Les administrateurs français et l'évolution de Madagascar








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date de publication14.07.2017
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MADAGASCAR

Alain DESCHAMPS

Les administrateurs français et l'évolution de Madagascar

Madagascar, « la Grande Ile » a une superficie de 750 000 kilomètres carrés, égale à celle de l'ensemble France- Benelux. Son insularité en fait un monde à part. Un relief tourmenté et le régime des pluies en font aussi un monde très divers.

La côte Est, étroite et rectiligne, est arrosée par les alizés qui, en abordant les hautes falaises du plateau central, déversent des pluies abondantes sur une forêt dense. Son climat, chaud et humide, est propice à la culture du riz et aux plantations de café.
Le plateau central occupe près de la moitié de l'ile. Son climat, quasi européen est propice au peuplement de paysans avides de terre avec, pour conséquence, la déforestation L 'Imerina c'est« le pays d'où la vue s'étend au loin» car peu gênée par la végétation. Ses habitants, les merina, s'appelaient hova quand, venus de l'est, il y a bien des siècles, ils ont grimpé jusque là sous la conduite de leurs chefs, les nobles andriana.

Parvenu à ces hautes terres l'alizé, progressivement, s'assèche et, à l'ouest du plateau, une savane désolée d'herbes sèches descend vers la côte. Le nord de celle ci est balayé par la mousson dont les pluies torrentielles gonflent en crues catastrophiques des rivières dont, avant qu'ils ne soient arrachés, on s'empresse, avant la saison des pluies, d'enlever les ponts. Le climat est chaud, humide et malsain.

A l'extrême sud, la sécheresse est extrême. C'est l'androy, «le pays des ronces» et des rudes antandroy, « gens des ronces », qui connurent parfois la famine.
A cette diversité géographique répond la diversité de la population : riziculteurs des plateaux et de la côte est, pasteurs semi nomades ou pécheurs de la côte ouest .Au total peu de monde. Près des 2/3 de l'ile comptent moins de 5 habitants au kilomètre carré. Deux millions d'habitants à notre prise de possession, quatre millions et demie à notre départ. Fort inégalement répartis: côte est surpeuplée, côte ouest pratiquement vide Mais, en Imerina 30 habitants au kilomètre carré, et 150 autour de Tananarive, la capitale

Et 18 tribus. Une origine commune de hardis navigateurs malayo-polynésiens qui, après escale sur la côte africaine, se seraient établis dans cette ile peut être déserte. Ce périple a généré une typologie malgache allant avec d'infinies nuances des merina plus asiatiques aux bara, plus africains. D'où «cascades de mépris» nourries d'ancestraux préjugés

.Pourtant il existe bien un peuple malgache parlant une langue commune proche du malais, utilisant des techniques venues de l'Insulinde, mais dont la passion des bovidés, et le talent pour le palabre (kabary) sont africains. Chez tous le culte des ancêtres concrétisé par de massifs tombeaux (kibory), un goût quelque peu morbide pour le macabre, la peur des esprits maléfiques, le respect d'innombrables tabous (lady), malgré un christianisme très largement répandu (près d'un million de catholiques, 750000 protestants), surtout sur les « plateaux ».

Ce qu'ils avaient de commun allait faciliter la tâche du colonisateur. Mais il ne manquera pas d'exploiter l'animosité traditionnelle entre les merina, jadis conquérants et les « côtiers}) qu'ils avaient conquis.
A l'époque coloniale on disait plaisamment que les français étaient la dix neuvième tribu .. Un peu plus de 50 000 à la veille de l'indépendance dont beaucoup de« zanatany » (enfants du pays), établis depuis plusieurs générations, et de nombreux réunionnais.

Les prétendues richesses de « l'ile Saint Laurent» avaient dès le début du XVII ème siècle attiré les européens et, tout d'abord les portugais dont les galions escalèrent au pays des matacassi nom fort déformé d'une tribu malgache qui sera à l'origine du nom de Madagascar.
Anglais et français ne furent pas longtemps en reste. Mais leurs premières tentatives de colonisation, se heurtant à l'hostilité des insulaires, se terminèrent tragiquement. En 1643 notre « compagnie des Indes orientales» fonda, à la pointe sud est de l'ile, Fort Dauphin qui prospéra un temps. Mais, son gouverneur, Flacourt, fit graver (en latin) sur une stèle une inscription conseillant aux nouveaux arrivants de se méfier des habitants. Pourtant, en 1665, nous rebaptisions Madagascar« Ile Dauphine» et prétendions l'annexer« au nom du Roi ».L'abandon de Fort Dauphin, ne mit pas fin à nos prétentions. Ni à nos échecs.
Une autre entreprise connut plus de succès. Les pirates trouvèrent sur la côte malgache les meilleures bases d'attaque de navires marchands sur la route des Indes. Parmi bien d'autres les anglais Avery et le trop fameux capitaine Kid, parmi les français le pirate philosophe Misson et le féroce La Buse.

Jusqu'alors les européens ne s'étaient guère aventurés dans l'intérieur. Or c'est sur le plateau central que l'avenir se jouait. Un royaume merina allait s'organiser et s'étendre, fonder et fortifier Tananarive ( Antananarivo« la ville des mille»), qui deviendra sa capitale. A la fin du XVIIIème siècle Andriapoinimerina (le seigneur au cœur de l'lmerina) réalisa sous son égide l'unité des chefferies merina et plaça sous sa coupe l'ensemble du plateau. Son fils Radama 1er, admirateur de Napoléon, se dota, avec le conseil de sergents anglais promus généraux, d'une armée qui poussant vers les côtes est et ouest, imposa sa domination sur les 2/3 de l'Ile. Sous l'influence des missionnaires britanniques des écoles furent ouvertes et la langue malgache écrite dans notre alphabet. Un moment arrêtée par la reine Ranavalona 1ère, ( « Celle qui a été pliée comme une étoffe précieuse»), persécutrice des chrétiens, l'ouverture vers les européens reprit sous le naïf Radama II, dont les réformes et les concessions accordées à divers aventuriers européens suscitèrent l'indignation des réactionnaires et une hallucination frénétique qui précipita le peuple en transes jusqu'au Palais Royal où le malheureux monarque fut étranglé avec une cordelette de soie. Car il est interdit de verser le sang royal. .

La mort de Radama II mit fin à la royauté merina. S'y substitua la dictature d'un

premier ministre. Bien que Rainilaiarivony ( « Le père de celui qui a la fleur») ait épousé successivement la première puis la deuxième épouse du roi défunt et que sa troisième épouse, Ranavalona III, soit, elle aussi, de sang royal, bien qu'il ait fait du fandroana, la fête du bain du roi marquant le début de l'année, la fête du bain de la reine, son nouveau régime ne pouvait avoir le caractère sacré qui s'attachait à la dignité royale. Cela d'autant plus que la jeune Ranavalona III, élève des missions protestantes, brûla solennellement les « sampy», les talismans royaux, afin que la Bible remplace les « idoles»

Commencée en 1863 la primature de Rainilaiarivony s'acheva en 1895. C'était la période de la poussée de l'impérialisme européen. La France avait d'anciennes prétentions sur la « Grande Ile » et des contentieux avec son régime. Elle entendit les régler par la «politique des canonnières». Mais, après la signature, en août 1890, de la convention franco-britannique par laquelle l'Angleterre, en échange de l'acceptation par la France de son protectorat sur Zanzibar, acceptait le protectorat français sur Madagascar, une force militaire de 15000 hommes fut débarquée sur l'insalubre côte ouest. Au prix de 15 tués au combat et 5756 morts de maladie, elle prit Tananarive et imposa un protectorat français.

On retrouvera, brièvement, les anglais en 1942 quand, inquiets de la poussée japonaise dans l'Océan Indien, ils s'emparèrent de la« Grande Ile », alors vichyste, pour la remettre à la France Libre.

La défaite merina fut suivie, dans tout le royaume par des insurrections qui finirent par gagner l'lmerina et s'en prendre aux français .. Le résident général français, trompé par l'apparence de docilité empressée des ministres malgaches, ne comprit pas que ces nobles andriana, participaient au complot des menalamba (les toges rouges) pour chasser les protecteurs. En 1896 Paris décida l'annexion. Madagascar devint colonie française et Gallieni son gouverneur général.

Malgré les désordres d'une fin de règne l'Etat malgache de Rainilaiarivony avait, jusqu’a la fin, à peu près maintenu son emprise sur plus des 2/3 de l'ile en se dotant d'une administration dont le nom malgache de fanjakana restera couramment employé pour désigner l'administration française.

Elle s'était progressivement mise en place dans les sept provinces de l' lmerina. où des fonctionnaires gouvernementaux allaient prendre le pas sur les nobles féodaux. Les vadin 'tany ( époux de la terre), délégués du roi, porteurs d'une sagaie d'argent, symbole de leur autorité, parcouraient les campagnes, veillaient à l'exécution des ordres du souverain et lui rendaient compte de la situation locale. Des sakaizambohitra (les amis des villages) furent répartis sur le territoire pour faire observer les règlements et tenir les registres notamment ceux de l'état civil. Puis, dans chaque province, un gouverneur exerça le commandement au nom de la couronne, des « petits gouverneurs» étant responsables des cantons.
Au niveau de base des villages, les fokon 'olona, un conseil de village était dirigé par un mpiadidy (commandant) désigné parmi les habitants. Des conventions, baptisées fanekena, entre le gouvernement et lefokon 'olona chargeaient celui ci du maintien de l'ordre, de l'application des règlements, de l'entretien des pistes et sentiers. Des « chefs de 1000» et« chefs de 1 00 » désignés dans le peuple assuraient la perception des impôts, le recrutement des soldats et l'exécution des corvées.
Des codes, des 101 puis des 305 articles régissaient la société civile, définissaient les délits et fixaient les pénalités. Les administrateurs français, dans leurs fonctions de juges en matière civile continueront à s'y référer.

Dans les 27 provinces extérieures, gouverneurs généraux, gouverneurs, et sous-gouverneurs appuyés de garnisons merina imposaient aux peuples soumis un système colonial bien agencé et suffisamment souple pour tenir compte de la diversité des situations, les chefs locaux, les m 'pandjaka, étant soit de simples subordonnés soit des « alliés» conservant encore quelque pouvoir.

Cette administration malgache, fort capable, manquait cependant de moyens financiers et avait recours à la corvée dont elle usait et abusait. Ses fonctionnaires, peu ou pas du tout payés, s'enrichissaient par la corruption. Leur avidité fut une des causes de la désaffection du populaire et de l'effondrement brutal du régime sous la poussée française. Les « amis des villages» ou « époux de la terre» furent remplacés par des administrateurs français, au titre certes plus banal mais régulièrement payés et honnêtes.
Gallieni, officier de l'infanterie coloniale, s'était distingué au Soudan puis au Tonkin. Il gouvernera 9 ans la« Grande Ile» et y établira les bases de notre colonisation.

Il s'employa, tout d'abord à rétablir une situation compromise en mettant fin aux insurrections et mâtant une oligarchie merina secrètement hostile à la domination française. Deux ministres accusés de complot avec les menalamba furent condamnés à mort et fusillés D'autres grands personnages, et la reine elles même, furent exilés. La monarchie fut abolie et la fête nationale du bain de la reine remplacé par le 14 juillet. L'unité de l'ile rêvée par Andriapoinimerina fut achevée. Ces conquêtes furent assurées par la tactique de la « tache d'huile », expérimentée au Tonkin, qui associait une progression patiente des militaires à une action politique, création de marchés, ouverture d'écoles ou de dispensaires propres à rallier les populations. Les officiers et les administrateurs qui leur succédèrent furent invités à s'initier au pays, à rédiger des monographies « Faites, disait Gallieni, que vos administrés ne tremblent qu'à la pensée de notre départ»
Nous sommes finalement partis et je crois que nos administrés n'ont pas trop tremblé. Car notre départ avait été l'aboutissement d'une évolution engagée en 1946 par la constitution française de 1946 créant une Union Française dont les « territoires d'outre­mer» se substituèrent aux « colonies» dont les « sujets» devinrent « citoyens» et donc électeurs au Parlement français et dans les nouvelles assemblées locales. Dix ans plus tard une « loi cadre» dotait chacun de ces territoires d'une amorce de pouvoir exécutif. A Madagascar un Conseil de gouvernement et des conseils provinciaux restaient encore présidés par le haut commissaire, successeur du gouverneur général d'avant guerre, et par les chefs de province. Avec la constitution de 1958 ces présidences devinrent malgaches et à l'Union française succéda une Communauté française dont la République malgache fit partie quand ses citoyens, consultés par référendum, se prononcèrent en sa faveur à une écrasante majorité (77% de« oui »). Cette Communauté fut éphémère mais des accords de coopération maintiennent entre malgaches et français des liens solides bien longtemps après notre départ.

Les administrateurs furent les artisans, enthousiastes ou disciplinés de cette évolution.

La grande majorité avait été formée par l'Ecole Coloniale, rebaptisée Ecole Nationale de la France d'Outre-mer. Ceux qui se sentaient attirés par la« Grande Ile » pouvaient parfaire à l'Ecole nationale des langues orientales vivantes leur apprentissage de la langue et de la civilisation malgaches.

Leur scolarité terminée, ils s'embarquaient pour une traversée de trois semaines, réduite plus tard à deux jours de vol, pour rejoindre leur terre promise. Jusqu'en 1946 le gouverneur général décidait de toutes les affectations. Par la suite les chefs de province décidèrent de l'emploi des agents mis à leur disposition. L'équité voulait qu'à un séjour tonique sur le plateau central succède un autre, qui l'était moins, sur la côte. Ces séjours étaient de 3 ans
Généralement le nouvel arrivant passait quelque temps d'initiation au chef-lieu avant l'affectation, tant attendue, à un poste de brousse.

En 1960, à la veille de l'indépendance, on comptait 6 provinces: Tananarive avait près d'un million d'habitants se réclamant de la même ethnie merina, Fianarantsoa plus au Sud en dénombrait plus d'un million, Tamatave sur la côte Est et Tuléar au Sud Ouest plus de 700 000, Majunga, au Nord Ouest 600 000, Diego Suarez, au Nord 300 000. Il y avait 80 districts de dimensions fort diverses: lhosy s'étendait sur 21000 km2 avec 40000 bara, moins que mes 42 000 merina sur les 2100 km2 de Faratsiho et beaucoup moins que, sur 3700 Km² les 100 000 betsileo d'Ambositra .. On s'efforçait, sans toujours y parvenir d'assurer à chacun une certaine homogénéité ethnique. Ambovombe était antandroy , Vohipeno était antaimoro, Vangaindrano était antaisaka, etc

Les provinces étaient les poutres maitresses de l'édifice. Depuis 1946 elles avaient été dotées d'une large autonomie budgétaire et d'une Assemblée provinciale élue. Les chefs de provinces, administrateurs chevronnés, avaient sous leur coupe une quinzaine de districts. Ils étaient assistés d'un adjoint et de 5 ou 6 administrateurs ou agents du corps auxiliaire de 1 Administration générale outre-mer et d'une quarantaine de fonctionnaires malgaches.
Mais l'homme de base était le chef de district, assisté d'un ou deux adjoints français et de fonctionnaires malgaches appartenant au corps bureaucratique des « écrivains interprètes» ou à celui des gouverneurs et sous-gouverneurs hérité des« temps malgaches» Les districts étaient divisés en gouvernorats. A la tête de chacun un gouverneur malgache avait sous sa responsabilité plusieurs cantons. Il n'y avait à la veille de l'indépendance qu'un seul chef de district malgache. Le gouverneur était un fonctionnaire expérimenté et un collaborateur précieux en raison de sa connaissance des administrés et des coutumes locales. Les chefs de canton, sous gouverneurs, tenaient les registres d'état civil, recensaient leurs administrés, percevaient les impôts, en établissaient les rôles, organisaient les élections des mpiadidy, les chefs de quartiers (plusieurs quartiers par canton) et chefs de villages. Ces agents étaient, dans l'ensemble de bonne qualité De même les représentants des divers services techniques et le médecin gérant l'hôpital (un bien grand mot) du cheflieu.
Mais le système avait une faille. Gallieni avait envisagé de former les cadres malgaches de l'administration dans trois écoles réparties dans l'ile. Le centralisme français et le souci d'économie voulurent qu'on les formât tous à Tananarive où on trouvait aisément des candidats nantis du bagage scolaire qui manquait aux « côtiers» On imposa donc aux agents de l'!merina un« tour de côte» de trois ans fort mal accepté. Il semblait quelque peu inconséquent d'encadrer ainsi les populations côtières, qui n'aimaient guère les merina, par des agents d'une ethnie dont nous avions quelques raisons de nous méfier.. Pourtant lors des tragiques événements de 1947 la loyauté de ces fonctionnaires ne se démentit pas.

La garde malgache fut tout aussi fidèle. Dans chaque district une vingtaine de

ses miaramila ( soldats) sous le commandement d'un sous officier malgache, parfois d'un gendarme français assurait l'ordre, gardait les prisonniers, rendait les honneurs dus aux importants visiteurs qui y avaient droit. Un d'entre eux escortait souvent l'administrateur en tournée et, si nécessaire, lui servait d'interprète. Et ils «tournaient» sans cesse dans le district, toujours à deux, un symbolique mousqueton modèle 1892 entre les épaules, s'arrêtant dans chaque village, en contrôlant sur leurs booky bahiny, instaurés par la monarchie malgache le passage des étrangers, vérifiant sur la carte d'identité du contribuable rencontré en chemin si celui ci avait bien acquitté ses impôts, bavardant avec chacun et s'en retournant au cheflieu riches d'informations, parfois accompagnés d'un délinquant. Ils assuraient « la paix française»

Le chef de district« tournait» aussi. Dix jours de tournées par mois étaient le minimum imposé. Un minimum indispensable pour connaître ses administrés, se faire connaître d'eux et sentir le pouls de la population. Des balades roboratives en !merina où les districts sont peuplés mais pas très étendus. Moins plaisantes sur la côte Est, humide et chaude. Pour certains un calvaire dans des districts de la côte Ouest, immenses, presque vides, et au Nord, ceux où, les ponts enlevés en saison des pluies, il faut traverser à gué des rivières à caïmans On part en voiture tout terrain ou, sur la côte Ouest, là où la mer n'est pas trop houleuse, en barque. Mais tous les villages ne sont pas en bord de route ou de côte. Pas de chevaux utilisés à Madagascar. On va visiter ses administrés à pied. Ou en filanzana, une chaise fixée entre deux longs brancards que les porteurs ajustent sur leurs épaules et qu'à l'arrivée dans chaque village ils ne manquent pas de secouer par une danse échevelée.

Couramment employé au temps de la monarchie, un arrêté du gouverneur général avait fixé en fonction du poids du transporté le nombre de porteurs, qui variait de 8 à 12
On inspecte les chefs de canton, les directeurs d'écoles, les infirmiers des dispensaires, on examine l'état d'avancement des récoltes et des travaux. On va rencontrer les gens chez eux. Pas d'arrivée sans kabary , échange de discours entre le chef de village, fier de déployer ses talents d'orateur devant les villageois assemblés, et le chef de district. Le premier présente demandes ou réclamations, le second délivre instructions, conseils et, si nécessaire, admonestations. A la tournée suivante il vérifiera si il a été bien été entendu et compris. Le résultat dépend de sa personnalité. Il ne doit pas, sous peine de perdre la face, exiger plus qu'il n'est capable d'obtenir. A lui d'apprécier ses capacités. Mais en très peu de temps ses administrés l'auront jugé.

Il n'y a pas de «case de passage ». On couche chez l'habitant. C'est l'occasion de papoter plus librement que dans le formel et public kabary . Un avantage. Mais, trop souvent, des nuits dévorées par les puces.

Parfois les tournées répondent à un objectif précis: enquête judiciaire règlement d'affaires domaniales, de litiges entre villages, commission d'exemption d'impôts, tirage au sort des jeunes gens retenus pour le service militaire. Il faut trancher sur le terrain. Le chef de canton veillera à l'exécution d'une décision qui n'est pas contestée et, sera, le plus souvent, respectée. Bien sur, si un drame dans un village sollicite une intervention urgente, il faut, quelle que soit l'heure, y aller. Le bon peuple n'en attend pas moins du ray aman dreny (père et mère), titre flatteur qu'il décerne à quiconque est tenu pour supérieur.

Une bonne demi-douzaine de métiers retiennent aussi le chef de district au bureau. Ses chefs, heureusement, ne l'accablaient pas de paperasse. Un rapport mensuel sur la situation politique et ses activités leur suffisait. Lui même, sauf cas très grave, se gardait de les importuner. Ils considéraient, en effet qu'il lui incombait de régler lui même la plupart des difficultés. Et le chef de province, qui, lui aussi, « tournait» dans ses districts, savait écouter et comprendre les problèmes ..

La comptabilité exigeait de l'attention. L'« agent spécial» qui en était chargé était, dans les petits districts, un fonctionnaire malgache de confiance. Mais le chef de district, ou son adjoint contrôlaient régulièrement sa caisse.

La justice prenait plus de temps. En vertu d'un « Code de l'indigénat », le chef de district pouvait, jadis, infliger des peines ne dépassant pas 100 francs d'amende ou 5 jours de prison aux auteurs d'infractions telles que refus d'obéissance ou non paiement de l'impôt. Cette disposition avait disparu en 1946, ainsi que le «tribunal indigène », qu'il présidait, assisté de deux notables et qui était compétent au pénal (contraventions et délits) et au civil. Depuis cette date sa compétence se limitait aux affaires civiles pour lesquelles il se prononçait en fonction des lois (En lmerina, Code des 305 articles, « instructions aux

« sakaizanbahitra » ) et coutumes locales bien connues des assesseurs, seuls capables de juger si une femme mariée en dessous de sa condition avait encore droit à sa place dans le tombeau familial.. Au pénal, quand il n'y avait pas de gendarme français, il devait pour le compte du juge d'instruction du tribunal de la province chercher la vérité dans un monde de jeteurs de sorts, sorciers et sorcières, « preneurs de cœur» (mpaka fa), empoisonneurs et possédés du démon dans lequel il se perdait vite. Peu de crimes de sang chez les merina, mais dans d'autres tribus on sort parfois les sagaies. Le vol de bœufs, sport national, n'avait rien de déshonorant, bien au contraire .. Pas de justice sans prison, pas déshonorante non plus. Chaque district avait la sienne, dont le chef de district était directeur. Mais les détenus passaient le plus clair de leur journée au dehors pour des travaux plutôt légers et ne songeaient guère à s'évader.

Il y avait des activités plus exaltantes !

Et, tout d'abord, le développement: Madagascar, disait le géographe Gautier« a la forme, la couleur et la fertilité de la brique». L'acharnement du paysan malgache labourant sa rizière, le nomadisme des pasteurs pratiquant dans l'ouest l'élevage extensif de bœufs trop nombreux pour être bien nourris permettaient tout juste une économie de subsistance. Au moment de notre annexion tout était donc à faire. Avec très peu de moyens au départ l'administrateur de brousse fit beaucoup.
Il lui fallait tenter d'enrayer la dégradation des sols qui, en effet, avait transformé en brique une large part de l'ile, lutter contre les déboisements sauvages et les cultures sur brulis. Pas de tournée, pas de kabary sans que les conséquences néfastes de ces pratiques ancestrales ne soient expliquées, sans, du reste convaincre. Les tavy, feux de brousse abusifs, étaient sanctionnés, des reboisements imposés, des fêtes de l'arbre célébrées. Avec peu de succès.

Il fallait protéger le paysan contre usuriers et margoulins de toute espèce, les exigences des colons recruteurs abusifs de main d’œuvre, vérifier la régularité des transactions sur les marchés, vacciner porcs et bœufs,.empécher les famines du« pays des ronces », tenter de limiter les dégâts des vols de sauterelles.

Il fallait aller inciter les paysans, que trop d'expériences malheureuses faisaient réticents, à appliquer de nouvelles méthodes élaborées par les experts pour améliorer des techniques culturales consacrées par les siècles. Il fallait entretenir les fragiles routes de terre, ravinées par les pluies, les ponts de bois,

menacés par les crues. Parfois ouvrir de nouvelles routes et construire de nouveaux ponts.
Avec des moyens dérisoires, une compétence acquise sur le terrain, des contremaitres de travaux publics souvent réunionnais, qui n'en savaient guère plus, des cantonniers locaux chichement payés. Le bon état de ses routes était une obsession du chef de district.

Mais construire marchés, écoles ou dispensaires était un plaisir. Les merina, très demandeurs, offraient leur participation bénévole Ailleurs on y était parfois moins disposés. En témoigne le discours vengeur du chef de district lors de l'inauguration du poste médical de Soalala, sur la côte ouest « Populations du district, quand vous passerez ici, vous pourrez dire il y a beaucoup de pierres, et de tôles dans ce poste médical. Mais aussi beaucoup de salive de l'administrateur »

Notre vocation de bâtisseur avait cependant une limite. Ecoles et dispensaires ne servent à rien sans le personnel nécessaire à leur fonctionnement, .payé sur le budget, toujours insuffisant, de la colonie.
La troisième République française avait pour principe que les colonies finançaient elles même leur développement, celles jugées capables de rembourser pouvant emprunter. Pour les districts on en restait aux moyens des « temps malgaches» Mêmes impôts rebaptisés taxe foncière, capitation, taxe d'abattage (des bœufs). Même corvée, rebaptisée« prestation» Mais, écrasante sous la monarchie (4 jours par semaine ),elle fut ramenée par Gallieni à 50 jours par an, puis à 30, enfin 10 avant son abolition en 1946. Et recours aux conventions defokon '%na qui permirent aux villages, après autorisation du chef de district, et moyennant une« juste rétribution» de construire batiments d'intérêt commun, aménager pistes, adduction d'eau et périmètres de reboisement.
La quatrième République, née après la guerre, fut plus généreuse pour ses « territoires d'outre-mer. » bénéficiaires des subventions de son FIDES (Fonds d'investissement et de développement économique et social). De nouvelles structures paysannes, les « collectivités autochtones rurales» (CAR) gérées par un conseil de notables élus voteront et disposeront d'un budget alimenté par la perception de taxes locales, ( droits de place au marché, taxes d'abattage, droit de fourrière) les subventions du fanjakana et des emprunts. La réalisation de programmes intéressant plusieurs CAR pouvait les réunir en groupement de collectivités Une caisse spéciale d'équipement permettait aux CRAM «collectivités autochtones rurales modernisées» d'acquérir un matériel performant. Les chefs de district avaient la tutelle des collectivités de leurs circonscriptions et eurent à cœur le succès d'une opération qui, sur tous les plans, s'annonçait prometteuse mais qui devrait être poursuivie très longtemps. Je ne sais si, ce fut le cas quand une autre heureuse évolution conduisit à l'indépendance de la «Grande Ile »

Car il y avait, tout aussi passionnante, «la politique ». Plus tellement la vieille« politique indigène », si amusante avec ses chefs traditionnels, ses m 'pandjaka pittoresques.

Dans les territoires qu'elle avait conquis la monarchie merina les avait éliminés ou mis sous tutelle .La République française avait aboli la monarchie, ne laissant plus aux nobles andriana que la fierté nostalgique de leur grandeur passée. Dans les régions ayant échappé à leur colonisation des m 'pandjaka subsistaient. Bien décatis. En pays sakalava un chef de district ne vit dans l'un d'eux qu'un« vieillard loqueteux », proche de sa fin .On lui raconta qu'à la grande époque, « quand un m'pandjaka mourait on égorgeait sur sa tombe une série de jeunes filles, alors qu'on ne coupe même plus la gorge des m 'pandjaka agonisants, leur pouvoir ayant bien diminué ». Pourtant à Analalava la princesse Soazara (heureux destin) avait encore belle allure.

Heureusement, parfois, la politique touchait encore au folklore. L'histoire des « kibory » de Vangaindrano, gros district de la côte est vaut d'être racontée:
Il y a là 13 clans, autant d'énormes kibory et d'inexpiables querelles entre clans rivaux. En 1957 douze kibory sont profanés, le treizième incendié. Les corps des défunts sont carbonisés .. La rumeur accuse les européens .. La presse exige le départ du chef de district. On découvre qu'un fou est l'auteur de ces horribles forfaits. Tout s’arrange. . L'administrateur est convié aux cérémonies expiatoires et présenté aux ancêtres.

Il écrira « qu'il se présentait comme l'administrateur des vivants, excluant les morts du champ de ses responsabilités» On ne saurait être plus raisonnable. Mais si le chef de district est le nouveau m 'panjaka des vivants, avec ses fonctionnaires, ses miaramila, ses règlements et ses exigences que les villageois ont bien du mal à comprendre mais que l'on peut sans risque majeur éluder ou tourner, le chef indigène est le m 'pandjaka du royaume des morts, avec ses esprits, plus souvent mauvais que bons, ses tabous et terreurs ancestrales

A Madagascar où les morts sont omniprésents et où qui en a les moyens sort périodiquement ses défunts du tombeau familial pour changer leurs suaires, cela n'est pas rien et un administrateur doit en tenir compte.
Mais depuis qu'après la guerre les malgaches étaient devenus citoyens et électeurs français les administrateurs se préoccupaient surtout des élections. Les premières élections législatives amenèrent à l'Assemblée nationale française trois députés nationalistes qui réclamèrent l'abolition de la loi d'annexion et la proclamation de l'Indépendance .Insensible aux évolutions qui allaient précipiter la fin des empires coloniaux, Paris s'y refusa. Au nouveau parti indépendantiste, le MDRM, à forte dominante merina, il jugea habile d'opposer le P ADESM destiné à rallier les « côtiers» hostiles à ceux ci. A la surprise du fanjakana français ce fut sur la côte Est qu'en mars 1947 flamba, sur un cinquième du territoire, une « rébellion» dont les combattants, fanatisés par leurs sorciers et armés de sagaies occupèrent quelques heures trois chefs lieu de districts, en attaquèrent d'autres, massacrant les français et les malgaches qui leur étaient fidèles .. En attendant l'arrivée, tardive, des militaires, les administrateurs organisèrent la résistance.
Les derniers rebelles ne se soumirent qu'en décembre 1948. Il Y eut 150 tués chez les français, 1650 du coté des malgaches non rebelles et, parmi les rebelles, un nombre de morts dont le chiffre varie considérablement en fonction des convictions. Il est probable que beaucoup, fuyant la répression se réfugièrent dans la grande forêt inhumaine et y moururent de fièvre ou d'inanition.

Il y eut beaucoup d'arrestations. On rendit le MDRM responsable de la tragédie et un tribunal condamna ses députés à mort, verdict qui, heureusement ne fut pas exécuté. Les élections des députés à l'assemblée de chacune des provinces étaient plus paisibles.
Mais les suites désastreuses des premières élections législatives rendirent les électeurs prudents. Les chefs de districts, chargés en brousse d'organiser les suivantes, eurent parfois quelque peine à inciter les électeurs à accomplir leur devoir de citoyens. En 1956 encore, dans ma petite circonscription du Vakinankaratra, au sommet du plateau central, il me fallut persuader des électrices inquiètes qu'un tirailleur sénégalais n'était pas caché derrière le rideau de l'isoloir. L'organisation logistique du scrutin exigeait un effort auquel tous les fonctionnaires étaient associés. Et les mesures de sécurité, aussi bien que la sagesse des dirigeants des partis, firent que les élections législatives de 1951 et 1956 ne furent nulle part perturbées par le tabataba ( troubles, désordres). Elles n'en furent pas moins fort animées et, dans l' Imerina curés et pasteurs malgaches menèrent, au coté des partis nationalistes, un combat pour l'indépendance aussi passionné qu'efficace
Les temps qu'ils annonçaient étaient venus. Haut Commissaire, chefs de province et districts allaient progressivement passer la main au pouvoir exécutif malgache issu de la « loi cadre », ouvrant la voie d'une indépendance que le général de Gaulle avait annoncé lorsque, le 28 aout 1958, à Tananarive, il avait d'un geste superbe montré le palais de la reine et promis à une foule en transes:« Demain, vous serez de nouveau un Etat comme vous l'étiez quand ce palais était habité».

L'indépendance fut proclamée le 26 juin 1960 Elle privait les administrateurs de leur emploi. Mais consacrait le succès de leur mission.


A. Deschamps.

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