvu que celles-ci ne fussent pas en contradiction avec son besoin d’être belle, de paraître toujours jeune et de rester la plus élégante entre les mieux vêtues de ses amies.

Une telle éducation féminine avait livré Michelle à tous les écarts d’un caractère abandonné à lui-même et que le seul contrôle d’un orgueil démesuré empêche de mal faire.

Flattée par tous les habitués de la maison, recherchée en mariage par toute une cour d’adorateurs éblouis devant le veau d’or personnifié par M. Jourdan-Ferrières, obéie servilement de toute la valetaille pour laquelle ses moindres volontés étaient des ordres... payants, Michelle s’était peu à peu habituée à cette domination que donne l’argent sur la plupart des gens.

Dans sa petite âme personnelle et orgueilleuse à la fois, elle savait que tout s’achète et se paie ! Avec de l’or on peut tout se procurer : bijoux, toilettes, honneur... consciences même ! Et bien qu’elle eût à peine plus de vingt ans, le mépris qui marquait presque perpétuellement ses lèvres n’était pas un mépris de commande.

Il y avait, véritablement en elle-même, un obscur dégoût pour cette mentalité moderne qui règne depuis la guerre, en adoration perpétuelle devant l’argent d’où qu’il vienne, pour tous ces rastas mondains que l’on subjugue, pour tous ces êtres parasites prêts à se muer en esclaves de ses moindres désirs.

Et elle allait dans la rue, la tête haute, planant au-dessus de tous, persuadée de sa supériorité écrasante sur l’éternelle cohue, s’imaginant d’essence presque divine, parce que, ne connaissant pas le besoin, elle ignorait aussi les bassesses, les platitudes, les compromissions, l’humilité même de toute cette foule anonyme courant après son pain quotidien ou après un peu de superflu.

Quand Michelle arriva auprès de l’auto, elle s’arrêta.

À quelques pas de lui, elle examina le chauffeur qui, toujours lisant, ne l’avait pas aperçue. Elle détailla, un instant, le profil régulier, les cheveux blonds, épais et ondulés, les épaules puissantes, les mains fines aux doigts longs, aux ongles roses... si soignés que toute une race semblait se révéler dans de pareilles extrémités.

Elle pensa :

« Fichtre ! le beau garçon ! »

Mais, parce que sa pensée avait accordé un hommage à cet homme, elle redressa plus fort la tête pour combler cette condescendance intime.

Et la voix froide, si glaciale dans son dédain voulu, elle demanda :

– Dites donc, l’homme ! C’est vous le nouveau chauffeur ?

Ainsi interpellé, celui-ci tourna la tête vers elle. Il aperçut la jeune fille si jolie et si soignée dans son luxe de bon ton.

D’un bond, il se leva, ébloui par cette gracieuse vision.

– Oui, mademoiselle, fit-il simplement, sans servilité.

Elle admira, en elle-même, sa haute stature qui faisait de lui, avec ses larges épaules, un vrai colosse.

– Vous êtes à mon service particulier... Mon père vous a dit ?

M. Jourdan-Ferrières m’a prévenu que je serai exclusivement aux ordres de Mademoiselle.

Elle perçut un imperceptible chantonnement dans la voix.

En même temps, elle remarquait la peau blanche, les yeux bleus aux lueurs changeantes, la vague nostalgie du regard.

– Vous êtes étranger ? remarqua-t-elle.

– Je suis Russe.

– Et vous vous nommez ?

– Alexandre Isborsky.

La tête toujours rejetée en arrière, elle continuait de le regarder de haut en bas.

Du bout des lèvres, elle remarqua avec dédain :

– Alexandre ! Ce nom est affreux pour un chauffeur !... C’est comme cette origine russe ! Ce n’est pas une référence, ça ! Russe ! C’est toute une évocation de révolutionnaires, d’anarchistes, même de soviets ! Vous vous appellerez John et vous tairez votre nationalité.

L’homme avait eu un léger sursaut. Sur sa face pâle, une flamme passa et, dans ses yeux indolents, une lueur d’acier filtra.

Une seconde, il parut hésiter sur la réponse à faire.

Mais elle, sans baisser les yeux et sans vouloir remarquer la brusque indignation des prunelles, jeta, avec son même ton décidé, en grimpant dans l’auto :

– John ! En vitesse aux Galeries Mondaines.

Déjà, la portière refermée sur elle, enfoncée dans le luxueux et souple capitonnage, indifférente au chauffeur mal revenu de sa surprise, elle promenait coquettement, avec minutie, sa houppette de poudre de riz sur son visage éclatant de jeunesse.

L’hésitation du jeune homme avait à peine duré. Dans ses yeux, l’étonnement faisait place à une sorte d’ironie.

« Quelque nouvelle riche ! pensa-t-il avec pitié. Une belle enveloppe, mais une âme de moujik. »

Et, posément, peut-être avec la vague résignation des peuples slaves à ce qu’ils ne peuvent empêcher, il montait sur son siège et embrayait le moteur qui, doucement, sans heurt, sans bruit, fit démarrer l’automobile.
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