Littérature russe








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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


— LITTÉRATURE RUSSE —

Pavel Melnikov-Petcherski

(Мельников-Печерский Павел Иванович)

1818 — 1883

LES RÉCITS DE MA GRAND’MÈRE

(Бабушкины россказни)


1858

Traduction d’A. Poggio et d’A. Savine parue dans l’Humanité nouvelle, année 2, t. 2, vol. 3, 1898.
TABLE

I. SERGUEI MIKHAÏLOVITCH 12

II. NASTENKA BOROVKOVA 34


Ma grand’mère Praskovia Petrovna Petcherskaïa mourut à plus de cent ans.

Sur ses vieux jours, la bonne vieille souilla son âme d’un gros péché ; elle se rajeunissait. Elle prétendait toujours n’être qu’à la fin de sa quatre-vingtième année. Elle vécut ainsi vingt-cinq ans.

En réalité, ma grand’mère Praskovia Petrovna Petcherskaïa était ma bisaïeule. Mais nous l’appelions grand’mère, parce cela faisait plaisir à la chère vieille.

On lui demandait parfois :

— En quelle année êtes-vous née, grand’mère ?

— L’année ? Ah ! voilà ! c’est que je ne me rappelle pas l’année ! Du reste, tu n’as qu’à faire le compte. Ma mère me mit au monde, le jour même qu’on brûla un prêtre à la Okhta1. Il avait été amené à Pétersbourg par le prince Doundouk qui, de ce temps, n’avait pas encore embrassé le christianisme, et ce prêtre était, à ce qu’il paraît, chef de leur religion. Il correspondait à nos évêques, et les kalmouks l’appelaient Tchourlama. Il mourut à Pétersbourg. Or, d’après le rite kalmouk, les restes d’un prêtre doivent être brûlés. On le brûla donc. Tout Pétersbourg se rendit alors à la Okhta. Tout le monde était heureux de voir brûler ce prêtre. Mon père et ma mère y allèrent aussi et ma mère fut si fortement bousculée dans la foule, que, rentrée chez elle, elle accoucha de moi2. C’est ainsi, Andriouchka.... Savais-tu, mon ami, que j’étais un avorton ?

— Grand’mère, mais cela s’est passé il y a plus de cent ans.

— Cent ans ! Cesse donc ! se fâchait la grand’mère. Tu es encore trop jeune pour te moquer de moi ! Cent ans, que radotes-tu ! Soixante-dix-sept ou soixante-dix-huit ans, cela se peut. Mais toi, tu exagères sans mesure. Cent ans ! Cela n’a pas le sens commun !

Ma grand’mère boudait quelquefois, mais cela ne durait pas longtemps.

La bonne vieille avait un excellent cœur, et m’affectionnait beaucoup. J’étais, dès mon enfance, son enfant gâté ; aussi, on m’avait surnommé le petit-fils de la grand’mère, et cela lui plaisait infiniment.

Avec l’âge, elle fut atteinte de surdité, et sa vue s’affaiblit : mais elle avait conservé une rare mémoire.

Comme il arrive souvent aux personnes d’un âge avancé, elle ne se souvenait que du temps de sa jeunesse.

Lorsqu’elle se mettait à raconter l’époque du règne d’Élisabeth ou de celui de Catherine, sa mémoire lui fournissait les moindres détails ; mais, en revanche, elle ne se rappelait pas l’invasion française quoiqu’elle n’eût quitté Moscou que cinq heures avant l’entrée de Napoléon, et qu’elle eût passé toute une nuit à se signer et à pleurer amèrement, en contemplant des environs de Moscou, la sinistre rougeur du ciel, reflet du glorieux incendie.

— Comment avez-vous pu oublier, grand’mère, que Napoléon vint à Moscou ? lui demandai-je.

— Non, mon cher Andriouchka ; je ne m’en souviens pas... je ne m’en souviens pas, mon bon.... J’ai longtemps habité Moscou, mais je ne me rappelle pas avoir connu quelqu’un de ce nom... Qui était-ce donc ? D’après son nom, ce devait être un étranger.

— C’était un Français, grand’mère.

— Un Français ! Non, mon cœur, je ne l’ai pas connu... Du reste, il y avait de mon temps tant de Français à Moscou ! Que faisait-il ? Était-il maître de danse ou précepteur ?

— Il était empereur, grand’mère.

— Empereur ?... comment cela, empereur ? De qui ?

— Empereur des Français, grand’mère.

— Cesse de plaisanter, tu commets un gros péché en te moquant de ta vieille grand’mère. Le bon Dieu ne t’accordera pas de bonheur. Voyez un peu ce qu’il imagine... Il a découvert un empereur des Français, et dire que tu fais des études !... Ce n’est pas bien... Il n’y a, mon cœur, que deux empereurs : le nôtre et celui de Rome. Le sultan turc est aussi considéré comme un empereur, mais pas tout à fait du même rang... Il n’a pas la même importance, car il ne professe pas la religion chrétienne. Les Français, mon cœur, ont un roi : le roi de France et de Navarre... comment s’appelle-t-il, celui d’aujourd’hui ? Louis XVI règne-t-il toujours, ou bien est-ce le Dauphin qui est monté sur le trône ?

— Que dites-vous, grand’mère ? Il y a près de cinquante ans qu’on a tué Louis XVI.

— Je le plains, je le plains sincèrement. C’était un excellent roi. Il était toujours bien disposé pour nous. Mon cousin, le prince Sviblof, était l’attaché de notre résident de Paris, et disait beaucoup de bien de Louis XVI. « Il ne parle jamais de notre impératrice, disait mon cousin, que dans les termes du plus profond respect et de la plus haute estime. » C’est pourquoi je le regrette... Mais il était d’un caractère si pacifique, contre qui a-t-il donc guerroyé ? Je suppose que c’est contre le roi d’Espagne.

— Grand’mère, il n’a guerroyé contre personne.

— On l’a tué, as-tu dit ?

— Tué, oui, mais pas à la guerre, sur un échafaud.

— Écoute, André. Ne serais-tu pas martiniste3 ? Ce n’est pas bien, mon ami, ce n’est pas bien. Ne serais-tu pas lié avec Lopoukhine ? Prends garde, mon cœur, ne cause pas de chagrin à ta grand’mère. Dieu seul sait ce qui peut arriver ! Il ne faut pas grand’chose pour tomber sous la griffe de Chechkovsky4 et chez lui, mon pigeonneau, c’est fort heureux si l’on se contente de vous fouetter de verges. Ceci n’est rien. Un pansement, et c’est oublié. Mais parfois... c’est bien pis. Non, André, ne te compromets pas, n’afflige pas ta grand’mère... parle toujours des souverains étrangers avec respect... Vraiment, tu ne fais que dire des choses invraisemblables, comme si le roi de France avait péri sur un échafaud, et comme si l’empereur des Français a été à Moscou... C’est honteux, mon cœur, tout à fait honteux. Tiens, Andriouchka, je viens de me rappeler... tu as tout embrouillé, mon chéri... En effet, un empereur est venu à Moscou, mais ce n’était pas l’empereur des Français, mais celui de Rome ; on l’appelait Joseph... je l’ai vu, mon ami, je l’ai vu... au bal du commandant en chef, à Neskouchnoié, chez le comte Alexis Grigoriévitch Orlof, à Kouskovo, à la fête donnée par Chtchérémétef... je le vois comme s’il était là, devant moi... des traits si fins, si délicats... Il gardait l’incognito le plus strict et ne s’arrêtait que dans les hôtelleries et les auberges. Lorsqu’il vint à Tzarskoe-Selo, chez notre impératrice, il occupait la maison de bains. L’impératrice avait fait poser à cette maison une enseigne d’hôtellerie : il se laissa prendre à cette apparence, et tout le temps de son séjour, il habita cette maison de bains, mais aussi il conserva son incognito... Il s’appelait le comte de Falkenstein, et toi, tu lui as donné un nom qui n’a pas de sens commun... Napoléon ! qu’est-ce que c’est que Napoléon ? Même les catholiques n’ont pas de saint de ce nom, et notre église orthodoxe encore moins... une sorte de surnom pour les chiens... c’est mal, mon ami ! Sois plus sage, mon bijou, et ne prononce pas de semblables paroles... surtout en présence d’étrangers, ils te blâmeraient... Ce n’est pas bien... non, mon ami...

Bien des épreuves ont marqué la vie de ma grand’mère. Jusqu’à son mariage, elle habitait Pétersbourg, et elle ne se maria pas bien vieille, à quatorze ans.

Elle avait vécu à la cour des impératrices Élisabeth et Catherine II. Elle avait demeuré à Moscou pendant l’année de la peste ; à Kazan, avant l’émeute de Pougatchef ; à Nijni, à Arkhangel, à Iaroslav, à Kief, et de nouveau, tantôt à Moscou, tantôt à Pétersbourg.

Elle avait vu et entendu bien des choses, mais elle en avait éprouvé encore plus. Il n’y avait pas à se le dissimuler... Dans sa jeunesse, ma grand’mère avait folichonné, mais quelle grande dame de ce siècle n’avait pas folichonné !

C’était la mode de ce temps, mais voici quelque chose de particulier : toute femme, dans le vieux temps comme aujourd’hui, qui avait péché dans sa jeunesse, au jour de sa vieillesse, devenait bigote, et tâchait de racheter par les jeûnes et les messes les écarts du passé...

Ma grand’mère n’était pas sujette à ce travers... Elle avait conservé jusqu’à sa mort le cachet du XVIIIe siècle.

Il lui arrivait de regarder avec tristesse et les larmes aux yeux sa main jaune et desséchée, et de se rappeler avec regret le temps où une jeunesse dorée admirait sa belle main potelée, aussi blanche que la neige... Depuis l’âge de cinquante ans, elle avait cessé de se mirer dans la glace... Cette beauté flétrie avait peur de son image.

Mais, cependant, elle ne fut jamais bigote. Bien au contraire ! c’est elle, la première, qui me fit connaître le Sermon des cinquante, de Voltaire, Faublas et la Guerre des dieux.

Pourtant les dernières années de sa vie, ma grand’mère priait le bon Dieu avec une telle ferveur qu’il lui arrivait parfois de tomber en défaillance. Chaque soir, avant de se mettre au lit, elle se prosternait jusqu’à deux cents fois. C’est qu’on avait mis en loterie une propriété de Golovine Vorotinetz et que ma grand’mère, qui avait acheté trois billets, avait grande envie de gagner cette propriété. À cet effet, elle priait avec un tel zèle qu’après sa prière on la mettait au lit sans connaissance.

On tira la loterie. Ma grand’mère ne gagna rien du tout, mais elle ne voulut pas y croire et continua de prier le bon Dieu de lui accorder le superbe Vorotinetz, avec ses jardins, ses galeries de tableaux et ses incomparables richesses.

Il s’est écoulé bien du temps depuis que j’ai jeté une poignée de sable jaune et humide sur le cercueil de la bonne vieille femme que j’aimais tendrement. J’étais encore fort jeune, du temps où, assis près du poêle à carreaux de faïence, j’écoutais les récits de ma grand’mère qui avait l’habitude de réchauffer ses vieux os à ce poêle.

Alors, je ne pouvais apprécier ses histoires : j’oubliais les unes, je n’écoutais pas les autres. Mais à présent, que les transports de la jeunesse frivole se sont calmés, et que la barbe commence à grisonner, ma bonne grand’mère, avec ses histoires, me revient à la mémoire, et les personnes du XVIIIe siècle m’apparaissent comme des images connues, familières.

L’éclat de cette existence passée éblouit... Tout y était si majestueux, si somptueux, si large, si enchanteur.

Mais cet éclat n’était que fortuit, n’était qu’extérieur.

En écartant le rideau pompeux qui dérobe le XVIIIe siècle aux regards indiscrets des générations futures, on s’aperçoit de la futilité de ce siècle frivole qui, sautant, dansant, plaisantant et riant, un triolet aux lèvres, fut, à l’improviste, atteint par la mort, et, tout à coup, d’une manière pour lui inattendue, descendit dans la tombe noire et humide.

Quand les récits de ma grand’mère renaissent en ma mémoire, et que devant moi se dressent les images de nos aïeux, depuis longtemps disparus, je crois entendre et les cris effrontés des favoris, et les balbutiements mystérieux des fous, et les discours flatteurs des courtisans, et la voix de la vérité éternellement jeune, sortant de sous les bonnets des bouffons. Il me semble entendre les chuchotements amoureux des petits-maîtres et des petites-maîtresses, les bruyants et robustes baisers des belles filles de serfs, les rugissements des ours, les coups secs des fouets, les hurlements des chiens, et les sons voluptueux de la musique italienne. Je me figure assister à des fêtes fabuleuses, au palais de glace de l’impératrice Anne, aux bals masqués dans les rues de Moscou, au carrousel de Catherine, au bal de Potemkine, aux riantes excursions en Tauride...

Tout, dans ce siècle, était joie, allégresse !... Et pouvait-on ne pas être enthousiaste ! C’était le siècle des preux, le siècle où la jeune Russie avait vaincu deux rois qui étaient de grands capitaines, avait réduit à l’impuissance deux grands États, et en avait partagé un troisième avec ses voisins. Poltava, Berlin et Tcherma, Minich en Turquie, Souvarof aux Alpes, Orlof dans l’Archipel, et l’incomparable, le superbe prince de Tauride, créant de rien la nouvelle Russie... quelle figure majestueuse... que d’éclat, que de gloire !...

Mais avec cette splendeur, cette gloire, marchaient de front, une instruction à peine ébauchée, mais présomptueuse, une servilité mêlée à une arrogance effrontée, des soucis cupides de gain, une injustice éhontée, et un grossier mépris du bas peuple...

Mais que la paix soit avec vous, nos aïeux ! Reposez paisiblement jusqu’à ce que la trompette de l’archange retentisse, reposez jusqu’au jour du jugement. Nous ne tournerons pas vos tombes en ridicule, comme vous l’avez fait de celles de vos aïeux à longues barbes.

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