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Les tentatives d’établissement des Trappistes en Amérique

1793-1815
Anonyme
[Frère M. Gildas, archiviste de ND du Lac]

Sans date
[1928]


Document manuscrit

Transcription par Tamié juin 2003

Archives de ND du Lac OKA cote : A 0010 01 01

Chapitre I

Dom Augustin de Lestrange et l’établissement des Trappistes au Canada1



Les origines de l’Ordre de Cîteaux ou de la Trappe au Canada remontent à la Révolution française. Elles sont peu connues jusqu’à ce jour. Seules les archives de l’Archevêché de Québec, un mémoire et surtout la vie manuscrite du P. Vincent de Paul, fondateur de la Trappe du Petit Clairvaux, à Tracadie, dans la Nouvelle Ecosse, aujourd’hui abandonnée, peuvent nous fournir des renseignements sur le mouvement d’émigration monastique vers la Nouvelle France et dont l’initiateur fut dom Augustin de Lestrange.

Louis-Henri de Lestrange, en religion dom Augustin, naquit en 1754, au château de Colombier-le-Vieux dans le Vivarais, aujourd’hui l’Ardèche. Il était le quatorzième enfant de Louis-César de Lestrange, officier de la maison du roi Louis XV et de Pierrette Lalor, fille d’un gentilhomme irlandais qui avait suivi en 1688 l’infortuné Jacques I, roi d’Angleterre, lorsqu’il vint, par suite de la révolte de ses sujets, chercher un refuge sur la terre de France.

Henri fit ses études au séminaire de Saint-Irénée, à Lyon et à celui de Saint-Sulpice, à Paris. Prêtre en 1778, Mgr de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, le nommait, environ deux ans après, son grand vicaire, avec le dessein d’en faire son coadjuteur avec future succession. Mais la perspective de l’épiscopat effraya le jeune prêtre qui, pour y échapper, n’eut rien de plus pressé que de s’enfuir à la Trappe. Il y exerçait la charge de maître des novices lorsque la Révolution éclata. Laissons la parole à l’un des religieux, le dernier qui fit profession à la Trappe, Dom Urbain Guillet2 :

À la faveur de notre silence, les simples Rx furent plusieurs mais sans en entendre parler et je crois que cela eût duré encore longtemps sans la mort de notre Abbé qui fit assembler les Rx pour lui nommer un Successeur. Ce fut alors que le P. Prieur nous déclara que les voeux monastiques étoient prohibés et que nous ne pouvions plus élire d'abbé. Le Maître des novices quoiqu'instruit de la révolution, n'avoit osé jusqu'alors parler à personne, mais voyant bien que nous ne pouvions manquer de subir le même sort que tant d'autres Rx, il demanda permission d'aller à Fribourg en Suisse chercher à placer quelques Rx. Les Anciens qui ne savoient pas la moitié du progrès de la révolution, espéroient encore conserver le monastère et là-dessus, ils s'opposèrent à la demande du Maître des novices qu'ils prévoyoient bien devoir emmener tous les jeunes gens. L'opposition dura longtemps, mais enfin Dieu disposa tout pour sa gloire. Le Prieur qui savoit mieux que les anciens, que nous n'avions pas d'espérance de nous soutenir, permit au Maître des novices qui est maintenant Supérieur de toute la réforme, de passer en Suisse.3

Dom Augustin se rendit donc en Suisse et obtint du Sénat de Fribourg la permission d’emmener avec lui de la Trappe vingt-quatre religieux.

Nous n’avons pas à raconter ici les difficultés auxquelles il fut en butte, même dans sa communauté, pour arriver à l’exécution de son projet. Doué d’une énergie peu commune, et fermement résolu à sauver la Trappe, il vint à bout des obstacles et, muni de l’autorisation de l’Abbé de Clairvaux, dont la Trappe dépendait par filiation, et de l’Abbé de Cîteaux, général de l’Ordre, il s’établit avec ses religieux, réduits au nombre de vingt-et-un par suite de diverses circonstances, dans une ancienne chartreuse appelée la Valsainte qui lui avait offerte le Sénat de Fribourg. C’était le 1er juin 1791.

La Valsainte ne tarda pas à se remplir de sujets. Bientôt plusieurs essaims en sortir. Mais dom Augustin, voyant l’Europe trop mal assise sur ses bases politiques, pour ne pas craindre encore quelques secousses et voulant ménager un asile aux nombreux religieux qui étaient venus se joindre à lui sous la règle austère de la Trappe, songea à former un établissement en Amérique où il pût, en cas d’événements, transporter ses enfants. Ce fut d’abord sur le Canada qu’il jeta les yeux pour l’exécution de ce dessein qui lui avait été depuis longtemps suggéré par M. Emery, supérieur général de Saint-sulpice. Celui-ci s’était même entremis auprès de plusieurs personnages pour lui frayer la voie. C’est ce que nous apprend la lettre suivante, écrite de la Valsainte, le 24 mars 1795, par dom Augustin à Mgr Hubert, évêque de Québec4 :

La Valsainte, le 24 mars 1795

Monseigneur,

J’ai appris que votre grandeur avoit été informée du dessein que nous avions eu d’envoyer une colonie de nos frères dans le canada et que la nouvelle en étoit parvenue jusqu’à elle. Comme j’ai fait effectivement des démarches pour lui faire recommander nos frères et en particulier auprès du feu cardinal de Bernis et par lui, après du cardinal Antonelli et que j’ignore si effectivement on ne les lui a pas recommandé, j’ai cru qu’il etoit de mon devoir de l’informer de ce qui s’est passé et de la cause de leur retardement.

Je fis passer en Angleterre

Quand ils ont fait connoitre leur mission on les a pressé beaucoup de ne pas aller plus loi, ils y ont aussi beaucoup et longtemps résisté, tellement même que malgré tout ce qu’on leur put dire, ils prirent toutes les mesures nécessaires pour leur embarquement et en fixèrent le jour et le moment. Mais la divine providence dirigea les choses autrement qu’ils n’avoient prévu : ils arrivèrent trop tard et le vaisseau etoit déjà parti. Alors on leur fit de nouvelles instances [2] et eux examinant la chose de nouveau commencèrent à douter si ce n’étoit pas en effet la volonté de Dieu qu’ils n’allassent pas plus loin. Voyant ensuite que je les autorisois ils ne balancèrent plus et acceptèrent les offre qu’on leur faisoit.

Mais, comme je ne désirerois pas moins être utile au canada qu’à l’Angleterre, si les circonstances le permettent et si votre grandeur le désire et le juge avantageux pour ses peuples je pourrois lui en envoyer d’autres ; non pas cependant de si tot parce que les nouvelles fondations que nos avons formé ont un peu affoibli pour le nombre l’abbaye de la Valsainte car il faut que vous sachiez pour la gloire de Dieu, Monseigneur, ce qui s’est passé à notre égard, relativement à la révolution de France.

Nous vivions tranquillement dans notre abbaye de la trappe, en Normandie uniquement occupés des devoirs de notre état lorsque tout à coup l’orage éclata, parce que la solitude ou nous vivions nous en avoit fait ignorer les préparatifs. Je ne tardai pas à voir les mauvaises suites de ces commencements. En conséquence, je pensai aux moyens de sauver notre reforme de la ruine commune et de trouver un asile surtout pour un bon nombre de jeunes religieux fervents qui auroient été obligés de mener dans le monde une vie bien différente de la leur et qui n’ayant plus les mêmes moyens auroient eu peut-être bien de la peine à ne pas se relâcher. Parmi les différents pays ou nous eûmes la pensée de nous retirer, fribourg en suisse fut le principal. Nous ne demandâmes que quelques rochers, quelques creux de Montagne avec la permission de nos y établir en un véritable Monastère. On voulut bien nous abandonner une chartreuse dans un pays peu commode pour nous il est vrai parce que ce ne sont que des précipices ou il y a de la neige pendant 6 mois et ou il ne vient presque aucun fruit à cause de la rigueur du froid mais seulement d’excellents pâturages pour les vaches, quand on en possède une asses grande étendue pour y entretenir des troupeaux pendant tout l’été. [3] Cependant nous nous estimâmes bien heureux de trouver la une maison et une église toutes bâties et ou nous pouvions entrer en arrivant parce que les chartreux en étoient sortis depuis douze ans. Eh bien de la comme du pays le plus fertile oh ! Admirer les secrets de la divine providence, de là sont sorties plusieurs colonies qui se sont répandues dans des pays même très éloignés, comme en Espagne, en piémont, en brabant et enfin dernièrement en Angleterre. C’est ainsi que Dieu voulu faire avec une poignée de religieux ce que l’abbaye de la trappe n’avoit pas même jamais pensé de faire dans son état le plus florissant et ce qu’elle n’auroit peut être pas pu faire quand elle y auroit pensé.

Le souverain pontife vient d’ériger notre pauvre établissement en abbaye avec tous les privilèges de notre ordre et il ne nous manque plus que d’être asses fervents pour servir le Seigneur d’une manière digne de lui et pour nous avancer de plus en plus dans la voie de la perfection selon l’obligation de notre état.

Celui qui m’avoit suggéré la pensée du canada est Mr Emery général de MsMs de St-Sulpice qui y ont un établissement et qui surement, sont connus de votre grandeur. C’etoit avant son emprisonnement à paris, car il a longtemps été détenu captif et il n’y a que très peu de temps qu’il est délivré. Des lettres venant du canada, qu’on m’avoit communiqué m’avoient beaucoup encouragé pour cette bonne œuvre, cependant je craignois une chose c’est qu’on ne troua pas de sujets dans le pays pour monter comme il faut cet établissement parce que la vie quoiqu’il n’y ait rien d’extraordinaire, paroit un peu dur à la nature. C’est pour cette même raison que je prends la liberté d’envoyer à votre grandeur un prospectus de notre genre de vie5 afin qu’elle voie si effectivement il seroit impossible d’y trouver des novices car alors tout seroit dit, il ne faudroit plus y penser.

Je me recommande instamment à vos prières, celles d’un évêque ont un accès auprès de Dieu que les autres n’ont pas et surtout d’un évêque tel que celui de Québec.

J’ai l’honneur d’être avec un respect qui correspond à ma confiance en vos bonnes œuvres, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. Ce 24 mars 1795

Fr. Augustin abbé très indigne de l’abbaye de la Maison de Dieu de la Valsainte

de Notre-Dame de la trappe au canton de Fribourg en Suisse.
Voici le texte du Prospectus joint à la lettre.

Petit exposé du genre de vie6

que l’on mène au monastère de la Maison-Dieu de la Valsainte N.D. de la Trappe,

au canton de Fribourg en Suisse,

& des dispositions où doit être celui qui désire y entrer.

Qui que vous soyez à qui Dieu inspire le dessein de vous joindre à nous pour vous consacrer à la pénitence, ne vous imaginez pas, comme on se le persuade dans le monde, avoir besoin pour cela de beaucoup de forces & de vigueur. Non, il ne faut pas précisément beaucoup de forces, puisqu'on en voit tous les jours parmi nous de très délicats & d'une très foible santé, persévérer avec constance, mais il faut, avec le secours de la grâce, beaucoup de courage, beaucoup d'humilité, beaucoup de bonne volonté. Beaucoup de courage pour supporter les austérités ; beaucoup d'humilité pour renoncer à vous-même en toutes manières ; beaucoup de bonne volonté pour surmonter les obstacles & les tentations qui vous détourneront peut-être de votre entreprise.

I°- Beaucoup de courage pour supporter les austérités. Car quoiqu'elles ne soient pas aussi grandes qu'elles devroient être pour ceux qui par leur état sont obligés de faire pénitence, non seulement pour leurs propres péchés, mais encore pour les péchés des autres, voici à quoi vous devez vous attendre :

1- Avoir bien froid en hiver, car le climat est très dur & on a cependant toujours la tête nue à l'église, même à matines au milieu de la nuit ; le jour on ne peut se chauffer que dans de petits momens & seulement debout ;

2- Avoir bien chaud pendant l'été, sans qu'il vous soit permis de vous découvrir, du moins tant que vous serez en présence des autres, ni même d'essuyer avec votre mouchoir les gouttes de sueur de votre front, vous pourrez seulement les détourner avec le doigt, de crainte qu'elles n'entrent dans les yeux & ne nuisent à la vue. Mais le froid & le chaud ne sont que la pénitence commune a tous les hommes & même les plus sensuels n'en sont pas exempts ; ainsi ceux qui font une profession publique de pénitence n'y doivent presque point faire attention ;

3- Il faut vous attendre à vous lever tous les jours avant deux heures du matin, les dimanches & fêtes ordinaires avant une heure & les grandes fêtes, avant minuit ;

4- À ne vous point appuyer contre le mur quand vous serez assis, quelque fatigué que vous puissiez être ;

5- À ne faire qu'un seul repas par jour pendant 8 mois de l'année ou environ, & cela à deux heures & demie du soir & à quatre heures & un quart en carême. Encore ne trouverez-vous au réfectoire que quelques pommes de terre, quelques herbes, racines ou légumes apprêtés sans façon, sans beurre, sans huile, mais seulement avec du sel & de l'eau, ou tout au plus quelquefois un peu de lait. Lorsqu'on soupe, de la salade & un peu de fromage ou bien quelques fruits ou pommes de terre en place de fromage font tout le souper. Vous n'y trouverez non plus que du pain noir & du pain tout à fait bis & pour boisson de l'eau ou une boisson de genièvre de plus mauvais goût quelquefois que l’eau, encore ne vous sera-t-il pas permis de toucher à cela que le supérieur n'ait frappé pour en donner le signal, afin de mortifier un peu l'avidité désordonnée de la nature qui a souvent besoin d'être modérée lorsqu'il s'agit de satisfaire ses appétits, quelqu’insipide qu'en soit l'objet. Encore si vous laissez tomber quelques gouttes de cette pauvre boisson, un seul petit morceau de ce mauvais pain, faudra-t-il vous prosterner la face contre terre. Encore ne vous sera-t-il pas permis de choisir dans cette méchante nourriture ce qui vous répugnera le moins ;

6- À travailler cinq ou six heures par jour & quelquefois davantage, à jeun, à des travaux très pénibles ;

7- À chanter au chœur ou y prier à genoux plus de sept heures tous les jours, plus de onze tous les dimanches & fêtes ordinaires & plus de douze aux grandes fêtes ;

8- À ne vous coucher, pour vous délasser des fatigues de la journée, que sur des planches & à n'avoir sous votre tête qu'un petit oreiller de paille ;

9- À compter tout cela pour rien & aller tous les soirs, avant de vous coucher, vous prosterner devant le Crucifix & la componction dans le cœur, dire dans cette posture le psaume Miserere, pour demander pardon à Dieu d'avoir fait en ce jour si peu de chose, & ce peu, de l'avoir fait si mal, comme aussi pour mortifier un peu la nature qui se porte souvent avec un empressement déréglé à prendre son repos, surtout lorsqu'elle est fatiguée.

Mais quand vous auriez le courage nécessaire pour tout cela, sachez que vous n'en avez pas assez, car il faut en avoir encore pour mener, si Dieu le permet, une vie plus pauvre & plus mortifiée, les religieux de cette maison, [2] par esprit de zèle & de charité, ayant pris la résolution de ne refuser aucun de ceux qui se présenteront & qui seront bien appelés. On se contente de les prévenir de ce à quoi ils doivent s'attendre. Mais si après avoir consulté Dieu, de qui seul ils doivent espérer le courage nécessaire, ils consentent à venir partager notre pauvreté, on leur ouvre les bras avec joie & avec d'autant plus de joie que la vie qu'on leur offre est plus pauvre & plus pénible, parce que c'est une preuve plus certaine qu'il n'y a que Dieu qui les amène, une marque plus évidente qu'ils sont déjà dans les mêmes dispositions que les saints. Il faut même que vous soyez le premier à vous exposer à cette pauvreté, en exerçant envers les autres la même miséricorde dont on aura usé envers vous & en les recevant comme on vous aura reçu, sans difficulté, aux dépens de vos aises & de vos commodités & s'il le faut, de votre nécessaire, trop heureux de pouvoir contribuer à ce prix au salut d'une âme de plus.

Quand vous en serez à ce point, ce n'est pas tout : il faut que vous alliez encore plus loin, car il faut qu'indépendamment de la pauvreté, vous soyez en outre disposé, au moins dans la préparation du cœur, à endurer mille peines & souffrances plutôt que de retrancher une seule des austérités que vous aurez trouvées établies, parce qu'on ne reçoit ici que ceux qui ont un grand zèle pour notre saint état & pour toutes ses pratiques. Vous ne devez cependant pas craindre d'être poussé à toutes sortes d'extrémités, indifféremment & sans discrétion, car on ne s'est prononcé que de rétablir les anciennes pratiques de nos premiers Pères : st Robert, st Etienne, st Albéric & st Bernard, tous reconnus pour saints dans l'Église & le dernier même pour un de ses Pères & docteurs, & il ne sauroit y avoir d'illusion & d'indiscrétion à marcher sur les traces de ses Pères & instituteurs lorsqu'ils ont été des saints.

II°- Il faut beaucoup d'humilité pour renoncer à soi-même en toutes choses. On croit, quand on se sent en état de supporter toute sorte de pénitences & d'austérités, que tout est dit & qu'on peut hardiment se présenter à la Trappe. Oh ! Les austérités du corps ne sont que la moitié de la pénitence vie religieuse, & encore la moitié la plus aisée, car il en coûte souvent bien plus pour endurer avec patience les humiliations, renoncer à son propre jugement & détester sa propre volonté, comme l'exige notre sainte Règle, que pour tenir son corps dans la contrainte & les souffrances. Cependant c'est à tout cela qu'il faut s'attendre dans ce monastère.

Oui, il faudra endurer les humiliations. On vous reprendra à temps & à contretemps, en particulier & en public ; quelquefois ce seront vos frères les plus jeunes qui par un esprit de charité relèveront vos fautes & même vos plus légers manquemens en vous en proclamant dans le chapitre ; & toujours il faudra, soit que vous ayez tort ou raison, que vous soyez coupable ou non, il faudra souffrir cela avec patience, sans qu'il vous soit permis de proférer une seule parole qui tende à vous excuser le moins du monde ; il faudra même que vous vous humiliez aussitôt extérieurement en vous prosternant & intérieurement en reconnoissant que vous êtes plein de défauts, & passer plus loin jusqu'à concevoir de la joie d'être humilié, quand bien même il arriveroit qu'on se méprît en vous accusant d'une faute que vous n'auriez point commise, quelque grave qu'elle fût, ou que le supérieur entendît tout autrement ce qui auroit été dit sur vous, acceptant la confusion qui vous en reviendroit dans la pensée en place de celle que vous mériteroient au tribunal redoutable du juste Juge tant de péchés que vous avez commis & qui ne sont point connus des hommes ni peut-être de vous-même & qu'il est cependant nécessaire d'expier. Enfin c'est dans cette pensée d'avoir offensé la Majesté de Dieu que notre sainte Règle veut que nous marchions toujours la tête baissée, penchée vers la terre & les yeux baissés. C'est ce qu'il faudra que vous tâchiez de faire, sans cependant trop de contrainte ni d'efforts, parce que c'est un point capital parmi nous que tout se fasse avec une grande liberté d'esprit & paix intérieure & extérieure.

Oui, il faudra renoncer à votre propre jugement, parce qu'il faudra faire tout ce que l'on vous dira, sans observation, sans réplique, quelque peu convenable que cela puisse vous paroître, à moins, (ce qu'à Dieu ne plaise) que ce ne fût contraire à la loi de Dieu ou à la sainte Règle, ou bien que vous eussiez de bonnes raisons pour croire que ce n'est pas l'intention de votre supérieur. Hors ces cas extraordinaires, obéir sans retard, obéir sans examen & de bon cœur est notre pratique de tous les momens. Mais non seulement il faudra renoncer à votre propre jugement en toute occasion, il faudra le fuir dans les choses mêmes les plus justes & les exécuter, non parce qu'elles vous paraissent justes, mais parce qu'elles vous ont été commandées. Il faudra même croire simplement tout ce qu'on vous dira & vous persuader qu'il n'y a rien de mieux. Disons plus : il faudra oublier que vous avez su quelque chose & ayant sans cesse à l'esprit ces paroles sorties de la bouche sacrée de la Vérité éternelle : « Nisi efficiamini sicut parvuli, non intrabitis in regnum cœlorum : si vous n'imitez en simplicité les petits enfants, vous n'aurez point de part au Royaume des Cieux ». Ainsi il ne faudra plus avoir de sentiment [3] propre, mais vous conformer entièrement à celui de votre supérieur & même de tous vos frères sans exception, pour l'entretien de la charité, car si on n'a encore rien dit de cette vertu, c'est qu'on doit bien s'attendre qu'elle doit être au plus haut degré de perfection & pour tout dire en un mot, elle doit être si parfaite, que malgré la diversité des caractères, l'opposition des humeurs, la différence de l'éducation & des pays où l'on a pris naissance, il n'y ait entre tous qu'un même esprit, qu'un cœur & qu'une âme, à quoi on ne peut arriver qu'en renonçant, en toutes rencontres, à ses propres lumières pour s'abandonner aveuglément à celles des autres. Remarquez qu'il n'est pas nécessaire d'avoir atteint cette perfection dès le commencement, mais qu'il suffit d'y tendre de tout son pouvoir & d'y travailler de toutes ses forces & cette remarque est non seulement pour ce que je viens de dire, mais aussi pour tout le reste.

Oui, détester sa propre volonté. On dit ordinairement à ceux qui se présentent pour être admis parmi nous, qu'il faut qu'ils la laissent à la porte & on ne les trompe point. Il ne vous sera plus jamais permis de la suivre en rien. Il suffira que l'on voye que vous désirez une chose, pour que l'on vous commande quelquefois tout le contraire, non pas comme pourroient le faire les gens du monde, pour vous contrarier & vous chagriner, mais par amour pour vous & pour votre salut, afin de vous faire absolument renoncer à cette maudite volonté propre qui quand nous avons le malheur de nous perdre est la seule cause de notre damnation. Aussi les saints nous disent-ils : « Ôtez la volonté propre & il n'y aura plus d'Enfer, Cesset voluntas propria & non erit infernus ». Mais il ne suffira pas de ne pas faire votre propre volonté, il faudra, comme nous venons de le dire, la fuir, la détester, la persécuter. La détester en déplorant sans cesse le malheur que vous avez eu autrefois de la suivre. La fuir jusqu'à regarder comme un malheur d'être quelquefois obligé de vous décider par vous-même & alors tâcher d'obéir à l'intention de votre supérieur, s'il ne vous est pas donné d'obéir à ses ordres. La persécuter jusqu'à extinction, en vous attachant à faire dans les choses libres & qui dépendront de vous, tout le contraire de ce que vous auriez envie de faire, de telle sorte qu'il suffise que votre volonté propre vous porte à quelque chose pour que vous fassiez tout l'opposé. Du moins faudra-t-il que vous vous exerciez sans cesse à tout cela.

III° Il faut une très grande volonté pour surmonter tous les obstacles. Oui, une très grande bonne volonté, parce que tout cela vous paroîtra peut-être un peu pénible dans les commencemens. Oui, une très grande bonne volonté, qui aille jusqu'à ne pas craindre la maladie, ni la mort même, mais plutôt à soupirer après elle à l'exemple de tous les saints, parce que, n'y eût-il que le changement de régime de vie, votre santé pourroit bien en recevoir d'abord quelque atteinte & le Démon ne manquera pas de profiter de cette l’occasion pour vous persuader de regarder en arrière. Oui, une très grande bonne volonté parce qu'il faudra se contenter d'être peut-être longtemps simple novice. Oui, en un mot, une très grande bonne volonté parce que le Démon voyant que vous allez lui échapper vous tentera peut-être en mille manières, ce que vous ne pouvez surmonter qu'en réunissant encore le courage & l'humilité, à la bonne volonté. Le courage pour prendre patience & même vous offrir à Dieu, pour rester dans la tentation autant qu'il lui plaira ; l'humilité pour avoir la fidélité de faire connoître aussitôt à celui qui vous tiendra la place de Dieu, toutes vos pensées, quelque extravagantes qu'elles puissent vous paroître & toutes vos misères ; & enfin la bonne volonté pour mettre en pratique tous les moyens qu'on vous donnera afin de pouvoir surmonter la tentation.

Voilà un petit abrégé de la vie que vous désirez entreprendre. Considérez-le, méditez-le & le reméditez. Surtout consultez Dieu & ayez une extrême défiance de vous-même qui ne pouvez rien, absolument rien par vos propres forces, mais concevez une grande confiance en la grâce toute puissante de Dieu qui peut vous rendre tout cela, aussi bien qu’à nous, on ne peut plus facile. Dites-vous à vous-même, comme st Augustin : « Numquid non potero quod isti & istæ ? Ne pourrai-je donc pas, avec le secours de la grâce, ce que peuvent bien ceux-ci & ceux-là ? » Pensez que si le chemin de la croix & ses austérités a ses difficultés, il a bien aussi ses douceurs. « Crucem vident, dit notre père st Bernard, unctionem non vident : Les hommes voient bien la croix, mais ils ne voyent pas l'onction & les consolations qui accompagnent la croix ». C'est cette onction & ces consolations qui font que plusieurs religieux de cette maison, au milieu même des peines intérieures & extérieures, ne changeroient pas leur état pour toutes les couronnes de la terre. Enfin, prenez la résolution d'en faire l'expérience au moins quelque temps & ne redoutez pas de faire une tentative, d'où peutêtre, votre salut dépend. Je ne dis cependant ceci que pour ceux qui se sentent fortement attirés par la voix de Dieu à ce saint état.

Voici trois règles que vous devez suivre dans cette détermination.

1°. Considérez ce que vous conseilleriez à un autre qui seroit dans le même cas que vous, c'est-à-dire qui auroit autant de fautes à expier que vous en avez, qui trouveroit dans [4] le monde autant de dangers que vous y en trouvez & qui éprouveroit autant de foiblesse pour y résister que vous en éprouvez, & prenez pour vous le conseil que vous sauriez si bien donner aux autres. Seroit-il sage d'en agir autrement ?

2°. Prévoyez ce que vous seriez bien aise d'avoir fait à l'heure de la mort & faites à présent ce que vous regrèterez alors, mais inutilement, de n'avoir pas fait, ce que vous ne serez plus à temps de faire, ce qui vous jètera peut-être dans le désespoir si vous ne le faites pas. Quelle folie de mépriser tout cela !

3°. Réfléchissez bien sur l'importance de la décision que vous allez prendre & dites-vous à vous-même : « Que me servira-t-il de gagner toute la terre, si je viens à me perdre moi-même ? Mon âme une fois perdue, tout n'est-il pas perdu pour l'éternité ? Ah ! Il faut donc que je me sauve quoiqu'il puisse m'en coûter. » En fait de salut, il faut aller au plus sûr. Quel aveuglement, quel malheur de s'exposer à perdre son éternité !

Voilà, mon cher Frère, tout ce que j'ai cru devoir vous mettre sous les yeux. Puisse cet exposé non vous abattre, mais au contraire vous enflammer d'une sainte ardeur pour ce saint état. C'est notre vœu le plus ardent & ce que nous allons demander au Seigneur de tout notre cœur pour vous.
Avertissement

On doit savoir que pour entrer dans cette communauté, il n'est pas nécessaire d'avoir une dot. On y reçoit aussi bien ceux qui n'ont rien, que ceux qui apportent quelque chose. On reçoit même les premiers avec plus de plaisir, les regardant comme plus semblables à Jésus Christ qui n'a pas eu où reposer sa tête & étant plus assuré de plaire à Dieu par cette réception non intéressée.

On reçoit aussi à tout âge, pourvu qu'on ait la force de supporter les austérités de l'Ordre & ceux qui n'ont point fait d'études aussi bien que ceux qui en ont fait. Ceux-ci sont ordinairement reçus parmi les religieux de chœur, les autres qui sont sans lettres, parmi les frères convers.

Enfin ceux qui désireroient bien se donner à Dieu de tout leur cœur & faire pénitence de leurs péchés, mais qui craindroient de s'engager par vœu sont reçus comme frères donnés. Et tout ce qu'on demande de ceux qui se présentent, en quelque qualité que ce soit, c'est d'apporter une pleine & entière bonne volonté, un grand amour pour les souffrances & un extrême désir de n'aimer que Dieu.

Comme parmi les derniers ont reçoit principalement les jeunes gens dont le tempérament n'est pas encore assez formé pour soutenir les jeûnes de la Maison, ou les vieillards qui n'en ont plus la force, ou enfin des gens de travaux, ils ne sont point obligés à des jeûnes aussi rigoureux que les religieux, ils ne couchent pas non plus sur la planche, ils ont au moins une paillasse & portent du linge, ils suivent d'ailleurs les mêmes pratiques que les autres, surtout pour l'obéissance & le silence continuel.

Il y a encore un autre genre de vie beaucoup plus adouci pour les jeunes enfans que les parents donnent au Monastère & qu’on reçoit depuis l'âge de 5 ans jusqu'à celui de 10, mais pour qu'on s'en charge, il faut qu'ils renoncent entièrement à les voir, c’est pourquoi on reçoit de préférence les orphelins. On leur fait faire tous les jours trois ou quatre repas, on leur apprend à lire, à écrire & à chiffrer. S'ils ont une certaine ouverture d'esprit, on leur enseigne le latin, mais on les forme surtout à la piété & on s'applique bien plus à en faire des Saints que des savants. Quand ils ont atteint l'âge de discrétion & de discernement, s'ils veulent rentrer dans le monde, on les rend à leurs parens. Si au contraire ils sont bien aises de continuer à mettre leur salut en sûreté en s'éloignant tout à fait du monde, on examine si cette pensée leur vient de Dieu & s'ils sont propres pour notre état. En ce cas, après les avoir suffisamment éprouvés, on les incorpore à la Communauté ou en qualité de frères donnés, ou de frères convers, ou de religieux de chœur s'ils ont étudié le latin, ou même simplement en qualité de domestiques s'ils ne sont pas propres à autre chose. On se charge entièrement d'eux, tant en santé qu'en maladie, on les entretient de tout & on ne demande rien aux parens que de les donner entièrement à Dieu. Si cependant leur maladie était incurable ou contagieuse, on les leur rendrait.
Omnia ad majorem Dei gloriam.

Tout pour la plus grande gloire de Dieu.
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Dès le 28 avril 1793, dom Augustin avait fait partir de la Valsainte le cellérier, P. Jean-Baptiste [Desnoyers], le sous-maître des novices, P. Eugène [Bonhomme de la Prade] et un frère convers [Fr. Jean-Marie de Bruyne]. Ceux-ci s’étaient mis en route par les Pays-bas, d’où ils devaient passer en Angleterre et de là, en Amérique, la voie d’Amsterdam pour le Nouveau Monde s’étant trouvée fermée par suite des troubles politiques qui bouleversaient alors l’Europe entière.

Dieu avait sur eux d’autres desseins. L’évêque d’Anvers qui sollicitait depuis longtemps de dom Augustin une colonie de Trappistes, crut devoir saisir l’occasion du passage de nos trois voyageurs pour les engager à fonder dans son diocèse un établissement de leur Ordre. Il en écrivit même à dom ! Augustin qui, cédant à ses prières, envoya le P. Arsène avec un nouveau renfort de la Valsainte, ordonnant en même temps au P. Jean-Baptiste de poursuivre avec quelques autres religieux, sa route vers l’Angleterre, pour passer au Canada. C’était au mois d’avril 1794. Le P. Arsène avait ordre de s’arrêter à Westmalle, à quatre lieues d’Anvers et d’y prendre la direction de la communauté sollicitée par l’évêque du lieu. Le P. Jean-Baptiste s’embarqua avec ses compagnons en juillet 1794 et ils arrivèrent à Londres vers la fin du mois.

[Nous pouvons donner des renseignements sur ce nouvel arrêt de la petite colonie destinée au Canada en les empruntant] à la petite brochure : What England owed to France, by Cecil KERR, publiée en juin 1928 par la Catholic Truth Society de Londres : « Parmi les nouveaux venus, y lisons-nous, pp. 12-14, est une communauté de Trappistes qui, après avoir quitté leur pays, s’étaient réfugiés en Suisse, puis en Hollande et ont fini par trouver la paix et la sécurité à Lulworth (dans le Dorsetshire). Des lettres de leur hôte, M. Thomas Weld7, à l’évêque Walmesley, annoncent leur arrivée et leur genre de vie qui mérite d’être noté.

Lulworth Casle, 17 octobre 1794.

(…) Vu le désir du Gouvernement de diminuer les dépenses pour subvenir au clergé français, je vous suggère mon dessein de recevoir six d’entre eux et de leur concéder une étendue de terrain suffisante pour les faire vivre dès que les terres seront en culture. Ces six réfugiés sont des moines de la Trappe. Votre Seigneurie conviendra facilement que mon choix est heureux : j’en suis sûr et je me réjouis de cette idée. J’ai l’intention de loger, pendant l’hiver, ces six moines dans la maison de M. Clinton que celui-ci occupait lorsqu’il était chapelain. Dans le cours de l’été prochain, je me propose de leur construire un bâtiment en torchis, avec chapelle au centre du terrain qui leur sera donné à cultiver. J’ai choisi une vallée où il y a une belle source de bonne eau et où le voisinage d’autres maisons ne les incommodera pas…

Quelques semaines après, M. Weld écrivait de nouveau à l’évêque.

Je vois avec grand plaisir que ma charité envers ces bons moines est parfaitement conforme à vos vues. Sans exagération, ces moines de la Trappe vivent comme des saints de l’Eglise de Dieu ; c’est un miracle permanent, ce qui prouve bien l’efficacité de la grâce divine. Il est réellement impossible qu’ils puissent s’imposer et supporter de telles austérités, mortification générale de leurs sens, méditation continuelle, silence perpétuel et une grande partie de leur temps passée à chanter les louanges de dieu, sans le secours particulier de sa grâce. Malgré tout cela, ils paraissent heureux ; on voit dans toutes leurs démarches un reflet de paix et de satisfaction d’esprit que je n’ai trouvé chez aucune autre personne pendant ma vie.

Dès leur entrée dans la maison, ils ont adopté la distribution de leur temps telle qu’elle est en usage à la Trappe. Ils passent quinze heures au chœur en prières vocales et mentales aux fêtes des saints. Ils sont revêtus de leur costume au chœur, au réfectoire et au chapitre. Quand ils travaillent au dehors, soit aux champs, soit au jardin, ils enlèvent leur coule et se revêtent d’une blouse commune, semblable à celle que portent les charretiers dans leur pays, avec capuchon et chapeau rond, de sorte qu’ils ont l’air de vrais journaliers. Personne ne les moleste ni ne les dérange ; tout le monde en est édifié ; des Protestants, des Méthodistes viennent autour de leur chapelle pour les entendre chanter ;

Je vois très clairement, par ce que j’ai déjà lu de la vie des Trappistes, qu’ils suivent strictement la discipline pratiquée à la Trappe. Je vois même qu’ils excèdent en certains points, notamment en ce qui concerne leur breuvage. Ils buvaient jadis du cidre à la Trappe ; ici, ils ne prennent aucune liqueur et ne boivent que de l’eau et seulement au dîner et au souper le dimanche. Il n’est nullement besoin de les exhorter à suivre strictement leurs observances, ils excèdent ou, tout au moins, ils réalisent ce que j’ai lu de l’exactitude, de la régularité, de la mortification tant intérieure qu’extérieure des plus austères cénobites des déserts de la Thébaïde.

Mr. Thomas Weld tint sa promesse, leur construisit un monastère à Lulworth et les entretint de tout, vêtements, nourriture, instruments de labour, etc. jusqu’à ce qu’ils furent en état de se pourvoir eux-mêmes. Leur nombre s’accrut rapidement par des sujets pris, les uns parmi les Français réfugiés, les autres parmi les Catholiques irlandais ou anglais et aussi un grand nombre parmi les Anglais protestants convertis. Lorsqu’ils rentrèrent en France, en 1817, sous la conduite de dom Antoine, pour s’établir à Melleray, ils composaient une belle communauté de cinquante-neuf personnes8.

[Dom Augustin signe :] « Abbé très indigne ». Remarquons bien ce qualificatif qu’il se donne et qui ne doit pas nous paraître comme une vaine formule d’humilité. L’abbé de la Valsainte, qu’on a parfois représenté comme un supérieur d’une dureté et d’une exigence excessives, avait un coeur d’or et pouvait demander à ses religieux tous les sacrifices, parce qu’il leur donnait lui-même l’exemple. Qu’on nous permettre de citer un trait qui peint le supérieur et la communauté de la Valsainte :

Les Trappistes étaient installés depuis quinze mois à la Valsainte lorsque la loi du 26 août 1792 prononça la déportation des prêtres insermentés. Tout de suite, ces bons religieux se signalèrent par leur générosité vis-à-vis des ecclésiastiques réfugiés en Suisse. Dès le mois d’octobre 1792, ils envoyèrent à Fribourg une somme de douze cents livres destinée au soulagement des confesseurs de la foi et, pour leur venir en aide, il leur arriva plus d’une fois de prendre sur leur nécessaire.

Le 26 novembre, dom Augustin de Lestrange, supérieur de la Valsainte écrivait à M. l’abbé Raulin, chanoine de Saint-Dié, retiré lui-même en Suisse :

Je désirerais bien pouvoir vous aider, Monsieur, dans vos bonnes œuvres, mais je vous dirai que maintenant ce n’est plus sur les secours que nous avons reçus, mais sur ceux que nos avons à recevoir à l’avenir, que nous prenons pour assister les autres et comme nos avons déjà dépensé une somme considérable, je ne crois pas devoir aller en avant. Nous avons même été obligés de diminuer d’un quart la portion de pain que la Règle nous permet pour notre repas, et nous n’avons encore fait aucune provision pour cet hiver. Cependant, comme nous avons fait venir quelques étoffes et que je sais qu’il y a quelques ecclésiastiques qui seront dans le cas de souffrir beaucoup du froid, cet hiver, parce qu’ils ne peuvent faire venir leur vestiaire, ni avoir l’argent pour en faire faire d’autre, nous avons résolu de nous en passer nous-mêmes et de les employer, au moins en partie, pour ces dignes persécutés de Jésus-Christ.

Lorsque j’ai exposé à mes confrères le triste état de ces respectables prêtres émigrés, et leur ai proposé d’employer une partie des étoffes que nos avons fait venir pour nous, à les revêtir, les uns m’ont dit que non seulement ils étaient prêts à donner leurs habits neufs qu’ils devaient avoir, mais même ceux qu’ils portaient ; les autres, qu’il fallait retrancher de la nourriture ; ceux-ci disaient que c’était une obligation étroite pour nous, les autres, que si la rigueur du froid devait causer des infirmités à quelqu’un, il valait mieux que ce fût à nous, qui ne sommes faits que pour souffrir, et qui n’avons d’autre occupation que de prier, qu’à ces dignes ministres de Jésus-Christ, qui peuvent encore tous travailler pour l’Eglise. En un mot, tous pensaient qu’il fallait les secourir abondamment et j’ai vu qu’ils ont bien plus de foi, bien plus de zèle et de charité que moi, et que je ne suis pas digne, quoique je les commande, de baiser la trace de leurs pieds.

Priez Dieu pour moi, j’en ai grand besoin, et demandez-lui instamment mon avancement dans la vertu. Je suis, etc.

Frère Augustin, supérieur très indigne

C’est bien ainsi que je dois signer, après ce que j’ai vu ce matin9).

Réponse de Mgr Hubert, 11 juillet 179510

Au très Révérend Père Augustin abbé de l’abbaye de la Maison de Dieu de la Valsainte, de N.D. de la Trappe, au canton de Fribourg en Suisse

Mon très Révérend Père,

J’ai reçu le 7 de ce mois la lettre dont vous m’avez honoré, en date du 24 mars. Elle m’a été remise par 4 Ecclésiastiques François que la providence a envoyés travailler à la vigne du Canada. Mgr l’Evêque de Léon & Mr Gazanéol m’ont prévenu depuis longtemps de vos desseins charitables à notre égard. On m’avait mandé que vos religieux étoient sur le point de s’embarquer & je les attendois avec l’impatience que m’inspire encore le désir de voir former dans ce Diocèse un établissement aussi précieux. L’Angleterre nous a dérobé les trésors qui nous étoient destinés. J’en béni le Ciel qui ne nous en a privés sans doute que pour multiplier se bénédictions. Mais j’espère que nous n’en serons pas frustrés.

Je m’étois occupé du local qui pourroit convenir à cette sainte colonie & je crois que nul pays au monde ne leur offre plus à choisir, mais s’ils viennent, il faudra bâtir, car je ne leur peux promettre que des bois. Quant à l’espérance de former des novices, elle ne peut être que très foible. Une telle austérité épouvante des hommes qui ne sont pas accoutumés au joug et à la gêne tel est le peuple de cette contrée. Cependant comme l’esprit souffle où il veut & que l’Eglise du Canada a produit de très saints personnages dans tous les états, je ne pense point du tout qu’il faille désespérer d’y voir des novices. Seulement, il n’y faut pas trop compter.

Sans doute, mon très Révérend Père, que vous êtes prévenu des précautions qu’il faut prendre avec le gouvernement Britannique. Il faut 1° obtenir de S.M. la permission de former en Canada l’établissement projet ; 2° obtenir pour votre ordre la permission de se perpétuer & de recevoir des novices et des profès ; 3° que ceux qui viendront d’Europe ici, soient munis d’un passeport du Ministre. Pour tout aplanir, il sera expédient que vous adressiez à Mr l’Evêque de Léon, qui a toute la confiance du gouvernement.

[2] Si vos religieux étoient des hommes que les grandes difficultés rebutassent, je vous dirois nettement ne nous en envoyez pas. Nous vivons dans un climat rigoureux où le froid et le chaud sont également excessifs et où il vous sera impossible pendant l’hiver surtout, de ne pas apporter à vos mortifications quelques modifications. Nous vivons aussi sous un gouvernement protestant qui nous protège aujourd’hui & à qui demain nous pouvons déplaire. Il est d’autres difficultés qu’on pourroit alléguer, mais je scais que les épines ne vous épouvantent pas & c’est pour cela que je ne balance pas à vous dire, tout bien considéré, que je souhaite pour la gloire de dieu, voir de mes yeux s’élever dans mon Diocèse un monastère de votre ordre. Si le Seigneur vous en inspire le dessein, il nous fournira les moyens d’en venir à bout. Vous avez un garant de vos succès dans la protection visible que la providence vous a jusqu’ici accordée.

Permettez-moi, mon très Révérend Père, de m’unir à vos prières et aux saints-sacrifices et aux bonnes œuvres de tous vos religieux. Continuez à consoler l’Église dans les maux qui l’accablent et qui remplissent nos cœurs d’amertume.

Je suis avec respect &c.

+ Jean-Fran. Evêque de Québec.

Chapitre II
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