Frère Jérôme Ferdinand Jérôme Nicolas de Hédouville Relation de mon séjour en exil








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Le manuscrit de Hédouville

Frère Jérôme

Ferdinand Jérôme Nicolas de Hédouville

Relation de mon séjour en exil

et exode des religieux jusqu’en Russie

Par un novice de la Valsainte

1796-1800




Le manuscrit de Hédouville


Actuellement il existe une copie de la Relation de Frère Jérôme, ancien novice de la Trappe en Suisse, aux archives de l’abbaye de Tamié. Elle fut exécutée en 1927 par M. Dautricourt, généalogiste, de Montreuil sur Mer (Pas-de-Calais), à la demande de dom Alexis Presse, abbé de Tamié, d’après un texte, propriété de Mme de Buttet de Chambéry, alliée à la famille de Hédouville.

Le document se présente comme un volume constitué de deux ensembles comprenant 81 et 214 pages, de feuilles 21 x 27 cm, dactylographiées sur une seule face, brochées en un seul volume, à couverture brune. La page 1 bis comprend “un exposé succinct de sa vie [de Nicolas Ferdinand Jérôme de Hédouville], afin de mettre en lumière les caractéristiques de l’auteur de ce travail”, selon les termes de Dautricourt qui s’est chargé de faire la copie de la Relation.

L’appartement de cette personne fut détruit pendant le bombardement américain de Chambéry survenu le 26 mai 1944 et sans doute le document original disparut-il alors.

Le monastère de la Visitation de Reims a été fermé et ses archives ont été transférées dans celui de Boulogne (Nord). On y a retrouvé une copie de la Relation de frère Jérôme, un peu remaniée et abrégée par rapport à la copie de Tamié, exécutée par une religieuse, durant l’un des supériorats, de Mère Sainte-Thérèse Jéronyme, fille de Nicolas Ferdinand Jérôme, entre 1847 et 1889.

Il n’est pas impossible qu’il existe d’autres copies de ce document, dans la famille de Hédouville ou alliée.

La présente transcription suit la copie de Tamié. Elle indique entre [ ] les numéros de page ou bien des mots ajoutés. Certains paragraphes ont été raccourcis. Les titres des chapitres sont de l’éditeur.

Vers la Valsainte


[1] Quelques mots sur l’abbaye de la Valsainte de Notre-Dame de la Trappe.

Étant pressé depuis longtemps de consigner dans un petit mémorial la faveur que Dieu m’a faite de me souffrir trois ans et quelques mois parmi ses fidèles serviteurs, les Révérends Pères de la Trappe, je mets enfin la main à l’œuvre, espérant que le Seigneur daignera m’assister dans une entreprise qui surpasse de beaucoup les forces d’un pauvre ignorant. Puissiez-vous, mes enfants1, en tirer quelque édification et concevoir une haute idée de la bonté de Dieu qui traite avec tant de douceur ceux qui embrassent avec ferveur la croix de son adorable Fils, en changeant en un séjour de bonheur et de paix un lieu, qui, aux yeux de la nature, ne semble devoir produire que les plus âpres épines !

Ô terre des élus, ô maison de paix, heureux ceux qui sont admis à vivre dans votre enceinte et qui ne franchissent vos saintes limites que pour s’envoler sur les montagnes de la céleste Sion ! Dépouillé d’un si grand bien, je m’efforce de chercher des consolations dans ces paroles pleines d’amour de notre charitable Sauveur : In domo Patris mei, mansiones multae sunt. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père2.

Je n’ai pas besoin de vous observer, mes chers enfants, que n’ayant jamais écrit, j’ai besoin, dans la lecture de cette [2] petite relation, de toute l’indulgence que j’ai le droit d’attendre de vous. Je n’ai d’ailleurs, d’autre vue que de vous édifier, en rendant, dans la mesure de mes moyens, un très faible témoignage de ma juste reconnaissance à la sainte réforme de la Trappe.

Je prendrai, dans le cours de cette petite narration, le nom de frère Jérôme, nom cher à mon cœur par bien des titres puisqu’il est un de ceux que j’ai reçus au saint baptême, et que c’est sous ce nom que j’ai passé les trois plus précieuses années de ma vie.

Je ne ferai pas de description de l’abbaye de la Valsainte3. Cette maison qui avait passé des enfants de saint Bruno à ceux de saint Bernard est maintenant détruite ou employée à des usages profanes. Je n’exposerai pas non plus les motifs qui ont donné lieu à la nouvelle réforme établie par le révérend Père dom Augustin de Lestrange4. Divers imprimés répandus dans le public peuvent vous en instruire. Je ne peux cependant pas me dispenser de vous dire en passant que Pie VI, de sainte mémoire, en faveur de cette réforme à laquelle il donna les plus grands encouragements, érigea la chartreuse de la Valsainte en abbaye5, et constitua dom Augustin père immédiat6 de toutes les maisons qui pourraient en sortir, en quelque lieu qu’elles existassent.

Je passe sous silence tous les événements qui ont précédé ma retraite. Je ne parlerai pas de l’emploi de mes premières années7, de ce temps si précieux que les hommes [3] doivent à Dieu comme les prémices de la vie qu’ils tiennent de sa bonté. Je dirai seulement avec le roi prophète : “Delicta juventutis meae, ne memineris, Domine. Seigneur, ne vous rappelez point les fautes de ma jeunesse.”8

Les précieux moments des miséricordes étaient arrivés pour moi. Dieu, déjà, avait commencé à frapper mon cœur du plus terrible coup en me privant, dans une terre étrangère, de mon plus ferme appui. Je n’avais que vingt-deux ans et quelques mois quand mon père, après m’avoir laissé les plus touchants exemples d’une fidélité constante à son Dieu et à son roi, termina sa carrière en véritable chrétien, ne recommandant à ses enfants que la crainte du Seigneur. J’étais absent pour mon service lorsque j’éprouvais cette douloureuse perte, mais je ne perdis rien des instructions de mon vertueux père. Elles avaient été fidèlement recueillies par un intime ami9 qui, plus heureux que moi, avait été témoin de son dernier combat. Cette lutte suprême a dû lui assurer la victoire par la manière dont il s’y était préparé. (18 janvier 1796) Je continuai mon service militaire pendant tout le cours de cette année.

Comme Dieu parle rarement au milieu du tumulte, mais qu’il a coutume de conduire l’âme dans la solitude pour la toucher au cœur, il permit qu’une légère égratignure, aigrie par les fatigues [4] d’une campagne très active, dégénérât en une plaie fâcheuse, ce qui obligea mes chefs à m’envoyer, pour quelque temps, sur les derrières de l’armée, y prendre le repos nécessaire à ma guérison. La Providence, en ménageant cette circonstance, permit que je fusse réuni à cet intime ami dont j’ai déjà parlé, que lui-même, attaqué d’une fièvre aussi violente qu’opiniâtre, m’avait précédé au dépôt. C’était, sans doute, par ce nouvel Ananie que le Seigneur voulait me faire connaître sa volonté.

Je fus bien étonné de le retrouver beaucoup moins occupé des moyens de rétablir sa santé, en vue de reprendre le service militaire, que de celle de se rendre à la Trappe, aussitôt la fin de la campagne. Rien, jusque là n’avait pu me préparer à une telle confidence. Cependant, me voyant sur le point de perdre mon unique ami, je n’hésitai pas à lui dire que je ne me séparerais jamais de lui.

Après quelques semaines de repos, étant guéri, je pensai qu’il était de mon devoir de rejoindre les drapeaux. Je le quittai en lui réitérant l’assurance d’être son compagnon de voyage aussitôt la campagne terminée. Je retrouvai l’armée du Mr le Prince de Condé10 près Steinstadt11, quelques jours avant la bataille de ce nom, dont le résultat fut la retraite des Français au-delà du Rhin, sur Huningue12. Après avoir tenu la campagne quelques jours, nous fûmes cantonnés dans des villages près du fleuve. C’était là que je fus réuni à mon ami. Nous y passâmes quelques temps, n’attendant [5] que la fin de l’année pour demander des congés qui nous furent accordés par nos chefs, loin de se douter de l’usage que nous en voulions faire.

Enfin se montra l’aurore qui annonçait le jour de notre délivrance ! Il était arrivé ce jour fortuné où nous devions nous diriger sur cette sainte vallée où nos ardents désirs devançaient nos pas. Remplis d’une douce joie, nous quittâmes le cantonnement sans prendre congé de personnes, portant sur nos épaules ce que la Providence nous avait laissé, pouvant dire avec David : Dirupisti vincula mea, tibi sacrificabo hostiam laudis. Seigneur vous avez brisez mes liens, c’est maintenant que je pourrai vous offrir un sacrifice de louange13.

Nous étions alors dans le Brisgau. Nous nous acheminâmes vers la Suisse en passant par la Forêt Noire, ainsi nommée à cause de l’obscurité qui règne dans ces tortueuses vallées hérissées de montagnes couronnées de sapins. On trouve encore dans ce pays des traces de la plus touchante simplicité du premier âge du monde, ainsi qu’une partie des premiers chrétiens dans les lieux que l’hérésie de Luther n’a pas infectés. Nous traversâmes ce pays dans un profond silence, souvent nécessité par le bruit des torrents qui s’échappent des rochers les plus escarpés, retombent en écume dans des gouffres profonds, en imprimant à l’âme un sentiment difficile à décrire.

L’esprit tout occupé du terme de mon voyage, je ne considérais que faiblement tant de belles horreurs dont il a plu à Dieu de [6] varier ses ouvrages. D’ailleurs ces sites ne m’étaient pas inconnus. Nous marchâmes en grande hâte, ne nous arrêtant que le saint jour du dimanche pour reprendre de nouvelles forces. Après plusieurs jours de marche, nous arrivâmes au premier village suisse du canton de Schaffouse. Nous nous sentîmes repris d’une nouvelle vigueur en entrant dans un pays que nous nous proposions d’adopter pour notre patrie. Nous partîmes le lendemain de bonne heure pour nous rendre à Schaffouse, ville célèbre par la chute du Rhin14. Nous allâmes voir cette belle cascade dont on entend le bruit à plus d’une lieue de distance. Cette vue ne répondit pas toute fois à l’idée que nous nous en étions formée. Le mieux eut été, dans la circonstance où nous nous trouvions, de faire à Dieu le sacrifice de cette innocente curiosité. C’était l’avis de mon compagnon de voyage, mais j’étais trop novice dans la pratique de la mortification pour goûter cette morale.

Nous passâmes ensuite par Berne, qui est la capitale de toute la Suisse, l’étant du plus puissant canton. De là, par plusieurs petites villes de la république, nous nous rendîmes à Fribourg, capitale du canton où se trouve située la Valsainte15. Nous séjournâmes à Fribourg pour réparer nos forces spirituelles et corporelles, quelque peu altérées par un assez long voyage, les miennes surtout, n’ayant jamais été doué de l’esprit intérieur, ni d’une constitution fort robuste. Nous n’étions plus qu’à six lieues du terme vers lequel nous tendions. Il était utile, d’ailleurs, de prendre [7] des renseignements pour franchir les montagnes couvertes de neige très épaisse à cette époque.

Avant d’avancer davantage dans les chemins qui nous séparent de la Valsainte, ainsi appelée parce qu’elle est dominée par de hautes montagnes, faisons en passant, mes chers enfants, une courte réflexion sur la bonté infinie de Dieu qui voulut me préserver de la contagion de ce monde pervers dans un âge où il est si facile d’en être frappé, et qui me mit sous les yeux le spectacle des plus rares vertus. Cette vue devait faire sur mon cœur une impression d’autant plus profonde qu’elle contrastait avec la licence des camps dont je venais d’être affranchi.

Mon ami parla le premier de se remettre en route. Il avait le plus ardent désir d’embrasser la vie monastique. Alors que nous touchions au moment décisif, la nature me livra un terrible combat par les pensées qu’elle me suggéra et dont mon âme se trouva profondément touchée. Je songeai que je n’avais que vingt-deux ans, qu’il me restait d’abondants moyens de subsistance, d’ailleurs les portes de la France paraissaient s’ouvrir aux émigrés16. J’avais une bonne mère à consoler de toutes les pertes qu’elle avait éprouvées, un jeune frère17 que j’aimais beaucoup, enfin que j’allais renoncer aux jouissances les plus permises et les plus innocentes, pour m’enterrer vivant dans l’Ordre le plus austère ! Mon cœur était dans un grand abattement, mais bientôt une autre voix se fit entendre qui imposant silence à celle de la nature, rétablit mes premières [8] résolutions. Je compris alors le prix de la grâce dont me prévenait la bonté divine en m’appelant à son saint service à la fleur de l’âge. De plus ma démarche n’était pas un engagement irrévocable18. Fortifié de ces pensées, je me remis en route. La journée laborieuse, par les mauvais chemins que nous avions à suivre19, se passa plus en silence.

Nous arrivâmes le soir dans un pauvre village20 peu éloigné de la Valsainte. Comme nous ne voulions pas y arriver la nuit, nous la passâmes dans une petite chaumière. Nous fîmes à notre hôte bien des questions touchant les pieux solitaires auxquelles le bonhomme satisfit de son mieux. Malgré son langage peu intelligible, nous l’écoutions avec beaucoup d’intérêt. Je n’oublierai jamais que, parlant de la vie pénitente de ces bons religieux, il termina son récit par ces mots : “Aussi il en meurt bel et bien souvent.”21 Il était déjà tard, nous allâmes nous étendre sur notre triste et mince grabat. Les sérieuses réflexions auxquelles nous étions livrées ne nous permirent pas de dormir, tant elles nous avaient agités.

Le lendemain, après déjeuner, nous reprîmes notre route. Il nous restait encore une lieue et demie pour arriver aux portes de la maison du Seigneur, laquelle allait s’ouvrir pour nous. Nous marchions dans un profond silence, interrompu seulement par les quelques mots d’encouragement que mon ami me disait, lorsque nous aperçûmes quelques maisons isolées. Ce n’était pas encore le lieu de notre repos ou plutôt [9] de nos combats. Après avoir pris quelques nouveaux renseignements nous sûmes qu’avant 500 pas nous apercevrions l’abbaye, mais que nous en étions encore à une demi-lieue. Nous continuâmes à pas précipités et ce ne fut pas sans une grande émotion que nous découvrîmes le terme de notre voyage. Nous rencontrâmes successivement trois grandes croix de bois sans christ, sur lesquelles étaient gravées diverses devises, faites pour porter à l’amour de cet arbre de vie. J’ai remarqué particulièrement la dernière où on lisait les paroles toutes de feu, rapportées dans l’histoire du martyre de saint André22. Nous nous trouvâmes enfin à la porte de la maison des serviteurs de Dieu, à cette heureuse barrière qui, en nous séparant des enfants du siècle, devait nous ensevelir pour toujours en Jésus Christ.

Considérons un instant les pieux ornements de cet humble portique. Au centre du fronton se voyait une petite statue de la sainte Vierge. La droite et la gauche étaient couvertes des sentences les plus propres à porter au mépris de ce monde et à encourager à entrer dans la voie étroite : Quam augusta est via quae ducit ad vitam !23

Ô mes enfants, pour l’édification desquels j’écris cette petite relation, avant de pénétrer dans ce sanctuaire, je crois vous engager à ne pas considérer avec des yeux mondains les pieuses pratiques des serviteurs de Dieu. Gardez-vous surtout de traiter de momeries ce qui a été établi par des saints et qui a sanctifié tant d’âmes, mais rappelez-vous plutôt ces paroles de Jésus Christ : [10] “Si vous ne devenez simples comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux”24. Ô heureuse enfance religieuse par laquelle l’homme fait de tout lui-même un holocauste agréable au Seigneur !

Comment pourrais-je vous rendre ce qui se passait en moi pendant les courts instants que je demeurais à cette porte ? Je désirais la voir s’ouvrir et je ne pouvais prendre sur moi d’y frapper, mes sens, comme enchaînés, me tenaient dans une espèce d’immobilité. Cependant mon ami porta la main à la sonnette. Au moment même nous entendîmes distinctement : “Deo gratias” c’est ainsi que répond le frère portier avant que d’ouvrir.

Ô monde perfide, je croyais alors te dire un dernier adieu ! La porte s’ouvre et se ferme derrière nous25. Quel fut mon étonnement en voyant un vieillard vénérable prosterné à mes pieds26. Il se relève au même instant et nous fait signe de le suivre. Précédés de ce guide qui gardait un morne silence, nous traversâmes une cour assez vaste au fond de laquelle se trouve le portail de l’église, construction d’une noble et belle simplicité. Notre conducteur y fléchit les genoux, puis, nous faisant prendre à droite, nous nous trouvâmes à l’entrée de l’hôtellerie. Tout ce qui se présentait à mes regards excitait en moi de nouvelles sensations, mais mon émotion fut encore bien plus grande, lorsque, considérant la porte par laquelle nous étions introduits, j’aperçus au-dessus une [11] véritable tête de mort, les deux os du fémur lui servaient de support. Après ce lugubre passage, nous nous trouvâmes dans un petit vestibule garni de banquettes. Toute la décoration de ce réduit consistait en sentences écrites en gros caractères sur les murailles. On y voyait aussi un petit tableau cartonné, écrit à la main, indiquant aux voyageurs comment ils devaient se conduire au monastère pour n’en point troubler le bon ordre27.

Le frère portier qui ne nous dit aucune parole, détacha le tableau, nous le mit entre les mains, puis se retira après nous avoir fait une profonde inclination. Livrés à nos réflexions, après un assez long espace de temps, nous promenions les yeux sur les sentences des murs lorsque tout à coup nous entendîmes dans le lointain un bruit assez sourd, telle que produit une marche pesante avec de gros sabots. Nous reconnûmes que ce même bruit se rapprochait de nous et nous attendions avec anxiété la venue de nouveaux personnages. En effet nous vîmes apparaître de jeunes religieux dont la maigreur et la pâleur nous frappèrent, lesquels, après s’être prosternés à nos pieds, nous firent signe de les suivre. Cette scène inattendue m’avait fortement ému. Nous fîmes quelques trajets dans de sombres corridors et nous montâmes dans une tribune où l’on domine sur le chœur. Nous restâmes environ un demi-quart d’heure devant le saint Sacrement, ensuite, y étant invités par nos deux anges tutélaires, nous revîmes au petit parloir où nous avions fait notre première visite. Là nos deux religieux nous ayant fait [12] signe de nous asseoir, en firent de même, et nous ayant lu un chapitre de l’Imitation de Jésus Christ, ils se retirèrent en silence après nous avoir fait une profonde inclination. Rendus encore une fois à nous-mêmes, je rompis un silence qu’il m’eût été trop pénible de garder plus longtemps.

— “Où sommes-nous, mon ami, dis-je à mon compagnon ? Que tout ce que je vois ici m’étonne. Quel sera le dénouement de cette étrange pièce ? Nous ne sommes encore que dans le portique de la maison du Seigneur, et déjà mon courage semble m’abandonner.”

— “Voyons jusqu’au bout, répondit mon fervent ami. Pour ménager notre faiblesse, figurons-nous que nous ne venons ici que comme tant d’autres dont le seul but est de s’édifier28, mais ne doutons pas que si Dieu nous appelle à vivre et à mourir ici, il soit assez puissant pour nous aplanir toute difficulté !”29

Il voulait poursuivre lorsque nous entendîmes marcher dans le vestibule. Nous nous disposâmes à recevoir une nouvelle visite. En effet nous vîmes apparaître un jeune religieux d’une maigreur extrême, cependant sa physionomie douce annonçait la paix et le contentement. Ce jeune religieux, qui faisait les fonctions d’hôtelier30, ne se prosterna point, mais après nous avoir fait une inclination aussi gracieuse que modeste, il nous témoigna le regret qu’il avait que nous ayons attendu si longtemps dans un lieu aussi froid et aussi incommode, puis il nous introduisit dans la salle d’hôtes où nous trouvâmes un bon feu. Notre jeune religieux, [13] après nous avoir entretenus d’une manière aussi agréable qu’édifiante, pendant quelques instants, nous quitta en nous disant qu’il allait s’occuper de nous faire préparer à dîner. La charité qui l’embrasait lui donnait des ailes, sans toutefois ne lui faire rien perdre de la gravité religieuse. Il nous mit une table près du feu. Tout était propre, mais sans préjudice à la vertu de pauvreté. Les assiettes étaient de faïence commune, les cuillers et les fourchettes en bois, mais très bien travaillées. Pendant les petites absences que faisait l’hôtelier pour disposer notre repas, mon ami et moi nous nous communiquions nos réflexions. Il me dit entre autres choses qu’il croyait suffisant que je passasse quelques jours dans cette maison pour m’édifier, que ma santé était trop faible pour penser à autre chose. Je l’écoutais attentivement, mais je me sentais peu disposé alors à suivre cet avis.

Les petits entretiens que nous venions d’avoir avec le jeune religieux, quoique interrompus, m’avaient rendu le calme31. Je me sentais porté à ne point quitter le monastère sans avoir éprouvé ma vocation. Heureuse solitude à laquelle je me sentais porté dès mes premières années, pouvais-je vous quitter sans jouir de vous après avoir entrepris un pénible voyage pour vous trouver ? Je répondis donc à mon ami que je voulais partager son sort.

Nous avions certainement besoin de prendre de la nourriture, mais nous étions tellement occupés de ce que nous voyions que nous ne nous apercevions pas que la faim nous dévorait. [14] Enfin le dîner arriva. Il était composé, autant que je puis m’en rappeler, de trois portions de légumes dont nous mangeâmes avec appétit…32 Les deux premières étaient passablement apprêtées, mais il y en avait une troisième, servie dans un petit vase de bois qui n’avait pas grande saveur. C’était une portion de la communauté, dont tout l’assaisonnement n’était qu’un peu de sel. Après ce frugal repas, nous nous empressâmes de demander à l’hôtelier s’il ne serait pas possible d’avoir un entretien du RP abbé. Il nous le fit espérer et nous dit en nous quittant qu’il allait lui faire part de notre arrivée. Nous ne tardâmes pas à jouir des démarches de notre jeune père, car le Père abbé ne se fit pas attendre.

Mes bonnes enfants, je ne saurais vous exprimer les sentiments de respect et de confiance dont je me sentis pénétré à la vue de ce nouveau saint Bernard, si digne de reproduire l’esprit de ce grand saint dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, au milieu duquel les plus épaisses ténèbres sont réputées lumières. Que ne puis-je ici faire le portrait de ce respectable personnage que ne m’est-il possible de faire connaître ici ses moindres vertus. Garderais-je sur ce vénérable père un silence absolu ? Non, la reconnaissance me force à le rompre33. Cependant, pour ne pas quitter le sentier étroit où me retient ma faiblesse, je me contenterai de parler de son extérieur, en attendant que mon récit me conduise naturellement à parler en peu de mots de son rare mérite.

[15] Le révérend Père dom Augustin de Lestrange, né d’une ancienne famille de France, après avoir fait sa licence avec succès, ne s’est retiré à la Trappe près de Mortagne, que pour éviter le poids des dignités ecclésiastiques que sa profonde humilité seule pouvait lui faire redouter. Il était d’une belle taille, avait un air noble et gracieux, il pouvait avoir trente-six ans34 lorsque j’eux le bonheur de le voir pour la première fois. Sa physionomie était des plus heureuses, en lui, la gravité se tempérait par une bonté engageante, commandant la confiance. Aussi le point de la règle qui prescrit à chaque religieux de découvrir le fond de son cœur à son supérieur35 est-il d’une observance facile à l’égard d’un tel père. Un mot de lui suffisait à rendre la paix et le courage à une âme abattue. Il possédait le grand art de diriger les âmes et de les porter à servir Jésus Christ avec générosité. Tel était le réformateur de la Valsainte…

Le RP nous accueillit avec une extrême bonté. Après nous avoir fait diverses questions touchant notre état et le motif du voyage que nous venions de faire, il nous demanda quelles étaient les raisons qui nous avaient portés à venir visiter son désert dans une saison aussi rigoureuse. Nous lui répondîmes que notre démarche n’avait pour objet que de venir nous jeter dans ses bras et de le prier instamment de vouloir bien nous admettre au nombre de ses enfants spirituels. Ce vénérable père reçut notre demande de la manière la plus [16] favorable et après nous avoir portés à une grande reconnaissance envers Dieu, auteur de telle résolution, il nous interrogea sur les origines et les progrès de notre vocation, ce à quoi nous répandîmes avec simplicité.

Le Père abbé, après avoir loué et encouragé notre bon dessein, nous dit que nous ne pouvions arriver dans un moment plus opportun, que la retraite annuelle36 était sur le point de commencer, pour se terminer la veille de la Purification, époque de la rénovation des vœux37. Il a ajouté que, quoique l’usage de l’Ordre fût que les postulants demeurassent trois jours à l’hôtellerie avant d’être admis à suivre les exercices de la communauté, on y dérogerait en notre faveur. Après nous avoir fait une petite exhortation touchante, dom Augustin nous quitta en nous laissant vivement pénétrés de tout ce que nous avions vu et entendu…

Nous jouissions encore une fois, dans la salle d’hôtes, de toute notre liberté, mais le moment approchait où il fallait commencer à prendre quelque part au joug de notre divin Maître. La grande franchise avec laquelle nous avions épanché nos cœurs dans le sein du supérieur général, en avait devancé le moment. Nous nous entretenions de ce qui nous avait le plus touché dans sa personne, lorsque le père hôtelier entra. Après nous avoir abordé avec un air de satisfaction, il nous parla à peu près en ces termes : “Messieurs, ou plutôt mes chers frères, puisque je viens d’apprendre par notre digne supérieur que vous n’êtes pas venus ici comme [17] tant d’autres pour le seul motif de vous édifier, bien moins encore pour satisfaire une stérile curiosité, mais dans l’intention de vous donner à Dieu sans réserve, je viens me réjouir avec vous et vous féliciter de la faveur signalée que le Seigneur vous accorde. Armez-vous d’un grand courage et surtout apportez une parfaite fidélité dans la pratique des règlements établis dans cette sainte maison. Je viens vous instruire de ce qui vous concerne pour le moment présent. Vous devez, maintenant, mes frères, garder un silence absolu entre vous, ce soir vous vous coucherez habillés, ne retirant que vos souliers. Cette nuit, à une heure et demie, je viendrai vous éveiller pour vous conduire à la tribune pour matines, vous assisterez de même aux offices du jour.”

Le jeune religieux nous remit ensuite un exemplaire des Devoirs de la vie monastique de l’abbé de Rancé38, réformateur de la Trappe. Cet ouvrage, écrit avec chaleur et onction, est l’esprit de la Règle de saint Benoît. Il nous laissa aussi un petit imprimé abrégé, ou plutôt un précis des austérités qui se pratiquent dans la réforme, avec une courte instruction des dispositions dans lesquelles doivent entrer ceux qui se présentent pour l’embrasser.

Après une courte absence le père hôtelier revint nous annoncer qu’on allait faire la lecture dite de la collation à laquelle les hôtes peuvent assister. Cette lecture précède immédiatement les Complies. Nous suivîmes notre guide qui nous éclairait avec une [18] petite lanterne de papier et nous arrivâmes dans de vastes cloîtres où il faisait grand froid39 et qui n’étaient éclairés que par deux petites lampes de verre dont la faible lueur nous permit à peine d’entrevoir toute la communauté assise sur de petits bancs sans dossier le long des murs.

Notre jeune religieux, après nous avoir placés de telle manière que nous puissions entendre sans être trop en vue, alla prendre son rang parmi ses frères. La lecture, qui était toujours fort courte, étant terminée, les religieux entrèrent au chœur pour Complies, et nous fûmes reconduits par le père hôtelier à la tribune des étrangers. Cet office se psalmodie très lentement40 et le chœur, pendant ce temps n’est éclairé que par la lampe qui brûle devant le saint Sacrement. Les Complies de l’office de la sainte Vierge se disent immédiatement après. Vers la fin, les frères convers, les frères donnés41, les enfants élevés dans le monastère et leurs instituteurs entrent dans le chœur des religieux et s’y placent dans le plus grand ordre pour le Salve Regina, antienne très solennelle à la Trappe, par laquelle se termine tous les jours l’office divin, excepté les trois derniers de la semaine [sainte]. Les frères convers, qui étaient au nombre d’une douzaine, se rangèrent à la suite des novices du chœur, ainsi que les frères donnés. Quant aux enfants, qui pouvaient être cinquante, ils formaient un demi-cercle en dehors de la balustrade.

On ne peut se faire une idée de l’effet que produit la réunion [19] de tant de voix qui n’en font qu’une pour honorer la Très sainte Vierge, patronne de tout l’Ordre de Cîteaux. Que ne puis-je vous exprimer, mes chers enfants, les douces sensations que j’éprouvais pendant cet office qui dura trois quart d’heure ? Il me suffit de vous dire qu’à mes vaines frayeurs et à mes irrésolutions, avait succédé un calme parfait. Le seul désir de vivre et de mourir parmi ces anges terrestres occupait mon cœur !

L’office étant terminé par l’examen, qui dure quelques minutes, le père hôtelier vint nous reprendre et nous conduisit à l’hôtellerie. Après nous avoir introduits dans la chambre où nous devions coucher, il nous quitta dans le plus grand silence. C’eût été pour moi une grande satisfaction de pouvoir faire connaître à mon ami tout ce que j’éprouvais, mais nous étions entrés l’un et l’autre dans la voie des sacrifices. Tous deux nous étions persuadés qu’on ne pouvait la soutenir qu’avec une exacte fidélité, aussi après nous être regardés avec un air de satisfaction, nous nous approchâmes de nos lits. Tel fut le bonsoir de deux amis dès le premier jour de leur arrivée à la Trappe. Le lit qui m’avait été désigné me parut d’autant meilleur que depuis que j’étais militaire, je ne connaissais d’autre matelas qu’une botte de foin ou de paille. Quoiqu’il en soit, mon imagination avait été trop frappée de tout ce que je venais de voir et d’entendre pour que je pusse me livrer [20] au sommeil, quelque nécessaire qu’il me fût. L’heure des Matines, qui était ce jour-là à une heure et demie, étant arrivée, je fus prêt à suivre le père hôtelier. Toute ma toilette se borna à mettre mes souliers42. Nous fûmes conduits, comme le jour précédent, à la tribune, où nous trouvâmes des bréviaires pour suivre l’office dont toutes les parties se chantent sur un ton très haut43, excepté le petit office de la sainte Vierge qui se psalmodie, ainsi que celui des morts qui se dit également toutes les fois que l’office est de la férie ou de trois leçons. Après les Matines qui finissent toujours à quatre heures, il nous fut permis de nous jeter sur nos lits44 jusqu’à Prime, qui se chante à 5 heures. J’aurais bien désiré profiter de cette condescendance pour dormir un peu, mais j’avais le sang trop agité pour l’espérer. D’ailleurs, pour ne plus revenir sur ce sujet, je dois dire ici que j’ai passé les huit premières nuits sans fermer l’œil, aussi, dès le premier mois que je suis entré au noviciat, étais-je dans un état d’épuisement total.

Nous assistâmes, toute cette seconde journée, aux offices à la tribune. De là nous étions reconduits à la salle d’hôtes où nous employions le temps à la lecture des règlements de la maison, imprimés en trois volumes in-4°45. Nous jeûnâmes ce jour-là, pour la première fois, jusqu’à deux heures et demie, heure de la communauté, aussi, quoique j’eusse éprouvé la faim, dans le cours de mes campagnes, le besoin commençait à se faire sentir d’une manière [21] insupportable lorsque notre charitable hôtelier vint nous apporter à manger. Le tout consistait en une soupe ou potage fort épais qui était un mélange de pain bis et de gros légumes tels que navets, carottes et quelques parties de choux, le tout humecté avec un peu d’eau salée, une portion de racines sans beurre ni huile formait le second service, et un tronçon de radis gris était le dessert. Douze onces46 de pain et un pot d’eau limpide complétaient le repas des chers frères postulants.

‘La faim, dit saint Bernard, est le meilleur assaisonnement’47, cependant, quoique la mienne fut au superlatif, elle ne produisit chez moi aucune illusion, je trouvai le tout fort insipide, toutefois je ne cessai pas de l’incorporer de mon mieux, sachant qu’il ne me revenait rien jusqu’au lendemain à pareille heure. Le père hôtelier nous fit la lecture pendant le repas, il nous quitta ensuite pour aller prendre lui-même sa réfection.

Après les Vêpres nous eûmes la visite du RP abbé qui nous parla d’une conversation aussi intéressante qu’édifiante d’un établissement de sa réforme48 qu’il venait de fonder en faveur de plusieurs religieuses françaises au nombre desquelles se trouvait Mlle la Princesse Louise de Condé49. Ce récit renouvela merveilleusement mon courage et sembla faciliter en moi la digestion laborieuse de mes choux et de mes carottes, en pensant que des femmes délicates et par dessus tout qu’une petite-fille du grand Condé, pour l’amour de Dieu, s’était réduite au même [22] régime. Le RP abbé, après nous avoir confirmés dans de bonnes résolutions par des réflexions touchantes, nous quitta en nous disant que son intention étant que nous ne perdissions rien des exercices de la retraite, qui commençait le lendemain, nous serions présentés au chapitre le jour même pour suivre les exercices réguliers, que, cependant, pour ne pas s’écarter des règlements50, nous coucherions encore deux nuits à l’hôtellerie avant d’être admis au dortoir commun.

Le dernier entretien avec le digne abbé avait été pour moi un ample sujet de nouvelles réflexions de ne rien négliger pour la réussite de la grande entreprise que je croyais conforme à la volonté de Dieu. Je n’avais aucune idée d’une communauté religieuse et de cette bienheureuse enfance qui doit s’y pratiquer. Je regardais l’obéissance comme la vertu d’un écolier ou comme le devoir d’un militaire pour tout ce qui regarde le service du prince, mais je ne l’avais jamais considérée sous le rapport du pénible sacrifice de la volonté propre que nous soumettons à un homme à l’exemple et pour l’amour de Jésus Christ51.

Un silence continuel était pour moi une pratique bien extraordinaire, surtout en quittant le tumulte des camps, cependant j’en entrevoyais l’utilité et déjà je goûtais les délices de la paix qu’il procure. Enfin, rejetant toutes les suggestions de la chair et du sang, je me disposais à baisser amoureusement la tête sous le joug du Seigneur.

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