Quelques détails sur M. et Mme de Hédouville








titreQuelques détails sur M. et Mme de Hédouville
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La journée monastique décrite par Dargnies


Dargnies, p. [256] donne une description dans une annexe à ses Mémoires en forme de lettres, : “ Observations sur ce qui peut et doit occasionner tôt ou tard la chute de la réforme de la Trappe si on ne la réforme pas ” J’exposerai simplement ce qui se passe en moi lorsque je suis fidèle à remplir ce que les réglemens me prescrivent.

Je me suppose être dans le tems des jeûnes que l’on sait être, selon la Règle, depuis le 14 septembre jusqu’à Pâques. Je me lève au son de la cloche et je vais au chœur pour y chanter les louanges de Dieu. Le sommeil que je viens de prendre a rendu à mon corps sa chaleur naturelle et réparé mes sens. J’en jouis pleinement. Je chante de bouche et de cœur. Mais il est statué que l’office, qui pourrait ne durer qu’une heure et demie, deux heures au plus, sera prolongé jusqu’à trois et quatre heures, que j’y assisterai immobile, la tête entièrement découverte, les deux bras pendans et croisés les uns sur les autres. Bientôt mon attention fatiguée, lorsque le tems de sa portée est écoulé, ne peut plus se soutenir. Le froid glaçant qui me frappe sur la tête et qui semble me déchirer les mains sans qu’il me soit permis de rien faire pour le repousser, m’ôte toute ma présence d’esprit. Je ne suis plus occuppé que de ce que je souffre et j’attens avec impatience la fin de l’office pour y apporter remède.

Je sors donc de l’église gelé et morfondu. Je m’empresse de m’approcher d’un fourneau échauffé jusqu’au rouge, où je ne puis rester qu’un quart d’heure. Je m’y brûle plutôt que je ne m’y réchauffe et en en sortant, la grande chaleur que j’y ai éprouvé ne sert qu’à me faire sentir encore plus vivement le contraste du froid excessif auquel je vais être [257] exposé, car la Règle n’est pas de s’aller reposer mais je dois aller sous des cloîtres vastes et spacieux, bâtis en pierre, mal fermés, où le vent circule de toutes parts, ou bien dans la salle du chapitre qui est aussi froide qu’une glacière. C’est là que je dois m’occuper à la lecture ou à la méditation.

Le faire partout ailleurs serait une immortification, une désobéissance. Mais qu’arrive-t-il ? C’est qu’au lieu de profiter comme il faut du tems précieux qui m’est accordé pour ces saints exercices, à peine ai-je ouvert le livre ou me suis-je mis à genoux pour prier, qu’un sommeil irrésistible, accompagné des plus inconcevables rêvasseries, s’empare de moi. Mes frères qui s’en apperçoivent, ont la charité de m’exciter. Je m’excite moi-même et tout l’intervalle se passe dans ce pénible travail, sans que j’ai lu une seule page dont je puisse me rendre compte à moi-même, sans qu’il soit sorti de mon cœur un seul sentiment qui puisse mériter le nom de prière. Si je n’y suis pas accablé par le sommeil, l’impression vive du froid qui me pénètre, m’occupe tout entier et me détourne de l’attention que je voudrais avoir. D’où il suit que j’ai été sous les cloîtres, j’ai été dans le chapitre pour obéir à ma Règle, non pour y lire et y prier comme elle le veut, mais bien pour y combattre le sommeil et y être transis par le froid.

Je retourne à l’église pour y faire oraison avec la communauté. Je n’en ai qu’un quart d’heure. Il sera sans doute bien employé. Mais hélas, j’y suis dans un tel assoupissement qu’il ne m’est pas possible de posséder mon esprit une seule minute et souvent je me trouve à la fin sans l’avoir commencée. Si pour ne pas perdre le tems, je veux l’employer en prière vocale, je suis quelque fois obligé de reprendre un psaume, jusqu’à dix et vingt fois, sans pouvoir, pendant tout le quart d’heure, conserver assez de présence d’esprit pour le terminer. Il m’arrive même souvent d’être surpris par le sommeil avec une telle promptitude que perdant l’équilibre, je vais mesurer la terre.

L’oraison est suivie de primes. Comme l’on chante, le chant me soutient. L’office d’ailleurs n’étant pas long, je m’encourage facilement contre [258] le froid qui me presse. De primes je vais au chapitre où le sommeil me fait encore la guerre. Si après cet exercice je reste sous les cloîtres pour m’y occuper à la lecture en attendant la messe, j’y suis toujours aux prises avec les mêmes ennemis et bien plus encore car la faim qui commence déjà à se faire sentir, me rend bien plus sensible au froid et plus porté à l’assoupissement et les idées de nourriture qu’elle excite dans mon imagination affaiblie, deviennent pour moi une nouvelle source de distractions.

Ces idées me suivent à la messe pendant laquelle, si je ne chante pas au lieu de m’unir au prêtre, le plus souvent je dors debout. J’ai l’air d’un homme yvre. Je chancelle et suis prêt à chaque instant à tomber. Je dors même quelque fois en chantant. Qui pourra me tirer d’un état aussi pénible ? Le travail ? Oui s’il est un peu actif, car s’il s’agit d’écrire ou de coudre, j’y dormirai encore. Mais pendant le travail actif au moins je soutiendrai mon attention vers Dieu, je pourrai m’unir à Lui. Hélas ! À peine pourrai-je avec efforts le faire dans les instans où on donnera le signal pour lui élever mon cœur. Le reste du tems, la faim qui me presse et qui abbat mes forces, m’occupe tout entier et me fait souvent, malgré moi, compter les quarts d’heure qu’il me reste à attendre jusqu’au moment du repas.

C’est ainsi que se passe tout mon tems jusqu’à ce que l’on sonne l’office qui précède le dîner. Alors mes forces qui semblaient m’avoir totalement abandonné, se raniment parce que dans peu je pourrai satisfaire enfin les cris impérieux de la nature. En entrant au réfectoire j’offre ma réfection à Celui de la main duquel je la tiens. Je voudrais me posséder en la prenant, y joindre quelque mortification, mais le besoin qui me presse l’emporte sur toutes les considérations et souvent en sortant de table j’ai à me reprocher d’avoir pris mon pauvre repas avec plus de sensualité et de gourmandise que celui qui a été assis à une table chargée des mets les plus choisis.

Au moins je vais à présent pouvoir m’occuper de mon Dieu. La nourriture a ramené la chaleur dans mes membres glacés. (Qu’on ne croit pas que j’exagère en rien l’activité du froid dans l’intérieur de la maison de la Valsainte. Quand à moi je puis dire qu’il m’est impossible d’exprimer ce qu’il me fait souffrir, car depuis trois heures du matin jusqu’à ce que j’ai pris ma réfection, il semble que l’on me serve sans discontinuer de l’eau glacée entre les épaules et le long des bras. Un pareil supplice qui se renouvelle tous les jours, doit-il laisser beaucoup de présence d’esprit ? Jusqu’à quel point ne doit-il pas exalter l’imagination pour peu qu’elle soit vive et sensible ?)

La faim n’excitera plus de pensées importunes dans mon imagination. Je reste donc à l’église pour y adorer le très saint Sacrement et qu’y fais-je ? Mon [259] estomach tendu par une trop grande quantité de nourriture (car ayant été vingt-quatre heures sans en prendre, j’ai cru qu’il m’était permis de le contenter), mon estomach, dis-je, envoie à mon cerveau des vapeurs qui l’obscurcissent, ou je tombe dans l’assoupissement, ou incapable d’aucune réflexion sérieuse, je sors pour chercher à me distraire.

Cet état d’engourdissement me dure jusqu’au moment où je vais me coucher, moment que j’attens avec impatience car je suis tellement fatigué et harrassé que l’instant qui m’est donné pour faire l’examen des fautes de la journée se passe à luter contre le sommeil. Souvent même lorsque je vais au chapitre réciter le miserere, la face prosternée contre terre, je m’y endors et j’y resterais jusqu’au lendemain si le bruit de mes frères qui se relèvent ne me faisait sortir de mon assoupissement.

Voilà ce que j’éprouve dans les tems des jeûnes et particulièrement en hyver, en pratiquant les observances de la réforme. En été j’aurais plus de facilité pour vaquer aux choses de Dieu, mais alors on ne m’en laisse pas le tems. On n’accorde que des intervalles très cours pour les lectures et prières particulières, pendant lesquels la fatigue d’un travail pénible dont la plus grande partie se fait à jeun, ne me rend pas capable d’une grande application et tout le tems que dure ce travail que puis-je faire, que de dire avec le prophète : Vide humilitatem meam et laborem meum?

En été, c’est-à-dire depuis Pâques jusqu’au 1° octobre, le travail commence à 4 h du matin et se fait sans avoir rien pris, jusqu’à 8 h 1/2, le plus souvent 9 h et quart. Après cela on a quelques instans pour lire ou prier, puis l’oraison et la grande messe. Pendant ces différens exercices, la fatigue et le besoin qui se font sentir ne laissent à l’esprit aucun relâche. En chantant la messe dès le matin avant le travail, les religieux y eussent trouvé l’avantage de pouvoir y donner toute leur attention mais il semble que c’est ce dont on a pris à tâche de les priver. Il faut qu’après cinq heures de travail à jeun ils restent debout pendant deux heures. On comprend qu’il est bien difficile, de quelque dévotion que l’on soit animé, d’être pendant tout ce tems parfaitement maître de soi-même. (…)

Mais si je regarde autour de moi et que je considère ceux qui vivent avec moi sous la même discipline, sans [260] en excepter même les supérieurs, tout m’indique qu’ils sont soumis aux mêmes épreuves que moi. Si je les considère à l’oraison, je les vois presque tous chanceler, souvent même mon voisin me tombe sur le corps et faillit à me renverser. Il n’est pas rare de voir un prêtre s’endormir à l’autel pendant que l’on chante au chœur. Combien de fois n’est-il pas arrivé que dans le cours de l’office l’hebdomadaire, après avoir dit le Dominus vobiscum s’est trouvé saisi par le sommeil et à laissé le chœur dans le silence ?

Si lorsque je suis sous le cloître, au lieu de m’appliquer à la lecture, je regarde ceux qui m’environnent, je vois celui-ci se lever, faire des mouvements et des grimaces pour se réveiller, celui-là frappé comme d’une attaque d’apoplexie, presque au même instant où il s’assied, laisse tomber son livre avec bruit, un autre plus indulgent, ronfle, en accordant à la nature ce qu’elle lui demande.

N’avons-nous pas vu le R.P. lui-même dans la dernière retraite qu’il fit avec nous, s’endormir en lisant à haute voix le sujet de la méditation et cela non pas une fois seulement, mais tous les jours de la retraite ? S’il se retire le matin dans son cabinet pour y écrire, on le voit tomber la tête sur le papier, pendant que sa main y trace des pieds de mouches qu’il est obligé de déchirer. Est-il rare de voir le lecteur s’endormir en lisant pendant le repas ? Enfin l’expérience prouve qu’en tout tems, dès que les trappistes de la nouvelle réforme ne sont pas en action ou pour chanter ou pour travailler, ils sont incapables de soutenir leur attention pour lire, réfléchir ou méditer.

Certes je me garderai bien de les accuser tous de tiédeur et de lâcheté. Mais s’ils sont comme moi vexés par le sommeil ; la faim qui les presse ne leur donne pas plus de relâche qu’à moi. J’entends le R.P. me dire que s’il lui arrive de s’assoupir le matin avant l’heure du repas, sa bouche, pendant ce léger sommeil, semble s’ouvrir comme pour saisir une portion de nourriture et c’est ce qui m’est arrivé cent fois à moi-même, surtout pendant les méridiennes des jours de jeûnes qui se prennent avant la réfection, preuve la plus certaine de l’emprise de la nature sur nos sens et notre imagination.


Annexe 8
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