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Romain Rolland
Jean-Christophe
Tome V



BeQ



Romain Rolland

Jean-Christophe
V
La foire sur la place

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 58 : version 1.0

Jean-Christophe fut publié d’abord en 17 Cahiers de la Quinzaine, par Charles Péguy, de février 1904 à octobre 1912, puis en 10 volumes à la librairie Ollendorff. Édition de référence, pour cette version numérisée, qui comprend aussi dix volumes : Le Livre de Poche, en trois volumes.

1. L’aube

2. Le matin.

3. L’adolescent.

4. La révolte.

5. La foire sur la place.

6. Antoinette.

7. Dans la maison.

8. Les amies.

9. Le buisson ardent.

10. La nouvelle journée.

Jean-Christophe

La foire sur la place

I


Le désordre dans l’ordre. Des employés de chemin de fer débraillés et familiers. Des voyageurs qui protestaient contre le règlement, tout en s’y soumettant. – Christophe était en France.

Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il reprit le train pour Paris. La nuit couvrait les champs, trempés de pluie. Les lumières brutales des gares faisaient ressortir plus durement la tristesse de l’interminable plaine ensevelie dans l’ombre. Les trains que l’on croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient l’air de leurs sifflets, qui secouaient la torpeur des voyageurs assoupis. On approchait de Paris.

Une heure avant l’arrivée, Christophe était prêt à descendre : il avait enfoncé son chapeau sur sa tête ; il s’était boutonné jusqu’au cou, par crainte des voleurs, dont on lui avait dit que Paris était plein ; il s’était levé et rassis vingt fois ; il avait vingt fois déplacé sa valise, du filet à la banquette, et de la banquette au filet, pour l’agacement de ses voisins, qu’avec sa maladresse il heurtait, à chaque fois.

Au moment d’entrer en gare, le train s’arrêta en pleine nuit. Christophe s’écrasait la figure contre les vitres, et tâchait vainement de voir. Il se retournait vers ses compagnons de voyage, quêtant un regard qui lui permît d’engager la conversation, de demander où l’on était. Mais ils sommeillaient, ou ils faisaient semblant, l’air renfrognés et ennuyés ; aucun ne faisait un mouvement pour s’expliquer l’arrêt. Christophe était surpris de cette inertie : ces êtres rogues et engourdis ressemblaient si peu aux Français qu’il imaginait ! Il finit par s’asseoir, découragé, sur sa valise, culbutant à chaque cahot du train, et il s’assoupissait à son tour, quand il fut réveillé par le bruit des portières qu’on ouvrait... Paris !... Ses voisins descendaient.

Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie, repoussant les facteurs qui s’offraient à porter son bagage. Soupçonneux comme un paysan, il pensait que chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son épaule sa précieuse valise, et il allait son chemin, sans se soucier des apostrophes des gens, au milieu desquels il se frayait un passage. Enfin il se trouva sur le pavé gluant de Paris.

Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu’il allait choisir, et de l’embarras de voitures où il se trouvait pris, pour penser à rien regarder. La première chose était de se mettre en quête d’une chambre. Ce n’étaient pas les hôtels qui manquaient : ils bloquaient la gare, de tous côtés ; leurs noms flamboyaient en lettres de gaz. Christophe chercha le moins brillant : aucun ne lui semblait assez humble pour sa bourse. Enfin dans une rue latérale, il vit une sale auberge, avec une gargote au rez-de-chaussée. Elle s’intitulait Hôtel de la Civilisation. Un gros homme, en bras de chemise, fumait la pipe, à une table ; il accourut, en voyant entrer Christophe. Il ne comprit rien à son jargon ; mais il jugea du premier coup d’œil l’Allemand gauche et enfantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et s’évertuait à lui faire un discours, en une langue invraisemblable. Il le conduisit par un escalier mal odorant à une pièce sans air, qui donnait sur une cour intérieure. Il ne manqua pas de vanter la tranquillité d’un lieu, où ne parvenait aucun des bruits du dehors ; et il lui en demanda un bon prix. Christophe, comprenant mal, ignorant les conditions de la vie de Paris, l’épaule cassée par sa charge, accepta tout : il avait hâte d’être seul. Mais à peine fut-il seul que la saleté des choses le saisit ; et pour ne pas s’abandonner à la tristesse qui montait en lui, il se hâta de ressortir, après s’être trempé la tête dans l’eau poussiéreuse, qui était grasse au toucher. Il s’efforçait de ne pas voir et de ne pas sentir, pour échapper au dégoût.

Il descendit dans la rue. Le brouillard d’octobre était épais et piquant : il avait cette odeur fade de Paris, où se mêlent les exhalaisons des usines de la banlieue et la lourde haleine de la ville. On ne voyait point à dix pas. La lueur des becs de gaz tremblait comme une bougie qui va s’éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de gens roulait en flots contraires. Les voitures se croisaient, se heurtaient, obstruant le passage, refoulant la circulation comme une digue. Les chevaux glissaient sur la boue glacée. Les injures des cochers, les trompes et les cloches des tramways faisaient un vacarme assourdissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur saisirent Christophe. Il s’arrêta un instant, fut aussitôt poussé par ceux qui marchaient derrière lui, emporté par le courant. Il descendit le boulevard de Strasbourg, ne voyant rien, se jetant gauchement contre les passants. Il n’avait pas mangé depuis le matin. Les cafés qu’il rencontrait à chaque pas l’intimidaient et le dégoûtaient à cause de la foule qui y était entassée. Il s’adressa à un sergent de ville. Mais il était si lent à trouver ses mots que l’autre ne se donna même pas la peine de l’écouter jusqu’au bout, et lui tourna le dos, au milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua machinalement à marcher. Des gens étaient arrêtés devant une boutique. Il s’arrêta machinalement comme eux. C’était un magasin de photographies et de cartes postales : elles représentaient des filles en chemise, ou sans chemise ; des journaux illustrés étalaient des plaisanteries obscènes. Des enfants, des jeunes femmes regardaient tranquillement. Une fille maigre, aux cheveux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa contemplation, lui fit des offres. Il la regarda sans comprendre. Elle lui prit le bras, avec un sourire stupide. Il secoua son étreinte, et s’éloigna rougissant de colère. Les cafés-concerts se succédaient ; à la porte, des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule était toujours plus dense ; Christophe était frappé du nombre de figures vicieuses, de louches rôdeurs, de gueux avilis, de filles plâtrées aux odeurs écœurantes. Il se sentait glacé. La fatigue, la faiblesse, et l’horrible dégoût qui l’étreignait de plus en plus lui donnaient le vertige. Il serra les dents et marcha plus vite. Le brouillard augmentait, à mesure qu’on approchait de la Seine. La cohue des voitures devint inextricable. Un cheval glissa et tomba sur le flanc ; le cocher le roua de coups pour le faire relever ; la malheureuse bête, étranglée par ses sangles, s’agitait et retombait lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle banal fut pour Christophe la goutte d’eau qui fait déborder l’âme. Les convulsions de cet être misérable sous les regards indifférents lui firent sentir avec une telle angoisse son propre néant parmi ces milliers d’êtres – la répulsion que, depuis une heure, il s’efforçait d’étouffer pour ce bétail humain, pour cette atmosphère souillée, pour ce monde moral ennemi, fit irruption avec une telle violence qu’il suffoqua. Il eut une crise de sanglots. Les passants regardaient, étonnés, ce grand garçon au visage convulsé de douleur. Il marchait, les larmes ruisselant le long de ses joues, sans chercher à les essuyer. On s’arrêtait pour le suivre des yeux, un instant ; et, s’il eût été capable de lire dans l’âme de cette foule qui lui semblait hostile, peut-être aurait-il pu voir chez quelques-uns – mêlée sans doute à un peu d’ironie parisienne – une compassion fraternelle. Mais il ne voyait plus rien : ses pleurs l’aveuglaient.

Il se trouva sur une place, près d’une grande fontaine. Il y baigna ses mains, il y plongea sa figure. Un petit marchand de journaux le regardait faire curieusement, avec des réflexions gouailleuses, mais sans méchanceté ; et il lui ramassa son chapeau, que Christophe avait laissé tomber. Le froid glacial de l’eau ranima Christophe. Il se ressaisit. Il revint sur ses pas, évitant de regarder ; il ne pensait même plus à manger : il lui eût été impossible de parler à qui que ce fût ; un rien eût suffit pour rouvrir la source des larmes. Il était épuisé. Il se trompa de chemin, erra au hasard, se retrouva devant sa maison, au moment où il se croyait définitivement perdu : il avait oublié jusqu’au nom de la rue où il habitait.

Il rentra dans son infâme logis. À jeun, les yeux brûlants, le cœur et le corps courbaturés, il s’affaissa sur une chaise, dans un coin de sa chambre ; il y resta deux heures, incapable de bouger. Enfin il s’arracha à cette apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur fiévreuse, d’où il s’éveillait à chaque minute, avec l’illusion d’avoir dormi des heures. La chambre était étouffante ; il brûlait des pieds à la tête ; il avait une soif horrible ; il était en proie à des cauchemars stupides, qui continuaient de s’accrocher à lui, même quand il avait les yeux ouverts ; des angoisses aiguës le pénétraient comme des coups de couteau. Au milieu de la nuit, il s’éveilla, pris d’un désespoir si atroce qu’il en aurait hurlé ; il s’enfonça les draps dans la bouche, pour qu’on ne l’entendît pas : il se sentait devenir fou. Il s’assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur. Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un mouchoir. Il mit la main sur une vieille Bible, que sa mère avait cachée au milieu de son linge. Christophe n’avait jamais beaucoup lu ce livre ; mais ce lui fut un bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette Bible avait appartenu au grand-père, et au père du grand-père. Les chefs de la famille y avaient inscrit, sur une feuille blanche à la fin, leurs noms et les dates importantes de leur vie : naissances, mariages, morts. Le grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse écriture, les dates des jours où il avait lu et relu chaque chapitre ; le livre était rempli de bouts de papier jauni, où le vieux avait noté ses naïves réflexions. Cette Bible était placée sur une planche, au-dessus de son lit ; il la prenait pendant ses longues insomnies, conversant avec elle, plutôt qu’il ne la lisait. Elle lui avait tenu compagnie jusqu’à l’heure de la mort, comme elle avait tenu déjà compagnie à son père. Un siècle des deuils et des joies de la famille se dégageait de ce livre. Christophe se sentit moins seul, avec lui.

Il l’ouvrit aux plus sombres passages :

La vie de l’homme sur la terre est une guerre continuelle, et ses jours sont comme les jours d’un mercenaire...

Si je me couche, je dis : Quand me lèverai-je ? Et, étant levé, j’attends le soir avec impatience, et je suis rempli de douleur jusqu’à la nuit...

Quand je dis : Mon lit me consolera, le repos assoupira ma plainte, alors tu m’épouvantes par des songes, et tu me troubles par des visions...

Jusqu’à quand ne m’épargneras-tu point ? Ne me donneras-tu point quelque relâche, pour que je puisse respirer ? Ai-je péché ? Que t’ai-je fait, ô gardien des hommes ?...

Tout revient au même : Dieu afflige le juste aussi bien que le méchant...

Qu’il me tue ! Je ne laisserai pas d’espérer en Lui...

Les cœurs vulgaires ne peuvent comprendre le bienfait, pour un malheureux, de cette tristesse sans bornes. Toute grandeur est bonne, et le comble de la douleur atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui accable, ce qui détruit irrémédiablement l’âme, c’est la médiocrité de la douleur et de la joie, la souffrance égoïste et mesquine, sans force pour se détacher du plaisir perdu, et prête secrètement à tous les avilissements pour un plaisir nouveau. Christophe était ranimé par l’âpre souffle qui montait du vieux livre : le vent du Sinaï, des vastes solitudes et de la mer puissante, balayait les miasmes. La fièvre de Christophe tomba. Il se recoucha, plus calme, et il dormit d’un trait jusqu’au lendemain. Quand il rouvrit les yeux, le jour était venu. Il vit plus nettement encore l’ignominie de sa chambre ; il sentit sa misère et son isolement ; mais il les regarda en face. Le découragement était parti ; il ne lui restait plus qu’une virile mélancolie. Il redit la parole de Job :

Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas d’espérer en Lui...

Il se leva et commença le combat, avec tranquillité.

*

Il décida, le matin même, de faire les premières démarches. Il connaissait deux seules personnes à Paris, deux jeunes gens de son pays : son ancien ami, Otto Diener, qui était associé à un oncle, marchand de draps, dans le quartier du Mail ; et un petit juif de Mayence, Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande maison de librairie, dont il n’avait pas l’adresse.

Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou quinze ans. Il avait eu pour lui une de ces amitiés d’enfance, qui devancent l’amour, et qui sont déjà de l’amour. Diener aussi l’avait aimé. Ce gros garçon timide et compassé avait été séduit par la fougueuse indépendance de Christophe ; il s’était évertué à l’imiter d’une façon ridicule : ce qui irritait Christophe et le flattait. Alors ils faisaient des projets qui bouleversaient le monde. Puis Diener avait voyagé, pour son éducation commerciale, et ils ne s’étaient plus revus ; mais Christophe avait de ses nouvelles par les gens du pays, avec qui Diener était resté en relations régulières.

Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe avaient eu un autre caractère. Ils s’étaient connus, tout gamins, à l’école, où le petit singe avait joué des tours à Christophe, qui l’étrillait en échange, quand il voyait le piège où il était tombé. Kohn ne se défendait pas ; il se laissait rouler, et frotter la figure dans la poussière, en pleurnichant ; mais il recommençait aussitôt après, avec une malice inlassable – jusqu’au jour où il prit peur, Christophe l’ayant menacé sérieusement de le tuer.

Christophe sortit de bonne heure. Il s’arrêta en route, pour déjeuner à un café. Il s’obligeait, malgré son amour propre, à ne perdre aucune occasion de parler en français. Puisqu’il devait vivre à Paris, peut-être des années, il lui fallait s’adapter le plus vite possible aux conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il s’imposa donc de ne pas prendre garde, bien qu’il en souffrît cruellement, à l’air goguenard du garçon qui écoutait son charabia ; et sans se décourager, il bâtissait pesamment des phrases informes, qu’il répétait avec ténacité, jusqu’à ce qu’il fût compris.

Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son habitude, quand il avait une idée en tête, il ne voyait rien autour de lui. Paris lui faisait, dans cette première promenade, l’impression d’une vieille ville et mal tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où l’on sent monter l’orgueil d’une force nouvelle : et il était désagréablement surpris par les rues éventrées, les chaussées boueuses, la bousculade des gens, le désordre des voitures – des véhicules de toute sorte, de toute forme : de vénérables omnibus à chevaux, des tramways à vapeur, à électricité, et de tous les systèmes – des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux de bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les places encombrées de statues en redingote ; je ne sais quelle pouillasserie de ville du Moyen Âge, initiée aux bienfaits du suffrage universel, mais qui ne peut se défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la veille s’était changé en une petite pluie pénétrante. Dans beaucoup de boutiques, le gaz était allumé, bien qu’il fût plus de dix heures.

Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale de rues qui avoisinent la place des Victoires, au magasin qu’il cherchait, rue de la Banque. En entrant, il crut voir, au fond de la boutique longue et obscure, Diener occupé à ranger des ballots, au milieu d’employés. Mais il était un peu myope et se défiait de ses yeux, bien que leur intuition le trompât rarement. Il y eut un remue-ménage parmi les gens du fond, quand Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait ; et, après un conciliabule, un jeune homme se détacha du groupe, et dit en allemand :

« Monsieur Diener est sorti.

– Sorti ? Pour longtemps ?

– Je crois. Il vient de sortir. »

Christophe réfléchit un instant ; puis il dit :

« Très bien. J’attendrai. »

L’employé, surpris, se hâta d’ajouter :

« C’est qu’il ne rentrera peut-être pas avant deux ou trois heures.

– Oh ! cela ne fait rien, répondit Christophe avec placidité. Je n’ai rien à faire à Paris. Je puis attendre, tout le jour, s’il le faut. »

Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, croyant qu’il plaisantait. Mais Christophe ne songeait déjà plus à lui. Il s’était assis tranquillement dans un coin, le dos tourné à la rue, et il semblait prêt à y camper.

Le commis retourna au fond du magasin, et chuchota avec ses collègues ; ils cherchaient, avec une consternation comique, un moyen de se débarrasser de l’importun.

Après quelques minutes d’incertitude, la porte du bureau s’ouvrit. M. Diener parut. Il avait une large figure rouge, balafrée sur la joue et le menton d’une cicatrice violette, la moustache blonde, les cheveux aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d’or, des boutons d’or à son plastron de chemise, et des bagues à ses gros doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il vint à Christophe, d’un air dégagé. Christophe, qui rêvassait sur sa chaise, eut un sursaut d’étonnement. Il saisit les mains de Diener, et s’exclama avec une cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés et rougir Diener. Le majestueux personnage avait ses raisons pour ne pas vouloir reprendre avec Christophe ses relations d’autrefois ; et il s’était promis de le tenir à distance, dès le premier abord, par ses manières imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de Christophe, qu’il se sentait de nouveau un petit garçon en sa présence ; il en était furieux et honteux. Il bredouilla précipitamment :

« Dans mon cabinet... Nous serons mieux pour causer. »

Christophe reconnut sa prudence habituelle.

Mais, dans le cabinet, dont la porte fut soigneusement refermée, Diener ne s’empressait pas de lui offrir une chaise. Il restait debout, expliquant, avec une lourde maladresse :

« Bien content... J’allais sortir... On croyait que j’étais sorti... Mais il faut que je sorte... Je n’ai qu’une minute... Un rendez-vous urgent... »

Christophe comprit que l’employé lui avait menti tout à l’heure, et que le mensonge était convenu avec Diener, pour le mettre à la porte. Le sang lui monta à la tête ; mais il se contint, et dit sèchement :

« Rien ne presse. »

Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d’un tel sans-gêne.

« Comment ! rien ne presse ! dit-il. Une affaire... »

Christophe le regarda en face :

« Non. »

Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait Christophe, de se sentir si lâche devant lui. Il balbutia avec dépit. Christophe l’interrompit :

« Voici, dit-il. Tu sais... »

(Ce tutoiement blessait Diener, qui s’était vainement efforcé, dès les premiers mots, d’établir entre Christophe et lui, la barrière du vous.)

« ... Tu sais pourquoi je suis ici ?

– Oui, je sais », dit Diener.

(Il avait été informé par ses correspondants de l’algarade de Christophe, et des poursuites dirigées contre lui.)

« Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas ici pour mon plaisir. J’ai dû fuir. Je n’ai rien. Il faut que je vive. »

Diener attendait la demande. Il la reçut avec un mélange de satisfaction – (car elle lui permettait de reprendre sa supériorité sur Christophe) – et de gêne – (car il n’osait pas lui faire sentir cette supériorité, comme il l’eût voulu.)

« Ah ! fit-il avec importance, c’est bien fâcheux, bien fâcheux. La vie est difficile ici. Tout est cher. Nous avons des frais énormes. Et tous ces employés... »

Christophe l’interrompit avec mépris :

« Je ne te demande pas d’argent. »

Diener fut décontenancé. Christophe continua :

« Tes affaires vont bien ? Tu as une belle clientèle ?

– Oui, oui, pas mal, Dieu merci... » dit prudemment Diener. (Il se méfiait.)

Christophe lui lança un regard furieux, et reprit :

« Tu connais beaucoup de monde dans la colonie allemande ?

– Oui.

– Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens. Ils ont des enfants. Je donnerai des leçons. »

Diener prit un air embarrassé.

« Qu’est-ce encore ? fit Christophe. Est-ce que tu doutes par hasard que j’en sache assez pour un pareil métier ? »

Il demandait un service, comme si c’était lui qui le rendait. Diener qui n’eût jamais rien fait pour Christophe que pour avoir le plaisir de le sentir son obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt pour lui.

« Tu en sais mille fois plus qu’il n’en faut... Seulement...

– Eh bien ?

– Eh bien, c’est difficile, très difficile, vois-tu, à cause de ta situation.

– Ma situation ?

– Oui... Enfin, cette affaire, ce procès... Si cela venait à se savoir. C’est difficile pour moi. Cela peut me faire beaucoup de tort. »

Il s’arrêta, voyant le visage de Christophe se décomposer de colère ; et il se hâta d’ajouter :

« Ce n’est pas pour moi... Je n’ai pas peur... Ah ! si j’étais seul !... C’est mon oncle... Tu sais, la maison est à lui, je ne peux rien sans lui... »

De plus en plus effrayé par la figure de Christophe et par l’explosion qui se préparait, il dit précipitamment – (il n’était pas mauvais au fond ; l’avarice et la vanité luttaient en lui : il eût voulu obliger Christophe mais à bon compte) :

« Veux-tu cinquante francs ? »

Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener, d’une telle façon que celui-ci recula en toute hâte jusqu’à la porte, qu’il ouvrit, prêt à appeler. Mais Christophe se contenta d’approcher de lui sa tête congestionnée :

« Cochon ! » dit-il, d’une voix retentissante.

Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des employés. Sur le seuil, il cracha de dégoût.

*

Il marchait à grands pas dans la rue. Il était ivre de colère. La pluie le dégrisa. Où allait-il ? Il ne savait. Il ne connaissait personne. Il s’arrêta, pour réfléchir, devant une librairie, et il regardait, sans voir, les livres à l’étalage. Sur une couverture, un nom d’éditeur le frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après un instant, que c’était le nom de la maison où était employé Sylvain Kohn. Il prit note de l’adresse... Que lui importait ? Il n’irait certainement pas... Pourquoi n’irait-il pas ? Si ce gueux de Diener, qui avait été son ami, le recevait ainsi, qu’avait-il à attendre d’un drôle qu’il avait traité sans ménagement et qui devait le haïr ? D’inutiles humiliations ? Son sang se révoltait. – Mais un fond de pessimisme natif, qui lui venait peut-être de son éducation chrétienne, le poussait à éprouver jusqu’au bout la vilenie des gens.

« Je n’ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir tout tenté, avant de crever. »

Une voix ajoutait en lui :

« Et je ne crèverai pas. »

Il s’assura de nouveau de l’adresse, et il alla chez Kohn. Il était décidé à lui casser la figure, à la première impertinence.

La maison d’édition se trouvait dans le quartier de la Madeleine. Christophe monta à un salon du premier étage, et demanda Sylvain Kohn. Un employé à livrée lui répondit « qu’il ne connaissait pas ». Christophe, étonné, crut qu’il prononçait mal, et il répéta la question ; mais l’employé, après avoir écouté attentivement, affirma qu’il n’y avait personne de ce nom dans la maison. Tout décontenancé, Christophe s’excusait, et il allait sortir, quand au fond d’un corridor une porte s’ouvrit ; et il vit Kohn lui-même, qui reconduisait une dame. Sous le coup de l’affront qu’il venait de subir de Diener, il était disposé à croire en ce moment que tout le monde se moquait de lui. Sa première pensée fut donc que Kohn l’avait vu venir, et qu’il avait donné l’ordre au garçon de dire qu’il n’était pas là. Une telle impudence le suffoqua. Il partait, indigné, lorsqu’il s’entendit appeler. Kohn, de ses yeux perçants, l’avait reconnu de loin ; et il courait à lui, le sourire aux lèvres, les mains tendues, avec toutes les marques d’une joie exagérée.

Sylvain Kohn était petit, trapu, la face entièrement rasée, à l’américaine, le teint trop rouge, les cheveux trop noirs, une figure large et massive, aux traits gras, les yeux petits, plissés, fureteurs, la bouche un peu de travers, un sourire lourd et malin. Il était mis avec une élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches. C’était là l’unique chose qui chagrinât son amour propre ; il eût accepté de bon cœur quelques coups de pied au derrière pour avoir deux ou trois pouces de plus et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort satisfait de lui ; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu’il l’était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, s’était fait le chroniqueur et l’arbitre des élégances parisiennes. Il écrivait de fades courriers mondains, d’un raffinement compliqué. Il était le champion du beau style français, de l’élégance française, de la galanterie française, de l’esprit français – Régence, talon rouge, Lauzun. On se moquait de lui ; mais cela ne l’empêchait point de réussir. Ceux qui disent que le ridicule tue à Paris ne connaissent point Paris : bien loin d’en mourir, il y a des gens qui en vivent ; à Paris, le ridicule mène à tout, même à la gloire, même aux bonnes fortunes. Sylvain Kohn n’en était plus à compter les déclarations que lui valaient, chaque jour, ses marivaudages francfortois.

Il parlait avec un accent lourd et une voix de tête.

« Ah ! voilà une surprise ! criait-il gaiement, en secouant la main de Christophe dans ses mains boudinées aux doigts courts, qui semblaient tassés dans une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider à lâcher Christophe. On eût dit qu’il retrouvait son meilleur ami. Christophe, interloqué, se demandait si Kohn se moquait de lui. Mais Kohn ne se moquait pas. Ou bien, s’il se moquait, ce n’était pas plus qu’à l’ordinaire. Kohn n’avait pas de rancune : il était trop intelligent pour cela. Il y avait beau temps qu’il avait oublié les mauvais traitements de Christophe ; et, s’il s’en était souvenu, il ne s’en fût guère soucié. Il était ravi de cette occasion de se faire voir à un ancien camarade, dans l’importance de ses fonctions nouvelles et l’élégance de ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en disant sa surprise : la dernière chose du monde à laquelle il se fût attendu était bien une visite de Christophe ; et s’il était trop avisé pour ne pas savoir d’avance qu’elle avait un but intéressé, il était des mieux disposés à l’accueillir, par ce seul fait qu’elle était un hommage rendu à son pouvoir.

« Et vous venez du pays ? Comment va la maman ? demandait-il avec une familiarité qui, en un autre jour, eût choqué Christophe, mais qui lui faisait du bien, maintenant, dans cette ville étrangère.

– Mais comment se fait-il, demanda Christophe, encore un peu soupçonneux, qu’on m’ait répondu tout à l’heure que M. Kohn n’était pas là ?

– Monsieur Kohn n’est pas là, dit Sylvain Kohn, en riant. Je ne me nomme plus Kohn. Je m’appelle Hamilton. »

Il s’interrompit.

« Pardon ! » fit-il.

Il alla serrer la main à une dame qui passait, et grimaça des sourires. Puis il revint. Il expliqua que c’était une femme de lettres, célèbre par des romans d’une volupté brûlante. La moderne Sapho avait une décoration violette à son corsage, des formes plantureuses, et des cheveux blond ardent sur une figure réjouie et plâtrée ; elle disait des choses prétentieuses d’une voix mâle, qui avait un accent franc-comtois.

Kohn se remit à questionner Christophe. Il s’informait de tous les gens du pays, demandait ce qu’était devenu celui-ci, celui-là, mettant une coquetterie à montrer qu’il se souvenait de tous. Christophe avait oublié son antipathie ; il répondait, avec une cordialité reconnaissante, donnant une foule de détails, qui étaient absolument indifférents à Kohn, et qu’il interrompit de nouveau.

« Pardon », fit-il encore.

Et il alla saluer une autre visiteuse.

« Ah ! ça, demanda Christophe, il n’y a donc que les femmes qui écrivent en France ? »

Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité :

« La France est femme, mon cher. Si vous voulez arriver, faites-en votre profit. »

Christophe n’écouta point l’explication, et continua les siennes. Kohn, pour y mettre fin, demanda :

« Mais comment diable êtes-vous ici ? »

« Voilà ! pensa Christophe. Il ne savait rien. C’est pourquoi il était si aimable. Tout va changer, quand il saura. »

Il mit un point d’honneur à conter tout ce qui pouvait le compromettre : la rixe avec les soldats, les poursuites contre lui, sa fuite du pays.

Kohn se tordit de rire :

« Bravo ! criait-il, bravo ! Ah ! la bonne histoire ! »

Il lui serra la main chaleureusement. Il était enchanté de tout pied de nez à l’autorité ; et celui-ci l’amusait d’autant plus qu’il connaissait les héros de l’histoire : le côté comique lui en apparaissait.

« Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-moi le plaisir... Déjeunez avec moi. »

Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait :

« C’est un brave homme, décidément. Je me suis trompé. »

Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe hasarda sa requête :

« Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je suis venu ici chercher du travail, des leçons de musique, en attendant que je me sois fait connaître. Pourriez-vous me recommander ?

– Comment donc ! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je connais tout le monde ici. Tout à votre service. »

Il était heureux de faire montre de son crédit.

Christophe se confondait en remerciements. Il se sentait le cœur déchargé d’un grand poids.

À table, il dévora, de l’appétit d’un homme qui ne s’était pas repu depuis deux jours. Il s’était noué sa serviette autour du cou, et mangeait avec son couteau. Kohn-Hamilton était horriblement choqué par sa voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins blessé du peu d’attention que son convive prêtait à ses vantardises. Il voulait l’éblouir par le récit de ses belles relations et de ses bonnes fortunes ; mais c’était peine perdue ; Christophe n’écoutait pas, il interrompait sans façons. Sa langue se déliait ; il devenait familier. Il avait le cœur gonflé de gratitude et il assommait Kohn, en lui confiant naïvement ses projets d’avenir. Surtout, il l’exaspérait par son insistance à lui prendre la main par-dessus la table et à la presser avec effusion. Et il mit le comble à son irritation, en voulant à la fin trinquer, à la mode allemande, et boire, avec des paroles sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au
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