Quelques détails sur M. et Mme de Hédouville








titreQuelques détails sur M. et Mme de Hédouville
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Voyage en Lithuanie


Dargnies p. [143] Notre route, Monsieur, était dirigée vers Terespol, petite ville frontière de la Russie polonaise. Si j’en juge par la carte, le chemin que nous avions à faire ne laissait pas encore d’être fort long. Combien de tems y avons-nous mis ? C’est ce dont il ne me reste aucun souvenir. Tout ce que je sais, c’est qu’obligés de changer de voitures et par conséquent de charger et décharger tous les jours, attelés toujours de la même manière, ayant à parcourir des chemins affreux, tantôt en traversant d’immenses forêts pleines de trous où nos voitures versaient les unes après les autres, tantôt de vastes plaines remplies d’un sable mouvant d’où nous ne pouvions faire sortir les roues qu’à force de bras. D’autrefois ayant à passer dans des marais fangeux dont les chemins étaient jonchés de branches d’arbres pour empêcher les voitures de s’embourber, etc, tout ce que je sais, dis-je, c’est qu’avec de tels embargos nous ne pouvions aller bien vite et que nous eûmes du mal au-delà de toute expression.

Pour moi c’est la partie de notre voyage où j’en ai eu le plus car un soir que nous étions arrêtés dans un de ces superbes et immenses châteaux, restes de l’aristocratie polonaise et qui semblent n’avoir été élevés que pour écraser les humbles et simples habitations des meilleurs particuliers, arriva le Père Urbain avec quelques uns de ses frères pour se joindre à nous. Sa première destination avait été au partage qui fut fait avant d’arriver à [144] Vienne, d’aller en Bohême. Mais il parait qu’il n’y resta pas longtemps. Le désir de tenter fortune lui fit prendre, avec l’agrément sans doute du R.P. abbé, la route de la Prusse. Il y fut mal reçu lui et ses compagnons et quelque chose qu’il ait pu faire, il n’a éprouvé partout que de mauvais traitement.

Leur santé était dans le plus grand délabrement et de six qu’ils étaient, trois étaient frappés à mort. Le R.P. abbé me les remit entre les mains. Il eut fallu au moins séjourner quelques jours, mais on ne ralentit pas la marche un seul instant. Ce qui me donna un surcroît d’ouvrage qui était au-dessus de mes forces car outre les soins qu’ils exigeaient dans la route, il me fallait à chaque fois que l’on descendait, les coucher, leur préparer moi-même ce qui leur était nécessaire, soit pour la nourriture, soit pour les remèdes qui étaient compatibles avec le voyage. Je n’avais le tems ni de manger ni de dormir. Me voyant prêt à succomber, je demandai un aide qui me fut accordé et avec ce petit secours je pus, non sans beaucoup de difficultés, terminer ce pénible voyage, qui, s’il fut tel pour moi, ne le fut pas moins pour tous les autres. (…) Nous arrivâmes enfin, vers le milieu de juin, à Terespol.

P. [145] La communauté passa environs huit jours dans ce château proche de Terespol, occupée de ses exercices ordinaires et se reposant un peu de ses fatigues, pendant que le R.P. abbé pensait sérieusement à nous placer, en attendant que l’empereur le fît d’une manière définitive. Outre un nombre considérable de religieux et d’enfants, il avait encore une communauté nombreuse de religieuses accompagnée de petites filles qui n’étaient pas pour lui les moins embarrassantes. J’ai toujours ignoré par quelle voix il se fit toujours assigner provisoirement des maisons religieuses qui, comme à Cracovie, eurent ordre de nous loger et de pourvoir même à notre subsistance.

(…) Quoiqu’il en soit, les religieux furent divisés en deux bandes ayant chacune partie égale des enfants. L’une fut destinée pour aller à 15 à 20 lieues de là habiter dans un monastère de chartreux, l’autre à six à sept lieues environs dans un monastère de bernardins cisterciens de la dernière réforme et les religieuses furent toutes placées à Breck dans deux communautés de filles.


Annexe 31

Les enfants


ACS - Pièce 3 - Dom Augustin - La sainte Volonté de Dieu - 10 mai 1795 - [Seule la signature est de la main de dom Augustin]

Monsieur le curé de Sembrancher

Je vous ai envoyé dernièrement suivant que vous le désiriez, des exposés du genre de vie que nous menons à la Valsainte. J’aurais été bien aise de vous envoyer aussi des prospectus concernant la manière de gouverner nos enfants. J’ai pensé que vous en recevriez avec plaisir un exemplaire que je prends la liberté de vous adresser. Peut-être le père qui nous a amené dernièrement ses enfants sera satisfait de le voir et vous-même vous pourrez en suez utilement, si vous avez encore quelques enfants de votre paroisse à nous envoyer, nous les prendrons volontiers à l’âge de 6 ou 7 ans environ. Quand ils ont déjà huit ans, ils commencent à ne nous pas convenir autant et nous les aimerions même mieux à l’âge de 5 ans qu’à celui de 8 à raison de la plus grande facilité qu’il y a d’enraciner dans leur jeune cœur les principes de leur religion et afin de rencontrer moins d’obstacles à l’acquisition des vertus que nous nous proposons de leur faire pratiquer et aimer. Je me recommande instamment à vos prières et j’ai l’honneur d’être avec un profond respect…

Rglt tome 2, p. 446 - Des enfants que l’on reçoit dans le monastère -

Si nous avons du zèle pour le salut des ames, nous n’en manquerons pas pour recevoir les jeunes enfans que la piété des parens engagera à offrir au Seigneur dans le Monastère. Aussi St; Benoît, dont le zèle était si ardent et si étendu, n’a-t-il pas manqué d’en faire un article important de sa Règle.

Je sais que bien des esprits peut-être plus superficiels que vraiment judicieux, et certainement plus politiques que pieux, ont trouvé beaucoup à redire à cette disposition de la Règle de St. Benoît. Mais comme nous ne voulons point entrer en contestation avec personne ni faire des dissertations, nous prévenons que notre intention n’est pas de reprendre ce point de notre Règle de la même manière et dans la même opinion que l’a pratiqué St. Benoît, mais seulement avec les mêmes vues qu’ont tous les pères chrétiens et les mêmes pieuses lorsqu’ils s’appliquent à éloigner leurs enfans de tous ce qui pourrait les porter au mal, et lorsqu’ils font tous leurs efforts pour en faire des Saints dès leur plus tendre enfance; Voilà tout notre but, tout notre dessein en recevant des enfans dans notre Monastère;

Si nous observons ce que S. Benoît observait de les offrir à Dieu au pied de l’Autel, ce n’est que comme une pure cérémonie capable d’attirer sur eux les bénédictions de Dieu, et non point comme une Offrande irrévocable.

Si nous exigeons à leur réceptions que les parens y renoncent entièrement et pour toujours, ou du moins jusqu’à ce que nous consentions de nous-mêmes à les leur rendre, quand nous aurons reconnu que parce que nous sommes persuadés que cette condition nous est nécessaire pour pouvoir enraciner dans leurs jeunes cœurs une piété solide et aussi parfaite que nous désirons : mais cette condition n’impose aux enfans aucune obligations, ne leur fait contracter aucun lie, ; et quand ils ont l’âge de discrétion et de maturité ils sont également libres et les maîtres de retourner dans le monde ou de rester parmi nous. Seulement si nous avons été assez heureux pour pouvoir leur inspirer une telle horreur du monde qu’ils préfèrent la sage folie de la Croix à la folle sagesse du monde, nous nous en réjouissons; c’est une fête pour nous, et nous nous glorifions d’avoir remporté une victoire sur l’enfer et arraché une proie précieuse au démons; Si au contraire ils se déterminent d’eux-mêmes à nous quitter, nous les plaignons et en somme vivement affligés pour eux.

Voilà à découvert toutes les raisons, tous les motifs, tous les buts et toutes les fins de notre conduite à cet égard.

C’est maintenant aux parents à voir si ces vues leur plaisent, et s’ils veulent y entrer. Tout ce que nous codons devoir ajouter, c’est qu’ils peuvent être bien assurés que, lorsqu’ils auront l’âge de délibérer sur le parti qu’ils auront à prendre, s’ils ne nous paraissent pas appelés par dieu à notre état, nous aurons bien soin de les renvoyer dans le monde; parce que nous sommes plus intéressés que personne à n’en pas recevoir sans une bonne vocation. D’ailleurs ce que nous cherchons et désirons si fort, c’est de gagner leur ame ; mais les recevoir parmi nous s’ils n’étalent pas destinés de Dieu à cet état, ce serait les mettre dans un danger très pressant de se perdre pour jamais. Ce serait donc nous éloigner entièrement de notre but.

Quant à leur admission, conduite et gouvernement, voici tout ce que nous croyons en devoir dire ici :

1°. On ne les recevra ordinairement que depuis 6 ou 7 ans jusqu’à 9 ou 10 ans.

2°. Ce sera toujours gratis, et on n’exigera jamais rien des parens, pas même des habillemens. Cependant si leur piété les porte à témoigner leur reconnaissance au monastère par quelque don, et leur inspire de faire un acte de charité en cela, on ne s’y opposera pas. On recevra par conséquent aussi volontiers les enfans des pauvres que ceux des riches. Bien plus ; on les recevra, et surtout les pauvres petits orphelins, avec bien plus de plaisir et d’empressement, puisque la bonne œuvre sera alors plus agréable à Dieu. On aura soin de ne point recevoir d’enfans qui aient quelques infirmités capables de se communiquer aux autres. C’est pourquoi on interrogera les parens sur cet article, et on les préviendra que, si cela est, on les leur renverra.

3°. Ils auront de huit à neuf heures de sommeil.

4°- Ils feront trois ou quatre repas par jour. On aura grand soin de leur santé jusqu’à ce qu’ils soient engagés parmi nous, afin que, s’ils venaient à sortir, on n’eût rien à se reprocher.

5°- Leur habillement consistera en un scapulaire brun et une robe blanche avec des habits de dessous, autant qu’il sera nécessaire pour les préserver du froid.

6°- On leur apprendra à lire, à écrire, à chiffrer, mais surtout leur catéchisme et l’histoire de leur religion. On leur donnera aussi quelque teinture de latin, si on les en croit capables. On aura soin, pour les travaux du corps, qu’ils n’y commettent point d’excès, mais aussi qu’ils ne se laissent point aller à la paresse.

7°- On les fera aller à confesse tous les quinze jours avant leur première communion et tous les huit jours après. Pour ce qui est de la communion, ils suivront les avis de leur confesseur.

8°- On ne les laissera jamais seuls, c’est-à-dire, sans qu’il y ait quelqu’un de leurs maîtres pour les surveiller.

9°- On aura grand soin de leur faire observer leur petite règle avec toute la fidélité possible et en général de les accoutumer à une vie pieuse, obéissante, réfléchie et occupée. Par ce moyen, soit qu’ils restent dans le monastère et que nous trouvions bon de les recevoir, soit que nous leur conseillions de rentrer dans le monde, ils n’auront pas perdu leur temps parmi nous. La piété qu’ils remporteront leur servira pour l’importante affaire de leur salut, pour gagner la bienheureuse éternité ; l’obéissance fera qu’ils seront agréables à tous ceux avec qui ils vivront ; la vie réfléchie les rendra capables de tout, et l’amour du travail fera qu’ils ne seront jamais à charge à personne et les préservera de tous les vices.

10°-Il n’y aura jamais personne dans le monastère, excepté ceux qui en sont chargés, qui puisse les reprendre. Qui que ce soit cependant, s’il s’apercevait de quelque chose d’essentiel, devrait en avertir le R.P. Abbé.

11°- On ne chargera jamais un religieux de chœur du soin habituel des enfans. Leur éducation demande une assiduité incompatible avec ses devoirs, et il est impossible qu’il s’acquitte de l’une et de l’autre de ces deux fonctions tout ensemble. Or ses obligations de religieux doivent passer avant tout. Il y en aura seulement un qui sera chargé de veiller sur la manière dont ils seront élevés, si le R.P. Abbé ne s’en charge pas lui-même ; et il doit le faire avec le plus grand soin, et avec autant de soin que s’il en était chargé lui seul. On pourra cependant, s’il est nécessaire, envoyer un religieux de chœur leur donner quelques leçons pour différentes choses qu’on est dans l’usage de leur apprendre, comme nous l’avons dit plus haut ; mais on ne doit jamais le dispenser d’aucun exercice pour cela, si ce n’est du travail et encore seulement d’une partie.

12°- Nous défendons expressément dans toutes nos maisons d’aller jamais contre aucun des différens points de cet article, sous quelque prétexte que ce soit.

13°- On finit ce chapitre par remarquer que l’éducation des enfans est une chose si essentielle qu’au cas que dans un monastère il n’y eût personne de propre à y travailler, il vaudrait mieux n’en avoir point. Et nous ordonnons à tous les Visiteurs de nos maisons de tenir la main à cet article, ainsi qu’au précédent. L’infraction de l’un serait la perte des enfans qu’on aurait et celle de l’autre vraisemblablement tôt ou tard la ruine du monastère.

Nous croyons être sûrs de ce que nous disons, c’est pourquoi nous le défendons absolument et avec toute l’autorité que Dieu nous a donnée.

* * *

Dargnies p. [219] - Puisque nous sommes sur le compte des enfants je vais, Monsieur, vous dire à peu près tout ce qui peut les regarder pendant les six années qui se sont écoulées depuis notre retour à la Valsainte. Dès que le R.P. abbé se vit ainsi accablé au monastère, il crut servir le public en multipliant les établissements du Tiers-Ordre dans le canton. Déjà il en avait formé un à la Roche. Bientôt on en vit se former à Bulle, à Raumont, à Gruyères, à Estavayer-le-Lac.

Il eut fallu à la tête de chacun, des sujets instruits et capables d’enseigner, mais il n’y en avait aucun et je puis dire que je n’en ai jamais connu aucun qui fit capable d’enseigner qui eut ces qualités. Aussi tous ces différens établissements, après avoir occasioné des frais très considérables, finirent tous par échouer entièrement. Il n’y eut que celui d’Estavayer-le-Lac qui subsista parce qu’il y avait un frère vraiment propre pour l’instruction de la jeunesse. Le R.P. après beaucoup de dépenses inutiles, fut donc obligé de rappeller au bout d’une année tous les maîtres et les élèves qu’il avait envoyé dans ces différents endroits et de se borner à sa seule maison de la Valsainte où, malgré toutes les promesses qu’il faisait au public dans les différens imprimés qu’il faisait circuler, ceux qui avaient quelques dispositions n’y prenaient que des connaissances très superficielles.

Il lui vint en pensés de choisir les meilleurs sujets qu’il avait au monastère, de les envoyer à Fribourg et de leur faire suivre les classes au collège, en les tenant sous une discipline exacte et en leur préposant ce qu’il avait de mieux parmi ceux qui étaient en état d’enseigner. Il forma en conséquence dans cette ville une petite communauté de ses élèves qui se distingua d’une manière toute particulière, remporta tous les prix et excita bientôt la jalousie des écholiers de la ville. Ce n’eut été là que le moindre des inconvéniens mais cet établissement était dispendieux.

Les jeunes gens étaient exposés à voir et à entendre des choses qui les éloignaient beaucoup des principes dans lesquels on voulait les élever. Bientôt on chercha à attirer les meilleurs sujets et à les dégoûter de la Valsainte. Toutes ces raisons firent que le R.P. abbé ne laissa pas subsister son établissement plus de deux ans et prenant le prétexte de la guerre dont on était menacé en 1805, il les fit tous revenir au monastère de manière qu’à l’exception d’Estavayer-le-Lac où il existe toujours un pensionnat dirigé par le Tiers-Ordre de la Trappe, la Valsainte est aujourd’huy le seul endroit où il y ait des élèves.

Je me servirai de ce nom d’élève dorénavant, car ce serait à tort que l’on emploierait celui d’enfant, attendu que ceux que l’on y reçoît aujourd’huy ne sont pour la plupart que de grands garçons de 15 à 18 ans et plus, presque tous Français, qui sous le prétexte de venir étudier, n’ont d’autre intention que de se soustraire aux réquisitions. Comme malgré l’espèce d’engagement que l’on a contracté avec le public, de recevoir tous les élèves gratis, les étrangers payent pension, les habitants du pays ne peuvent plus aujourd’huy trouver place dans la maison que très difficilement et encore plusieurs d’entr’eux sont-ils obligés de payer.

Il n’est plus question comme dans le commencement, de préférer les pauvres et les orphelins à tous autres. On ne les y reçoît que sur fortes recommandations et quand on ne peut pas faire autrement, encore s’en débarasse-t-on le plus vite que l’on peut. Deux maîtres enseignent seuls depuis les premiers éléments de la latinité jusqu’à la réthorique, sans parler de l’arithmètrique, la géographie et l’histoire. D’où il résulte que même ceux qui ont les meilleures dispositions n’y peuvent faire que des études tronquées. En moins de deux ans j’en ai vu passer des principes à la philosophie et même à la prêtrise. C’est cependant sur de pareilles études que le R.P. se flate de voir sortir de ses élèves des restaurateurs du clergé, des colonnes de l’Église.

De tous les sujets que j’ai vu à la maison, je n’en ai connu que deux qui ont fait de véritables progrès parce que doués des plus heureuses dispositions. Ils y ont appris l’art d’étudier seuls de manière que ce qu’ils ont acquis, c’est à eux seulement qu’ils le doivent. Mais encore ces sujets lorsqu’ils sont formés que deviennent-ils ? Élevés trop près du monastère pour n’en pas connaître tous les inconvéniens, ils sont bien loin de s’y attacher et on a la douleur de les voir porter à d’autres le fruit des dépenses que l’on a faites et des peines que l’on a prises pour leur éducation. J’en pourrais citer un bon nombre, de manière que l’on peut appliquer au R.P. abbé, malgré toutes ses belles espérances, le Sic vos non vobis5 du poëte de Mantoue. Ainsi le plus grand nombre ne tire presque aucun profit de l’éducation de la maison ou, s’il en est qui en profitent, c’est à pure perte pour elle. Voilà, Monsieur, en deux mots l’analise des succès du R.P. dans toutes les peines qu’il prend pour élever à grands frais des jeunes gens dans son monastère. Cela cependant ne le dégoûte pas d’en recevoir autant qu’il peut tous les jours parce qu’il est convaincu qu’il fait le plus grand bien [221] possible quoi qu’il voie qu’il n’a point de maître suffisament pour les surveiller. Il en a encore moins pour les instruire.

Emmanuel Bonjean - Séjour (1809—mars 1811)

Je fus reçu à la Valsainte avec enthousiasme ; ma réputation n’y avait rien souffert. Mais il était survenu un grand changement dans le pensionnat ; tous les Suisses avaient disparu et il ne restait que des Français dont on ne pouvait faire façon. Le défaut d’instituteurs avait occasionné dans les études un relâchement et un désordre extraordinaires ; l’incapacité des sous-directeurs, leurs fréquentes mutations, avaient dénaturé l’institution primitive ; en un mot, le corps des élèves n’était que l’ombre de ce que je l’avais laissé. J’arrivai fort à propos pour remplir une lacune dans les rangs des instituteurs. Je fus établi maître des langues française et latine et en même temps j’étudiai la logique et l’algèbre.

Je repris bien vite les habitudes extérieures du monastère, mais j’étais loin de pouvoir reconquérir mon ancienne simplicité d’esprit et ma première modestie. Je rapportais dans ces parvis sacrés un cœur déjà entamé ; le monde y voulait partager avec Dieu l’empire sur mes pensées, si bien que je n’étais entièrement ni à l’un ni à l’autre. L’œil pénétrant de mon directeur s’aperçut bien vite de ce changement, il se plaignit à moi de ce que le siècle avait fait une brèche à ma vertu. Je la sentais et j’eus le courage de l’avouer. Il fallait donc travailler à bannir de mon cœur toutes les idées frivoles qui l’occupaient ; je ne sus pas le faire et après cinq mois d’une tiédeur coupable, je sortis du couvent par un coup d’éclat que je compte parmi les plus insignes de toutes mes folies.

[Troisième séjour à la Valsainte (octobre 1811—1812)…] Je renonçais ainsi à un dessein longtemps idolâtré, mais je persistais dans la résolution de fuir loin de ma terre natale et de me soustraire aux avanies dont j’étais accablé. Mais où aller ? Où aller traîner ma triste existence ? Où arrêter enfin ma course vagabonde ? — “ La Valsainte ”, me dit une voix secrète ! “ La Valsainte ” ! — “ Eh bien, soit ! Allons oublier dans son enceinte qu’il existe un monde et que j’y ai des parents ! ”

Ma grand-mère maternelle fut la seule que je mis dans la confidence ; tout le reste de la famille resta, à cet égard, dans la plus profonde ignorance. Je partis avec onze batz dans ma poche, emportant pour toute fortune la bénédiction maternelle. Mon père, à cette nouvelle, me poursuivit pour la forme ; j’étais déjà loin et je disais le dernier adieu aux lieux qui virent les premiers jeux de mon enfance.

J’arrivai donc pour la troisième fois à la Valsainte (octobre 1811). Tout le passé parut y être oublié ; l’on affecta de ne voir en moi que ce que j’avais été avant d’aller à Paris. On aurait bien plutôt pu me comparer à une brebis égarée qui, n’ayant pu trouver nulle part le repos, revenait au bercail. Réintégré dans tous mes titres et fonctions, je commençai une vie nouvelle ; mon âme oppressée se soulageait de ses misères passées ; mes esprits abattus reprenaient quelque énergie lorsque des bruits sinistres vinrent jeter l’épouvante dans nos murs.

Nos innocents cénobites s’étaient attiré l’animadversion de l’empereur des Français. Dom Augustin [de Lestrange] avait perdu toute sa faveur auprès de lui pour s’être refusé à prêter le serment qu’il exigeait des ecclésiastiques de son Empire et pour avoir colporté et répandu dans la France les bulles que Pie VII persécuté avait lancées contre ses oppresseurs et ses tyrans. La peine de mort avait été décrétée contre celui qui ferait circuler ces bulles et la tête de l’abbé était mise à prix, lorsqu’il trouva le moyen de s’embarquer pour les États-Unis6. La colère de l’empereur tomba sur ses religieux ; toutes les colonies de la Valsainte répandues sur la surface de l’Empire furent supprimées et le chef d’Ordre lui-même fut attaqué7. Napoléon demanda sa suppression au gouvernement fribourgeois. Cette demande était un ordre, il fallut y obéir ; l’habit de saint Bernard qui longtemps avait vivifié ces déserts, en disparut ; ces hommes qui répandaient au loin la bonne odeur de leurs vertus prirent la fuite et quittèrent en majeure partie les terres du canton8.

Oh ! qu’il était déchirant le tableau du départ de ces bons pères ! Réunis en quelque sorte de tous les coins de l’univers dans un même lieu où ils espéraient de mourir en paix, ils se voyaient relancés après trente, quarante ans de pénitence, sur la mer orageuse du monde et de ses passions. Nombre d’entre eux, cassés de vieillesse, n’ayant plus aucune propriété sur la terre, ne vivant pour ainsi dire que dans l’éternité, virent rompre brusquement toutes leurs habitudes et se trouvèrent dans la nécessité de songer de nouveau à leurs besoins temporels ; plusieurs durent se trouver en proie aux plus pressants besoins.

Parmi les enfants, cet événement fut envisagé sous des rapports bien différents. Ceux qui chez leurs parents jouissaient d’une certaine aisance s’en réjouirent ; ceux qui perdaient par la suppression, en gémirent et je fus de ce nombre. Je commençais à peine à jouir d’un peu de repos et je le voyais déjà anéanti.



Annexe 32
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